Tome 2 · 07
Au milieu de ses réjouissances et de ses plaisirs, tout modestes qu’ils fussent et peu coûteux, Pen voyait suspendue au-dessus de sa tête une épée terrible qui devait tomber bientôt et mettre fin à ses festins et à ses fredaines. Son argent était presque totalement dépensé. Sa contribution pour son club en avait emporté le tiers. Il avait payé les principaux objets d’ameublement qui garnissaient sa petite chambre à coucher ; bref, il était arrivé au dernier billet de cinq guinées qu’il eût en portefeuille, et ne pouvait imaginer aucun moyen de lui procurer un successeur : car notre ami avait été jusqu’alors élevé comme un jeune prince, ou comme un petit enfant à qui sa mère donne le sein quand il se met à crier.
Warrington ne savait pas quelle était la fortune de son camarade. Fils unique, ayant sa mère à la campagne, et un vieux dandy d’oncle qui dînait tous les jours avec un grand homme, Pen pouvait avoir, aux yeux de l’autre, un grand crédit ouvert à la banque. Il avait des chaînes d’or et un nécessaire de toilette digne d’un grand seigneur. Ses habitudes étaient celles d’un aristocrate, non qu’il fît particulièrement de grandes dépenses, car il dînait d’une pinte de porter et d’une portion de bœuf apportée de chez le rôtisseur, avec un parfait contentement et un excellent appétit ; il ne savait pas adopter les habitudes prudentes et économes de la vie. Il ne pouvait donner deux pence à un garçon ; il ne pouvait s’empêcher de prendre un cabriolet lorsqu’il en avait envie ou lorsqu’il pleuvait, et l’on était sûr, quand il prenait un cabriolet, qu’il payait trop généreusement le cocher. Il avait un grand mépris pour les gants nettoyés et autres petites économies. S’il eût eu dix mille livres sterling de rente, il n’aurait guère pu être plus libéral. Venait-il un mendiant avec une triste histoire ou deux jolis enfants à la mine piteuse, Pen ne pouvait faire autrement que de mettre la main à la poche. C’était peut-être une nature somptueuse, incapable de s’habituer à regarder à l’argent ; une générosité et une bonté innées ; et peut-être aussi une mesquine vanité qui se plaisait aux louanges, même aux louanges des garçons de cabaret et des cochers de cabriolet. Je doute que les plus sages d’entre nous connaissent bien les motifs qui les font agir ; et quelques-unes des actions dont nous sommes le plus fiers nous surprendront peut-être fort, quand nous remonterons à leur source, comme cela arrivera un jour.
Warrington ne connaissait donc pas la situation pécuniaire de Pen, et celui-ci n’avait pas cru devoir en faire la confidence à son ami. L’avocat savait les folles dépenses de Pen à l’Université ; à l’Université tout le monde fait des folies ; mais le chiffre des dépenses du fils et la modicité de la fortune de la mère étaient des points que M. Warrington n’avait pas encore examinés.
Àla fin, l’histoire vint au jour, tandis que Pen regardait d’un air sombre la monnaie du dernier billet de cinq guinées, qu’on avait mise sur le plateau venu du cabaret avec le pot d’ale de M. Warrington.
« C’est la dernière rose de l’été, dit Pen ; ses compagnes fleuries sont passées depuis longtemps, et voici que la dernière fleur de la guirlande s’est effeuillée à son tour. »
Et il conta à Warrington tout ce que nous savons de la fortune d’Hélène, de ses propres folies, de la générosité de Laure.
Pendant ce temps, Warrington fumait sa pipe et écoutait attentivement.
« Le manque d’argent vous fera du bien, dit l’ami de Pen en secouant les cendres à la fin de la narration ; je ne connais rien de plus salutaire pour l’homme, pour l’honnête homme, entendez-moi, que l’état de vivre à crédit ; quant à celui qui n’a pas d’honneur, la médecine n’agit pas sur lui. C’est un altérant et un tonique qui maintient l’honnête homme en une excitation perpétuelle. De même qu’un homme qui court vers une haie, ou qui a devant lui la canne de son adversaire, est forcé de regarder constamment cet obstacle et de se tendre les nerfs pour le franchir ou le repousser ; ainsi un peu d’indigence met au jour votre énergie, si vous en avez, et vous fortifie pour lutter contre la fortune. Vous verrez de quelle quantité de choses vous pourrez vous passer, quand vous n’aurez plus d’argent pour les acheter. Il ne vous faudra plus ni gants frais, ni hottes vernies, ni eau de Cologne, ni cabriolets. Vous avez été élevé comme un bichon, Pen, et les femmes vous ont gâté. Un homme non marié, qui a de la santé et de la cervelle, et qui ne sait pas gagner sa vie dans le monde, ne mérite pas de rester ici. Qu’il paye son dernier demi-penny et qu’il se précipite du haut du pont de Waterloo. Qu’il vole un gigot de mouton, se fasse condamner à la transportation, et sorte ainsi du pays ; car il n’est pas fait pour y vivre. Dixi ; j’ai dit. Avalez-moi un autre trait d’ale pâle.
— Vous avez dit, certainement ; mais comment faire pour vivre ? répliqua Pen. Il y a en Angleterre du bœuf et du pain en abondance ; mais il faut les payer avec du travail ou de l’argent. Qui prendra mon travail ? et quel travail puis-je faire ? »
Warrington éclata de rire.
« Si nous faisions mettre dans le Times, dit-il, qu’une place de sous-maître dans une pension classique et commerciale est demandée par un gentleman, bachelier ès arts, du collège de Saint-Boniface d’Oxbridge, qui a été plumé avant de prendre son grade…
— Le diable vous emporte ! s’écria Pen.
— Qui désire enseigner les auteurs classiques, les mathématiques et les éléments de la langue française ; qui sait couper les cheveux, soigner les bambins et accompagner sur le piano les filles du principal. S’adresser à Arthur Pendennis, Lamb-Court, Temple.
— Continuez, dit Pen en grondant.
— Les hommes se font à toutes sortes d’états. Tenez, votre ami Bloundell, par exemple : Bloundell est un grec de profession, qui voyage sur le continent, où il ramasse les jeunes gens à la mode pour les dépouiller. Il y a Bob O’Toole, un camarade de collège à moi, qui conduit actuellement la malle de Ballynafad, et qui transporte en cette ville la correspondance de l’honnête Jack Finucane. Je connais un homme, monsieur, un fils de docteur comme… Bien, bien, ne vous fâchez pas, mon intention n’était pas de vous offenser ; un fils de docteur, disais-je, qui courait les hôpitaux ici, et qui se brouilla avec son papa pour une question de finance. Or, que fit-il quand il fut arrivé à son dernier billet de cinq guinées ? Il se laissa pousser les moustaches, se rendit en une ville de province, où il se donna pour le professeur Spineto, pédicure de l’empereur de toutes les Russies ; et, grâce à une habile opération pratiquée sur l’éditeur du journal de la localité, il se fit une clientèle et vécut honorablement pendant trois ans. Il s’est, depuis, réconcilié avec sa famille, et a succédé à son père dans sa pharmacie.
— Au diable les pharmacies ! s’écria Pen. Je ne sais pas conduire une malle, ni couper les cors, ni tricher aux cartes. Vous n’avez rien autre à me proposer ?
— Si fait : écoutez-moi, dit Warrington. Chaque homme a ses secrets, voyez-vous. Avant que vous m’eussiez dit cette histoire de votre situation pécuniaire, j’étais convaincu que vous étiez un gentleman de fortune ; car, avec vos sacrés airs et votre extérieur, tout le monde en croirait autant. D’après ce que vous me dites du revenu de votre mère, il est évident qu’il ne faut plus y porter la main. Vous ne pouvez pas continuer d’écornifler ces femmes. Il faut que vous remboursiez cette brave fille. C’est Laure qu’elle s’appelle ?… Eh bien, Laure, je bois à votre santé ! En un mot, il faut vous faire maçon plutôt que de demander un schelling à la maison.
— Mais comment gagner un schelling ? demanda Pen.
— De quoi croyez-vous que je vis ? dit l’autre. De ma portion de fils cadet, Pendennis ? J’ai mes secrets aussi, mon garçon. »
Àces mots, le front de Warrington s’assombrit.
« Cette portion, je l’ai dissipée il y a cinq ans. Si je m’étais ôté la vie à moi-même, un peu auparavant, cela eût mieux valu. J’ai toujours, depuis, joué de mes propres bras. Il ne me faut pas beaucoup d’argent. Quand ma bourse est vide, je me mets à l’œuvre pour la remplir, et puis, je reste oisif comme un serpent ou un Indien, jusqu’à ce que j’aie digéré la masse. Voyez, je commence à sentir le vide, dit Warrington en montrant à Pen une longue et maigre bourse, qui ne contenait plus que quelques souverains.
— Mais comment la remplissez-vous ? demanda Pen.
— J’écris, répondit Warrington. Je ne dis pas au monde que j’écris, ajouta-t-il en rougissant. Je n’aime pas qu’on me fasse des questions ; ou peut-être suis-je un âne de ne pas vouloir qu’on dise que Georges Warrington écrit pour gagner son pain. Mais j’écris dans les revues de jurisprudence : tenez, voici des articles qui sont de moi. »
Et il tourna quelques feuillets.
« De temps à autre, j’écris aussi dans un journal dont un de mes amis est l’éditeur. »
Et Warrington, étant allé un jour au club avec Pendennis, demanda la collection de l’Aurore, et lui montra du doigt en silence un ou deux articles, que Pen lut avec délices. Il n’eut pas ensuite de peine à reconnaître le style, les vigoureuses pensées et les phrases concises, le bon sens, l’ironie et le savoir de son ami.
« Je ne suis pas de cette force, dit Pen avec une sincère admiration pour le talent de Warrington. Je sais très-peu de chose en politique et en histoire, et je n’ai qu’une connaissance superficielle de la littérature. Je ne puis voler de votre aile.
— Mais vous pouvez voler de la vôtre, qui est plus légère, et qui s’élèvera peut-être plus haut, mon garçon, répliqua l’autre avec bonté. Ces petites poésies que vous avez faites et que j’ai vues prouvent un talent naturel, ce qui est rare aujourd’hui, monsieur. Vous n’avez pas besoin de rougir, jeune fat que vous êtes. Voilà dix ans que vous pensez ce que je vous dis. Vous avez le feu sacré, une étincelle du vrai feu sacré des poètes, je le crois ; et toutes nos lampes à l’huile ne sont rien en comparaison de ce feu, quelque bien arrangées qu’elles soient. Vous êtes un poète, Pen, mon garçon. »
Et, ce disant, Warrington étendit sa large main et frappa Pen sur l’épaule.
Arthur était si content, que les larmes lui vinrent aux yeux.
« Que vous êtes bon pour moi, Warrington ! dit-il.
— Je vous aime, mon vieux, reprit l’autre. J’étais diablement seul dans mon logement ; j’avais besoin de quelqu’un, et la vue de votre honnête figure me fit plaisir. La façon dont vous vous moquiez de Lowton, ce pauvre petit snob, m’enchanta. Bref, je ne saurais pas vous dire pourquoi… mais c’est comme cela, jeune homme. Je suis seul au monde, monsieur, et j’avais besoin de quelqu’un qui me tînt compagnie. »
Et, des yeux noirs de Warrington, jaillit une lueur de tristesse extrême et d’extrême bonté.
Pen était trop satisfait de ses propres pensées pour s’apercevoir de la tristesse de l’ami qui le complimentait.
« Merci, Warrington, dit-il, merci de votre amitié pour moi, et… et de tout le bien que vous dites de moi. Oui, souvent j’ai cru que j’étais poète. Je veux en être un… je pense que j’en suis un, puisque vous me le dites, encore que le monde puisse être d’un autre avis. Est-ce… est-ce l’Ariane à Naxos qui vous a tant plu (je n’avais que dix-huit ans quand je fis cette composition), ou bien est-ce le poème qui a concouru pour le prix ? »
Warrington fit entendre le plus bruyant éclat de rire :
« Ô jeune oison que vous êtes, s’écria-t-il avec une sorte de hurlement, de tout le pitoyable fatras poétique que j’ai jamais essayé de lire, Ariane à Naxos est le plus insipide et le plus dégoûtant. Quant au poème qui devait remporter le prix, il est à la fois si pompeux et si médiocre, que je suis positivement surpris qu’il n’ait pas obtenu la médaille d’honneur, monsieur. Vous ne vous imaginez pas être un poète sérieux, je suppose, et vous ne comptez pas surpasser Milton et Eschyle ? Allez-vous vous ériger en Pindare, absurde petite mésange que vous êtes, et vous figurez-vous avoir l’aile puissante qui porte l’aigle de Thèbes au-dessus de tous les autres poètes à travers les plaines azurées de l’air ? Non, mon enfant ; je pense que vous pouvez écrire un article de revue, et tourner gentiment quelques vers : voilà l’opinion que j’ai de vous.
— Par Jupiter ! s’écria Pen en se levant d’un bond et frappant du pied, je vous montrerai que je vaux mieux que vous ne croyez. »
Warrington ne fit que rire plus fort, et lança en l’air, en manière de réplique à Pen, vingt-quatre rapides bouffées de sa pipe.
Une occasion ne tarda pas à se présenter à Pen de montrer son savoir-faire. Le célèbre éditeur, M. Bacon (ci-devant Bacon et Bungay) de Patemoster-Row, outre qu’il était propriétaire de la revue de jurisprudence où Warrington publiait quelques articles, et d’autres ouvrages périodiques sérieux, avait coutume d’offrir tous les ans au monde un magnifique volume doré intitulé Annuaire du printemps, édité par lady Violette Lebas, qui comptait parmi ses collaborateurs, non-seulement les poètes les plus éminents, mais encore les plus à la mode de notre temps. Les poésies du jeune lord Dodo virent le jour pour la première fois dans ce recueil ; les ballades des temps de chevalerie, qui ont valu une si grande réputation à l’honorable Percy Popjoy, les ghazuls orientales de Bedwin Sands, et nombre d’autres œuvres de notre jeune noblesse, furent d’abord publiées dans l’Annuaire du printemps qui depuis a partagé le sort d’autres fleurs printanières, et a disparu de la surface de la terre. Ce livre était délicieusement illustré des portraits des beautés contemporaines et d’autres gravures d’un caractère tendre et voluptueux ; et comme ces planches étaient préparées longtemps à l’avance (car il fallait beaucoup de temps pour les graver), c’était aux poètes éminents à faire des articles pour les images, et non aux dessinateurs à illustrer les poèmes.
Un jour, juste quand ce volume était à la veille de sa publication, il arriva que M. Warrington se rendit dans Paternoster-Row pour parler à M. Hack, lecteur et directeur général des publications de M. Bacon ; car M. Bacon, n’ayant pas le moindre goût en poésie ni en littérature d’aucun genre, avait du moins la sagesse d’employer les services d’un gentleman lettré. Warrington étant donc entré, pour affaire particulière, dans le cabinet de M. Hack, trouva ce gentleman avec un paquet d’épreuves du texte et des gravures de l’Annuaire du printemps, et il regarda quelques-unes de ces épreuves.
Percy Popjoy avait fait quelques vers pour accompagner une des illustrations, intitulée le Porche de l’église. Une demoiselle espagnole se rendait en hâte à l’église avec un gros livre de prières ; un jeune homme enveloppé d’un manteau était resté dans une niche et épiait la jeune femme. La gravure était jolie ; mais Percy Popjoy avait été mal servi par son grand génie, car il avait fait les plus exécrables vers que jamais jeune seigneur eût commis.
Warrington éclata de rire en les lisant, et M. Hack se mit à rire aussi ; mais celui-ci riait jaune.
« Ça ne peut pas aller, dit-il, le public ne le supporterait pas. L’éditeur Bungay va publier un livre excellent ; il oppose miss Bunion à lady Violette. Nous avons de très-bons titres, pour sûr ; mais les vers sont par trop mauvais. Lady Violette l’avoue elle-même ; elle est occupée de son autre poème ; que faire ? Nous ne pouvons perdre cette gravure. Le patron l’a payée soixante livres sterling.
— Je connais un gaillard qui vous ferait, je pense, quelques bons vers, dit Warrington. Laissez-moi emporter l’image dans ma poche, et envoyez chercher les vers chez moi demain matin. Vous les payerez raisonnablement, sans doute ?
— Ça va sans dire, » répliqua M. Hack ; et Warrington, ayant expédié son affaire, alla trouver M. Pen, la gravure à la main. « À présent, mon garçon, voilà une chance qui s’offre à vous. Faites-moi quelques jolis vers sur ce sujet.
— Qu’est-ce que cela ? Un porche d’église. Une dame qui va entrer, et un jeune homme qui la lorgne par la fenêtre d’une boutique de marchand de vin. Que diable voulez-vous que je fasse de cela ?
— Essayez. Gagnez une fois quelque argent, vous qui désirez si fort d’en gagner.
— Eh bien, j’essayerai, dit Pen.
— Et moi, je m’en vais dîner, » répliqua Warrington, qui laissa Pen dans le cabinet enfumé.
Quand Warrington rentra le soir, à une heure fort avancée de la nuit, les vers étaient faits.
« Les voilà, dit Pen. Je les ai fait sortir à grand’peine de mon cerveau ; mais je pense qu’ils pourront aller.
— Je le pense aussi, » répliqua Warrington après les avoir lus.
Voici la traduction de ces vers.
LE PORCHE DE L’ÉGLISE.
« Quoique je n’entre pas, j’erre pourtant quelquefois autour du temple, et je reste, l’œil plein d’ardents désirs, à l’attendre près du porche sacré.
« La cloche du moutier retentit par-dessus le bourdonnement et le tumulte de la cité. La cloche a cessé son carillon ; j’entends les voix de l’orgue sonore. Elle arrive ! elle arrive !
« Elle arrive enfin, ma dame, timide, hâtant le pas ; elle approche, les yeux modestement baissés. Elle approche ; la voilà ; elle a disparu. Que Dieu l’accompagne !
« Restez paisiblement à genoux, belle sainte ; chantez vos cantiques de louange ou exhalez doucement vos plaintes. Je n’entrerai pas, de peur de souiller par d’inquiètes pensées vos pures prières.
« Mais souffrez que j’erre autour du porche qui m’est interdit ; souffrez que je m’y arrête une minute, semblable aux esprits bannis du ciel, qui, par la porte du paradis, entrevoient les anges de Dieu. »
« En avez-vous d’autres, jeune homme ? demanda Warrington. Il faudra qu’on vous donne une couple de guinées par page ; et, si ces vers plaisent au public, eh bien, vous aurez votre entrée dans les revues de Bacon, et vous pourrez gagner une gentille petite somme. »
Pen fouilla dans son portefeuille et y trouva une autre ballade qui pouvait, pensait-il, figurer avantageusement dans l’Annuaire du printemps. Puis, ayant remis ces deux pièces précieuses à Warrington, Pen sortit du Temple avec lui pour se rendre dans Paternoster-Row, ce célèbre séjour des muses et de leurs maîtres.
La boutique de Bacon était une vieille bâtisse fort basse ; quelques-uns des ouvrages édités par la maison étaient étalés aux fenêtres, sous un buste de milord de Verulam, et le nom de M. Bacon brillait en lettres de cuivre sur la porte particulière.
Exactement en face de la maison de Bacon se trouvait celle de M. Bungay, qui était peinte à neuf et soigneusement décorée dans le style du XVII siècle ; de sorte que vous eussiez pu vous figurer le majestueux M. Evelyn en franchissant le seuil, ou le curieux M. Pepys examinant les livres en montre à la fenêtre.
Warrington entra dans la boutique de M. Bacon, mais Pen resta dehors. Il avait donné pleins pouvoirs à son ambassadeur, et il arpentait la rue du haut en bas, dans un état très-nerveux, jusqu’au moment où il devait apprendre le résultat de la négociation.
Plus d’un pauvre diable, avant lui, a foulé ces dalles, talonné par de pareils soucis et des anxiétés pareilles, son pain et sa renommée dépendant de l’arrêt rendu par ses magnanimes patrons de Paternoster-Row.
Pen regarda toutes les merveilles de toutes ces boutiques, et l’étrange variété de livres qui s’offraient aux yeux des passants. Une de ces boutiques étalait des volumes imprimés en gothique, et des livres aux caractères clairs et nets des Alde et des Elzevir. Dans une autre on voyait le Registre horrifique, à un penny ; les Annales du crime, histoire des plus fameux assassins de tous les pays, à un demi-penny la livraison ; le Magasin de la populace, la Voix des grinches, et autres publications à un penny. Tandis que, à la fenêtre voisine, d’affreux portraits accompagnés du fac-similé des signatures vénérées du révérend Grimes Wapshot, du révérend Elias Howle, en tête de leurs écrits et de leurs sermons, apprenaient au dissident où il pouvait trouver des aliments pour son esprit. Tout à côté, se trouvait une petite fenêtre ornée d’emblèmes, de médailles et de rosaires, avec de piètres images de saints, peintes et dorées, avec des livres de controverse théologique, au moyen desquels les fidèles de la secte romaine pouvaient apprendre une courte manière de réfuter les protestants, à un penny la pièce, ou à neuf pence la douzaine pour ceux qui veulent faire de la propagande. La boutique voisine offrait aux regards sortez de rome, sermon prononcé à l’ouverture du collège de Shepherd’s-Bush par John Thomas, lord évêque d’Ealing. À peine trouverait-on une opinion qui n’ait son interprète et son étalage dans ce paisible et vieux Paternoster-Row, sous les cloches mêmes de Saint-Paul.
Pen regarda à toutes les fenêtres de toutes les boutiques, comme un homme qui va avoir une entrevue avec le dentiste examine les livres exposés sur la table du salon d’attente. Il se les rappela dans la suite. Il lui semblait que Warrington ne sortirait jamais ; et le fait est que celui-ci resta quelque temps à plaider la cause de son ami.
La bonne opinion que Pen avait naturellement de lui-même se fût immensément enflée, s’il avait pu entendre ce que Warrington disait de lui. Il arriva que M. Bacon lui-même eut occasion de descendre à la chambre de M. Hack, pendant que Warrington y était à causer ; et Warrington, connaissant le faible de Bacon, agit en conséquence avec une grande adresse en faveur de son ami.
D’abord il mit son chapeau sur la tête pour parler à Bacon, et lui adressa la parole, assis sur la table. Bacon aimait à être traité avec rudesse par un gentleman, et avait coutume de passer ce traitement à ses inférieurs comme des enfants se passent une tape.
« Comment ! monsieur Bacon, vous ne Connaissez pas M. Pendennis ? dit Warrington. Il est impossible que vous fréquentiez beaucoup le monde, autrement vous le connaîtriez. Un homme qui a des propriétés dans l’Ouest, issu d’une des plus anciennes familles, allié à la moitié de la noblesse de l’empire britannique ; il est cousin de lord Pontypool. C’est un des élèves les plus distingués d’Oxbridge, et il dîne toutes les semaines à Gaunt-House.
— Le bon Dieu me bénisse ! que dites-vous là monsieur ? Eh bien, en vérité… pour le coup… le bon Dieu me bénisse ! répliqua M. Bacon.
— Je viens à l’instant de montrer à M. Hack quelques-uns de ses vers, qu’il a faits la nuit dernière, à ma demande ; il est resté chez lui toute la soirée pour cela, et Hack parle de lui donner un exemplaire du livre, le… comment diable l’appelez-vous ?
— Le bon Dieu me bénisse ! est-ce bien vrai ? Le Comment diable l’appelez-vous, en vérité !
— L’Annuaire du printemps, voilà le titre du livre qu’il veut lui donner en payement de ses vers. Vous ne supposez pas qu’un homme tel que M. Arthur Pendennis renonce pour rien à un dîner de Gaunt-House. Vous savez, aussi bien que n’importe qui, que les hommes à la mode veulent être payés.
— C’est la vérité, monsieur Warrington, dit l’éditeur.
— Je vous dis que c’est une étoile ; il se fera un nom, monsieur. C’est un homme nouveau, monsieur.
— On a dit la même chose de je ne sais combien de ces jeunes dandys, monsieur Warrington, répliqua l’éditeur avec un soupir. Il y avait le lord vicomte Dodo ; j’ai donné à Sa Seigneurie une jolie somme d’argent pour ses poésies, et je n’en ai vendu que quatre-vingts exemplaires. L’Azincourt de M. Popjoy, monsieur, est tombé à plat.
— Eh bien, je vais mener mon homme à M. Bungay, » dit Warrington en se levant de dessus la table.
Cette menace était trop terrible pour M. Bacon, qui se montra aussitôt disposé à se rendre à toute proposition raisonnable de M. Warrington, et demanda finalement à M. Hack quelles étaient ces propositions. Lorsqu’il apprit que la négociation n’avait encore trait qu’à une couple de ballades offertes par M. Warrington pour l’Annuaire du printemps, M. Bacon s’écria :
« Le bon Dieu vous bénisse ! donnez-lui un bon sur-le-champ. »
Warrington se retira avec ce papier, qu’il remit en souriant entre les mains de son ami Pen.
Pen fut aussi transporté que si quelqu’un lui avait laissé une fortune. Il offrit aussitôt à Warrington un dîner à Richmond.
« Que faut-il que j’achète pour Laure et pour ma mère ? Il faut que je leur achète quelque chose.
— Elles préféreront le livre à toute autre chose, répondit Warrington ; car elles verront le nom du jeune homme imprimé à la fin des vers, en compagnie des poètes à la mode.
— Dieu merci ! Dieu merci ! s’écria Arthur, je ne serai plus à charge à ma vieille mère ; je pourrai rendre à Laure son argent. Je vais gagner ma vie. Je puis faire mon chemin tout seul.
— Je puis épouser la fille du grand vizir ; je puis acheter une maison dans Belgrave-Square ; je puis bâtir un magnifique château en Espagne ! dit Warrington, heureux de l’allégresse de son ami. Le fait est que vous pouvez gagner du pain et du fromage, Pen ; et j’avoue que le pain qu’on gagne a bon goût. »
Ils burent une grande bouteille de bordeaux à leur dîner, au club, ce jour-là, aux frais de Pen. Il y avait longtemps que celui-ci ne s’était permis un tel luxe ; mais Warrington ne voulut pas le contrarier, et ils burent à la santé de l’Annuaire du printemps.
La pluie ne vient jamais sans une bonne averse, dit le proverbe ; aussi une autre occasion ne tarda pas à se présenter, par laquelle M. Pen se rapprocha du but qu’il se proposait, c’est-à-dire de gagner sa vie. Warrington lui jeta un jour une lettre de l’autre côté de la table. Cette lettre avait été apportée par un apprenti d’imprimerie. « De la part du capitaine Shandon, monsieur, » avait dit le petit émissaire, qui alla s’endormir sur le banc dans le corridor. Il fit un grand nombre d’autres visites à Pen et lui apporta beaucoup de messages.
« F. P., mardi matin.
« Bungay sera ici aujourd’hui, au sujet de la Gazette de Pall-Mall. Vous seriez précisément l’homme qu’il nous faut pour nous donner un vrai article de West-End ; vous comprenez ce que je veux dire : un article brillant, tranchant et aristocratique en diable. Lady Hipshaw y écrira ; mais elle n’est pas forte, vous savez. Nous avons aussi deux lords ; mais le moins qu’ils feront sera le mieux. Il faut que nous vous ayons. Nous vous payerons ce que vous demanderez, et nous ferons de la Gazette un événement.
« Faut-il que Bungay aille vous voir, ou pouvez-vous venir me trouver ici ?
« Capitaine Shandon. »
« Encore une nouvelle concurrence ! dit Warrington, quand Pen eut lu ce billet. Bungay et Bacon sont à couteaux tirés. Chacun d’eux a épousé la sœur de l’autre, et, pendant quelque temps, ils furent les meilleurs amis et associés. Hack dit que c’est mistress Bungay qui a semé la discorde entre les deux, tandis que Shandon, qui lit beaucoup d’ouvrages pour Bungay, dit que c’est mistress Bacon qui a fait l’affaire ; mais je ne sais qui des deux a raison. Ce qu’il y a de certain, c’est que, depuis qu’ils se sont séparés, il sévit une guerre furieuse entre les deux éditeurs. L’un n’a pas plutôt publié un volume de voyages ou de poésies, un magasin ou une revue trimestrielle, mensuelle, hebdomadaire ou annuelle, que son rival arrive sur le terrain avec quelque chose de semblable. J’ai ouï raconter par le pauvre Shandon, qui se divertissait fort de la chose, qu’il avait fait donner un grand dîner par Bungay à tous ses écrivains réunis à Blackwall, en lui insinuant que Bacon avait invité toute sa troupe à un banquet à Greenwich. Quand Bungay engagea votre célèbre ami M. Wagg comme rédacteur en chef du Londoner, Bacon courut aussitôt s’assurer de M. Grindle pour mettre son nom en tête du Westminster Magazine. Quand Bacon publia son comique roman irlandais de Barney Brallaghan, Bungay s’en fut à Dublin et en rapporta son étourdissante histoire hibernienne de Looney Mac Twolter. Quand le docteur Hicks publia ses Promenades en Mésopotamie, sous les auspices de Bacon, Bungay édita les Recherches dans le Sahara, du professeur Sandiman ; et actuellement Bungay fait paraître la Gazette de Pall-Mall pour servir de contre-poids à la Revue de Whitehall, publiée par Bacon. Allons savoir de quoi il retourne au sujet de cette gazette. Il peut y avoir une place pour vous là dedans, Pen, mon bon. Nous irons voir Shandon ; nous sommes sûrs de le trouver chez lui.
— Où demeure-t-il ? demanda Pen.
— Dans la prison de la Flotte, répondit Warrington ; et il y est tout à fait chez lui ; il est le roi de ce lieu. »
Pen n’avait jamais vu cette scène de la vie de Londres, et ce ne fut pas avec un petit intérêt qu’il franchit le seuil de ce lugubre édifice. Les deux amis traversèrent l’antichambre où étaient assis les officiers et concierges de la Flotte ; puis, ayant passé par le guichet, ils se trouvèrent dans la prison. Le bruit et la foule, les cris et l’animation, et le tumulte des pauvres habitants de ce lieu frappèrent et émurent Pen. Les prisonniers marchaient sans cesse ni relâche, comme les animaux encagés d’une ménagerie. Les uns jouaient à la balle ; d’autres se promenaient à grands pas et frappaient du pied ; celui-ci s’entretenait avec son avoué vêtu de noir ; celui-là errait tristement côte à côte avec sa femme, et portant son enfant sur le bras. Quelques-uns étaient vêtus de robes de chambre déguenillées et avaient l’air de roués à la mode. Tout le monde était actif, bourdonnant et en mouvement. Il sembla à Pen qu’il allait étouffer en ce lieu et que, la porte fermée sur lui, on ne le laisserait plus sortir.
Ayant traversé une cour, ils arrivèrent à un escalier de pierre dont ils gravirent les degrés ; puis ils enfilèrent des corridors pleins de monde et de bruit, et d’ouvertures étroites pour laisser passer le jour, et de sombres portes s’ouvrant et se fermant avec fracas. Pen se croyait en proie à un de ces rêves fiévreux qui vous tourmentent le matin.
Àla fin, le même petit coureur qui avait apporté le billet de Shandon, qui avait suivi Pen et Warrington le long de Fleet-Street, en mâchant des pommes, et qui montrait le chemin aux deux gentlemen dans la prison, leur dit :
« Voici la porte du capitaine. »
Et l’on entendit la voix de M. Shandon qui les invitait à entrer.
La chambre, quoique nue, n’était pas triste. Le soleil dardait ses rayons par la fenêtre, près de laquelle une dame était assise à travailler. Elle avait été jadis belle et joyeuse et ses traits flétris conservaient encore l’éclat de la bonté et de la tendresse. Malgré les erreurs, l’insouciance et les infortunes de son mari, cette fidèle créature l’adorait ; elle le croyait le meilleur et le plus méritant des hommes, et c’était réellement un excellent garçon. Jamais rien ne troublait la douceur de son caractère, ni les dettes, ni les créanciers importuns, ni la misère, ni la bouteille, ni la position malheureuse de sa femme, ni l’avenir brisé de ses enfants. Il était, à sa manière, plein de tendresse pour sa femme et ses enfants ; il avait toujours pour eux les meilleures paroles et les plus aimables sourires, et il les ruinait avec le caractère le plus doux. Il ne savait se refuser à lui-même aucune des jouissances que son argent pouvait lui procurer, et il était toujours prêt à partager sa dernière guinée avec Jack et avec Tom, avec une vingtaine d’autres familiers. Il était prêt à signer son nom au dos du billet de n’importe qui, et ne payait jamais une de ses dettes. Il écrivait pour tous les partis, s’attaquait lui-même ou tombait sur les autres avec la plus parfaite indifférence. C’était un des Irlandais les plus spirituels, les plus aimables et les plus incorrigibles. Quiconque avait vu Charlot Shandon une fois ne pouvait s’empêcher de l’aimer, et ceux qu’il ruinait ne pouvaient presque pas lui en vouloir.
Lorsque Pen et Warrington arrivèrent, le capitaine (il avait servi dans un régiment de la milice irlandaise, et ce titre lui était resté), le capitaine, disons-nous, était assis sur son lit, vêtu d’une robe de chambre déchirée, un pupitre sur ses genoux, et écrivait avec toute la rapidité que sa main pouvait communiquer à sa plume. Feuillet sur feuillet s’échappait du pupitre et tombait tout humide à terre. Un tableau où se voyaient les portraits de ses enfants était accroché au-dessus de son lit, et le plus jeune, une petite fille, gambadait dans la chambre.
En face du capitaine était assis M. Bungay, gros homme à la figure stupide, avec qui la petite fille avait essayé de lier conversation.
« Papa est un très-habile homme, dit-elle ; c’est maman qui le dit.
— Oh ! oui, très-habile, répliqua M. Bungay.
— Et vous êtes un homme très-riche, monsieur Bundy, reprit l’enfant, qui ne prononçait pas encore tout à fait bien.
— Marie ! s’écria la maman, sans discontinuer son travail.
— Oh ! ne faites pas attention, mugit Bungay avec un gros éclat de rire ; il n’y a pas de mal à dire que je suis riche, hi, hi, hi. Je suis dans une très-belle position, ma chère petite.
— Si vous êtes riche, pourquoi ne faites-vous pas sortir papa de prison ? » demanda l’enfant.
Àces mots, la maman, se mit à s’essuyer les yeux avec son ouvrage. (La pauvre dame avait mis des rideaux à la fenêtre, accroché les portraits des enfants au-dessus du lit, et fait une ou deux autres tentatives pour orner la chambre.) La maman commença donc à pleurer ; M. Bungay devint tout rouge, et ses petits yeux injectés de sang lancèrent des regards furieux ; la plume de Shandon continua de gribouiller, et Pen et Warrington survinrent qui frappèrent à la porte.
Le capitaine Shandon leva les yeux de dessus son papier.
« Comment vous portez-vous, monsieur Warrington ? dit-il. Je suis à vous dans une minute. Veuillez vous asseoir, messieurs, si vous pouvez trouvez des sièges. »
Et la plume se remit à l’œuvre.
Warrington tira d’un coin une vieille valise, seul meuble qui pût servir de siège, et s’assit dessus, après avoir salué mistress Shandon d’une courbette et Bungay d’un hochement de tête. La petite fille s’approcha de Pen, qu’elle considéra gravement. Au bout de quelques minutes, le griffonnage cessa, et Shandon, ayant renversé le pupitre sur le lit, se baissa et ramassa ses feuillets.
« Je pense que voilà votre affaire, dit-il. C’est le prospectus de la Gazette de Pall-Mall.
— Et voici votre argent, répliqua M. Bungay en lui donnant un billet de cinq livres sterling. Je suis un homme de parole, moi : quand je dis que je payerai, je paye.
— En vérité, c’est plus que ne peuvent dire certains d’entre nous, » ajouta Shandon en fourrant vivement le billet dans sa poche.