‹ Histoire de PendennisChapitre 37 sur 76 · Tome 2 · 12

Tome 2 · 12

Qu’il nous soit permis de passer quelques mois de l’histoire de M. Arthur Pendennis. Cette époque de sa vie ne renferme que des événements qui, tout importants qu’ils furent pour lui-même, n’intéresseraient guère le lecteur de ses mémoires.

Nous l’avons laissé, dans notre dernier chapitre, régulièrement occupé de son métier d’écrivain de profession, ou de cheval de bât littéraire, si nous employons l’expression dont M. Warrington qualifiait et son ami et lui-même ; et nous savons combien la vie de tout cheval de bât, soit qu’il travaille en jurisprudence ou en littérature, dans un vicariat, ou dans un régiment en marche, ou dans les bureaux d’un marchand, est une routine ennuyeuse qui ne supporte point la description. Le travail du jour est celui de la veille, comme il sera celui du lendemain. L’homme de lettres, ainsi que tout autre ouvrier, est souvent forcé par la nécessité à travailler contre le temps, contre sa volonté, en dépit de sa santé ou de son indolence, et malgré la répugnance que lui inspire le sujet sur lequel il doit s’exercer.

Quand il faut faire de l’argent de Pégase (comme c’est peut-être le cas pour qui n’a pas d’autre bien vendable), adieu poésie, adieu essors aériens : Pégase ne s’élève plus désormais qu’à des époques annoncées à l’avance, comme pour le ballon de M. Green, et lorsque le spectateur a payé son argent. Pégase trotte enharnaché sur le pavé de la rue, traînant derrière lui une charrette ou un cabriolet. Souvent Pégase fait sa besogne, les flancs haletants et les genoux tremblants, et il n’est pas rare qu’il reçoive un coup de fouet de celui qui le mène.

Ne soyons pas cependant trop prodigues de notre pitié pour Pégase. Il n’y a pas de raison pour que cet animal soit exempté de travail, de maladie, de décadence, plus que toute autre créature du bon Dieu. Si on lui donne le fouet, c’est que Pégase le mérite souvent ; et je suis, moi, tout prêt à protester, avec mon ami Georges Warrington, contre la doctrine que semblent vouloir mettre en avant certains poètes compatissants, qui disent que les hommes de lettres et tous ceux qu’on appelle des génies doivent être affranchis des prosaïques devoirs de cette vie, où l’on mange son pain quotidien, où l’on paye régulièrement ses impôts, et qu’il ne faut pas les faire travailler et payer comme leurs voisins.

Donc, la Gazette de Pall-Mall étant dûment établie, et Arthur Pendennis reconnu comme un critique de mérite, léger, spirituel et amusant, il travailla ferme toutes les semaines, préparant les comptes rendus des ouvrages qui rentraient dans sa spécialité, et écrivant ses articles avec verve assurément, mais aussi avec honnêteté, et du mieux qu’il pouvait.

Peut-être un historien sexagénaire, ayant passé un quart de siècle à composer un livre que notre jeune gentleman jugeait après avoir mis deux jours à le lire au British Museum, n’était-il pas tout à fait bien apprécié dans une critique aussi facile. Peut-être un poète, ayant élaboré des sonnets et des odes sublimes, jusqu’à ce qu’il les crût dignes du public et de la postérité, était-il taquiné par deux ou trois douzaines de lignes pleines de pétulance, dans lesquelles Pen établissait les droits du poète à la renommée, comme si lui, le critique, eût été le juge souverain sur son siège, et l’auteur un misérable petit solliciteur tremblant devant lui. Les acteurs des théâtres se plaignaient aussi pitoyablement, et il est vraisemblable qu’il les traitait trop sévèrement. Mais, après tout, il n’y avait pas grand mal de fait. Aujourd’hui, c’est bien différent, nous le savons. Toutefois, il y avait dans le temps de Pen si peu de grands historiens, de grands poètes et de grands acteurs, qu’à peine s’en présenta-t-il quelques-uns devant son pupitre de critique pour être jugés. Ceux qui furent un peu fouettés n’eurent, en somme, que ce qu’il leur fallait pour leur bien.

Ce n’est pas que le juge fût meilleur ni plus sage que les personnes qu’il jugeait, et vraiment il ne s’en faisait pas accroire. Pen avait le sentiment de la plaisanterie et de la justice, et n’éprouvait pas un respect outrecuidant pour ses propres écrits. D’ailleurs il avait son ami Warrington à côté de lui, critique terrible quand le jeune homme était disposé à s’enorgueillir, et plus sévère vis-à-vis de Pen que celui-ci ne l’avait jamais été vis-à-vis de ceux qu’il faisait comparaître devant son tribunal.

Par ces travaux de critique et par quelques premiers-Londres dans la Gazette de Pall-Mall, quand M. Arthur Pendennis pouvait dire sa façon de penser sans blesser le propriétaire de ce journal, notre jeune et éminent publiciste arriva à gagner par semaine, non sans peine et sans fatigue, la somme de quatre livres sterling et quatre schellings. Il fournissait également certains articles de sa composition à d’autres magasins et revues ; on croit même, quoiqu’il ne voulût jamais s’expliquer là-dessus, qu’il fut le correspondant du Champion, de Chatteries, qui publia à cette époque un certain nombre de lettres de la métropole, fort brillantes et fort remarquées.

L’heureux jeune homme put gagner ainsi près de quatre cents livres sterling dans son année ; et, à la deuxième fête de Noël qui suivit son arrivée à Londres, il apporta à sa mère cent livres comme à-compte sur ce qu’il devait à Laure.

Mistress Pendennis ne perdait pas un mot des œuvres de son fils ; elle le considérait comme le plus profond penseur et le plus élégant écrivain de l’époque ; elle trouvait que ce remboursement de cent livres était un acte de vertu angélique ; elle craignait qu’il ne ruinât sa santé par trop d’application ; elle fut enchantée des détails qu’il lui donna sur la société qu’il fréquentait, sur les illustres auteurs et les hommes à la mode qu’il voyait. Tout cela n’est pas nouveau pour ceux de nos lecteurs qui ont vu l’adoration de certaines mères pour leurs fils, et la charmante naïveté de l’amour avec lequel les femmes à la campagne suivent toutes les démarches de ceux qu’elles aiment dans la capitale. Si John a obtenu telle ou telle cause à plaider ; si Tom a été invité à tel ou tel bal ; si Georges a rencontré tel ou tel grand homme à dîner, quelle joie dans les cœurs des sœurs et des mères, tout au fond du Somersetshire ! Comme on lit, comme on commente les lettres du jeune Hopeful ! Quel sujet de causerie pour tout le village et de félicitations pour tous les amis !

Dans le cours du second hiver, Pen alla passer un temps fort court à Fairoaks, réjouir le cœur de la veuve, et égayer la maison isolée. Hélène eut son fils tout pour elle-même ; Laure était en visite chez la vieille lady Rockminster ; les habitants de Clavering-Park étaient absents. Le très-petit nombre des vieux amis de la maison, le docteur Portman à leur tête, vinrent voir M. Pen, qu’ils traitèrent avec un respect marqué. Entre la-mère et le fils, ce fut toute affection, toute confiance, toute tendresse. Ce fut la plus heureuse quinzaine de toute la vie de la veuve, et peut-être aussi de la vie de Pen. Ces vacances ne passèrent que trop rapidement. Pen s’en retourna au milieu du monde affairé, et la douce veuve se retrouva seule. Elle envoya à Laure l’argent d’Arthur. Je ne sais pas pourquoi cette demoiselle choisit pour quitter Fairoaks l’époque où Pen y devait arriver, ni si Pen fut plus contrarié que satisfait de son absence.

Pen était alors, grâce à son propre mérite et aux démarches de son oncle, très-bien accueilli à Londres, et connu dans les cercles littéraires et élégants. Sa réputation d’homme fashionable ne lui fut pas de petit avantage dans le monde des lettres. Il y passait pour un gentleman de belle fortune et de plus belles espérances, qui écrivait pour son plaisir, ce qui est la meilleure recommandation pour un aspirant littérateur. Bacon, Bungay et les autres éditeurs s’empressaient d’accepter ses articles ; M. Wenham l’invitait à dîner ; M. Wagg le regardait d’un œil favorable. Ils disaient partout qu’ils l’avaient rencontré chez des personnes de la fashion, dans la maison desquelles il était le bienvenu, parce qu’elles ne s’inquiétaient pas de sa fortune présente ni future, parce que sa mise et ses manières étaient de bon goût, et qu’il avait la réputation d’être un homme de mérite. Bref, on l’invitait dans une maison parce qu’on l’avait vu dans une autre ; de sorte que presque toutes les variétés de la vie de Londres passèrent sous les yeux du jeune homme. Il fit la connaissance de toutes sortes de gens, depuis Paternoster-Row jusqu’à Pimlico, et il se trouvait aussi à l’aise aux dîners de Mayfair que dans ces tavernes où avaient coutume de s’assembler certains de ses confrères hommes de lettres.

Plein d’ardeur et de curiosité, se faisant facilement à tous ceux qu’il rencontrait, Pen se plaisait au milieu de cet étrange pêle-mêle d’hommes, et, s’il n’était pas le bienvenu partout, au moins se mettait-il partout à l’aise. Après avoir, par exemple, déjeuné le matin chez M. Plover, en compagnie d’un pair, d’un évêque, d’un orateur du parlement, de deux bas-bleus à la mode, d’un prédicateur populaire, de l’auteur du roman nouveau, et du dernier lion importé d’Égypte ou d’Amérique, il quittait cette société distinguée pour les bureaux d’un journal, où l’attendaient des plumes, de l’encre et des épreuves humides. Là se trouvait Finucane, le sous-directeur, avec les plus récentes nouvelles du quartier. Puis arrivait Shandon, qui saluait Pen d’un signe de tête et se mettait à écrire un premier-Londres à l’autre bout de la table, flanqué d’une pinte de xérès que le garçon apportait toujours, sans qu’on eût besoin de la demander, dès qu’il voyait venir le capitaine. Ou bien c’était la voix mugissante de M. Bludyer qui retentissait dans la première pièce, où ce critique truculent, malgré les timides remontrances de M. Midge, l’éditeur, s’emparait des livres placés sur le comptoir, et, après les avoir parcourus rapidement, allait les vendre à son bouquiniste. Ce n’était qu’après avoir mangé et bu à la taverne le produit de la vente, qu’il demandait de l’encre et du papier, et qu’il se mettait à éreinter l’auteur de son dîner et du roman. Vers le soir, M. Pen se dirigeait en flânant du côté de son club, et emmenait Warrington faire un tour de promenade pour le bien de sa santé. Cet exercice dégageait les poumons et donnait de l’appétit pour le dîner, après lequel Pen avait le privilège de pouvoir faire sa courbette en diverses maisons fort agréables qui lui étaient ouvertes ; ou bien il pouvait choisir son amusement entre tous ceux qu’offre la capitale. Il y avait l’Opéra, ou la taverne de l’Aigle, ou un bal à Mayfair, ou une soirée tranquille avec un cigare et un livre, et une longue conversation avec Warrington, ou encore une merveilleuse chanson nouvelle à l’Arrière-Cuisine.

Àcette époque de sa vie, M. Pen voyait toutes sortes de lieux et d’hommes ; et très-probablement il ne sut combien il s’amusait que fort longtemps après, quand les bals ne lui firent plus de plaisir, quand les farces n’excitèrent plus son rire, quand les bons mots des tavernes le laissèrent indifférent, quand la plus aimable danseuse qui jamais ait montré un petit pied ne fut plus capable de lui faire quitter son fauteuil après dîner.

Àprésent qu’il a atteint l’âge mûr, tous ces plaisirs sont passés, et ce temps est passé aussi. Nous n’en sommes éloignés que d’un très-petit nombre d’années ; mais ce temps est passé, comme aussi la plupart des hommes de ce temps. Bludyer ne malmènera plus d’auteur et ne trichera plus les hôteliers chez lesquels il dînait à crédit. Shandon, le savant et le prodigue, le spirituel et l’insensé, dort de son dernier sommeil. On a enterré l’honnête Doolan l’autre jour ; il ne fera plus le chien couchant, il ne flattera plus personne, il ne blaguera plus et ne videra plus de petits verres de whiskey.

La saison de Londres était alors dans toute sa splendeur, et les journaux fashionables regorgeaient de détails relatifs aux grands banquets, aux raouts, aux bals qui égayaient le monde élégant. Notre gracieux souverain recevait matin et soir à Saint-James. Les fenêtres des clubs étaient encombrées de gentlemen aux figures rougeaudes et respectables lisant les journaux. Des milliers d’équipages passaient lentement le long de la rivière Serpentine. Des escadrons de dandys à cheval se pressaient dans Rotten-Row. En un mot, tout le monde était à Londres ; et naturellement le major Arthur Pendennis, qui était du monde, s’y trouvait aussi.

La tête coiffée d’un coquet foulard bandana, et sa maigre carcasse enveloppée d’une brillante robe de chambre de Turquie, le digne gentleman était assis, un beau matin, devant sa cheminée. Il laissait doucement mijoter ses pieds dans un bain, tandis qu’il prenait sa première tasse de thé, en parcourant son Morning-Post. Il n’aurait pu se montrer au jour sans avoir passé deux heures à sa toilette, sans avoir pris sa tasse de thé, ni sans avoir lu son Morning-Post. Je suppose que personne au monde, si ce n’est Morgan, non pas même le maître de Morgan, ne savait combien le major devenait vieux et débile, ni quelle multitude de petites choses il lui fallait pour se soutenir.

Si les hommes se moquent, comme c’est assez notre habitude, des artifices d’une vieille élégante, de son fard, de ses parfums, de ses fausses boucles, de ces innombrables stratagèmes que nous ne connaissons pas, et au moyen desquels elle remédie, prétend-on, aux ravages du temps, et reconstruit les attraits dont les ans l’ont privée, on peut présumer que les dames, de leur côté, n’ignorent pas tout à fait que les hommes sont vains aussi, et que les vieux daims soignent leur toilette autant qu’elles-mêmes.

Comment se fait-il que le vieux Blushington ait constamment ce léger coloris rose sur les joues ? D’où le vieux Blondel tient-il cette préparation qui dore sa chevelure argentée ? Avez-vous jamais vu lord Hotspur descendre de cheval, lorsqu’il croit que personne ne le regarde ? Une fois hors de ses étriers, ses bottes luisantes peuvent à peine gravir en chancelant les degrés du perron de Hotspur-House. C’est encore un fougueux jeune seigneur, quand vous le voyez par derrière dans Rotten-Row ; mais, si vous le voyez à pied, quel vieux, vieux bonhomme ! Vous êtes-vous jamais représenté Dick Lacy (voilà soixante ans que Dick est Dick) dans son état naturel et sans son corset ? Tous ces hommes sont des objets que l’observateur de la vie et des mœurs de notre espèce peut étudier avec autant de profit que s’il contemplait la plus vieille Vénus de Belgravia, la Jézabel la plus invétérée de Mayfair.

Un vieux bonhomme de réprouvé, qui depuis cinquante ans n’a jamais dit ses prières, si ce n’est peut-être en public ; un vieux daim qui tient encore à ses habitudes de jeunesse, autant que le lui permet sa débile santé ; qui a renoncé à la bouteille, mais qui reste avec les jeunes gens tandis qu’ils boivent leur vin, et qui leur raconte des histoires graveleuses en avalant son eau panée ; qui a renoncé aussi aux femmes, mais qui parle encore d’elles aussi méchamment que le plus jeune roué de la société ; ce vieux bonhomme, si quelque ministre de Pimlico ou de Saint-James se le faisait amener au milieu de l’église par les bedeaux, et, après l’avoir installé là dans un fauteuil, le prenait pour texte de son sermon et entretenait de lui la congrégation, ce vieux bonhomme, dis-je, serait utile une fois dans sa vie et s’étonnerait peut-être lui-même des bonnes pensées que sa présence inspirerait.

Mais nous nous écartons de notre sujet : l’honnête major, resté assis pendant tout ce temps, les pieds dans son bain qui se refroidit. Morgan les tire de ce lieu de purification, les essuie délicatement, puis s’occupe de faire tenir le vieux gentleman sur ses jambes avec sa ceinture et sa perruque, sa cravate empesée, ses gants et ses bottes sans tache.

C’est durant ces heures consacrées à la toilette, que Morgan et son maître avaient leurs entretiens confidentiels : car ils ne se voyaient guère pendant le reste du jour, le major abhorrant la société de ses chaises et de ses tables. Morgan, une fois la toilette de son maître achevée et ses lettres remises, pouvait disposer de presque tout son temps.

Ce temps de liberté, il le passait parmi les valets et les sommeliers de la noblesse, ses accointances. L’actif et élégant Morgan Pendennis, comme on l’appelait (car les gentlemen serviteurs se donnent des noms ainsi composés dans leurs cercles particuliers), était fréquemment un hôte bienvenu à quelques-unes des premières tables de la ville. Il était membre de deux clubs influents dans Mayfair et dans Pimlico, ce qui le mettait au courant de tous les cancans de Londres ; et il pouvait ainsi entretenir fort agréablement son maître durant les deux heures consacrées à sa toilette. Il savait cent anecdotes relatives aux personnes du plus haut ton, dont les valets scrutent les augustes secrets, absolument, ma chère dame, comme nos femmes de chambre et nos cuisinières discutent notre caractère, notre avarice ou notre générosité, notre aisance ou nos embarras pécuniaires, et nos petites querelles domestiques ou conjugales.

Si je laisse ce manuscrit ouvert sur ma table, je ne doute pas le moins du monde que Betty ne le lise et qu’il ne devienne le sujet de la conversation, ce soir, dans les régions inférieures. Pourtant demain matin elle m’apportera mon déjeuner avec un air d’une si imperturbable innocence, que nul mortel ne pourrait la supposer coupable d’espionnage. Si vous avez des mots vifs avec le capitaine sur n’importe quel sujet, ce qui n’est pas impossible, les circonstances de votre querelle et vos caractères à l’un et à l’autre seront discutés dans la cuisine, à l’heure du thé, avec une impartiale éloquence ; et, si la bonne de mistress Smith se trouve là par hasard pour prendre le thé avec vos servantes, sa présence ne gênera certes pas la discussion en question ; elle donnera son opinion avec candeur, et sa maîtresse saura probablement le lendemain que le capitaine et mistress Jones se sont querellés comme d’habitude.

Il n’y a rien de secret. Prenez comme règle générale que John sait tout. Et, dans le grand monde, il n’en est pas autrement que dans notre humble cercle. Un duc n’est pas plus que vous ou moi un héros pour son valet de chambre. Le serviteur de Sa Grâce, lorsqu’il se trouve dans son club, en compagnie de valets de chambre d’un rang égal au sien, parle du caractère et des affaires de son maître avec une ingénuité et une véracité dignes de gentlemen qui se voient en toute confiance. Qui est avare et enferme son argent ; qui est entre les mains des usuriers et signe son noble nom au dos de lettres de change ; qui est intime avec la femme d’un tel ; qui veut faire épouser sa fille à un tel, lequel n’en veut à aucun prix : tous ces faits sont discutés confidentiellement par les serviteurs confidentiels des personnes du grand monde ; ils sont connus et examinés par quiconque a droit de prendre place dans leur élégante société.

En un mot, si l’on disait du vieux Pendennis qu’il savait tout, s’il était à la fois admirablement médisant et délicieusement discret, il faut dire aussi, pour être juste envers Morgan, qu’une grande partie des renseignements du digne major lui étaient fournis par son valet, qui allait fourrager pour lui tous les cancans. De fait, quel meilleur plan pourrait-on suivre pour connaître la société de Londres, que de commencer par ses fondements, c’est-à-dire par la cuisine ?

Donc, M. Morgan et le major s’entretenaient pendant que se faisait la toilette de celui-ci. Il y avait eu la veille réception à Saint-James, et le major lut, parmi les noms des personnes présentées à la cour, ceux de lady Clavering, présentée par lady Rockminster, et de miss Amory, présentée par sa mère lady Clavering. Dans une autre partie du journal, leurs costumes étaient décrits avec une précision et un jargon qui embarrasseront et amuseront un jour l’antiquaire éloigné de nous de quelques générations. La vue de ces noms reporta Pendennis à la campagne.

« Depuis combien de temps les Clavering sont-ils à Londres ? demanda-t-il. Dites-moi, Morgan, avez-vous vu quelqu’un de leurs gens ?

— Sir Francis a renvoyé son valet étranger, monsieur, répondit M. Morgan, et il a pris en sa place un ami à moi, monsieur. De fait, il s’est présenté avec ma recommandation. Peut-être vous rappelez-vous Towler, monsieur… un grand roux… mais il teint ses cheveux. Il a été valet de chambre dans la famille de lord Levant, jusqu’à la débâcle de Sa Seigneurie. C’est une chute pour Towler, monsieur ; mais les pauvres gens n’ont pas le droit d’être difficiles, dit le valet d’une voix pathétique.

— Diablement dur pour Towler, parbleu ! s’écria le major amusé de ce langage, et peu agréable pour lord Levant, hé, hé, hé !

— J’ai toujours su qu’il en viendrait là, monsieur. Je vous en ai parlé, il y a eu quatre ans à la Saint-Michel, quand lady Levant engagea ses diamants. Ce fut Towler, monsieur, qui les porta chez Dobree dans deux cabriolets, et une bonne partie de l’argenterie prit le même chemin. Ne vous souvient-il pas d’en avoir vu à Blackwall, avec les armoiries et la couronne des Levant, et ne vous rappelez-vous pas que lord Levant était assis en face d’une partie de sa vaisselle, au dîner du marquis de Steyne ?… Je vous demande pardon ; est-ce que je vous ai coupé, monsieur ? »

Morgan opérait alors sur le menton du major. Il continua son sujet en repassant l’adroit rasoir.

« Ils ont pris une maison dans Grosvenor-Place, et ils font beaucoup d’embarras, monsieur. Lady Clavering va donner trois fêtes, sans compter un dîner par semaine, monsieur. Sa fortune n’y suffira pas ; elle ne peut pas y suffire.

— Pardieu ! elle avait un cuisinier diablement bon quand j’étais à Fairoaks, dit le major avec très-peu de compassion pour la fortune de la veuve Amory.

— Il s’appelait Marobblan, monsieur. Marobblan est parti, monsieur, » répliqua Morgan.

Et cette fois, le major dit, avec une véritable sympathie, qu’il en était diablement fâché.

« Il y a eu un terrible tapage au sujet de ce mossieur Mirobblan, continua Morgan. Dans un bal qui avait lieu à Baymouth, monsieur, l’impudent coquin provoqua M. Harthur en duel, et M. Harthur fut sur le point de l’assommer et de le jeter par la fenêtre, ce qu’il eût bien mérité. Mais le chevalier Strong, monsieur, survint et mit fin à ce chamaillis… je vous demande pardon, monsieur ; c’est altercation que je voulais dire, monsieur. Ces cuisiniers français ont autant de fierté et d’insolence que s’ils étaient de vrais gentlemen.

— J’ai entendu parler de cette querelle, dit le major ; mais ce n’est pas pour cela que Mirobolant a été renvoyé ?

— Non, monsieur. M. Harthur lui pardonna cette affaire et se conduisit parfaitement ; il n’en fut pas question. C’est au sujet de miss Hamory, monsieur, qu’il a eu son congé. Ces coquins de Français ! ils s’imaginent que tout le monde s’éprend d’amour pour eux. Il grimpa le long de la grande treille, monsieur, jusqu’à la fenêtre de la demoiselle, dans la chambre de laquelle il tâchait d’entrer, quand il fut pris, monsieur. M. Strong survint ; on s’empara de la machine pour arroser le jardin et l’on dirigea sur lui un torrent d’eau : ce fut un tapage du diable, monsieur.

— L’impudent gredin !… Vous ne voulez pas dire que miss Amory l’ait encouragé ? » s’écria le major, étonné de la singulière expression des traits de M. Morgan.

Morgan reprit son air imperturbable.

« Quant à cela, je n’en sais rien, monsieur. Les serviteurs ne savent rien du tout de ces sortes de choses. Très-probablement, il n’y a pas eu d’encouragement donné : il se dit tant de mensonges sur les familles ! Marobblan s’en alla avec armes et bagages, casseroles, piano et tout le reste. Le drôle avait un piano et faisait des vers, en français. Il loua un logement à Clavering, et se mit à rôder autour du parc ; et le bruit courut que M Fribsby, la modiste, apportait des lettres à miss Hamory ; mais je n’en crois pas un mot. Je ne crois pas non plus qu’il ait essayé de s’empoisonner avec du charbon. Tout cela n’était qu’une frime entre lui et M Fribsby. Le garde faillit le tuer d’un coup de fusil, dans le parc. »

Il arriva, ce même jour, que le major se posta à la grande fenêtre du club de Bays, dans la rue Saint-James, à l’heure de l’après-midi où l’on voit une dizaine de vieux daims se divertir de la même manière. Le club de Bays était alors un peu passé de mode, et un grand nombre de ses membres n’étaient déjà plus entre deux âges ; mais, au temps du prince régent, ces vieux bonshommes occupaient la même fenêtre et étaient les plus grands dandys de tout l’empire britannique.

Donc, le major Pendennis regardait par la grande fenêtre. Il aperçut son neveu Arthur qui descendait la rue en compagnie de son ami, M. Popjoy.

« Tenez ! dit Popjoy à Pen, tandis qu’ils cheminaient, avez-vous jamais passé devant Bays à quatre heures, sans y voir cette collection de vieux épouvantails ? C’est un vrai musée. On devrait les mouler en cire et les exposer chez M Tussaud…

— Eux tout seuls dans une chambre de vieilles horreurs, ajouta Pen en riant.

— Dans la chambre des horreurs ! diablement bon, morbleu ! s’écria Pop. Ce sont de vieux coquins pour la plupart, assurément. Voilà le vieux Blondel ; voilà mon oncle Colchicum, le plus vilain vieux pécheur qui soit en Europe ; voilà… oh, oh ! voilà quelqu’un qui tape à la fenêtre et qui nous fait des signes.

— C’est mon oncle, le major, dit Pen. Est-ce un vieux pécheur, lui aussi ?

— Un vieux coquin fieffé, » répondit Pop en hochant la tête.

Il avait prononcé ces mots du ton le plus emphatique, pour leur donner plus de force.

« Il vous fait signe, ajouta-t-il ; il veut vous parler.

— Entrez avec moi, dit Pen.

— C’est impossible, répliqua l’autre. Je me suis brouillé avec l’oncle Col, il y a deux ans, au sujet de M Frangipane. »

Le jeune pécheur prit congé de Pen en fredonnant un air d’opéra, s’éloigna du club des vieux criminels, et entra chez Blacquière, maison voisine fréquentée par des réprouvés du même âge que lui.

Colchicum, Blondel, et les autres vieux daims, venaient de causer de la famille Clavering, dont l’arrivée à Londres avait fait le sujet de l’entretien matutinal du major Pendennis avec son valet.

La maison de M. Blondel était à côté de celle de sir Francis Clavering, dans Grosvenor-Place ; et, comme il donnait lui-même de très-bons dîners, il avait remarqué l’activité qui régnait dans la cuisine de son voisin. Sir Francis avait un nouveau chef, qui était venu plus d’une fois accommoder le dîner de M. Blondel : car ce gentleman n’avait en permanence qu’un artiste d’un talent remarquable, et il engageait, pour ses grands banquets, les chefs illustres qui se trouvaient libres en ces moments-là.

« Ils font une dépense du diable, et voient, jusqu’à présent, diablement mauvaise compagnie, à ce qu’on m’a dit. Ils balayent, ma foi ! les rues pour avoir du monde à dîner chez eux, s’écria M. Blondel. Champignon dit que ça le navre de servir un dîner à pareille société. C’est honteux que des gens d’aussi peu aient de l’argent ! ajouta M. Blondel, dont le grand-père avait été un honnête fabricant de culottes de peau, et dont le père avait prêté de l’argent aux princes.

— Je voudrais bien avoir fait la rencontre de la veuve, dit lord Colchicum en soupirant, et n’avoir pas été forcé de garder la chambre par cette maudite goutte, à Livourne. J’aurais moi-même épousé cette femme. J’ai ouï dire qu’elle a six cent mille livres sterling dans le trois pour cent.

— Pas tout à fait autant que cela. J’ai connu sa famille dans l’Inde, dit le major Pendennis ; oui, j’ai connu sa famille dans l’Inde ; son père était un vieux planteur d’indigo énormément riche… Oh ! je connais toutes ses affaires. Clavering a le domaine qui touche au nôtre, à la campagne… Ah ! voilà mon neveu qui se promène avec…

— Avec le mien, l’infernal petit chenapan ! » s’écria lord Colchicum, en jetant à Popjoy un regard courroucé de dessous ses épais sourcils.

Puis il se détourna de la fenêtre quand le major y tapa.

Le major était en fort bonne humeur. Le soleil brillait, l’air était vif et fortifiant. Il avait résolu de faire, ce jour-là, une visite à lady Clavering, et il se disait qu’Arthur serait un bon compagnon pour l’escorter à travers Green-Park jusqu’à la porte de cette dame.

Maître Pen ne fut pas fâché d’accompagner son illustre parent, qui lui montra une douzaine de grands hommes durant leur court passage dans la rue Saint-James, et qui, au point d’intersection de cette rue avec une autre, fut salué par un duc, par un évêque à cheval et par un ministre d’État muni de son parapluie.

Le duc tendit au vieux Pendennis un doigt emprisonné dans un gant couleur de terre de pipe, et le major saisit ce doigt avec une grande vénération. Pen sentit frémir tout son sang, lorsqu’il se trouva, pour ainsi dire, réellement en communication avec cet homme fameux : car Pen avait possession du bras gauche de son oncle, tandis que le bras droit de ce gentleman avait affaire au doigt de Sa Grâce. Aussi Pen aurait voulu que tout le collège de Greyfriars, toute l’université d’Oxbridge, tout Paternoster-Row et tout le Temple, avec tout Fairoaks, et sa mère, et Laure, fussent rangés des deux côtés de la rue pour être témoins de cette rencontre de son oncle et de lui-même avec le duc le plus fameux de la chrétienté.

« Comment allez-vous, Pendennis ?… Une belle journée ! » Telles furent les remarquables paroles de Sa Grâce. Puis, après un salut de son auguste tête, le duc continua son chemin, en frac bleu, en pantalon de toile d’une blancheur de neige, en col blanc fermé sur la nuque par une boucle brillante.

Le vieux Pendennis (nous avons fait remarquer ailleurs qu’il ressemblait à Sa Grâce), le vieux Pendennis se mit à l’imiter machinalement quand ils se furent quittés, et ne parla plus que par courtes phrases, à la façon du grand homme.

Nous avons tous, sans doute, rencontré plus d’un militaire qui imitait ainsi les manières de certain grand capitaine de ce siècle, et qui changeait peut-être son caractère naturel, parce que le sort lui avait donné un nez aquilin. N’avons-nous pas vu aussi tel et tel autre qui se vantait de son grand front et de la ressemblance qu’il croyait avoir avec M. Canning ? D’autres encore traversent la vie, pleins de fierté et de contentement, parce qu’ils s’imaginent ressembler au grand et vénéré Georges IV. (Si nous disons s’imaginent, c’est qu’il est impossible que quelqu’un ressemble réellement à cet homme d’une beauté si parfaite.) Combien n’en connaissons-nous pas qui se faisaient faire des habits à collet bas, parce qu’ils croyaient avoir des airs de lord Byron ? Et la tombe ne s’est-elle pas fermée tout récemment sur ce pauvre Tom Bickerstaff, qui, n’ayant pas plus d’imagination que M. Joseph Hume, se mirait dans sa glace et se croyait le portrait de Shakspeare, se rasait le front pour ressembler davantage à l’immortel poète, ne cessait d’écrire des tragédies, et mourut enfin tout à fait fou ? On peut dire vraiment qu’il mourut de son front !

La plupart de ceux qui ont fréquenté le monde doivent avoir été témoins de ces bizarres vanités, ou d’autres pareilles. Notre coquin de Pen se mit à rire sous cape, en voyant que son oncle commençait à imiter le grand homme qu’ils venaient de quitter. Mais M. Pen était aussi vain, peut-être, à sa façon, que le vieux gentleman lui-même, et il se pavana d’un air très-important à côté du major.

« Oui, mon cher ami, dit le vieux célibataire en traversant nonchalamment Green-Park, où beaucoup de pauvres enfants se divertissaient avec bonheur, où des saute-ruisseau jouaient à pile ou face, où des brebis noires paissaient au soleil, où un acteur apprenait son rôle sur un banc, où des bonnes et leurs enfants erraient çà et là, où plusieurs couples se promenaient lentement ; oui, croyez-moi, mon ami, il n’est rien de tel que d’avoir de bonnes connaissances. Quels sont ces hommes avec qui vous m’avez vu à la fenêtre de Bays ? Deux d’entre eux sont pairs d’Angleterre. Hobanob sera pair dès que son grand-oncle mourra, et celui-ci a eu sa troisième attaque d’apoplexie. Quant aux quatre autres, ils ont chacun au moins sept mille livres sterling de rente. Avez-vous vu ce brougham bleu foncé, avec cet étonnant cheval arrêté devant la porte du club ? Vous le reconnaîtrez toujours. Il appartient à sir Hugh Trumpington, qui n’a jamais marché de sa vie ; on ne l’a jamais vu à pied dans la rue, jamais ! N’a-t-il que trois pas à faire pour aller voir sa mère, la vieille douairière qui demeure deux maisons plus bas, et à qui je vous présenterai certainement, car elle reçoit la meilleure société de Londres ? eh bien, ma foi ! il monte à cheval au n 23 pour descendre au n 25. Il est actuellement chez Bays, à jouer au piquet avec le comte Punter. Il n’y a qu’un homme en Angleterre qui joue mieux que lui ; et ce n’est pas étonnant qu’il soit de cette force, car il joue tous les jours de sa vie, les dimanches exceptés (sir Hugh est un homme extraordinairement religieux), depuis trois heures et demie jusqu’à sept heures et demie, où il s’habille pour le dîner.

— C’est passer son temps d’une manière très-religieuse, » répliqua Pen en riant.

Il se disait que son oncle commençait à radoter.

« Eh ! monsieur, ce n’est pas là la question. Un homme de sa fortune peut passer son temps comme il veut. Quand vous serez baronnet, député de votre comté ; quand vous aurez dix mille acres des meilleures terres du Cheshire, et une résidence comme Trumpington (quoiqu’il n’y aille jamais), vous ferez ce que vous voudrez.

— Ainsi c’était son brougham, n’est-ce pas ? dit le neveu, presque avec un rire moqueur.

— Son brougham… ah ! oui. Et cela me ramène à mon sujet. Revenons à nos moutons. Oui, pardieu ! revenons à nos moutons. Eh bien ! ce brougham est à moi, si je veux, depuis quatre heures jusqu’à sept ; tout aussi bien à moi que si je le louais chez Tilbury pour trente guinées par mois, parole d’honneur ! Sir Hugh est le meilleur homme du monde ; et, si la journée avait été moins belle, nous serions dans ce brougham, vous et moi, à cette heure-ci, pour nous rendre à la place Grosvenor. Voilà l’avantage de connaître des hommes riches. Je dîne pour rien, monsieur ; je vais à la campagne et j’y ai un cheval pour rien. Les autres ont des meutes et des gardes-chasse pour moi. Sic vos non vobis, comme nous disions à Greyfriars, hein ? Je suis de l’avis de mon vieil ami Leech, du 44 ; et c’était un gaillard diablement fin, comme la plupart des Écossais. Il avait coutume de dire, ce Leech, qu’il était trop pauvre pour se permettre de connaître un homme pauvre.

— Votre conduite n’est pas d’accord avec vos principes, mon oncle, dit Pen avec bonhomie.

— Pas d’accord avec mes principes ! comment l’entendez-vous, monsieur ? demandais major d’un ton assez bourru.

— Vous m’eussiez planté là dans la rue Saint-James, si vous n’aviez pas été plus bienveillant en pratique qu’en théorie, répliqua Pen ; vous qui frayez avec les ducs et les grands seigneurs, vous n’eussiez pas fait attention à un pauvre diable comme moi. »

Nous pouvons voir par ce discours que M. Pen faisait son chemin dans le monde, et qu’il savait flatter aussi bien que rire sous cape.

Le major Pendennis fut apaisé sur-le-champ, et fort satisfait. Il tapa amicalement le bras de son neveu, ce bras sur lequel il s’appuyait, et dit :

« Vous, jeune homme, vous êtes ma chair et mon sang. Le diable m’emporte, monsieur, si je n’ai pas toujours été fier de vous et plein de tendresse pour vous, si ce n’est lors de vos maudites folies et extravagances, quand vous jetiez vos premiers feux. Et, morbleu ! j’espère que vous les avez jetés ; oui, j’espère que vous les avez jetés, morbleu ! Mon objet, Arthur, c’est de faire de vous un homme, de vous voir prendre une belle place dans le monde, une place digne de votre nom et du mien, monsieur. Vous vous êtes fait un peu de réputation par vos talents d’écrivain, une réputation que je suis bien loin de déprécier, quoique, de mon temps, la poésie et le génie et tout ce qui s’ensuit fussent diablement de mauvais ton. Il y avait ce pauvre Byron, par exemple, qui s’est ruiné, qui a contracté les plus mauvaises habitudes en fréquentant les poètes, les journalistes et tous ces gens-là. Mais les temps sont changés ; les lettres ont la vogue ; les écrivains de talent voient s’ouvrir pour eux, ma foi ! les premières maisons de Londres. Tempora mutantur, jeune homme ; et, par Jupiter ! je suppose que tout ce qui est, est bien, comme dit Shakspeare. »

Pen ne crut pas devoir apprendre à son oncle quel était l’auteur qui avait fait usage de cette phrase remarquable. Ils sortaient en ce moment de Green-Park, et, étant entrés dans Grosvenor-Place, ils se dirigèrent vers la porte de la maison occupée par sir Francis et lady Clavering.

Les volets de cette charmante demeure étaient fraîchement dorés ; les marteaux brillaient magnifiquement sur la porte peinte à neuf ; le balcon qui régnait devant le salon était garni de tout un jardin portatif des plus belles plantes, dont les fleurs blanches, roses, rouges, flattaient la vue. Les fenêtres du deuxième étage (contenant, sans doute, la chambre à coucher et le boudoir de milady), et même une jolie petite fenêtre du troisième, que l’œil perçant de M. Pen présuma appartenir à la chambre virginale de miss Blanche Amory, étaient pareillement ornées de fleurs. Bref, tout l’extérieur de la maison présentait cet aspect brillant que donnent la peinture fraîche, des glaces polies et transparentes, des briques nouvellement nettoyées et un mortier sans tache.

« Quelle a dû être la joie de Strong en organisant toute cette splendeur ! se dit Pen, qui reconnaissait le génie du chevalier dans la magnificence qu’il avait devant lui.

— Lady Clavering sort pour sa promenade, dit le major. Nous n’aurons qu’à laisser nos cartons, Arthur. »

Il se servit du mot cartons parce qu’il l’avait entendu employer par quelque ingénu jeune seigneur, et qu’il trouvait cette expression moderne plus convenable à l’âge tendre de Pen.

En effet, au moment où les deux gentlemen atteignirent la porte, un landau y arriva, une magnifique voiture jaune doublée de brocart ou de satin couleur crème, attelée de superbes chevaux gris à la crinière ornée de rubans flamboyants, au harnais parsemé de cimiers éclatants. Les armoiries peintes sur les panneaux n’étaient pas surmontées de moins de trois de ces emblèmes héraldiques, et ces écussons contenaient un nombre prodigieux d’écartelures, indiquant la splendeur et l’antiquité de la maison de Clavering et Snell.

Un cocher en perruque roide et poudrée à frimas, assis sur la magnifique housse où les mêmes armoiries étaient brodées en or et en argent, gouvernait les fougueux coursiers. C’était un homme jeune encore, mais à la figure grave, au gilet galonné et aux souliers ornés de boucles. Ces boucles étaient petites et différaient de celles des laquais John et Jeames, qui les portaient larges et s’étalant élégamment sur le pied.

Un des battants de la grande porte était ouvert, et John, un des plus gros de sa race, s’appuyait contre le pilier, ses beaux cheveux poudrés et les jambes croisées ; il avait de magnifiques bas de soie, et tenait à la main sa canne à pomme d’or, dolichoskion. Jeames était invisible, mais près de là ; il attendait dans le vestibule avec le valet qui ne porte pas livrée, prêt à jeter à terre le tapis de crin sur lequel la dame doit passer pour monter en voiture.

Ces choses et ces hommes, dont la description demande du temps, un instant suffit à un œil exercé pour les voir ; et, de fait, le major et Pen venaient juste de traverser la rue, quand le second battant de la porte s’ouvrit, et le tapis de crin s’étala sur les degrés du perron jusqu’au marchepied du landau, dont John venait d’ouvrir la portière armoriée. Jeames se tenait vis-à-vis de John, et deux dames vêtues à la dernière mode, accompagnées d’une troisième qui portait un épagneul de Blenheim, glapissant et ayant un ruban bleu de ciel autour du cou, se présentèrent pour monter en voiture.

Miss Amory fut la première à monter, ce qu’elle fit avec une légèreté aérienne, et elle prit la place qui lui plaisait le plus. Lady Clavering vint ensuite ; mais cette dame était d’un âge plus mûr et d’un pied plus pesant. L’un de ses pieds, captif dans une bottine de satin vert, se montra sur le marchepied, ainsi qu’une partie d’un bas qui était très-beau, quelque fût le mollet qu’il entourait. Oui, lorsque lady Clavering s’appuya sur le bras du robuste Jeames pour monter en voiture, ces deux beautés de la femme, le pied et le mollet, s’offrirent aux regards de tout admirateur que le hasard faisait passer par là au moment de cet imposant cérémonial.

Les deux Pendennis, jeune et vieux, virent ces charmants attraits, quand ils arrivèrent à la porte. Le major avait l’air grave et cérémonieux ; Pen regardait, un peu confus, la voiture et ses propriétaires : car il songeait à certaines rencontres à Clavering, dont le souvenir précipitait un peu les battements de son cœur.

En ce moment, lady Clavering se retourna et aperçut l’oncle et le neveu. Elle était sur le marchepied ; une seconde de plus l’eût fait entrer dans la voiture ; mais elle se recula soudain, ce qui fit élever un nuage de poudre de la chevelure odorante de Jeames, et elle sauta à terre en s’écriant :

« Seigneur Dieu ! ne voilà-t-il pas Arthur Pendennis et le vieux major ! »

Puis, tendant ses deux grosses mains étroitement emprisonnées dans des gants de couleur orange, la bonne femme fit le plus chaud accueil au major et à son neveu.

« Entrez donc tous les deux… Pourquoi n’être pas venus plus tôt ?… Descendez, Blanche, et venez voir vos vieux amis. Oh ! je suis si contente de vous revoir ! Tous les jours, tous les jours nous vous attendions. Entrez donc, le goûter est encore sur la table, » s’écria cette hospitalière dame, en serrant dans ses deux mains la main de Pen. Elle avait lâché celle du major, après une courte étreinte de reconnaissance.

En cet instant, Blanche, les yeux levés comme pour regarder les cheminées sur les toits, descendit de voiture, et, d’un air timide, rougissant, suppliant, donna une petite main au major Pendennis.

La dame à l’épagneul promenait autour d’elle un regard irrésolu, se demandant si elle ne ferait pas faire sa promenade à Fido ; mais elle aussi fit volte-face et rentra dans la maison après lady Clavering, sa fille et les deux gentlemen.

La voiture aux chevaux fougueux demeura inoccupée, si ce n’est par le cocher à la perruque argentée.

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