Tome 2 · 09
Le capitaine Shandon, poussé par sa femme, qui se mêlait rarement de ces sortes d’affaires, avait stipulé que John Finucane, esquire, du Temple-Supérieur, serait nommé sous-directeur de la future Gazette de Pall-Mall ; et ce poste fut, en conséquence, donné à M. Finucane par le courageux propriétaire du journal. Réellement, Finucane méritait toute la bienveillance de Shandon ; car il était, comme nous l’avons dit, tendrement attaché au capitaine et à sa famille, et toujours prêt à lui rendre service. C’est dans le logis de Finucane que Shandon avait jadis coutume de se cacher, lorsque le danger était près et les recors en route, jusqu’à ce qu’enfin sa cachette fut connue, et que les officiers du shérif vinrent attendre le capitaine dans l’escalier de Finucane aussi régulièrement que devant sa propre porte. C’est chez Finucane que la pauvre mistress Shandon allait souvent reposer ses chagrins et ses inquiétudes, et projeter des moyens de délivrer son adoré capitaine. Finucane servit plus d’un repas à la mère et à l’enfant. C’était un honneur pour son petit appartement que d’être visité par une belle dame ; et quand elle descendait l’escalier, le voile abaissé sur sa figure, Fin, penché sur la rampe, la suivait du regard pour s’assurer que nul lovelace du Temple ne l’attaquait en chemin. Peut-être espérait-il que quelque coquin lui dresserait un guet-apens, afin que lui, Fin, pût avoir le plaisir de voler à son secours et de rompre les os au scélérat. Ce fut une véritable joie pour mistress Shandon, quand elle apprit que son brave et honnête champion était nommé aide de camp de son mari dans la direction du journal.
Finucane fût volontiers resté avec mistress Shandon aussi longtemps que le permettait le règlement de la prison, et le fait est qu’il avait plus d’une fois assisté au coucher de la petite Marie, qui avait un lit dans la chambre ; et lorsque, dans sa prière du soir, elle demandait à Dieu d’accorder sa bénédiction à son papa, Finucane, quoique catholique romain, disait Amen avec une vive sympathie. Mais il avait, ce jour-là, un rendez-vous avec M. Bungay, au sujet des affaires du journal, affaires qu’ils allaient discuter en dînant tranquillement.
Il quitta donc mistress Shandon à six heures ; mais le lendemain matin il fit son apparition accoutumée à la prison de la Flotte, vêtu de ses meilleurs habits et ornements, qui, bien que peu coûteux, étaient fort brillants de couleur et d’aspect. Il avait en outre dans sa poche quatre guinées et deux schellings, montant de sa paye hebdomadaire en qualité de sous-directeur, moins deux schellings qu’il avait dépensés pour une paire de gants en se rendant à la prison.
Il avait, suivant l’expression de M. Bungay, coupé son mouton avec ce gentleman et avec M. Trotter, lecteur lettré aux gages de Bungay, la veille, au café Dick, et il était entré fort avant dans ses vues concernant la direction de la Gazette de Pall-Mall. Finucane avait indiqué en maître toute sa besogne de sous-directeur ; quels caractères il fallait employer pour les divers articles ; qui ferait le compte rendu des marchés ; qui parlerait des courses de chevaux et des cercles ; qui donnerait les nouvelles religieuses, et qui les caquets de la fashion. Il connaissait des gentlemen qui cultivaient ces divers départements de la science, et qui communiquaient ensuite leurs renseignements au public ; bref, John Finucane était, comme Shandon l’avait dit de lui, et comme il l’avouait lui-même fièrement, un des meilleurs sous-directeurs de journal qui fussent à Londres. Il savait ce que gagnait par semaine tout homme attaché à la presse périodique, et il connaissait mille biais ingénieux, mille inventions économiques pour épargner l’argent des courageux capitalistes disposés à fonder un journal. Il éblouit et mystifia à la fois M. Bungay, qui avait l’entendement lent, par la rapidité des calculs qu’il fit sur une feuille de papier, tandis qu’ils étaient à table. Et Bungay avoua ensuite à son subordonné, M. Trotter, que cet Irlandais semblait un habile homme.
Étant donc arrivé à faire cette impression sur M. Bungay, le fidèle Finucane aborda un point qui lui tenait fort à cœur : la mise en liberté de son chef et ami, l’admirable capitaine Shandon. Il savait, à un schelling près, le montant des mandats d’arrestation contre le capitaine, qui se trouvaient dans la loge du concierge de la Flotte ; il prétendait même connaître toutes ses dettes, quoique ce fût impossible, car nul homme en Angleterre, ni le capitaine lui-même, ne les connaissait. Il fit remarquer quels étaient déjà les engagements de Shandon, et qu’il travaillerait bien plus une fois qu’il serait hors de prison (ce que nia M. Bungay ; car : « Lorsque le capitaine est enfermé, dit-il, nous sommes sûrs de le trouver chez lui ; tandis que, lorsqu’il est libre, on est toujours forcé de courir après lui) ; » finalement, il opéra si bien sur les sentiments de M. Bungay, en décrivant comment mistress Shandon dépérissait en prison avec son enfant, que l’éditeur fut amené à promettre qu’il verrait ce qu’on pourrait faire, si mistress Shandon venait le voir dans la matinée. Et la conversation finit avec le second verre de grog à l’eau-de-vie. Finucane, qui avait quatre guinées en poche, eût volontiers payé la note de la taverne ; mais Bungay s’écria :
« Non, monsieur, c’est mon affaire à moi, ne vous déplaise. James, prenez la note et dix-huit pence pour vous. »
Et il tendit au garçon les fonds nécessaires.
Voilà comment Finucane, qui alla se coucher au Temple après avoir dîné chez Dick, se trouva, le samedi matin, avec sa solde hebdomadaire encore intacte.
Il cligna de l’œil à mistress Shandon d’un air si intelligent et si plein de joie, que cette brave femme connut aussitôt qu’il avait quelque bonne nouvelle pour elle, et s’empressa de mettre son châle et son chapeau, lorsque Fin demanda s’il aurait l’honneur de l’emmener faire un tour de promenade et respirer un peu d’air frais. Et la petite Marie bondit de joie à l’idée de cette partie : car Finucane ne manquait jamais de lui donner un joujou ou de lui faire voir quelque spectacle forain ; il avait toujours dans sa poche divers articles de journaux indiquant toutes les distractions qu’on pouvait donner à Londres aux enfants pour les amuser. Il aimait vraiment de tout son cœur la petite Marie et sa mère, et il se fût volontiers cassé la tête pour leur rendre service, à elles, ou à son adoré capitaine.
« Puis-je aller, Charlot ? demanda mistress Shandon ; ou faut-il que je reste avec vous, car vous êtes souffrant ce matin ? Il a mal à la tête, monsieur Finucane. Il est sujet aux migraines, et je lui ai persuadé de rester au lit.
— Allez-vous en avec Polly. Jack, prenez bien soin d’elles. Donnez-moi l’Anatomie de Burton, et laissez-moi à mes abominables projets, » dit Shandon avec la plus parfaite bonne humeur. Il écrivait, et ne prenait pas rarement ses citations latines et grecques (dont il savait l’effet sur le public) dans ce merveilleux répertoire de science.
Fin donna donc le bras à mistress Shandon, et Marie traversa en bondissant les corridors de la prison, puis la porte, et se trouva en plein air.
De Fleet-Street à Paternoster-Row, il n’y a pas bien loin.
Lorsqu’ils arrivèrent à la boutique de M. Bungay, mistress Bungay entrait aussi par la petite porte, tenant à la main un paquet enveloppé de papier et un volume manuscrit relié en rouge, lequel volume contenait la compte de ses transactions avec le boucher du marché voisin. Mistress Bungay avait une magnifique robe de soie où flamboyaient le pourpre et l’écarlate, un châle jaune, un chapeau garni intérieurement de fleurs rouges, et une ombrelle bleu de ciel. Mistress Shandon était vêtue d’une vieille robe de moire noire ; son chapeau, comme elle-même, n’avait pas vu de jours d’une prospérité très-brillante ; mais, de quelque manière qu’elle fût vêtue, elle avait toujours l’air d’une dame.
Les deux femmes se firent réciproquement une révérence, chacune à sa façon.
« J’espère que vous vous portez bien, ma’ame ? dit mistress Bungay.
— C’est une très-belle journée, dit mistress Shandon.
— N’entrerez-vous pas, ma’ame ? demanda mistress Bungay en regardant l’enfant d’un air si dur, que la petite Marie en fut presque effrayée.
— Je… je venais pour affaire avec M. Bungay. Je… j’espère qu’il se porte bien, dit la timide mistress Shandon.
— Si vous l’allez voir au bureau, ne pourriez-vous… ne pourriez-vous pas me laisser votre petite fille ? demanda mistress Bungay d’une voix de basse-taille et d’un air tragique, en tendant un doigt à l’enfant.
— Je veux rester avec maman, dit la petite Marie, cachant sa figure dans la robe de sa mère.
— Allez avec cette dame, Marie, ma chère, répliqua la maman.
— Je vous montrerai de jolies images, dit mistress Bungay d’une voix d’ogresse, et d’autres jolies choses encore. Regardez ce que j’ai là. »
Et, ouvrant son paquet de papier, mistress Bungay montra de délicieux biscuits, tels que son cher Bungay les aimait avec son vin.
La petite Marie ne résista point à cet attrait, et toute la société entra par la petite porte. Il y avait dans le vestibule une autre porte latérale qui menait au bureau de M. Bungay. Mais ici, au moment de quitter sa mère, l’enfant perdit de nouveau courage et courut se cramponner à la robe maternelle. Sur quoi la bonne et douce mistress Shandon, voyant l’air désappointé de mistress Bungay, dit avec bonté :
« Si vous voulez me le permettre, je monterai aussi et resterai quelques minutes chez vous. »
De sorte que les trois personnes du sexe féminin montèrent ensemble l’escalier. Un second biscuit gagna la confiance de la petite Marie, et au bout d’une ou deux minutes elle se mit à babiller sans la moindre gêne.
Cependant le fidèle Finucane trouva M. Bungay moins favorablement disposé que la veille, où les deux tiers d’une bouteille de porto et deux grands verres de grog à l’eau-de-vie avaient échauffé et enthousiasmé son âme, lui faisant faire de généreuses promesses en faveur du capitaine Shandon. Son impétueuse femme l’avait chapitré à son retour à la maison. Elle lui avait ordonné de ne point secourir le capitaine, qui n’était qu’un bon à rien que nul argent ne pouvait sauver ; elle blâma le plan de la Gazette de Pall-Mall, disant que Bungay ne ferait qu’y perdre son argent, comme le Journal de Whitehall en faisait perdre à ceux d’en face. (Elle appelait toujours la maison de son frère, ceux d’en face.) Que Shandon restât en prison et y fît son ouvrage ; c’était le meilleur endroit pour lui. En vain Finucane plaida, supplia, fit des promesses ; son ami Bungay avait subi une semonce d’une heure dans la matinée, et il fut inexorable.
Mais ce que l’honnête Jack ne parvenait pas à faire en bas dans le bureau, les douces figures et les aimables manières de la mère et de l’enfant le faisaient dans le salon, où elles attendrissaient la farouche mistress Bungay, qui avait néanmoins un bon cœur. Il y avait dans la voix de mistress Shandon une douceur ingénue, et dans ses manières une franchise séduisante, qui la faisaient aimer et plaindre de presque tout le monde. Encouragée par la rude bienveillance de l’accueil de son hôtesse, la femme du capitaine raconta son histoire, parla de la bonté et des vertus de son mari, de la santé chancelante de sa fille (elle avait été forcée de se séparer de deux de ses enfants qu’elle avait mis en pension, ne pouvant les garder dans cet horrible lieu), si bien que mistress Bungay, encore qu’elle fût aussi farouche que lady Macbeth, s’attendrit en entendant ce simple récit, et dit qu’elle allait descendre pour parler à Bungay. Or, dans ce ménage, pour mistress Bungay, parler c’était ordonner, et pour Bungay, entendre c’était obéir.
Ce fut juste au moment où Finucane désespérait de mener à bonne fin sa négociation, que la majestueuse mistress Bungay descendit vers son époux, et pria poliment M. Finucane d’aller au salon rejoindre ses amies, tandis qu’elle s’entretiendrait pendant quelques minutes avec M. Bungay. Quand elle se trouva seule avec son mari, la meilleure moitié de l’éditeur lui fit part de ses intentions vis-à-vis de la femme du capitaine.
« De quel côté souffle le vent, ma chère ? demanda le Mécène, surpris du changement de sa femme. Ce matin vous ne vouliez pas que je fisse la moindre des choses pour le capitaine. Je suis curieux de savoir ce qui a pu vous faire changer d’avis.
— Le cap’taine est un Irlandais, répliqua mistress Bungay, et ces Irlandais, j’ai toujours dit que je ne pouvais pas les souffrir. Mais sa femme est une dame, comme chacun peut le voir, et une bonne femme, la fille d’un ecclésiastique, une femme de l’ouest de l’Angleterre, Bungay, ce que je suis moi-même de côté de ma mère. Et puis, ô Marmaduke, n’avez-vous pas remarqué sa petite fille ?
— Si fait, mistress Bungay, j’ai vu la petite fille.
— Et n’avez-vous pas vu combien elle ressemble à notre Bessy, notre ange, monsieur Bungay ? »
Et les pensées de mistress Bungay se reportèrent à dix-huit ans en arrière, à l’époque où Bacon et Bungay venaient de s’établir petits libraires dans une ville de province, et où elle avait une fille du nom de Bessy, ressemblant un peu à la petite Marie qui venait d’émouvoir sa compassion.
« Bien, bien, ma chère, dit M. Bungay, en voyant que les petits yeux de sa femme commençaient à briller et à devenir rouges. Le capitaine est en prison pour une somme insignifiante. Il n’y a que cent trente guinées de réclamées dans les mandats lancés contre lui. La moitié de cet argent le fera sortir de la Flotte, à ce que dit Finucane, et nous lui retiendrons la moitié de ses appointements jusqu’à ce que nos comptes soient égalisés. Lorsque la petite m’a demandé : « Pourquoi ne faites-vous pas sortir papa de prison ? » j’en ai été touché, Élisabeth ; parole d’honneur, j’en ai été touché. »
Le résultat de cette conversation fut que M. et mistress Bungay montèrent tous deux au salon. M. Bungay fit un discours pesant et maladroit, par lequel il annonça à mistress Shandon que, ayant appris qu’il suffisait de soixante-cinq livres sterling pour rendre la liberté à son mari, il était prêt à avancer cette somme qui serait déduite des appointements du capitaine, et qu’il allait la lui donner, à elle, à condition qu’elle réglerait elle-même avec les créanciers la mise en liberté de son mari.
Ce jour fut, je crois, le plus heureux que mistress Shandon et M. Finucane eussent eu depuis longtemps.
« Parbleu ! Bungay, vous êtes un brave homme ! rugit Fin, cédant à son émotion. Donnez-nous votre poing, mon vieux, et vous verrez si nous ne faisons pas mousser la Gazette de Pall-Mall de manière à en vendre dix mille exemplaires par semaine ; je ne vous dis que ça ! »
Et il se mit à sauter dans la chambre avec la petite Marie, en faisant cent folies bouffonnes.
« Si je pouvais vous conduire quelque part dans ma voiture, mistress Shandon, elle est assurément tout à votre service, » dit mistress Bungay en regardant par la fenêtre un véhicule à un cheval qui venait d’arriver devant la maison, et dans lequel cette dame prenait l’air fort souvent.
Les deux dames, ayant entre elles la petite Marie (dont la main mignonne était retenue captive dans la grosse poigne de la femme du Mécène), et l’heureux M. Finucane sur le siège de derrière, s’éloignèrent de Paternoster-Row. La maîtresse du véhicule lançait des regards triomphants aux fenêtres de Bacon, son frère.
« Cela ne fera aucun bien au capitaine, se dit Bungay en retournant à son pupitre et à ses comptes ; mais mistress Bungay est toute bouleversée quand elle pense à son infortune. La petite aurait eu vingt et un ans hier, si elle avait vécu. Bessy me l’a dit. »
Et il se demandait comment faisaient les femmes pour se rappeler ces choses-là.
Nous avons la satisfaction de dire que mistress Shandon réussit très-bien dans sa mission. Cette femme, qui avait eu à attendrir des créanciers lorsqu’elle était sans argent et qu’elle n’avait que des larmes et des supplications pour les apaiser, ne trouva point de peine à les amollir en leur offrant dit schellings par guinée. Le dimanche suivant fut le dernier jour, pour quelque temps du moins, que le capitaine passa en prison.