‹ Histoire de PendennisChapitre 33 sur 76 · Tome 2 · 08

Tome 2 · 08

Notre capitaine emprisonné annonçait dans son prospectus, en un langage énergique et plein d’emphase, que le temps était enfin venu où il fallait que les gentlemen d’Angleterre se liguassent entre eux pour la défense de leurs droits communs et de leur ordre glorieux, de toutes parts menacés par les révolutions étrangères, par le radicalisme domestique, par les adroites calomnies des propriétaires de fabriques, des grands seigneurs du coton, ainsi que par la stupide hostilité des masses qu’ils menaient et dupaient.

« L’antique monarchie, disait le capitaine, est insultée par une féroce populace républicaine. L’Église est abandonnée par des dissidents envieux et minée par des infidèles qui se cachent. Les bonnes institutions qui ont fait la gloire de notre pays, et le nom de gentleman anglais, le plus noble du monde, restent sans défense et exposés aux attaques et aux injures d’hommes pour lesquels il n’y a pas de sanctuaire sacré, parce qu’ils ne croient en rien de saint, pas d’histoire digne de respect, parce qu’ils sont trop ignorants pour connaître le passé, et pas de loi obligatoire du moment qu’ils se trouvent assez forts pour la violer, quand leurs chefs donnent le signal du pillage, C’est parce que les rois de France se sont méfiés de leurs gentilshommes, ajoutait M. Shandon, que la monarchie de saint Louis a sombré ; c’est parce que le peuple anglais avait encore foi dans ses gentlemen, que ce pays a affronté et vaincu le plus redoutable ennemi que jamais nation ait eu à combattre ; c’est parce que nous étions commandés par des gentlemen, que les aigles ont fui devant nous depuis le Douro jusqu’à la Garonne ; c’est un gentleman qui rompit la ligne à Trafalgar, et qui balaya la plaine de Waterloo. »

Bungay hocha la tête d’un air approbateur et cligna de l’œil quand le capitaine arriva à ce passage de Waterloo, et Warrington se mit à rire aux éclats.

« Vous voyez comme notre vénérable ami Bungay est ému, dit Shandon en levant sournoisement les yeux de dessus ses feuillets ; voilà la vraie pierre de touche. J’ai cent fois fait usage du duc de Wellington et de la bataille de Waterloo, et jamais je n’ai vu le duc manquer son effet. »

Le capitaine continuait en avouant avec beaucoup de candeur que, jusqu’alors, les gentlemen d’Angleterre, confiants en leur droit, et dédaignant ceux qui le contestaient, avaient laissé l’intérêt politique de leur ordre, comme l’administration de leurs domaines et le règlement de leurs procès, à des personnes affectées particulièrement à ces services, et qu’ils avaient permis que leurs intérêts fussent représentés dans la presse par des agents et des défenseurs spéciaux. Mais Shandon déclarait que ce temps était passé, que les gentlemen d’Angleterre devaient être leurs propres champions, car les ennemis avoués de leur ordre étaient braves, forts, nombreux et implacables. Ils devaient tenir tête à leurs adversaires sur le champ de bataille, et non plus se faire représenter par des avocats menteurs et mercenaires ; enfin ils ne devaient pas souffrir que Grub-Street publiât des Gazettes de Whitehall. « C’est là un coup de pioche porté aux rédacteurs de Bacon, monsieur Bungay, » dit Shandon en se tournant vers l’éditeur.

Bungay frappa le plancher de sa canne. « Le diable l’emporte ! Tombez-lui dessus, cap’taine ! » s’écria-t-il avec joie. Puis, se retournant du côté de Warrington, il hocha sa lourde tête plus violemment que jamais, et dit : « Pour un article mordant, monsieur, il n’y a personne comme le cap’taine… No-on, il n’y a personne comme lui ! »

L’auteur du prospectus ajoutait que quelques gentlemen dont les noms, pour des raisons qui sautaient aux yeux, ne seraient pas rendus publics (à ce passage, M. Warrington se remit à rire), avaient décidé de fonder un journal qui soutiendrait tels et tels principes.

« Ce sont des hommes fiers de leur ordre et désireux de le relever, dit le capitaine Shandon, en brandissant son papier avec un sourire. Ils sont attachés à leur souverain par une ardente conviction et par le serment de leurs ancêtres ; ils aiment leur religion, qu’ils voudraient voir suivre à leurs enfants, et pour laquelle leurs aïeux ont versé leur sang ; ils aiment leur pays et voudraient le conserver tel que l’ont fait les gentlemen d’Angleterre, oui, les gentlemen d’Angleterre (il faudra qu’on nous mette cela en grandes capitales, Bungay, mon enfant) : c’est-à-dire le plus grand et le plus libre du monde entier. Et, comme les noms de certains d’entre eux sont apposés au bas de l’acte qui assura nos libertés à Runnymede…

— Qu’est-ce que cela ? demanda M. Bungay.

— Un de mes ancêtres a scellé cet acte du pommeau de son épée, dit Pen avec le plus grand sérieux.

— C’est le Habeas corpus, monsieur Bungay, » répondit Warrington.

Là-dessus l’éditeur répliqua :

« Bien, bien, je n’en doute pas. »

Puis il ajouta avec un bâillement : « Continuez, cap’taine.

— Nos libertés à Runnymede ; ils sont prêts à défendre aujourd’hui ces libertés avec la plume et l’épée, et à combattre pour les vieilles lois et franchises de l’Angleterre.

— Bra-avo ! » s’écria Warrington.

La petite fille se tenait muette d’étonnement ; la dame travaillait en silence, et regardait son mari avec une admiration pleine de tendresse.

« Venez ici, petite Marie, » dit Warrington qui, de sa grosse main, se mit à taper sur les blonds cheveux de l’enfant.

Mais elle recula devant ses rudes caresses, aimant mieux se réfugier aux genoux de Pen et jouer avec sa belle chaîne de montre. Pen fut charmé qu’elle vînt à lui, car il avait le cœur très-tendre et très-simple, quoiqu’il cachât sa douceur sous un air pompeux et réservé. Elle grimpa donc sur ses genoux, tandis que le papa Shandon continuait la lecture de son programme.

« Tout à l’heure, dit le capitaine à Warrington, vous riiez des raisons qui sautaient aux yeux. À présent je vais vous montrer quelles elles sont, ô incrédule païen que vous êtes !… Nous avons dit, reprit-il, que nous ne pouvions publier les noms des personnes engagées dans cette entreprise, et que les raisons de ce mystère sautaient aux yeux. Nous comptons des amis influents dans les deux chambres du sénat, et nous nous sommes assuré des alliés dans tous les cercles diplomatiques de l’Europe. Les sources de nos renseignements sont telles, qu’il est de toute impossibilité de les divulguer, telles en effet que nul autre journal anglais ni européen ne pourrait en trouver de pareilles ; mais, ce qu’il nous est permis de dire, c’est qu’on ne lira que dans les colonnes de la Gazette de Pall-Mall les premières nouvelles relatives au mouvement de la politique de l’Angleterre et du continent. L’homme d’État et le capitaliste, le gentilhomme campagnard et le prêtre seront nos lecteurs, parce que nos rédacteurs seront tout cela. Nous nous adressons aux classes supérieures de la société, et nous ne le nierons pas ; la Gazette de Pall-Mall est écrite par des gentlemen pour des gentlemen ; ses rédacteurs parlent aux classes dans lesquelles ils sont nés et au milieu desquelles ils vivent. Le prédicateur des champs a son journal, le libre penseur radical a son journal ; pourquoi les gentlemen d’Angleterre n’auraient-ils pas un représentant dans la presse ? »

M. Shandon continua ensuite à s’étendre avec beaucoup de modestie sur les parties littéraire et fashionable de la Gazette de Pall-Mall, qui devaient être rédigées par des gentlemen d’une réputation incontestée, par des hommes fameux dans les universités (ici M. Pen ne put guère s’empêcher de rire et de rougir), connus dans les clubs, et membres eux-mêmes du monde littéraire et fashionable. Il insinuait finement aux faiseurs d’annonces que la Gazette de Pall-Mall ne donnerait pas sa publicité à leurs marchandises, et il s’adressait éloquemment à la noblesse d’Angleterre, aux baronnets d’Angleterre, au respectable clergé d’Angleterre, au barreau d’Angleterre, aux matrones, aux filles, aux foyers domestiques d’Angleterre, pour les inviter à se rallier autour de la bonne vieille cause. À la fin de la lecture, Bungay s’éveilla d’un petit somme auquel il s’était laissé aller, et il répéta de nouveau que tout était très-bien.

La lecture du prospectus terminé, les gentlemen présents entrèrent dans quelques détails concernant la direction politique et littéraire du journal. M. Bungay écoutait assis, et hochait la tête, comme s’il eût compris le sujet de leur conversation et approuvé leurs opinions. Quant à ses opinions, à lui, elles étaient bien simples. Il croyait que le capitaine pouvait écrire l’article le plus écrasant de l’Angleterre. Il voulait écraser la maison rivale de Bacon, et il pensait que le capitaine pouvait faire l’affaire. Le capitaine aurait copié sur une feuille de papier une des lettres de Junius, ou une partie du catéchisme de l’Église établie, Bungay en eût été très-satisfait et eût considéré cela comme un article écrasant. Il empocha donc les feuillets avec le plus grand contentement, et non-seulement il paya, comme nous avons vu, son manuscrit, mais encore il appela la petite Marie et lui donna un penny en s’en allant.

Donc, le manuscrit ayant été lu, la conversation devint générale. Shandon la dirigeait d’un ton gracieux et fashionable par condescendance pour ses deux hôtes, qu’il présumait, à cause de leur extérieur et de leurs manières, appartenir au beau monde. À vrai dire, il ne connaissait que fort peu le beau monde ; mais il l’avait vu et tirait le meilleur parti de ce qu’il avait vu. Il parla des originaux du jour et des grands personnages de la fashion avec une aisance familière entremêlée d’anecdotes plaisantes, comme s’il eût vécu habituellement avec eux. Il cita divers traits de leur vie privée et de leurs conversations, et de fêtes auxquelles il avait assisté et où il s’était passé telle ou telle chose. Pen s’amusait d’entendre ce pauvre prisonnier en robe de chambre déguenillée, parlant avec volubilité des grands du pays. Mistress Shandon était toujours enchantée quand son mari racontait ces histoires, et elle y ajoutait aveuglément foi. Elle n’avait aucune envie de se mêler elle-même avec le monde fashionable ; elle n’était pas assez élégante ; mais la grande société était la place qu’il fallait à son Charles ; il y brillait, il y était respecté. Le fait est que Shandon avait un jour été invité à dîner par le comte de X…, et sa femme conservait encore, comme un trésor précieux, la carte d’invitation dans sa boîte à ouvrage.

Cependant, M. Bungay en avait assez de cette conversation, et il se leva pour prendre congé. Là-dessus, Warrington et Pen se levèrent également pour sortir avec l’éditeur, encore qu’Arthur fût volontiers resté pour faire plus ample connaissance avec cette famille, qui l’intéressait et le touchait beaucoup. Il dit qu’il espérait avoir la permission de renouveler sa visite, et Shandon répliqua, avec un triste sourire, qu’on le trouvait toujours chez lui, et qu’il serait enchanté de voir M. Pennington.

« Je vais vous reconduire jusqu’à la porte de mon parc, messieurs, » dit le capitaine Shandon, en prenant son chapeau, malgré un regard suppliant de mistress Shandon, regard qui fut accompagné du nom de Charles ! prononcé à demi-voix.

Et le capitaine, en vieilles pantoufles, se glissa devant ses hôtes, qu’il précéda à travers les lugubres corridors de la prison. Sa main jouait déjà avec la poche de son gilet, où se trouvait le billet de cinq livres donné par Bungay, quand, arrivé au guichet, il prit congé des trois gentlemen, l’un desquels, M. Arthur Pendennis, se sentit grandement soulagé lorsqu’il se vit hors de cet horrible séjour, et qu’il foula de nouveau librement les dalles de Farringdon-Street.

Mistress Shandon continua tristement son ouvrage à la fenêtre qui donnait sur la cour. Elle vit son mari, qui, suivi de deux individus, courait rapidement dans la direction de la taverne de la prison. Elle avait espéré dîner avec lui ce jour-là. Il y avait, sur la saillie extérieure de la fenêtre de leur chambre, un morceau de viande et un peu de salade dans un saladier, et elle avait espéré que la petite Marie et elle-même partageraient ces mets avec le père de l’enfant. Mais c’était désormais une chose en dehors de toutes les probabilités. Il allait rester à la taverne jusqu’à l’heure de la fermeture ; puis il irait jouer aux cartes ou boire dans la chambre de quelque autre prisonnier, pour revenir enfin, muet, les yeux vitreux, et la démarche un peu titubante, se livrer aux soins de sa femme. Oh ! quelle variété de peines n’infligeons-nous pas à nos compagnes !

De sorte que mistress Shandon s’approcha du buffet, et, au lieu de dîner, se fit un peu de thé. Dans cette variété de peines dont nous parlions il n’y a qu’un instant, quel rôle de confidente n’a pas joué cette pauvre théière, depuis le jour où la plante bienfaisante a été introduite parmi nous ! Que de myriades de femmes ont pleuré en prenant leur thé ! Auprès de combien de lits de douleur la théière n’a-t-elle pas exhalé ses vapeurs odorantes ? Combien de lèvres desséchées par la fièvre n’a-t-elle pas rafraîchies ? La nature a eu sans doute une pensée de compassion pour les femmes en produisant l’arbuste à thé ; et quelle série de groupes et de tableaux l’imagination, en réfléchissant un peu, ne peut-elle pas évoquer et rassembler autour de la théière et de la tasse ? Mélissa et Saccharissa parlent de secrets d’amour en cette compagnie. La pauvre Polly met la théière sur la table à côté des lettres de son amoureux, des lettres de celui qui était son amoureux hier, quand elle pleurait de joie, et non de désespoir comme aujourd’hui. Marie entre sans bruit dans la chambre à coucher de sa mère, apportant une tasse de la liqueur consolatrice à la veuve qui ne veut pas d’autre nourriture. Ruth est occupée à préparer le thé pour son mari, qui va rentrer des champs où se fait la moisson. On pourrait remplir une page de ces sujets de tableaux. Finalement, mistress Shandon et la petite Marie s’asseyent et boivent leur thé ensemble, tandis que le capitaine s’amuse dehors. La brave femme ne veut prendre que cela, quand son mari est absent.

Un gentleman que nous connaissons déjà un peu, M. Jack Finucane, un compatriote du capitaine Shandon, trouva prenant ce repas la femme du capitaine et la petite Marie, pour laquelle Jack apportait toujours un bonbon dans sa poche. Jack croyait que Shandon était le plus grand des génies créés ; il avait obtenu un ou deux secours de ce bon prodigue, qui avait toujours une bonne parole et quelquefois une guinée pour l’ami dans le besoin, et il ne laissait jamais passer un jour sans aller voir son patron. Il était prêt à faire les commissions de Shandon, à régler ses affaires d’argent avec les libraires et éditeurs de journaux, avec les créanciers importuns, les porteurs de billets de Shandon, les gentlemen disposés à spéculer sur ces billets, enfin à soigner les mille petites affaires de l’Irlandais dans l’embarras. Je n’ai jamais connu un gentleman irlandais dans l’embarras qui n’eût un aide de camp de son pays, pareillement dans une position de gêne pécuniaire. Cet aide de camp a lui-même des subordonnés, qui, à leur tour, peuvent avoir des clients insolvables. Pendant toute sa vie, notre capitaine marcha à la tête d’un état-major en haillons qui partageait la mauvaise fortune de son chef.

« Je parie une guinée qu’il ne gardera pas ce billet de cinq livres bien longtemps, » dit M. Bungay en parlant du capitaine, tandis qu’il s’éloignait de la prison avec ses deux compagnons.

Et l’éditeur ne se trompait pas : car, lorsque mistress Shandon se mit à vider les poches de son mari, elle n’y trouva que deux schellings et quelques demi-pence. C’était tout ce qui restait des cinq guinées qu’il avait reçues ce jour-là. Shandon avait donné une guinée à un de ses suivants ; il avait envoyé un gigot de mouton, des pommes de terre et de la bière à une de ses connaissances logée dans le côté des pauvres de la prison ; il avait payé un arriéré à la taverne où il avait changé le billet ; il y avait dîné avec deux amis qui lui gagnèrent aux cartes, après dîner, plusieurs demi-couronnes ; de sorte que la nuit le laissa aussi pauvre que le jour l’avait trouvé.

L’éditeur et les deux gentlemen avaient causé ensemble en quittant Shandon, et Warrington répéta à Bungay ce qu’il avait dit à Bacon, son rival : que Pen était un grand talent, un grand génie, et, qui plus est, très-bien avec le grand monde et allié à une infinité de pairs. Bungay répliqua qu’il serait enchanté d’entrer en relations avec M. Pendennis, et qu’il espérait avoir sous peu le plaisir de voir les deux gentlemen à sa table. Puis, après des politesses et des protestations réciproques, ils se séparèrent.

« C’est pénible de voir un homme tel que Shandon, doué de tant de talents divers, si plein de verve et d’humeur, passer la moitié de son temps en prison, et dépendre d’un libraire quand il est hors de prison, dit Pen d’un air rêveur, en causant le soir de ce qu’il avait vu durant le jour.

— Moi aussi, je dépends d’un libraire, et vous allez essayer vous-même du métier de cheval de bât, répliqua Warrington en riant. Nous sommes tous des chevaux de louage sur une route ou sur une autre. J’aime mieux mon sort que celui de Paley, notre voisin, qui jouit de la vie comme une taupe. On a gaspillé diantrement de compassion inutile pour ce qu’on appelle les chevaux de bât des libraires.

— La solitude, les pipes et l’ale font de vous un cynique, dit Pen. Vous êtes un Diogène à côté d’un tonneau de bière, Warrington. Nul ne me persuadera qu’un homme de génie, comme Shandon, doive être mené par un vulgaire commandeur d’esclaves tel que ce M. Bungay, que nous venons de quitter, qui s’engraisse du produit de l’intelligence d’autrui, et s’enrichit du travail de ses ouvriers. Cela m’indigne de voir un gentleman être le serf d’un pareil individu, d’un homme qui ne sait pas parler la langue qui le fait vivre, et qui n’est pas digne de cirer les bottes de M. Shandon.

— De sorte que vous avez déjà commencé à railler les éditeurs et à prendre parti de notre côté. Bravo, Pen, mon enfant ! répliqua Warrington, toujours riant. Qu’avez-vous donc à dire contre les rapports de Bungay avec Shandon ? Pensez-vous que ce soit l’éditeur qui ait fait mettre l’autre en prison ? Est-ce Bungay, ou bien Shandon, qui gaspille actuellement à gobelotter le billet de cinq guinées que nous venons de voir ?

— La mauvaise fortune fait tomber l’homme en mauvaise compagnie, dit Pen. Il est facile de crier fi donc ! à un pauvre diable qui n’a d’autre société que celle qu’il trouve en prison, et nul autre moyen d’oublier que la bouteille. Soyons indulgents pour les excentricités du génie, et souvenons-nous que cette ardeur même et cet enthousiasme de tempérament qui rendent l’auteur aimable égarent souvent l’homme.

— Allez vous promener avec vos hommes de génie ! s’écria Warrington, qui était moraliste très-sévère sur certains points, quoique peut-être très-mauvais praticien. Je nie qu’il y ait autant de génies que le prétendent les gens qui pleurnichent sur le sort des hommes de lettres. Il y a au monde des milliers d’êtres assez habiles, s’ils le voulaient, pour tourner des vers, écrire des articles de journaux, lire et critiquer des livres. La société des écrivains et des critiques de profession n’est pas d’un brin plus brillante, plus profonde, ni plus amusante que celle de tous les autres gens bien élevés. Si un homme de loi, un soldat, ou un prêtre, dépense plus que son revenu et ne paye pas ses billets, il faut qu’il aille en prison ; eh bien ! que l’auteur y aille aussi. Si un auteur se grise, je ne vois pas pourquoi il n’aurait pas mal à la tête le lendemain matin ; s’il a fait faire un habit chez le tailleur, pourquoi ne le payerait-il pas ?

— Je voudrais qu’on lui donnât plus d’argent pour acheter des habits, reprit Pen en souriant. Je crois que j’aimerais à faire partie d’une classe de gens bien mis. Je proteste contre ce misérable intermédiaire que je vois entre le Génie et le Public, ce grand maître d’hôtel du génie, qui intercepte plus de la moitié du gain et de la gloire du travailleur.

— Je suis un travailleur en prose, dit Warrington ; vous, mon enfant, vous êtes un poète en petit : aussi je vous regarde comme autorisé à battre la campagne. Qu’est-ce donc qu’il vous faut ? Voulez-vous une société de capitalistes qui soit forcée d’acheter les œuvres de tous les auteurs qui se présenteront un manuscrit à la main ? Tous ceux qui écrivent leur épopée, tous les radoteurs qui, sachant ou non l’orthographe, produisent un roman ou une tragédie, faut-il qu’ils n’aient qu’à se présenter pour empocher un sac de guinées en échange de leurs rames de papier sans valeur ? Qui décidera qu’une chose est bonne ou mauvaise, vendable ou invendable ? Enfin, donnerez-vous à l’acheteur la permission d’acheter ou de ne pas acheter ?… Eh ! monsieur, lorsque Johnson était assis derrière l’écran, à la porte de Saint-Jean, et qu’il prenait son dîner à l’écart, parce qu’il était trop pauvre et trop râpé pour se joindre aux grosses perruques littéraires qui se régalaient à la meilleure table de M. Cave, le marchand ne lui faisait aucun tort. Vous ne pouviez forcer l’éditeur à reconnaître l’écrivain de génie dans le jeune homme qui se présentait devant lui, déguenillé, maigre et affamé. Les haillons ne sont pas une preuve de génie, tandis que, par le temps qui court, le capital est absolu, et forcément maître du marché. Il a le droit de traiter l’inventeur littéraire comme il traiterait tout autre inventeur ; si je produis une nouveauté dans le commerce des livres, il faut que j’en tire le meilleur parti possible. Mais je ne puis pas plus forcer M. Murray à acheter mon volume de voyages ou de sermons, que je ne puis forcer M. Tattersall à me donner cent guinées pour mon cheval. Je puis penser ce que je veux de la valeur de mon Pégase, et le croire le plus étonnant des animaux ; mais le marchand a le droit d’avoir son opinion aussi ; il peut avoir besoin d’un cheval de dame, ou d’un double poney pour un cavalier pesant et timide, ou d’un bon cheval de louage pour la route, et alors ma bête ne peut lui aller.

— Vous faites usage de métaphores, Warrington, reprit Pen ; mais vous dites avec raison que vous êtes très-prosaïque. Pauvre Shandon ! Il y a, dans la bonté de cet homme et dans la douceur de cette aimable créature de femme, quelque chose qui me touche profondément. Je crains de l’aimer plus que je n’aimerais un homme meilleur.

— Et moi de même, dit Warrington. Donnons-lui l’avantage de notre sympathie, et la pitié qui est due à sa faiblesse ; et pourtant je crains que cette sorte de bienveillance ne fût considérée comme du mépris par un homme d’un caractère plus élevé. Vous voyez qu’il prend sa consolation en même temps que son infortune, et que l’une engendre ou contre-balance l’autre, comme c’est l’ordinaire en ce monde. Il est prisonnier, mais il n’est pas malheureux.

— Son génie chante derrière les barreaux de sa prison.

— Oui, répliqua Warrington avec amertume ; Shandon s’accommode très-bien de sa cage. Il devrait être malheureux, mais il a Jack et Tom pour boire avec eux, et cela le console ; il devrait tâcher d’avoir une belle place ; mais, comme il ne peut pas, il boit avec Tom et avec Jack ; il devrait subvenir aux besoins de sa femme et de ses enfants : mais Thomas et John ont une bouteille d’eau-de-vie à lui faire goûter ; il pourrait payer au pauvre Snip, son tailleur, les vingt guinées dont ce pauvre diable a besoin pour son propriétaire : mais John et Thomas font main basse sur sa bourse ; de sorte qu’il boit tandis que son fournisseur va en prison et que sa famille court à sa ruine. Plaignons donc les infortunes du génie, et conspirons contre ces tyrans d’éditeurs qui oppriment les hommes de lettres.

— Quoi donc ! allez-vous prendre un autre grog à l’eau-de-vie ? » dit Pen d’un air malin.

C’est à l’Arrière-Cuisine qu’avait lieu cet entretien philosophique des deux jeunes gens.

Warrington se mit à rire, selon sa coutume.

« Video meliora, proboque… c’est-à-dire, servez-le bien chaud, avec du sucre, John, dit-il au garçon.

— J’en boirais bien encore, moi aussi, mais je n’en ai pas besoin, répliqua Pen. Il ne me semble pas, Warrington, que nous valions beaucoup mieux que nos voisins. »

Et, Warrington ayant vidé son dernier verre, les deux amis regagnèrent leur logis.

Àleur retour, ils trouvèrent dans la boîte aux lettres deux billets envoyés par leur connaissance de ce matin, M. Bungay. Ce gentleman hospitalier présentait à chacun d’eux ses compliments, et les priait de lui faire le plaisir de venir dîner chez lui un jour prochain, où se réuniraient quelques amis des lettres.

« Nous aurons un grand gala, dit Warrington. Nous nous trouverons avec tout le bataillon de Bungay.

— Excepté le pauvre Shandon, » répliqua Pen en donnant le bonsoir à son ami et se retirant dans sa petite chambre.   Les événements de ce jour et les connaissances qu’il avait faites l’avaient fort excité, et il resta quelque temps éveillé dans son lit à méditer là-dessus, tandis que le ronflement vigoureux et régulier de Warrington, couché dans la pièce voisine, annonçait que ce gentleman était plongé dans un profond sommeil.

Est-il vrai, se demanda Pendenois, étendu sur son lit et regardant la lune brillante qui illuminait un coin de sa toilette et la petite vue de Fairoaks, œuvre de Laure, suspendue au-dessus de sa commode ; est-il vrai que je vais enfin gagner mon pain, et cela avec ma plume ? que je n’appauvrirai plus ma pauvre mère, et que je gagnerai peut-être un nom et une réputation dans le monde ? Eh bien ! nom et réputation seront les bienvenus, s’ils viennent, pensait le jeune visionnaire en riant et rougissant, quoiqu’il fût seul et au milieu de la nuit, et se promettant de savourer avec volupté honneur et renom, s’il pouvait les acquérir. Si la fortune me favorise, je célèbre ses louanges ; si elle m’est contraire, je la renie. Que je réussisse ou que j’échoue, je demande à Dieu de rester honnête homme. Je demande à Dieu de dire la vérité autant que je pourrai la connaître ; de ne m’en écarter ni par flatterie, ni par intérêt, ni par inimitié personnelle, ni par préjugé de parti. Chère vieille mère, quel sera votre orgueil, si j’achève quelque chose qui soit digne de notre nom ! et vous, Laure, vous ne me mépriserez plus comme un fainéant et un prodigue indigne, quand vous verrez que je,… quand j’aurai fait un… Bah ! quel Alnaschar ne suis-je pas, parce que j’ai gagné cinq guinées par mes poésies, et que l’on m’a demandé une demi-douzaine d’articles pour un journal !

Il continua ces rêveries, plus heureux, plus plein d’espoir, et l’esprit plus humble que depuis longtemps. Il réfléchit aux erreurs, à l’oisiveté, aux passions, aux extravagances, aux désappointements de sa jeunesse égarée. Il se leva de son lit ; il ouvrit la fenêtre et regarda dans la nuit. Puis, poussé par un mouvement qui avait du bon, je l’espère, il alla baiser la vue de Fairoaks, et, se mettant à genoux à côté du lit, il resta quelque temps dans cette posture d’espérance et de soumission.

Lorsqu’il se releva, des larmes ruisselaient de ses yeux. Il s’était mis machinalement à répéter quelques petits mots que sa mère avait coutume de lui faire dire quand il était enfant, et après lesquels elle le portait doucement au lit, et fermait les rideaux autour de lui en l’endormant avec une bénédiction.

Le jour suivant, M. Pidgeon, leur domestique, apporta un gros paquet enveloppé de papier goudronné, à l’adresse de G. Warrington, esquire, avec les compliments de M. Trotter et un billet que Warrington lut.

« Pen, gueux que vous êtes ! cria Warrington à Pen, qui était dans sa propre chambre.

— Holà ! répliqua Pen.

— Arrivez ici ; on a besoin de vous, » dit l’autre.

Et Pen arriva.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— Attrapez ! » dit Warrington.

Et il jeta le paquet à la tête de Pen, qui eût été renversé s’il ne l’avait attrapé dans ses mains.

« Ce sont des livres dont il faut rendre compte dans la Gazette de Pall-Mall ; plongez la tête dedans, » ajouta Warrington.

Quant à Pen, il n’avait jamais de sa vie été aussi heureux. Sa main tremblait en coupant la ficelle du paquet, dans lequel il trouva une jolie collection de volumes reliés en toile : des voyages, des romans, des poésies.

« Porte close pour tout le monde, Pidgeon, dit-il. Je ne suis à la maison pour personne, aujourd’hui. »

Il se jeta dans son fauteuil, et se donna à peine le temps de prendre son thé, tellement il lui tardait de commencer à lire et à faire son article.

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