Tome 2 · 10
Au jour fixé, nos deux amis firent leur apparition à la porte de M. Bungay, dans Paternoster-Row. Ils ne se présentèrent point à l’entrée publique, par laquelle les apprentis libraires passaient avec leurs sacs pleins de volumes de Bungay, et aux abords de laquelle erraient de timides aspirants prêts à vendre leurs manuscrits vierges au sultan Bungay ; mais à l’entrée particulière de la maison, par où la splendide mistress Bungay avait coutume de s’avancer pour monter dans sa voiture et faire sa promenade, étendue sur ses coussins et jetant des regards de défi aux fenêtres d’en face, aux fenêtres de mistress Bacon, qui ne possédait pas encore de voiture.
Dans ces cas-là, lorsqu’elle était bien furieuse de la splendeur de sa belle-sœur, mistress Bacon ouvrait la fenêtre de son salon et regardait du côté de la voiture avec ses quatre enfants, comme pour dire : « Voyez donc ces quatre chéris, Flora Bungay ! Voilà pourquoi je ne me promène pas dans une voiture à moi ; vous donneriez bien un carrosse attelé de quatre chevaux pour avoir la même raison. » C’est avec ces flèches tirées de son carquois qu’Emma Bacon blessait Flora Bungay assise dans son char, envieuse et sans enfant.
Au moment où Pen et Warrington arrivèrent à la porte de Bungay, un carrosse et un cabriolet s’arrêtèrent devant celle de Bacon.
Le vieux docteur Slocum descendit pesamment du carrosse. L’équipage du docteur était aussi lourd que son style ; mais style et équipage produisaient un effet sonore sur les éditeurs de Paternoster-Row.
Deux gilets d’une blancheur éblouissante sortirent du cabriolet.
Warrington se mit à rire.
« Vous voyez que Bacon donne à dîner aussi. Voilà le docteur Slocum, auteur des Mémoires des empoisonneurs. Vous eussiez difficilement reconnu notre ami Hoolan dans cet élégant gilet blanc. Doolan est un des écrivains de Bungay, et, ma foi ! le voici qui arrive. »
Le fait est que MM. Hoolan et Doolan étaient venus du Strand dans le même cabriolet, et chemin faisant ils avaient joué à pile ou face auquel des deux ce serait de payer le schelling. M. Doolan arriva donc de l’autre côté de la rue, vêtu de noir, et les mains couvertes d’une énorme paire de gants blancs, que leur propriétaire ne pouvait s’empêcher de contempler avec plaisir.
Le portier de la maison en habit du soir, et des gentlemen en gants aussi énormes que ceux de Doolan, mais faits du fameux tissu de Berlin, se trouvaient dans le corridor de M. Bungay, pour recevoir les chapeaux et les pardessus des convives et crier leurs noms dans l’escalier.
Quelques-uns des invités étaient déjà arrivés lorsque les trois nouveaux visiteurs firent leur apparition ; mais mistress Bungay en turban et en robe de satin rouge était seule pour représenter son sexe enchanteur. Elle faisait la révérence à tout nouveau venu qui entrait au salon ; mais son esprit était évidemment préoccupé de pensées étrangères. À vrai dire, le dîner de mistress Bacon la troublait, et, dès qu’elle eut reçu tous ses hôtes, Flora Bungay courut à l’embrasure de la fenêtre, d’où son regard pouvait fouiller dans les voitures des amis d’Emma Bacon, à mesure qu’elles faisaient bruyamment leur entrée dans Paternoster-Row. La vue du grand carrosse du docteur Slocum avec ses maigres chevaux écrasa Flora ; il ne s’était arrêté devant sa propre porte, ce jour-là, que des cabriolets de louage.
Les convives étaient tous hommes de lettres, quoique Pen ne les connût pas encore. Il y avait M. Bole, le véritable éditeur du Magazine dont M. Wagg était le chef nominal ; M. Trotter, qui, après s’être lancé dans le monde comme un poète du genre tragique, un panégyriste du suicide, était tombé au fond d’une des arrière-boutiques de M. Bungay, où il faisait les fonctions de lecteur pour ce gentleman ; et le capitaine Sumph, un ex-beau qui courait encore la ville et qui était vaguement en rapport avec la littérature et la noblesse.
On disait qu’il avait jadis écrit un livre, qu’il avait été l’ami de lord Byron, et qu’il était parent de lord Sumphington. De fait, les anecdotes sur Byron formaient le fond de toutes ses conversations, et il parlait rarement sans avoir à la bouche le nom de ce poète ou de quelqu’un de ses contemporains, comme : « Je me rappelle que ce pauvre Shelley a obtenu le premier prix de sa classe au collège, pour un poème dont j’ai fait tous les vers, par Jupiter ! » ou : « Il me souvient que, lorsque j’étais à Missolonghi avec Byron, j’offris de parier Gamba. » Et ainsi de suite.
Pen remarqua que mistress Bungay écoutait ce gentleman avec une grande attention ; ses anecdotes sur l’aristocratie, dont il était un membre entre deux âges, charmaient la femme de l’éditeur, et il était à ses yeux presque un plus grand homme que le grand M. Wagg. Si seulement il était arrivé dans un carrosse à lui, mistress Bungay eût fait acheter par son cher Bungay n’importe quel livre sorti de sa plume.
M. Bungay abordait ses convives à mesure qu’ils arrivaient, et faisait les honneurs de sa maison avec une grande cordialité.
« Comment vous portez-vous, monsieur ? Une belle journée, monsieur. Enchanté de vous voir ici, monsieur. Flora, mon amour, permettez-moi d’avoir l’honneur de vous présenter M. Warrington. Monsieur Warrington, mistress Bungay. Monsieur Pendennis, mistress Bungay. J’espère que vous apportez bon appétit avec vous, messieurs. Quant à vous, Doolan, je n’en doute pas ; car vous avez toujours eu un diable d’estomac.
— Seigneur Dieu ! Bungay ! dit mistress Bungay.
— En vérité, Bungay, il faudrait qu’il fût bien difficile, celui qui ne trouverait pas bons les dîners qu’on fait dans cette maison, » dit Doolan en clignant de l’œil et caressant ses maigres mâchoires avec ses grands gants.
Et il fit appel à l’amitié de mistress Bungay ; mais cette honnête femme n’accueillit qu’avec dédain les avances de cet homme timide.
« Je ne puis souffrir ce Doolan, » dit-elle en confidence à ses amis.
Et vraiment toutes les flatteries du pauvre journaliste ne purent lui gagner la faveur de cette femme.
Cependant mistress Bungay n’avait cessé de regarder par sa fenêtre. Soudain apparut, spectacle magnifique, un énorme cheval gris, qui s’approcha rapidement. Derrière lui se voyaient des rênes blanches tenues par de petits gants blancs, une figure pâle, mais richement décorée d’une barbiche, et la tête d’un groom des plus exigus sautillant au-dessus de la capote du cabriolet : tels étaient les charmants objets qui s’offraient aux regards de mistress Bungay enchantée.
« L’honorable Percy Popjoy est très-exact, en vérité, » dit-elle.
Et elle cingla vers la porte pour attendre l’arrivée du gentilhomme.
« C’est Percy Popjoy, » dit Pen, regardant par la fenêtre et voyant descendre du cabriolet oscillant un individu en bottes extrêmement vernies.
C’était, en effet, ce jeune gentilhomme, fils aîné de lord Falconet, comme nous le savons tous fort bien, qui venait dîner chez l’éditeur, chez son éditeur, dans Paternoster-Row.
« C’était mon souffre-douleur à Eton, dit Warrington. J’aurais dû le rosser un peu plus. »
Percy Popjoy et Pen avaient eu quelques disputes au club de l’Union à Oxbridge, et Pen l’avait emporté de beaucoup sur Percy.
Ce dernier fit en ce moment son apparition, tenant son chapeau sous le bras, et sa ronde figure à fossettes exprimant une bonne humeur et une fatuité dont aucune description ne pourrait donner d’idée. La nature s’était évertuée à faire pousser une barbiche à son menton ; mais, épuisée par cet effort, elle avait laissé le reste du visage complètement dénué de poils.
L’individu qui remplissait temporairement les fonctions de valet de chambre annonça d’une voix formidable : « L’honorable Percy Popjoy, » au grand ennui de ce gentilhomme.
« Pourquoi cet homme a-t-il voulu me prendre mon chapeau, Bungay ? demanda-t-il à l’éditeur. Je ne puis me passer de mon chapeau. J’en ai besoin pour faire ma courbette à mistress Bungay. Que vous avez bonne mine aujourd’hui, mistress Bungay ! Je n’ai pas vu votre voiture au parc : pourquoi n’êtes-vous pas venue au parc ? J’ai remarqué votre absence ; en vérité, je l’ai remarquée.
— Je crains que vous ne soyez un méchant railleur, répliqua mistress Bungay.
— Un railleur ! Je n’ai jamais raillé de ma… Holà ! qui avez-vous ici ? Comment vous portez-vous, Pendennis ? Comment vous portez-vous, Warrington ? Ce sont de vieux amis à moi, mistress Bungay. Comment diantre êtes-vous ici, vous dis-je ? demanda-t-il aux deux jeunes gens, en tournant les talons de ses bottes vernies à mistress Bungay, qui commença d’avoir du respect pour les deux jeunes hôtes de son mari, maintenant qu’elle les voyait amis intimes du fils d’un lord.
— Comment donc ! est-ce qu’ils le connaissent ? demanda-t-elle précipitamment à M. Bungay.
— Ce sont des gaillards de la haute société, vous dis-je ; le plus jeune est allié à toute la noblesse, » répliqua l’éditeur.
Puis, le mari et la femme coururent en avant, souriants et prodigues de saluts, vers des personnages presque aussi importants que le jeune lord : car on annonçait en ce moment le grand M. Wenham et le grand M. Wagg.
M. Wenham entra avec son air habituel de modestie et le sourire furtif qu’il adressait communément au bout de ses jolies petites bottes luisantes, et dont il n’honorait que rarement la personne qui lui parlait.
Le gilet blanc de Wagg s’étalait, au contraire, avec un éclat surabondant ; sa figure rouge et bouffie resplendissait au-dessus du gilet, illuminée par la pensée d’un bon dîner et de bonnes plaisanteries. Il aimait à faire son entrée dans un salon avec un éclat de rire, et à laisser un bon mot derrière lui, le soir, quand il s’en allait. Il n’y avait pas de calamités ni de malheurs personnels (dont ce bon vivant avait sa part comme le moins gai des humains) qui pussent étouffer sa bonne humeur. Quels que fussent ses chagrins, l’idée d’un dîner ranimait sa grande âme ; et, lorsqu’il voyait un lord, il le saluait d’un calembour.
Wenham s’approcha donc de mistress Bungay avec un sourire coquet et un murmure élégant ; il la regarda de ses yeux baissés, et lui montra le bout de ses chaussures.
Wagg dit qu’elle avait l’air charmant, et se porta ensuite directement vers le jeune gentilhomme qu’il appela Pop, et à qui il raconta tout de suite une plaisante histoire assaisonnée de ce que les Français appellent gros sel. Il fut enchanté aussi de voir Pen, avec qui il échangea une poignée de main et à qui il donna une tape amicale dans le dos ; car il était plein d’entrain et de bonne humeur. Et il parla à haute voix de leur dernière entrevue à Baymouth, demandant comment se portaient leurs amis de Clavering-Park, si sir Francis ne venait pas à Londres pour la saison, et si Pen n’était pas allé voir lady Rockminster arrivée depuis quelques jours… une charmante vieille dame, cette lady Rockminster !
Ces remarques, Wagg ne les faisait pas tant pour l’oreille de Pen que pour l’édification de la société, à laquelle il était bien aise d’apprendre qu’il visitait les gentilshommes dans leurs châteaux, et qu’il était sur un pied d’intimité avec la noblesse.
Wenham, lui aussi, serra la main à notre jeune ami. Et mistress Bungay observait toutes ces petites scènes avec une joie respectueuse. Elle communiqua ensuite à Bungay ses idées sur l’importance de M. Pendennis, idées dont Pen profita beaucoup plus qu’il ne pensait.
Sur ces entrefaites on annonça miss Bunion.
Pen, qui avait lu et même admiré quelques-uns de ses livres, et qui s’attendait à trouver dans miss Bunion une certaine ressemblance avec le portrait qu’elle avait fait d’elle-même dans la Passiflore, où elle avait dit que sa jeunesse était comme « une violette qui se cache humblement quand le vent de mars souffle le froid ; comme une biche effrayée dans une clairière au milieu de la forêt, lorsque les branches des chênes murmurent naïvement ; » et que sa beauté plus mûre, quoique très-différente assurément de l’amabilité sans art de ses premières années, était néanmoins encore excessivement frappante et séduisante ; Pen, disons-nous, aperçut, avec autant de surprise que d’amusement, une grande femme osseuse, en robe de satin chiffonnée, qui entra dans le salon en faisant craquer le parquet sous un pas aussi pesant que celui d’un grenadier.
Wagg remarqua aussitôt la paille qu’elle traînait à la queue de sa robe fripée, et il allait se baisser pour la ramasser ; mais miss Bunion désarma toute critique en s’apercevant elle-même de cet ornement. Ayant posé son grand pied sur la paille de manière à la séparer de sa robe, elle s’arrêta et la ramassa, et dit à mistress Bungay qu’elle regrettait vivement d’être un peu en retard, mais que l’omnibus allait fort lentement, et que c’était un grand agrément de pouvoir se faire voiturer depuis Brompton pour une pièce de six pence.
Le discours de la femme poète n’excita aucun rire, tellement il fut dit avec simplicité. Vraiment la digne demoiselle ne songeait pas le moins du monde à rougir d’un accident qui résultait de sa pauvreté.
« Est-ce bien la Passiflore ? demanda Pen à Wenham près de qui il se trouvait. Son portrait dans le volume la représente comme une jeune femme très-jolie.
— Vous savez que les passiflores, comme toutes les autres fleurs, sont sujettes à monter en graine, dit Wenham. Le portrait de miss Bunion a probablement été fait il y a quelques années.
— Eh bien, cela me fait plaisir de voir qu’elle ne rougit pas de sa pauvreté.
— À moi aussi, répliqua M. Wenham, qui se fût laissé mourir de faim plutôt que de monter en omnibus pour aller à un dîner ; mais je ne vois pas la nécessité de faire étalage de cette paille. Et vous, monsieur Pendennis ?… Ma chère miss Bunion, comment vous portez-vous ? Je me trouvais ce matin dans le salon d’une grande dame, et tout le monde était enchanté de votre nouveau volume. Vos vers sur le baptême de lady Fanny Fantail ont fait venir les larmes aux yeux de la duchesse. J’ai dit que j’aurais sans doute le plaisir de vous voir aujourd’hui, et elle m’a prié de vous remercier et de vous exprimer toute sa satisfaction. »
Cette histoire, racontée d’un ton caressant et souriant, cette mention d’une duchesse que Wenham avait vue le jour même relégua dans la pénombre la douairière et le baronnet du pauvre Wagg, et éleva Wenham au-dessus de Wagg, comme homme à la mode. Wenham garda cet inestimable avantage, et, se voyant maître de la conversation, plaça un grand nombre d’anecdotes relatives à l’aristocratie.
Il essaya d’entraîner M. Popjoy dans la conversation, en s’adressant à lui et disant : « Je contais ce matin à votre père, » ou : « Je crois que vous étiez présent l’autre soir à l’hôtel de W…, quand le duc dit telle et telle chose. » Mais M. Popjoy ne voulut pas lui faire le plaisir de prendre part à la conversation. Il préféra se retirer dans l’embrasure de la fenêtre avec mistress Bungay, pour voir les cabriolets qui s’arrêtaient à la porte de la maison d’en face. « Au moins, s’il ne veut pas causer, pensait l’hôtesse, ces odieux Bacon verront peut-être que le noble Percy Popjoy est au nombre de mes convives. »
En ce moment, l’horloge de Saint-Paul sonna la demie après l’heure pour laquelle M. Bungay avait invité la société. Il ne manquait plus que deux hôtes, qui firent enfin leur apparition, et en qui Pen reconnut avec plaisir le capitaine et mistress Shandon.
Lorsque ces deux invités eurent fait leurs compliments au maître et à la maîtresse de la maison, et échangé des saluts de tête avec la plupart des conviés, qu’ils connaissaient plus ou moins, Pen et Warrington s’approchèrent de mistress Shandon, à qui ils serrèrent cordialement la main. La brave dame fut peut-être émue en les revoyant et en pensant à l’endroit où elle les avait vus quelques jours auparavant.
Shandon était bien brossé et était très-coquet avec son gilet de velours rouge et son jabot, où sa femme avait piqué sa plus belle broche. Malgré la bienveillance de mistress Bungay, et peut-être même à cause de cette bienveillance, mistress Shandon eut grand’peur en approchant de la femme de l’éditeur. Le fait est que celle-ci semblait plus terrible que jamais, avec sa robe de satin rouge et son oiseau de paradis ; et ce ne fut que lorsqu’elle eut demandé, de sa grosse voix, des nouvelles de la chère petite fille, que mistress Shandon, un peu rassurée, se hasarda à parler :
« Une très-gentille femme, dit Popjoy à l’oreille de Warrington. Présentez-moi au capitaine Shandon, Warrington. On m’a dit que c’était un gaillard furieusement habile ; et, le diable m’emporte ! j’adore l’intelligence : par Jupiter, je l’adore ! »
C’était la vérité. Le ciel n’avait pas doué le jeune M. Popjoy d’une grande dose d’intelligence ; mais il lui avait donné la faculté d’admirer généreusement, sinon d’apprécier, l’intelligence d’autrui.
« Présentez-moi également à miss Bunion. On m’a dit qu’elle est fort capable aussi. Elle est drôle à voir, assurément, mais n’importe ! Le diable m’emporte ! je me considère comme un homme de lettres, et je voudrais connaître tous les gens de mérite. »
C’est ainsi que M. Popjoy et M. Shandon eurent le plaisir de faire réciproquement connaissance.
En cet instant, la porte de la salle à manger, qui était attenante au salon, s’ouvrit à deux battants, et la société alla prendre place autour de la table. Pen se trouva entre miss Bunion et M. Wagg. La vérité est que M. Wagg s’enfuit avec effroi de la place vacante à côté de la femme poète, ce qui fit que Pen se vit forcé de la prendre.
La créature favorisée ne parla pas beaucoup durant le dîner, mais Pen remarqua qu’elle mangeait avec un immense appétit et qu’elle ne refusait jamais le vin offert par le sommelier. Le fait est que, miss Bunion ayant considéré pendant une minute M. Pendennis, qui se donnait de grands airs et qui était vêtu d’une manière extrêmement fashionable (il portait ce qu’il avait de plus beau en fait de chaînes, de boutons de chemise et de linge de batiste), elle le classa, non sans raison, dans la catégorie des petits-maîtres, et se dit qu’elle ferait beaucoup mieux de s’occuper du dîner que de ce voisin. Elle le lui avoua plus tard avec sa franchise habituelle.
« Je vous prenais pour un des petits dandys de Mayfair, dit-elle à Pen. Vous aviez l’air aussi grave qu’un petit entrepreneur des pompes funèbres ; et, comme je déteste outre mesure l’odieux personnage que j’avais pour voisin de l’autre côté, je croyais que ce que je pouvais faire de mieux c’était de manger mon dîner et de me taire.
— Et ce sont deux choses dont vous vous acquittâtes à la perfection, ma chère miss Bunion, répliqua Pen en riant.
— C’est vrai ; mais je compte causer beaucoup avec vous la prochaine fois : car vous n’êtes ni aussi grave, ni aussi stupide, ni aussi impertinent que vous le paraissez.
— Ah ! miss Bunion, qu’il me tarde de voir arriver cette prochaine fois ! » s’écria Pen avec un air de galanterie comique.
Mais il nous faut retourner au jour du dîner dans Paternoster-Row.
Le repas fut de la plus riche sorte, « ce que j’appelle du style gothique fleuri, » dit Wagg à l’oreille de Pen, qui était assis à côté de cet homme spirituel. Les serviteurs aux souliers criards et aux gants de Berlin étaient graves et nombreux, et avaient de rapides conversations derrière les convives, tandis qu’ils allaient et venaient avec les plats.
Doolan cria garçon ! à l’un d’eux, et rougit en pensant à sa bévue. Le petit laquais de mistress Bungay était perdu au milieu de ces grands valets en habit noir.
« Regardez-moi cet homme au ventre saillant, dit Wagg. C’est un employé des pompes funèbres du quartier d’Amen-Corner, et il sert aux enterrements et aux dîners. Il souffle le froid et le chaud, ne voyez-vous pas ? Il fait ici les fonctions de sommelier, et j’ai remarqué, mon cher monsieur Pendennis, comme vous le remarquerez vous-même en voyant le monde, que partout où il y a un faux sommelier à un dîner de Londres, il y a aussi du vin frelaté : ce xérès est dégoûtant. Bungay, mon ami, où avez-vous eu ce délicieux xérès ?
— Je suis enchanté qu’il soit de votre goût, monsieur Wagg ; j’en bois un verre avec vous, répliqua l’éditeur. Il me vient des caves de l’alderman Benning, et je l’ai payé une jolie somme, je puis vous le dire. Monsieur Pendennis, trinquerez-vous avec nous ? À votre santé, messieurs.
— Le vieux coquin, où espère-t-il aller ? Ce vin vient de la taverne, reprit Wagg. Il faudrait deux hommes pour enlever ce xérès ; il est si extraordinairement fort ! Je voudrais avoir ici une bouteille du vin du vieux Steyne, Pendennis : nous en avons bu plus d’une, votre oncle et moi. Il a coutume d’en envoyer aux personnes chez lesquelles il dîne. Je me rappelle que chez le pauvre Rawdon Crawley, frère de sir Pitt Crawley (il était gouverneur de l’île de Coventry), le chef de Steyne arrivait toujours le matin avec du champagne de Gaunt-House déjà tout prêt dans les seaux à glace.
— Voilà qui est bien bon ! dit Popjoy avec bonhomie. Il faut que vous ayez un cordon bleu dans votre cuisine.
— Oh ! oui, répliqua mistress Bungay, pensant qu’il parlait sans doute d’un tournebroche.
— C’est un chef français que je veux dire, reprit le noble convive.
— Oh ! oui, Votre Seigneurie, répliqua de nouveau la dame.
— Est-ce que votre artiste se donne pour Français, mistress Bungay ? s’écria Wagg.
— Eh ! vraiment je ne sais pas, répondit la femme de l’éditeur.
— Parce que s’il se donnait pour tel, il serait quizzin yer, » dit M. Wagg. Mais personne ne comprit le calembour, ce qui déconcerta quelque peu le mauvais plaisant. « Le dîner vient de chez Griggs, place du Cimetière Saint-Paul, comme aussi calui de Bacon, ajouta-t-il à l’oreille de Pen. Bungay lui a écrit qu’il payerait une demi-couronne par tête de plus que Bacon, et Bacon qu’il donnerait une demi-couronne par tête de plus que Bungay. Ils empoisonneraient les glaces l’un de l’autre, s’ils pouvaient en approcher ; et quant aux mets apprêtés, c’est réellement du poison. Ces… hem… hem… ces brimborions à la Sévigné sont délicieux, mistress Bungay, dit-il en prenant du plat que lui tendait l’entrepreneur des pompes funèbres.
— Ah ! je suis bien aise qu’ils soient de votre goût, » répliqua mistress Bungay en rougissant, car elle ne savait pas si le nom de ce mets était vraiment celui que Wagg lui donnait, et soupçonnait que ce personnage la persiflait.
Aussi haïssait-elle M. Wagg avec toute l’ardeur d’une femme, et elle lui eût volontiers ôté la direction de la revue publiée par Bungay ; malheureusement son nom était en faveur dans la librairie, et sa réputation considérable dans le pays.
Warrington se trouvait à la droite de mistress Shandon, qui était assise, en robe noire et en parure fanée, à côté du florissant éditeur. Le triste sourire de cette dame fit naître la pitié dans son rude cœur. Personne ne semblait s’intéresser à elle ; elle regardait son mari, qui paraissait lui-même un peu confus en présence de quelques-uns de la société. Wenham et Wagg le connaissaient tous deux, et étaient au fait de sa position. Il avait été le collaborateur de Wagg, auquel il était immensément supérieur par l’esprit, le génie et le savoir ; mais l’étoile de Wagg brillait dans le monde, et le pauvre Shandon y était inconnu. Il ne pouvait rien dire, quand parlait bruyamment cet homme grossier mais plus heureux. Il se bornait à boire son vin en silence, et il en buvait autant qu’on lui en versait. Il était surveillé. Bungay avait averti l’entrepreneur de ne pas remplir trop souvent ni trop plein le verre du capitaine. C’était là une triste précaution, et d’autant plus triste qu’elle était nécessaire. Mistress Shandon, elle aussi, jetait des regards d’alarme de l’autre côté de la table, pour veiller à ce que son mari ne fît pas d’excès.
Interdit de l’insuccès de son premier calembour, Wagg, qu’un rien déconcertait, quoiqu’il fût très-impudent, ne causa presque qu’avec Pen durant le reste du dîner, et sa conversation roula principalement sur leurs voisins.
« C’est un des grands jours de bataille de Bungay, dit-il. Nous sommes tous Bungayens ici. Avez-vous lu le roman de Popjoy ? C’était une vieille histoire écrite par Buzzard, il y a bien des années, dans je ne sais quelle revue, et oubliée ici jusqu’à ce que M. Trotter (Trotter, c’est ce monsieur au large col) la repêcha et se dit qu’on pouvait l’appliquer au dernier enlèvement ; de sorte que Bob écrivit quelques chapitres à ce sujet, et Popjoy permit qu’on fît usage de son nom et fournit deux ou trois pages çà et là. Voilà comment Désespoir, ou la Duchesse fugitive a vu le jour. Le plaisant de la chose, c’est de parler à Popjoy de son ouvrage, dont il ne sait pas un mot. « Popjoy, lui disais-je l’autre jour, quel fameux passage dans le troisième volume, où le cardinal déguisé, après avoir été converti par l’évêque de Londres, propose d’épouser la fille de la duchesse. — Je suis enchanté qu’il soit de votre goût, me répondit Popjoy ; car c’est ma scène favorite… » Et il n’y a rien de pareil dans tout le roman, ajouta Wagg. C’est moi qui avais tout inventé. Parbleu ! ce serait une excellente scène à mettre dans un roman dont les principaux personnages appartiendraient au haut clergé.
— Je me rappelle, commença le capitaine Sumph, que ce pauvre Byron, Hobhouse, Trelawney et moi, nous dînâmes ensemble chez le cardinal Mezzocaldo, à Rome, et qu’on nous servit du vin d’Orvieto, que Byron aimait beaucoup. Et je me rappelle que le cardinal regrettait fort d’être célibataire. Deux jours après, nous nous rendîmes à Civita-Vecchia, où se trouvait le yacht de Byron… et, par Jupiter ! moins de trois semaines après, le cardinal mourut, ce dont Byron fut très-fâché, car il avait de l’amitié pour lui.
— Votre histoire est diablement intéressante, en vérité, dit Wagg.
— Vous devriez publier quelques-unes de ces anecdotes, capitaine Sumph ; réellement vous le devriez, un tel volume ferait la fortune de notre ami Bungay, ajouta Shandon.
— Pourquoi ne demandez-vous pas à Sumph de vous les donner pour votre nouveau journal, la… comment l’appelez-vous, hein, Shandon ? cria Wagg.
— Pourquoi ne lui demandez-vous pas de les publier dans votre vieux Magasin, le Thingumbob ? riposta Shandon.
— Est-ce qu’il va paraître un nouveau journal ? s’écria Wenham, qui était parfaitement au courant de la chose, mais qui rougissait de passer pour journaliste.
— Est-ce que Bungay va publier un journal ? demanda Popjoy, qui, tout au contraire, était fier de sa renommée littéraire et de son accointance avec les journalistes. Il faut me donner quelque chose à faire. Mistress Bungay, usez de votre influence sur votre mari pour qu’il me donne quelque chose à faire. Vers ou prose… que préférez-vous ? Des romans, des poèmes, des voyages, ou des premiers-Londres, pardienne ! n’importe quoi, ou tout cela à la fois ; je suis prêt ; seulement faut-il que Bungay me paye ; je suis tout prêt, ma chère mistress Bungay, morbleu !
— Le journal s’appellera la Chronique de la petite bière, dit Wagg en grognant, et le petit Popjoy sera engagé pour rédiger la partie qui s’adresse aux enfants.
— Il s’appellera la Gazette de Pall-Mall, monsieur, et nous serons fort heureux de vous avoir pour collaborateur, répliqua Shandon.
— La Gazette de Pall-Mall ! … Pourquoi Gazette de Pall-Mall ? demanda Wagg.
— Parce que le directeur est né à Dublin, et le sous-directeur à Cork ; parce que le propriétaire demeure dans Paternoster-Row, et que le journal se publie dans Catherine-Street, Strand. Est-ce que ces raisons ne vous suffiront pas, Wagg ? répliqua Shandon qui commençait à se fâcher un peu. Il faut que chaque chose ait un nom. Mon chien Ponto a un nom ; vous ayez un nom, et un nom que vous méritez, parbleu ! plus ou moins. Pourquoi enviez-vous son nom à notre journal ?
— Tout autre nom ne lui donnerait pas plus mauvaise odeur, dit Wagg.
— Je vous ferai souvenir que son nom n’est pas Comment l’appelez-vous ? monsieur Wagg, répliqua Shandon. Vous savez fort bien son nom, et… et vous savez aussi le mien.
— Et je sais votre adresse aussi, » ajouta Wagg.
Mais ces derniers mots furent prononcés tout bas, et le brave homme d’Irlandais fut apaisé presque aussitôt après cette ébullition d’humeur noire. D’une voix amicale il invita Wagg à boire un verre de vin avec lui.
Quand les dames se levèrent de table, la conversation devint plus bruyante encore.
Bientôt Wenham proposa, dans un discours élégant, que chacun bût au succès du nouveau journal, et il fit un grand éloge des talents, de l’esprit et du savoir du capitaine Shandon, son directeur. Il avait pour maxime de ne jamais perdre l’appui d’un journaliste ; et, dans le cours de la soirée, il alla faire son petit compliment particulier à chacun des hommes de lettres présents, disant à l’un que son dernier article avait fait une immense impression dans Downing-Street, et à l’autre que son bon ami le duc tel et tel avait été vivement frappé des talents déployés dans les derniers numéros.
La soirée finit, et, malgré toutes les précautions qui avaient été prises, le pauvre Shandon ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Il regagna son nouveau logis en cabriolet, à côté de sa fidèle épouse, tandis que le cocher sur son siège se moquait de lui.
Wenham avait une voiture à lui, dans laquelle il ramena Popjoy à la demeure paternelle ; et la timide miss Bunion, voyant que son voisin M. Wagg allait partir, le pria de lui donner place dans sa voiture, au grand mécontentement de ce gentleman.
Pen et Warrington regagnèrent pédestrement leur logis au clair de la lune.
« Et maintenant, dit Warrington, que vous avez vu les gens de lettres, répondez-moi : avais-je tort de prétendre qu’il y a à Londres des milliers d’hommes qui ne font pas de livres, et qui ont néanmoins tout autant de mérite et d’intelligence que ces gens-là ? »
Pen fut forcé d’avouer que les hommes de lettres dont il avait fait la connaissance n’avaient pas dit grand’chose, dans le cours de la soirée, qui méritât d’être cité ou gardé dans la mémoire. Il n’avait même pas été dit un mot de littérature pendant toute la conversation. Et nous pouvons avouer en confidence aux gens non initiés, qui désirent connaître les hommes de lettres et leurs habitudes, qu’il n’est point de classe d’individus qui parle moins de livres, ni peut-être qui en lise moins.