Tome 2 · 13
Des personnes fort au-dessus du galant Morgan ne savaient pas aussi bien que lui le montant de la fortune de lady Clavering ; et, lorsque cette dame arriva à Londres, le bruit courut dans l’élégante métropole que ses richesses étaient énormes. Des fabriques d’indigo, des clippers chargés d’opium, des banques regorgeant de roupies, des diamants et des bijoux ayant appartenu aux princes indiens, et de gros intérêts payés par ces princes pour des sommes empruntées par eux ou par leurs prédécesseurs au père de lady Clavering : telles étaient, disait-on, les sources de cette fortune. On prétendait savoir positivement le compte qu’elle avait chez son banquier à Londres, et cette somme comprenait tant de zéros que l’auditeur émerveillé ne pouvait s’empêcher de faire entendre un égal nombre d’ô admiratifs. C’était un fait avéré, qu’un envoyé d’un prince indien, un certain colonel Altamont, principal favori du nabab de Lucknow, un homme extraordinaire qui avait, disait-on, embrassé le mahométisme, et qui avait eu mille aventures étranges et périlleuses, se trouvait actuellement en Angleterre dans le but de négocier avec la Bégum Clavering la vente du fameux anneau de diamant, la lumière du Dewan, qui servait d’ornement au nez du nabab.
Grâce à ce titre de Bégum, la renommée de lady Clavering commença de se répandre à Londres avant même que cette dame fût arrivée dans la capitale. Et, comme Delolme, Blackstone et tous les panégyristes de la constitution d’Angleterre, se glorifient de ce que nous admettons dans notre aristocratie toute espèce de mérite, de ce que l’homme de la plus infime naissance peut arriver à revêtir le manteau de pair et siéger à côté d’un Cavendish et d’un Stanley ; ainsi notre belle société peut se faire gloire et honneur de ce que, malgré ses airs hautains, malgré les privilèges dont elle est si jalouse, malgré le soin minutieux avec lequel elle scrute la vie de ceux qu’elle admet dans son cercle, cependant toutes les barrières disparaissent soudain à l’approche d’une personne extraordinairement riche, et on lui fait l’accueil qu’elle mérite par sa fortune.
Ce fait prouve notre indépendance et nos bons sentiments. Notre noblesse n’est pas cette collection de hautains aristocrates que les ignorants l’accusent d’être. Au contraire, il suffit qu’un homme ait de l’argent pour que nos lords lui serrent la main, mangent ses dîners, dansent à ses bals, épousent ses filles, ou donnent leurs aimables demoiselles à ses fils ; et cela d’une manière aussi affable que le pourrait faire le plus simple roturier.
De même qu’il avait surveillé les arrangements de la résidence de campagne, notre ami le chevalier Strong prodigua aussi ses conseils et ses lumières aux tapissiers fashionables de Londres, chargés de préparer la maison de ville pour l’arrivée de la famille Clavering. L’honnête Strong prit autant de plaisir à décorer cette élégante demeure que s’il en été eût lui-même le propriétaire. Il pendit et rependit les tableaux ; il étudia la position des sofas ; il eut des entrevues avec les marchands de vins et les fournisseurs qui devaient approvisionner la maison. En même temps, ce factotum et ami confidentiel du baronnet ne négligea pas de meubler son propre appartement et de garnir sa gentille petite cave. Ses amis lui firent compliment de l’élégance du premier, et les hôtes choisis qui venaient manger une côtelette chez Strong trouvèrent désormais toujours une bouteille d’excellent bordeaux pour arroser leur repas.
Le chevalier vivait alors à gogo, comme il disait, et avait un logement très-confortable dans Shepherd’s-Inn. Il avait pour serviteur un ex-légionnaire espagnol, son ancien camarade, qu’il avait laissé sur la brèche d’une forteresse en Espagne, et qu’il venait de retrouver à un coin de rue dans Tottenham-Court-Road. Il l’avait élevé à la dignité de valet de chambre attaché à sa propre personne et à celle du compagnon qui partageait alors son logis. Celui-ci n’était autre que le favori du nabab de Lucknow, le vaillant colonel Altamont.
Nul homme n’était moins curieux, ou, dans tous les cas, plus discret que Ned Strong ; et il ne chercha point à s’enquérir des relations mystérieuses qui ne tardèrent pas à s’établir entre sir Francis Clavering et l’envoyé du nabab, peu de temps après leur première rencontre à Baymouth. Altamont connaissait quelque secret qui mettait Clavering en son pouvoir. Strong savait que la vie passée de son patron avait été passablement irrégulière, et sa carrière peu brillante dans son régiment aux Indes ; il supposa que le colonel, qui jurait avoir bien connu Clavering à Calcutta, avait prise sur sir Francis, lequel était forcé de se soumettre. De fait, Strong connaissait depuis longtemps le caractère de sir Francis, homme faible dans ses desseins, dans ses principes, dans son intelligence, faible et poltron moralement et physiquement.
Son Excellence avait eu une ou deux entrevues avec le pauvre Clavering, après leur rencontre à Baymouth, et le baronnet ne confia point à Strong ce qui s’y était dit, quoiqu’il envoyât des lettres à Altamont par le chevalier, qui était son ambassadeur en toutes sortes d’affaires.
Il paraît qu’en une de ces occasions l’envoyé du nabab fut de très-mauvaise humeur, car il froissa dans sa main la lettre de Clavering, et dit avec ce ton emphatique qui lui était particulier :
« Cent guinées, la peste l’étouffe ! Je ne veux plus de lettres, plus de barguignage. Dites à Clavering qu’il me faut un millier de guinées, ou, par Jupiter ! j’éclate et je le fais sauter en trente-six mille morceaux. Qu’il me donne mes mille guinées, et je pars pour l’étranger, et je vous jure ma parole d’honneur de gentleman que je ne lui demanderai plus rien avant un an. Portez-lui ce message de moi, Strong, mon gars ; et dites-lui que, si je n’ai pas l’argent vendredi prochain à midi, aussi vrai que mon nom est ce qu’il est, je fais insérer un paragraphe dans le journal de samedi, et la semaine prochaine je fais sauter toute la machine. »
Strong répéta ces paroles à son patron, sur qui elles firent un effet tel, qu’au jour et à l’heure fixés, le chevalier reparut à Baymouth, à l’hôtel d’Altamont, avec l’argent exigé.
Altamont était gentleman, disait-il, et il se comporta en gentleman. Il paya sa note à l’auberge, et le journal de Baymouth annonça son départ pour un voyage à l’étranger.
Strong le vit s’embarquer à Douvres.
« C’est un faux pour le moins qui a mis Clavering au pouvoir de cet homme, pensa-t-il, et le colonel a sans doute le billet. »
Toutefois, avant que l’année fût expirée, notre heureux pays revit le colonel débarquer sur ses plages. Une maudite veine l’avait ruiné à Baden-Baden, dit-il ; aucun gentleman n’eût pu résister à la rouge sortant quatorze fois de suite. Il s’était vu forcé de tirer sur sir Francis Clavering pour obtenir les moyens de retourner à la maison ; et Clavering, encore qu’il eût grand besoin d’argent (car il avait à payer les frais d’élection et les dépenses de son installation à la campagne, et il s’occupait en outre de meubler sa maison de Londres), avait trouvé moyen de faire honneur au billet du colonel Altamont, quoique avec un dépit évident. En présence de Strong, sir Francis s’était écrié avec mille imprécations : « Plût à Dieu qu’on eût claquemuré le colonel en Allemagne, dans quelque prison pour dettes, afin qu’il ne pût plus venir m’ennuyer ! »
Sir Francis fut obligé de se procurer ces sommes pour le colonel à l’insu de sa femme : car, quoique très-généreuse et même princière dans ses dépenses, la bonne dame avait hérité, avec la grande fortune de son père Snell, une aptitude passable pour les affaires ; et elle ne donnait à son mari que la pension qui convenait à un gentleman de son rang. De temps à autre, elle lui faisait un cadeau, ou payait quelque dette de jeu ; mais elle exigeait alors un compte exact de l’emploi de ces subventions extraordinaires. Et Clavering avoua franchement à Strong qu’il ne pouvait pas parler à sa femme des subsides accordés au colonel.
M. Strong était au monde en partie pour procurer cet argent et d’autres sommes à son patron. Bien des négociations eurent lieu, entre sir Francis Clavering et des hommes d’argent, dans l’appartement que le chevalier occupait dans Shepherd’s-Inn ; nombre de précieux billets de banque et de morceaux de papier timbré s’y échangèrent entre eux.
Quand un homme a, depuis sa jeunesse, l’habitude de faire des dettes, et d’échanger contre une somme d’argent comptant ses promesses de payer dans douze mois, il semblerait qu’aucune bonne fortune ne peut plus lui profiter d’une manière permanente. Peu de temps après la venue de la prospérité, l’usurier revient inévitablement, et les billets parafés de la vieille signature sont de nouveau lancés sur le marché.
Clavering trouvait plus commode de voir ces gens chez Strong que dans sa propre maison ; et telle était l’amitié du chevalier pour le baronnet que, bien qu’il ne possédât pas un schelling de fortune, son nom figurait comme tireur de presque toutes les lettres de change que sir Francis acceptait. Ayant tiré les billets de Clavering, il les faisait escompter dans la Cité. Puis, quand arrivait l’échéance, il parlementait avec les porteurs, leur payait des à-compte, ou bien obtenait du temps en échange de nouveaux billets.
De manière ou d’autre, régulièrement ou irrégulièrement, il faut vivre. Nous lisions l’autre jour que les troupes de la garnison de Comorn étaient pleines de gaieté et d’animation, qu’elles jouaient des pièces de théâtre, qu’elles dansaient aux bals et consommaient joyeusement leurs rations, quoique sans cesse menacées d’un assaut de l’ennemi et ayant la potence en perspective, en cas de succès pour les Autrichiens. Eh bien, il y a de même des centaines de braves en cette capitale, qui se promènent fort gaiement, qui dînent tous les jours assez copieusement et qui se mettent très-confortablement au lit, quoique toujours suivis, de près ou de loin, par un recors, et ayant autour du cou la corde des dettes.
Mais Ned Strong, le vieux soldat, supportait avec beaucoup d’insouciance ces petites incommodités.
Nous trouverons une autre occasion de faire connaissance avec ces intéressants habitants de Shepherd’s-Inn et avec quelques autres encore ; voilà trop longtemps que nous faisons attendre lady Clavering et ses amis sur le seuil de la maison située dans Grosvenor-Place.
Ils entrèrent d’abord dans la magnifique salle à manger meublée dans le style du moyen âge, lady Clavering ne savait trop pourquoi, « à moins, disait cette brave dame, que ce ne soit parce que nous sommes entre deux âges, Clavering et moi. » Là, on leur offrit les restes copieux du luncheon de lady Clavering et de Blanche.
Notre petite sylphide, qui, à dîner, mangeait à peine plus que les six grains de riz d’Amina, l’amie des goules dans les Mille et une Nuits, jouait fort activement du couteau et de la fourchette, et consommait un nombre très-réel de côtelettes de mouton, lorsque personne ne la voyait ; et, dans ce petit acte d’hypocrisie, elle ressemblait, croit-on, à plusieurs autres demoiselles de la fashion.
Pen et son oncle refusèrent la collation, mais ils admirèrent la salle à manger et furent prodigues de compliments. Ils déclarèrent que tout y était très-chaste : c’était l’expression convenable.
Il y avait, en effet, des sièges hollandais du XVII siècle, à hauts dossiers ; il y avait un buffet en bois sculpté du XVI ; il y avait une console enlevée aux boiseries d’une église des Pays-Bas, et, au-dessus de la table ronde en chêne, était suspendu un grand lustre de bronze, dépouille de quelque cathédrale ; il y avait de vieux portraits de famille achetés dans Wardour-Street et des tapisseries venues de France, diverses pièces d’armures, des épées à deux mains et des haches d’armes en carton-pierre, des glaces, des statuettes de saints, des porcelaines de Saxe : rien, en un mot, ne pouvait être plus chaste.
Derrière la salle à manger se trouvait la bibliothèque, garnie de bustes et de livres tous du même format, et de fauteuils merveilleux et de bronzes du style classique le plus sévère. C’est là que, protégé par des doubles portes, sir Francis fumait ses cigares, lisait son Bell’s Life in London, et faisait sa sieste après dîner, lorsqu’il n’allait pas fumer et jouer au billard à son club, ni ponter dans les maisons de jeu de la rue Saint-James.
Mais rien pouvait-il égaler la chaste splendeur des salons ? Les tapis y étaient si veloutés et si épais, que votre pied en marchant ne faisait pas plus de bruit que votre ombre ; sur leur fond blanc fleurissaient des roses et des tulipes grandes comme des bassinoires. Tout autour de la chambre, il y avait des sièges hauts et des sièges bas, des sièges à pieds tors, des sièges si fragiles qu’il était étonnant que toute autre qu’une sylphide s’y pût asseoir, des tables en marqueterie couvertes d’admirables patraques, d’ornements en porcelaine de tous les siècles et de tous les pays, de bronzes, de poignards à lames dorées, de keepsakes, de yataghans, de babouches turques et de boîtes de bonbons de Paris. Partout où vous vous asseyiez il y avait, à votre droite et à votre gauche, des bergers et des bergères en saxe ; il y avait, en outre, des caniches, des canards, des coqs et des poules en porcelaine bleu de ciel ; il y avait des nymphes de Boucher et des bergères de Greuze, très-chastes, en vérité ! il y avait des rideaux de mousseline et des rideaux de brocart, des perroquets et des colombes dans des cages dorées, et deux kakatoès criards caquetant et criant à qui mieux mieux ; il y avait une pendule à musique sur une console, et sur la cheminée une autre qui sonnait les heures avec un bruit pareil à celui du bourdon de la cathédrale : en un mot, il y avait tout ce qu’on pouvait désirer pour le confort, tout ce que pouvait imaginer le goût le plus élégant.
Un salon de Londres, pour l’ameublement duquel on n’a pas regardé à la dépense, est assurément une des choses les plus magnifiques et les plus curieuses qu’on puisse voir de nos jours. Les Romains du bas-empire, les chères marquises et les comtesses du siècle de Louis XV, ne pouvaient guère avoir meilleur goût que nos modernes richards ; et quiconque voyait les salons de lady Clavering se trouvait forcé d’avouer qu’ils étaient d’une suprême élégance, et que les plus beaux salons de Londres, ceux de lady Harley-Quin, de lady Hanway-Wardour, et même de mistress Hodge-Podgson, la femme du grand Crésus des chemins de fer, n’étaient pas meublés avec une plus parfaite chasteté.
Cependant la pauvre lady Clavering appréciait peu toutes ces choses et ne respectait pas, hélas ! les splendides objets dont elle était entourée.
« Tout ce que je sais, disait-elle au major, c’est que cela coûte énormément, et je ne vous conseille pas de vous asseoir sur une de ces chaises qu’on dirait faites de filandres dorées ; j’en ai défoncé une le soir de notre second dîner. Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous voir plus tôt ? Nous vous aurions invité à ce dîner.
— Vous auriez eu grand plaisir à voir maman casser une chaise, n’est-ce pas, monsieur Pendennis ? » dit la chère Blanche avec un ris moqueur.
Elle était fâchée, parce que Pen causait et riait avec maman, parce que maman avait fait une foule de balourdises en décrivant l’hôtel, et pour cent autres bonnes raisons.
« J’aurais voulu me trouver là pour offrir mon bras à lady Clavering, dans le cas où elle en eût eu besoin, répliqua Pen en rougissant et en faisant un salut.
— Quel preux chevalier ! s’écria la sylphide en hochant sa petite tête.
— Je suis plein de sympathie pour ceux qui tombent, souvenez-vous-en, dit Pen. J’ai beaucoup souffert moi-même pour être tombé une fois.
— Et vous retournâtes vers Laure pour vous consoler, » repartit miss Amory.
Pen tressaillit. Il n’aimait pas qu’on lui rappelât le souvenir de la consolation que Laure lui avait donnée, et il n’apprit pas avec plaisir que son échec de ce côté était connu du monde. Mais, comme il n’avait rien à répliquer, il commença de s’intéresser énormément aux meubles qui l’entouraient, et il loua de tout son pouvoir le bon goût de lady Clavering.
« Non, ce n’est pas moi qu’il faut louer, dit l’honnête lady Clavering ; le tapissier et le capitaine Strong ont arrangé tout cela ; ils l’ont fait tandis que nous étions à Clavering-Park… et… et… lady Rockminster, qui est venue nous voir, dit que les salons sont très-bien, ajouta lady Clavering d’un air et d’un ton pleins de déférence.
— Ma cousine Laure a fait un séjour chez elle, dit Pen.
— Ce n’est pas de la douairière que je parle, mais de la vraie lady Rockminster.
— En vérité ! s’écria le major Pendennis, quand il entendit ce nom fameux dans la fashion. Si vous avez l’approbation de cette dame, lady Clavering, vous ne pouvez pas vous tromper de beaucoup. Lady Rockminster, je ne crains pas de le dire, Arthur, est le vrai centre de la fashion et du goût. Vraiment, ces salons sont magnifiques ! »
Et la voix du major était plus grave en parlant de cette grande dame, et il promena ses regards tout autour de lui d’un air plus respectueux, comme s’il eût été à l’église.
« Oui, lady Rockminster nous a prit en main, dit lady Clavering.
— Pris en main, maman, s’écria Blanche d’une voix perçante.
— Soit ; pris en main, donc, répéta milady. C’est très-aimable de sa part, et je ne doute pas que nous n’en soyons contents quand nous y serons habitués ; seulement, au commencement, on n’aime pas à être prit en… pris en main du tout. Elle veut donner nos bals pour nous ; elle veut faire les invitations à tous nos dîners. Mais je ne le souffrirai pas. Je veux inviter mes vieux amis, et je ne la laisserai pas envoyer toutes nos lettres, pour me trouver ensuite au haut bout de ma propre table, sans avoir personne à qui parler. Il faut que vous veniez, Arthur, et vous, major… voyons, venez le 14. Ce n’est pas un de nos grands dîners, Blanche, » ajouta-t-elle en se tournant vers sa fille, qui se mordit les lèvres, et fronça les sourcils d’un air féroce pour une sylphide.
Le major sourit, salua et dit qu’il préférait de beaucoup une réunion paisible à un grand dîner. Il avait vu assez de ces festins, et aimait mieux la simplicité du cercle de famille.
« J’ai toujours pensé qu’un dîner était meilleur le second jour, dit lady Clavering, croyant corriger sa première phrase. Nous serons, le 14, tout à fait en petit comité. »
Àcette nouvelle balourdise, miss Blanche joignit les mains de désespoir, et s’écria :
« Ô maman ! vous êtes incorrigible. »
Le major Pendennis jura tout haut qu’il aimait les petits dîners par-dessus toutes choses au monde, et maudit tout bas l’impudence de cette femme qui osait inviter un homme tel que lui à un dîner réchauffé.
Mais il était économe par caractère, et, ayant réfléchi qu’il pourrait toujours quitter ces gens-là, s’il s’offrait quelque chose de mieux, il accepta de l’air le plus aimable.
Quant à Pen, il ne dînait pas en ville depuis trente ans, comme son oncle, et l’idée d’un bon repas dans une bonne maison lui souriait parfaitement.
« Qu’est-ce que cette petite querelle qui s’est élevée entre Votre Honneur et miss Amory ? demanda le major à Pen, tandis qu’ils s’éloignaient ensemble. Vous étiez, ce me semble, au mieux de ce côté ?
— Vous étiez, répliqua Pen d’un air de dandy ; c’est là une expression bien vague quand il s’agit d’une femme. J’étais et je suis sont deux termes très-différents, monsieur, surtout relativement au cœur des femmes.
— Pardienne ! les femmes changent comme nous, s’écria le vieux Pendennis. Je me rappelle qu’à l’époque où nous prîmes le cap de Bonne-Espérance, il y avait une dame qui parlait de s’empoisonner pour l’amour de votre humble serviteur ; et, morbleu ! trois mois après, elle planta là son mari pour s’enfuir avec un autre que moi. Ne vous laissez pas entortiller par cette miss Amory. Elle est hardie, affectée et mal élevée, et son caractère est quelque peu… n’importe quoi. Mais ne songez pas à elle ; dix mille livres sterling ne sont pas votre affaire. Qu’est-ce que dix mille livres, mon enfant ? L’intérêt de cette somme vous suffirait à peine pour payer la modiste de cette fille.
— Vous semblez connaisseur en fait de modes, mon oncle » dit Pen.
— Je l’ai été, monsieur, je l’ai été, répliqua le major ; et le vieux cheval de guerre n’entend jamais les éclats de la trompette sans se mettre à… hé ! hé ! vous me comprenez. »
Et il lança une œillade assassine, quoique un peu surannée, accompagnée d’un salut, à une voiture qui passait devant eux et entrait dans le parc.
« La voiture de lady Catherine Martingale, dit-il ; ses filles sont extraordinairement belles, quoique, pardieu ! je me rappelle avoir vu la mère mille fois plus belle encore… Non, Arthur, mon cher ami, avec votre extérieur et vos espérances, il faut qu’un jour ou l’autre vous fassiez un bon mariage ; et, notez que je ne répéterais pas ceci à Fairoaks, fripon que vous êtes, ha ! ha ! ha ! Une légère réputation de roué et d’homme dangereux ne fait pas tort à un jeune homme auprès des femmes. Elles aiment cela, monsieur… elles détestent les poules mouillées ; il faut que jeunesse se passe, vous savez. Mais, pour ce qui est du mariage, continua ce vétéran moraliste, c’est une autre affaire. Épousez une femme qui ait de l’argent. Je vous ai déjà dit autrefois qu’il est aussi facile de prendre une femme riche qu’une femme pauvre, et qu’il est diantrement plus confortable de s’asseoir à un dîner bien cuit, avec des petites entrées proprement servies, que de ne voir, entre sa femme et soi, qu’un maudit gigot froid… Nous aurons un bon dîner, le 14, chez sir Francis Clavering ; voilà à quoi il faut vous attacher dans vos relations avec cette famille. Cultivez-la, mais n’en faites usage que pour dîner. Plus de ces folies de jeunesse ! plus de ces absurdes discours où il est question d’amour dans un cottage.
— Il faut que ce soit un cottage avec double remise, un cottage de gentilhomme, monsieur, » répliqua Pen en citant la ballade rebattue de la Promenade du Diable.
Mais son oncle ne connaissait pas ce poème, quoique peut-être il fît faire à Pen la promenade en question ; et il continua ses remarques philosophiques, très-satisfait de l’aptitude de l’élève à qui il les adressait.
Arthur Pendennis était, en effet, un garçon de mérite, qui prenait très-volontiers la couleur de son voisin et n’adoptait que trop aisément ses doctrines.
Warrington, le grognon, disait en bougonnant que Pen devenait si fat, qu’il n’y avait plus moyen de le supporter. Mais le fait est que le succès et les manières brillantes du jeune homme plaisaient à son camarade plus âgé. Il aimait à voir Pen gai, animé, débordant de santé, de vie et d’espérance. Ainsi un homme qui, depuis longtemps, ne s’amuse plus du clown ni de l’arlequin, prend encore plaisir à voir un enfant assister à une pantomime. L’humeur boudeuse de M. Pen avait disparu à l’arrivée de sa meilleure fortune, et il se mit à fleurir lorsque le soleil commença de briller sur lui.
(Note du traducteur)