Tome 2 · 11
Le nouveau journal eut à son début un succès considérable.
On disait généralement qu’un parti politique influent soutenait cette feuille, et l’on citait de grands noms parmi ses rédacteurs.
Ces rumeurs avaient-elles quelque fondement ? Nous n’avons pas la liberté de dire si elles étaient bien ou mal fondées ; mais nous pouvons révéler qu’un article sur la politique étrangère, généralement attribué à un noble lord qu’on savait en relations intimes avec le Foreign-Office, fut réellement composé par le capitaine Shandon dans le salon de la taverne de l’Ours au bâton, près de l’escalier de Whitehall, où l’apprenti de l’imprimerie l’avait poursuivi, et où demeurait temporairement M. Bludyer, homme de lettres de ses amis ; et qu’une série d’articles sur la question financière, que tout le monde supposait avoir été écrits par un grand homme d’État de la chambre des Communes, était réellement l’œuvre de Georges Warrington, du Temple-Supérieur.
Toutefois, il est très-possible qu’il y ait eu quelques relations entre la Gazette de Pall-Mall et ce parti influent. On aurait pu voir Percy Popjoy (dont le père, lord Falconet, était membre de ce parti) monter assez fréquemment l’escalier de Warrington. Il parut dans le journal quelques renseignements qui lui donnèrent une réputation, et qui n’avaient pu être puisés qu’à des sources toutes spéciales. Plusieurs pièces de vers, faibles d’idées, mais fortes et vigoureuses d’expression, furent insérées dans la Gazette de Pall-Mall, avec la signature P. P. ; et il faut avouer que le roman de Percy Popjoy y fut loué d’une manière outrée.
M. Pen ne fut pour rien dans la rédaction politique du nouveau journal, mais il collabora très-activement à la partie littéraire. La Gazette de Pall-Mall avait ses bureaux dans le Strand, Catherine-Street, comme nous le savons déjà, et Pen y arrivait souvent, la poche bourrée de manuscrits. Il se remuait beaucoup et était fort gai, comme on l’est au début de la carrière littéraire, lorsqu’on éprouve encore du plaisir à se voir imprimé, et qu’on croit faire du bruit dans le monde par ses écrits.
C’est là que M. Jack Finucane, le sous-directeur, compilait avec des ciseaux et de la colle le journal dont il était le réviseur. Son œil d’aigle scrutait tous les paragraphes de tous les journaux qui s’occupaient du monde fashionable, sa spécialité, à lui. Il ne laissait pas passer un décès ni un dîner dans l’aristocratie, sans en faire mention dans les colonnes de son journal. Dans les feuilles de province les plus ignorées, dans les journaux écossais et irlandais, il pêchait toutes sortes de paragraphes et de nouvelles relatifs aux classes supérieures de la société.
C’était un grand et même un touchant spectacle, pour un philosophe, de voir Jack Finucane, esquire, ayant devant lui un plat de viande de la gargote et un verre de porter du cabaret, raconter les festins des grands, comme s’il y eût assisté, et décrire gaiement, en pantalon déguenillé et en manches de chemise sales, les fêtes les plus brillantes du monde de la fashion.
L’incongruité qu’il y avait entre les occupations de Finucane et son extérieur ainsi que ses manières, amusait fort son ami Pen. Depuis qu’il avait quitté son village natal, où son rang n’était probablement pas très-élevé, Jack n’avait, guère vu d’autre société que celle des tavernes qu’il fréquentait ; tandis que, d’après ses articles, on eût pu croire qu’il dînait chez les ambassadeurs, et que sa place favorite était dans l’embrasure de la fenêtre de White. Il s’échappait parfois quelques erreurs de sa plume ; mais c’était la Sentinelle de Ballinafad, dont il était le correspondant, qui en souffrait, et non la Gazette de Pall-Mall, où Jack n’avait pas la permission d’écrire beaucoup. Ses chefs de Londres, en effet, trouvaient qu’il maniait les ciseaux et la colle bien mieux que la plume.
Pen s’appliquait beaucoup à ses articles de revue. Comme il avait beaucoup lu dans les premières années de sa jeunesse, qu’il était doué d’une ardente imagination et d’un vif sentiment du ridicule, ses articles plaisaient à son rédacteur en chef et au public, et il était tout fier en pensant qu’il méritait l’argent qu’il gagnait.
Nous pouvons être sûrs qu’on recevait régulièrement la Gazette de Pall-Mall à Fairoaks, et que les deux dames la lisaient avec délices.
On la recevait aussi à Clavering-Park, où nous savons qu’il y a une demoiselle très-amie des lettres.
Le vieux docteur Portman lui-même, à qui la veuve envoyait son journal, après avoir appris par cœur les articles de son fils, fit savoir qu’il approuvait les productions de Pen, et dit que le jeune homme avait de l’esprit, du goût, de l’imagination, et qu’il écrivait, sinon comme un savant, du moins comme un gentleman.
Et quels furent l’étonnement et la joie de notre ami, le major Pendennis, lorsque, entrant un jour dans un de ses clubs, celui du Régent, où étaient assemblés Wenham, lord Falconet et quelques autres gentlemen de bonne réputation, il les entendit causer d’un article de la Gazette de Pall-Mall, lequel jetait un ridicule amer sur un livre récemment publié par la femme d’un célèbre membre de l’opposition !
Le livre en question était un voyage en Espagne et en Italie, par la comtesse de Muffborough, et il était difficile de dire ce qu’il y avait de plus merveilleux dans cet ouvrage, le français ou l’anglais : car la dame écrivait avec la même facilité dans ces deux langues. Le critique tombait avec une joie malicieuse sur les fautes dont il fourmillait. Ce critique n’était autre que Pen ; il sautait et dansait tout autour de son sujet avec la plus grande gaieté et une verve exubérante ; il faisait ressortir les bévues de la noble dame avec une gravité et un décorum pleins d’une admirable raillerie. Il n’y avait pas dans tout l’article un seul mot qui ne fût poli et digne d’un gentleman ; et cependant l’infortuné sujet de cette critique était fustigé et tourné en ridicule depuis le commencement jusqu’à la fin.
La figure bilieuse de Wenham grimaçait un méchant sourire, tandis qu’il lisait cette critique ; lady Muffborough ne l’avait pas invité à ses fêtes l’année passée. Lord Falconet riait de tout son cœur ; lord Muffborough et lui étaient rivaux depuis leur entrée dans la vie. Tous deux complimentèrent le major Pendennis, qui, jusqu’alors, avait à peine fait attention à quelques allusions trouvées dans sa correspondance de Fairoaks, où il était question des rudes et constants travaux littéraires du cher Arthur, qui pouvaient miner la santé du pauvre garçon ; il n’avait pas jugé M. Pen et ses relations avec les journaux dignes de son grade de major et de sa qualité de gentleman.
Mais lorsque l’oracle Wenham loua l’article du jeune homme ; lorsque lord Falconet, qui avait été mis au courant de la chose par Percy Popjoy, vanta le génie de Pen ; lorsque le grand lord Steyne lui-même, à qui le major montra l’article, rit en le lisant, jura que c’était excellent, et que la Muffborough se tordrait de douleur, ainsi qu’une baleine sous le harpon, le major, comme c’était de son devoir, commença d’admirer très-fort son neveu et s’écria :
« Pardieu ! le jeune coquin a du bon ; il fera parler de lui ; j’ai toujours dit qu’il ferait son chemin. »
Puis le vieux gentleman s’assit, et, d’une main toute tremblante de plaisir, écrivit à la veuve de Fairoaks tout ce que ces grands personnages avaient dit à la louange de Pen. Il écrivit aussi au jeune coquin pour lui demander quand il viendrait manger une côtelette avec son vieil oncle, et lui dire qu’il était chargé de l’inviter à dîner à Gaunt-House : car lord Steyne aimait quiconque pouvait l’amuser, par sa folie, par son esprit, par sa stupidité, par son originalité, par son affectation, par sa gaieté, ou par toute autre qualité.
Pen jeta sa lettre par-dessus la table à Warrington, et peut-être fut-il désappointé en voyant que son ami y demeurait à peu près indifférent.
Le courage des jeunes critiques est prodigieux ; ils grimpent à leur fauteuil de juge, et, sans presque hésiter, donnent leur opinion sur les ouvrages les plus compliqués et les plus profonds.
Si l’on eût mis alors devant Pen l’Histoire de Macaulay ou l’Astronomie de Herschell, il eût parcouru ces volumes, médité son opinion en fumant un cigare, et honoré de son approbation l’un et l’autre auteur, comme si le critique était, par droit de naissance, leur supérieur, un maître et patron plein d’indulgence.
Grâce à la Biographie universelle ou au British Museum, il pouvait résumer rapidement une période historique, faire allusion à des noms, à des dates et à des faits, d’une manière si aisée et qui sentait tellement le maître, que sa maman en était étonnée à Fairoaks. Elle se demandait où son fils pouvait avoir acquis un tel fonds de lecture. Pen lui-même en était étonné lorsqu’il venait à relire ses articles, deux ou trois mois après les avoir écrits, et lorsqu’il avait oublié le sujet et les livres par lui consultés.
Pen avoue que, à cette époque de sa vie, il n’eût pas hésité à donner, dans un délai de vingt-quatre heures, son opinion sur les plus grands savants ou son jugement sur l’Encyclopédie.
Heureusement il avait Warrington, qui se moquait de lui et qui comprimait son impertinence par un ridicule constant et salutaire ; autrement il serait peut-être devenu d’une suffisance insupportable. Car Shandon aimait la fougue et le verbiage de son jeune aide de camp, et il préférait réellement les brillants et légers oripeaux de Pen au métal plus pesant que lui apportait son collaborateur plus avancé en âge.
Cependant, quoiqu’il méritât d’être blâmé pour son impertinence et pour une certaine prématurité de jugement, M. Pen était un critique parfaitement honnête, et vraiment beaucoup trop candide pour les desseins de M. Bungay, que son impartialité mettait en fort mauvaise humeur.
Pen et son chef, le capitaine, eurent un jour une dispute à ce sujet.
« Au nom du sens commun, monsieur Pendennis, lui demanda Shandon, qu’avez-vous fait là ? Louer un des livres de M. Bacon ! Bungay a été furieux contre moi ce matin, en voyant un article plein d’éloges sur un des livres de l’odieuse boutique d’en face. »
L’étonnement fit ouvrir de grands yeux à Pen.
« Voulez-vous dire, demanda-t-il, qu’il nous soit interdit de louer aucun des livres édités par Bacon, ou que, si ces livres sont bons, il nous faille dire qu’ils sont mauvais ?
— Mon bon jeune ami, pour quoi pensez-vous qu’un bienveillant éditeur entreprenne un journal de critique ? pour le plus grand bien de son rival ?
— Pour son propre bien, assurément, mais aussi pour dire la vérité ; oui, pour dire la vérité, ruat cœlum.
— Et mon prospectus ? répliqua Shandon avec un rire sarcastique ; pensez-vous que ce fût une œuvre d’une vérité mathématique ?
— Pardonnez-moi, ce n’est pas la question, dit Pen ; et je ne crois pas que vous vous souciiez de la discuter. J’ai eu quelques scrupules de conscience au sujet de ce même prospectus, et j’ai débattu la chose avec mon ami Warrington. Et nous sommes convenus, ajouta Pen en riant, que nous ne devions pas trop nous inquiéter de ce que le prospectus était déclamatoire et poétique, de ce que le géant peint sur l’enseigne était plus grand que l’original qui se trouvait dans la baraque : c’était une inexactitude de peu d’importance, qui ne nous empêcherait pas de remplir notre rôle en tout honneur et sans remords de conscience. Nous sommes les violons ; nous ne faisons que jouer nos airs ; vous êtes, vous, le directeur du spectacle.
— Et le chef de la baraque, dit Shandon. Eh bien ! je suis enchanté que votre conscience vous ait permis de jouer pour nous.
— Oui ; mais, répliqua Pen avec un juste sentiment de la dignité de sa position, nous sommes tous hommes de parti en Angleterre, et je resterai attaché à mon parti en vrai Breton. Je serai aussi bienveillant que vous voudrez pour ceux qui sont de notre côté ; c’est un fou, celui qui cherche querelle aux siens ; et je taperai sur l’ennemi aussi rudement que vous voudrez… mais de franc jeu, capitaine, s’il vous plaît. On ne peut pas dire toute la vérité, je suppose ; mais on peut ne dire que des choses vraies ; et j’aimerais mieux mourir de faim, par Jupiter ! j’aimerais mieux ne plus gagner un seul penny avec ma plume (Pen se servait depuis quelque six semaines de cet instrument redouté, et il en parlait avec beaucoup d’enthousiasme et de respect), que de porter un coup déloyal à un adversaire, ou de le placer au-dessous de son juste mérite, si j’étais invité à lui donner une place.
— Eh bien ! monsieur Pendennis, quand nous voudrons écraser Bacon, il nous faudra chercher quelque autre marteau pour cela, » dit Shandon avec une fatale bonté. Il pensait probablement que, dans quelques années, ce jeune gentleman ne serait plus d’une délicatesse aussi exagérée. Le vétéran condottiere n’était plus aussi scrupuleux. Il avait combattu du côté de tant de partis divers, pendant tant d’années, que depuis longtemps le remords l’avait quitté.
« Pardieu ! ajouta-t-il, vous avez la conscience tendre, monsieur Pendennis. C’est le luxe de tous les novices, et peut-être l’ai-je eue aussi tendre que vous ; mais cette sorte de fleur est emportée par le frottement du monde, et je ne veux pas me donner la peine de mettre du fard comme notre pieux ami Wenham, ou comme Wagg, ce modèle de vertu.
— Je ne sais pas, capitaine, si l’hypocrisie de certaines gens ne vaut pas mieux que le cynisme des autres.
— Elle est, dans tous les cas, plus profitable, répliqua le capitaine en se rongeant les ongles. Ce Wenham est le plus ennuyeux charlatan qui jamais ait vanté sa marchandise ; et vous avez vu le carrosse dans lequel il est venu au dîner. Parole d’honneur ! il se passera longtemps avant que mistress Shandon se promène dans un équipage à elle. Que Dieu lui vienne en aide, à la pauvre créature ! »
Pen quitta son chef, après cette petite discussion, en mettant la morale au bout de l’histoire du capitaine, et se disant : « Regarde cet homme, doué de génie, d’esprit, de savoir, de cent bonnes qualités ; vois comment il a perdu tout cela en tergiversant avec l’honneur, en oubliant le respect qu’il se devait à lui-même. Te souviendras-tu de ta dignité, ô Pen ? tu es assez vain pour cela ! Vendras-tu ton honneur pour une bouteille de vin ?… Non, avec la grâce de Dieu, nous resterons honnête, quoi qu’il arrive, et notre bouche ne s’ouvrira que pour dire la vérité. »
Un châtiment, ou du moins une épreuve, attendait M. Pen.
Dans le plus prochain numéro de la Gazette de Pall-Mall, Warrington lut, en riant aux éclats, un article qui n’amusa pas du tout Arthur Pendennis, occupé alors lui-même à faire un morceau de critique pour le numéro de la semaine suivante. L’Annuaire du printemps était férocement maltraité par un écrivain inconnu, dans l’article que lisait Warrington, et Pen y était le plus cruellement turlupiné. Il avait signé ses vers d’un nom d’emprunt dans ce keepsake. Comme il avait refusé de rendre compte de ce livre, Shandon l’avait passé à M. Bludyer, en lui disant comment il devait en parler. Et cet écrivain avait suivi les instructions du capitaine.
M. Bludyer était un homme de beaucoup de talent, et d’une race qui, je crois, est aujourd’hui éteinte dans la presse. Il avait une certaine réputation, et était connu pour son humeur sauvage. Il écrasa et foula aux pieds ces pauvres fleurs printanières, sans plus de pitié qu’un taureau n’en eût eu dans un parterre. Puis, ayant maltraité le volume à cœur joie, il alla le vendre à un bouquiniste, et du produit de la vente acheta une pinte d’eau-de-vie.