Tome 2 · 14
Au jour fixé, le major Pendennis, qui n’avait pas trouvé de meilleure invitation, et Arthur, qui n’en désirait pas d’autre, arrivèrent ensemble pour dîner chez sir Francis Clavering.
Il n’y avait au salon, quand Pen et son oncle y entrèrent, que sir Francis, sa femme et notre ami le capitaine Strong, qu’Arthur revit avec plaisir, quoique le major regardât le chevalier d’un air boudeur, étant très-peu satisfait de s’asseoir à dîner avec ce diable d’intendant de Clavering, comme il appelait irrévérencieusement cet excellent Strong.
Mais M. Welbore-Welbore, voisin de campagne de Clavering et son collègue au parlement, ne tarda pas à arriver. Le vieux Pendennis s’apaisa alors un peu : car Welbore, quoique parfaitement ennuyeux, et ne prenant pas plus de part à la conversation que le laquais debout derrière lui à dîner, était un respectable gentleman campagnard d’ancienne famille et jouissait d’une fortune de sept mille livres sterling de rente. Le major se trouvait toujours à l’aise en pareille société.
Puis arrivèrent d’autres personnes de marque : lady Rockminster, la douairière, qui avait ses raisons de vivre en relations amicales avec la famille Clavering, et lady Agnès Foker avec son fils, M. Harry, notre vieille connaissance. M. Pynsent ne put venir ; ses devoirs de membre du parlement le retenaient à la chambre, quoique ces mêmes devoirs ne pesassent guère sur les deux autres sénateurs présents.
Miss Blanche Amory fit son apparition la dernière. Elle était vêtue d’une robe de soie blanche assassine, qui faisait ressortir à leur plus grand avantage ses épaules nacrées. Foker dit à l’oreille de Pen, qui la regardait avec une admiration évidente, qu’elle était étourdissante. Elle voulait être très-gracieuse pour Arthur ce jour-là, et elle lui tendit la main avec la plus grande cordialité. Elle parla de ce cher Fairoaks, demanda des nouvelles de Laure et d’Hélène, et dit qu’il lui tardait de retourner à la campagne. Bref, elle fut tout à fait simple, affectueuse et sans art.
Harry Foker se disait qu’il n’avait jamais vu de personne aussi aimable et aussi charmante. Peu accoutumé à la société des dames, et ordinairement muet en leur présence, il trouva qu’il pouvait parler devant miss Amory, et devint extraordinairement gai et bavard, même avant qu’on annonçât le dîner et qu’on descendît à la salle à manger. Il eût vivement désiré offrir le bras à la belle Blanche, et la conduire jusqu’au bas du large escalier couvert de tapis ; mais elle échut en partage à Pen. M. Foker, en conséquence du rang supérieur que lui donnait sa qualité de petit-fils d’un comte, fut chargé d’escorter mistress Welbore-Welbore.
Mais, quoique séparé de l’objet de ses désirs durant la descente de l’escalier, l’heureux Foker se trouva assis à table à côté de miss Amory, et il se flatta d’avoir très-bien manœuvré pour s’assurer cette délicieuse place. Peut-être cependant n’était-il pas aussi habile stratégiste qu’il le croyait, et ce mouvement était-il l’acte d’une autre personne. Blanche avait ainsi les deux jeunes gens, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, et tous deux s’empressèrent de faire les galants et les aimables.
La maman de Foker, qui, de sa place, considérait son fils chéri, fut surprise de sa vivacité. Harry ne cessait d’entretenir sa belle voisine de tous les sujets du jour.
« Avez-vous vu Taglioni dans la Sylphide, miss Amory ?… Redonnez-moi de ce soupréme de volail, s’il vous plaît (ceci s’adressait au domestique qui se trouvait près de lui) ; c’est très-bon. Je ne puis m’imaginer d’où viennent les souprémes ; que fait-on des cuisses de poulet ? je voudrais bien le savoir… Elle est à croquer dans la Sylphide, n’est-ce pas ? »
Et il se mit fort galamment à fredonner le joli air qui revient si souvent dans ce plus gracieux de tous les ballets, quoiqu’il se soit évanoui dans le passé avec la plus belle et la plus gracieuse de toutes les danseuses. Les jeunes gens d’aujourd’hui verront-ils jamais rien d’aussi charmant, d’aussi classique ? rien qui approche de la Taglioni ?
« Miss Amory est elle-même une sylphide, dit M. Pen.
— Quelle délicieuse voix de ténor vous avez, monsieur Foker ! dit la demoiselle. Je suis sûre que vous avez eu de bons maîtres. Je chante un peu, moi aussi. J’aurais du plaisir à chanter avec vous. »
Pen se rappela que la jeune miss lui avait adressé des paroles toutes semblables, et qu’elle avait pris plaisir jadis à chanter avec lui.
Puis, ricanant en lui-même, il se demanda avec combien d’autres gentlemen elle avait depuis lors chanté des duos. Mais il ne crut pas devoir faire cette question à haute voix, et se contenta de dire de l’air le plus tendre qu’il put prendre :
« Je désirerais bien vous entendre chanter encore une fois, miss Blanche. Je ne crois pas avoir jamais entendu de voix qui m’ait autant plu que la vôtre.
— Je croyais que vous aimiez celle de Laure, répliqua miss Blanche.
— Laure a une voix de contralto, et cette voix, comme vous savez, est souvent en défaut, dit Pen avec amertume. J’ai entendu beaucoup de musique à Londres, ajouta-t-il. Je suis las de ces chanteurs de profession ; ils crient trop ; ou bien je suis devenu trop vieux, trop blasé. On vieillit vite à Londres, miss Amory ; et, comme tous les vieillards, je n’aime que les chants que j’ai entendus dans ma jeunesse.
— Ce que j’aime le mieux, moi, c’est la musique anglaise. Je ne me soucie guère des romances étrangères… Passez-moi donc une tranche de ce gigot, dit M. Foker.
— J’adore par-dessus tout les ballades anglaises, reprit miss Amory.
— Chantez-moi une des vieilles ballades après dîner, voulez-vous ? dit Pen d’une voix suppliante.
— Voulez-vous que je vous chante une ballade anglaise après le dîner ? demanda la sylphide en se tournant vers M. Foker. Je vous en chanterai une, si vous me promettez de monter bientôt. »
Et les yeux de Blanche lui lâchèrent une bordée en plein visage.
« Je monterai bien vite après dîner, répliqua-t-il naïvement. Je ne me soucie guère du vin après que j’ai mangé ; je bois mon coup à dîner… c’est ma part que je voulais dire, vous comprenez ; et, quand j’en ai avalé autant qu’il m’en faut, je boulotte jusqu’à l’heure du thé. J’ai le caractère casanier, miss Amory ; mes habitudes sont simples, et, quand je suis content, je suis généralement de bonne humeur, n’est-il pas vrai, Pen ?… Cette gelée, s’il vous plaît ; non, pas celle-là, l’autre, où il y a des cerises. Comment diable font-ils pour mettre ces cerises dans la gelée ? »
Le naïf jeune homme continua de bavarder de la sorte, et miss Amory l’écouta avec une bonne humeur inépuisable.
Quand les dames se levèrent pour gagner les régions supérieures, Blanche fit promettre fidèlement aux deux jeunes gens de quitter la table de bonne heure, et elle se retira après avoir donné à chacun un regard amical. Elle laissa tomber ses gants du côté de Foker, et son mouchoir du côté de Pendennis. L’un et l’autre avaient reçu d’elle quelque marque d’attention. Elle avait peut-être montré une politesse un peu plus encourageante à M. Foker qu’à son ami Arthur ; mais la bienveillante petite personne avait fait de son mieux pour rendre heureux les deux jeunes gentlemen. Son dernier regard, en sortant, fut pour Foker ; cette brillante œillade passa devant le grand gilet blanc de M. Strong, et atteignit en plein Harry Foker. La porte se referma sur l’enchanteresse ; Foker s’assit en poussant un soupir, et avala un grand verre de bordeaux.
Le dîner auquel Pen et son oncle assistèrent, n’étant pas un de nos grands dîners, avait été servi beaucoup plus tôt que ces banquets cérémonieux que l’usage a fixés, durant la saison de Londres, aux environs de neuf heures. Comme la société était peu nombreuse, et que miss Blanche, désireuse de se mettre à son piano, ne cessait de presser sa mère de se lever de table, lady Clavering avait donné très-promptement le signal de la retraite ; de sorte qu’il faisait encore jour quand les dames regagnèrent l’appartement supérieur, des balcons fleuris duquel on voyait les deux parcs, les pauvres gens errant encore avec leurs enfants dans l’un, les équipages des dames et les chevaux des dandys passant sous l’arc érigé à l’entrée de l’autre. En un mot, le soleil ne s’était pas couché derrière les ormes des jardins de Kensington ; mais il dorait encore la statue élevée par les dames d’Angleterre en l’honneur de Sa Grâce le duc de Wellington, lorsque lady Clavering et ses amies laissèrent les gentlemen en train de boire leur vin.
Les fenêtres de la salle à manger furent ouvertes pour renouveler l’air, ce qui permit aux passants de jouir du spectacle agréable, ou cruel peut-être, de six gentlemen aux gilets blancs, assis en compagnie d’une foule de carafes, et ayant toutes sortes de fruits devant eux.
Les petits garçons, qui se hissaient après les piques de la grille d’enceinte pour mieux voir, se disaient l’un à l’autre : « Hé ! hé ! Jim, ne voudriez-vous pas être là dedans et mordre dans un de ces ananas ? » Les chevaux et les voitures de la noblesse et de la gentry sortant du parc, passaient transportant leurs propriétaires à la maison pour faire une toilette digne de Belgravia. Le policeman au pas pesant arpentait le trottoir de haut en bas et de bas en haut devant l’hôtel.
Puis les ombres du soir commencèrent à descendre ; l’homme du gaz vint allumer les lampes devant la porte de sir Francis ; le sommelier entra dans la salle à manger, et alluma le vieux lustre gothique suspendu au-dessus de l’antique table de chêne sculpté. De sorte que du dehors on voyait dans la maison une scène nocturne de festin et de bougies, et du dedans on avait le spectacle d’une paisible soirée d’été, du mur du parc Saint-James, et de la voûte céleste, où quelques étoiles commençaient à scintiller çà et là.
Jeames appuyé, les jambes croisées, contre le pilier de la porte de la demeure de son maître, contemplait d’un air rêveur ce tranquille spectacle, tandis qu’un curieux, cramponné à la grille, examinait la scène d’intérieur.
Le policeman X, qui passait, demeura indifférent à l’une et à l’autre scène, mais fixa son attention sur l’individu qui, cramponné à la grille, regardait dans la salle à manger de sir Francis Clavering, où Strong riait et causait, et faisait la conversation pour tous les convives.
L’homme à la grille était très-somptueusement paré de chaînes, de bijoux, de gilets, que l’illumination de la maison faisait briller avantageusement ; ses bottes étaient luisantes ; il avait des boutons dorés à son habit et de grandes manchettes blanches aux poignets. Bref, il était si magnifique, que X s’imaginait voir un membre du parlement ou quelque autre personnage marquant.
Mais, quel que fût son rang, le membre du parlement, ou autre personnage marquant, était considérablement échauffé par le vin ; car il louvoyait et chancelait quelque peu dans sa démarche, et son chapeau se dressait au-dessus de ses yeux effarés et sanguinolents, d’une façon que n’eût jamais prise un chapeau tempérant. Son abondante chevelure noire était évidemment empruntée, et il avait les favoris de la couleur de la pourpre tyrienne.
Un éclat de rire de Strong, à la suite d’un de ses propres gros mots, s’étant fait entendre jusque hors de la fenêtre, le gentleman à la grille se mit à rire aussi de la manière la plus bizarre, se frappant sur la cuisse, et clignant de l’œil à Jeames, pensif sous le portique, comme pour dire : « Plush, mon gars, n’est-ce pas là une bonne histoire ? »
L’attention de Jeames s’était peu à peu détournée de la lune qui éclairait les cieux, pour se reporter sur cette scène sublunaire, et il fut intrigué autant qu’alarmé à l’aspect de l’homme aux bottes luisantes.
« Une holtercation, dit-il plus tard dans la salle des domestiques, une holtercation avec un gaillard dans la rue, ça ne vaut jamais rien ; et, ma foi ! je n’ai pas été engagé pour ça. »
Ayant donc surveillé pendant quelque temps cet homme qui continuait à rire, à chanceler sur ses jambes, à hocher la tête de l’air malin des ivrognes, Jeames regarda devant lui, et appela doucement : Pliceman’, en faisant signe à cet agent de l’autorité.
Xs’approcha résolûment, un de ses gants de Berlin enfoncé dans sa ceinture, et Jeames se contenta de lui indiquer du doigt l’individu qui riait, appuyé contre la grille. Il ne prononça pas un mot de plus que pliceman, mais resta là, par cette calme soirée d’été, l’index montrant paisiblement le rieur, comme pour dire :
« N’est-ce pas un spectacle grandiose ? »
Xs’avança vers l’individu, et lui dit : « Eh bien ! monsieur, auriez-vous la complaisance de continuer votre chemin ? »
L’individu, qui était de très-bonne humeur, ne parut pas avoir entendu un mot de ce que lui avait dit le policeman X, mais continua de hocher la tête et de grimacer des sourires à l’adresse de Strong, si bien que son chapeau faillit tomber de son front par-dessus la grille d’enceinte.
« Voyons, monsieur, continuez votre chemin, entendez-vous ? » s’écria X d’un ton beaucoup plus péremptoire, en touchant doucement l’étranger d’un de ses doigts captifs dans les gants de tissu berlinois.
L’homme aux nombreux bijoux tressaillit aussitôt, ou plutôt chancela en arrière, et prit ce qu’on appelle une attitude défensive. C’est dans cette position qu’il commença de toiser le policeman X, et se montra, sinon très-ferme sur ses jambes, du moins brave et belliqueux.
« Holà ! ne portez pas la main sur un gentleman, dit-il avec un juron qu’il est inutile de répéter.
— Éloignez-vous d’ici, reprit X ; ne restez pas à barrer le passage sur le trottoir, et à regarder ainsi dans les salles à manger des gentlemen.
— Ne pas regarder, oh ! oh ! ne pas regarder ; en voilà une bonne, par exemple ! répliqua l’autre avec un rire ironique. Qui donc m’empêchera de regarder mes amis, si ça me fait plaisir à moi ? Ce n’est pas vous, vieux rôdeur.
— Vos amis, vraiment ! Avancez, dit X.
— Si vous me touchez, gare à vous ! rugit l’autre. Je vous dis que je les connais tous. Voilà sir Francis Clavering, baronnet, membre du parlement ; je le connais et il me connaît ; cet autre, c’est Strong, et celui-ci, c’est le jeune gars qui a fait ce tapage au bal. Ohé ! Strong, Strong !
— C’est ce s… Altamont ! » s’écria sir Francis en tressaillant.
Il avait l’air tout confus. Strong aussi se leva de table d’un air contrarié, et courut vers l’importun.
Un gentleman en gilet blanc, sortant nu-tête d’une salle à manger, un policeman et un individu décemment habillé près de faire le coup de poing sur le trottoir : c’en était assez pour attirer la foule, même dans ce paisible quartier, à huit heures et demie du soir ; et un petit attroupement commença de se former devant la porte de sir Francis Clavering.
« Pour l’amour de Dieu, entrez, dit Strong en saisissant par le bras son accointance. Faites approcher un fiacre, Jeames, s’il vous plaît, » ajouta-t-il à demi-voix.
Puis, entraînant le gentleman échauffé dans la maison, il ferma la porte, et la petite troupe commença à se disperser.
M. Strong se proposait de conduire l’étranger dans le cabinet de sir Francis, où se trouvaient les chapeaux des convives mâles ; puis, après avoir calmé son ami par de douces paroles, il comptait le faire emporter dès que le fiacre serait arrivé. Mais le nouvel arrivé était extrêmement courroucé de l’outrage qu’on lui avait fait ; et, quand Strong voulut le faire passer par une seconde porte, il dit d’une voix d’ivrogne :
« Ce n’est pas cette porte-là ; voici la porte de la salle à manger, où l’on est en train de boire… et je veux y entrer pour boire quelque chose, par Jupiter ! Je veux y entrer et boire quelque chose. »
Le sommelier fut frappé d’horreur d’une pareille audace, et il alla se poster devant la porte ; mais elle s’ouvrit derrière lui, et le maître de la maison apparut tout inquiet.
« Je veux boire… pardieu !… je veux boire ! criait l’importun au moment où sir Francis s’avança. Ohé ! Clavering, je viens boire du vin avec vous, vous dis-je. Eh ! eh ! mon vieux… Eh ! eh ! vieux tirebouchon, donnez-nous une bouteille du cachet jaune, vieux brigand que vous êtes ; du meilleur, entendez-vous ? de celui qui coûte cent roupies la douzaine ; et ne vous trompez pas ! »
Le maître de la maison réfléchit un moment à la société qu’il avait. « Il n’y a que Welbore, Pendennis et ces deux jeunes gens, » se dit-il. Puis, avec un rire forcé et un air piteux, il ajouta :
« Eh bien, Altamont, entrez. Je suis très-content de vous voir, en vérité. »
Le colonel Altamont (car le lecteur intelligent a sans doute depuis longtemps reconnu, dans notre étranger, Son Excellence l’ambassadeur du nabab de Lucknow), le colonel Altamont entra titubant dans la salle à manger, en jetant au laquais Jeames un coup d’œil de triomphe qui semblait dire : « Eh bien ! gredin, que pensez-vous de cela ? Suis-je, oui ou non, un gentleman, à présent ? » Et, l’instant d’après, il se laissa tomber dans le premier fauteuil vide.
Sir Francis Clavering balbutia timidement le nom du colonel à M. Welbore-Welbore ; et Son Excellence se mit sur-le-champ à boire et à promener ses regards sur la compagnie, tantôt avec les froncements de sourcils les plus étonnants, et tantôt avec les plus aimables sourires. Son Excellence fit aussi des remarques louangeuses, entrecoupées de hoquets, sur le breuvage qu’il absorbait.
« Un homme fort singulier. Il a fait un long séjour à la cour d’un prince indien, » dit Strong avec la plus grande gravité. Le chevalier ne perdait jamais sa présence d’esprit. « Dans ces cours indiennes, on contracte de très-étranges habitudes.
— Très-étranges, en effet, » répliqua sèchement le major Pendennis, qui se demandait, au nom de tout ce qu’il y a de bon, dans quelle société il s’était fourvoyé.
M. Foker s’amusait du nouveau venu.
« Voilà l’homme qui chanterait bien la chanson malaie à l’Arrière-Cuisine, dit-il à l’oreille de Pen. Goûtez cet ananas, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant au colonel Altamont : il est extraordinairement bon.
— Des ananas… J’ai vu des hommes qui les jetaient aux cochons, répliqua le colonel.
— Tous les cochons du nabab de Lucknow sont nourris d’ananas, murmura Strong à l’oreille du major Pendennis.
— Oh ! naturellement, » repartit le major.
Cependant sir Francis Clavering tâchait d’excuser, auprès de son collègue du parlement, l’état du nouveau venu, et disait qu’Altamont était un caractère extraordinaire, un homme très-excentrique, qui avait les mœurs de l’Inde, et qui ne comprenait rien aux règles de la société anglaise. À quoi le vieux Welbore, malin vieux gentleman, qui buvait son vin très-régulièrement, répliqua que c’était assez évident.
Puis le colonel, voyant l’honnête figure de Pen, la regarda quelques instants aussi fixement que son état le lui permettait et dit :
« Je vous connais aussi, jeune homme. Je vous remets très-bien. Le bal de Baymouth, que diable ! Vous vouliez vous battre avec le Français. Je vous remets. »
Et il riait, et il agitait ses poings, et il semblait énormément amusé de voir passer ou plutôt chanceler ses souvenirs dans les profondeurs de sa mémoire avinée.
« Monsieur Pendennis, vous vous souvenez d’avoir vu le colonel Altamont à Baymouth ? » dit Strong.
Àquoi Pen répliqua, en saluant d’une façon assez roide, qu’il avait le plaisir de se rappeler parfaitement cette circonstance.
« Comment s’appelle-t-il ? » cria le colonel.
Strong nomma une seconde fois M. Pendennis.
« Pendennis !… La peste soit de Pendennis ! rugit Altamont à la grande surprise de toute la société, et il frappa du poing sur la table.
— Je m’appelle aussi Pendennis, monsieur, dit le major, dont la dignité était excessivement mortifiée des événements de la soirée, et qui rougissait d’avoir été, lui, Pendennis, invité en une compagnie où l’on avait introduit un homme ivre. Je m’appelle Pendennis, et je vous serai obligé de ne pas maudire mon nom si haut. »
L’ivrogne se retourna pour le regarder, et, tandis qu’il regardait, le colonel Altamont parut se dégriser tout à coup. Il passa la main sur son front et, en faisant ce geste, dérangea un peu sa perruque noire. Ses yeux se fixèrent d’un air féroce sur le major, qui à son tour, intrépide vieux guerrier qu’il était, contempla très-fixement son adversaire.
Àla fin de cet examen réciproque, Altamont se mit à boutonner jusqu’au menton son habit à boutons dorés ; puis, s’étant levé soudain, au grand étonnement de la société, il se dirigea vers la porte, et sortit, suivi de Strong. Celui-ci l’entendit répéter ces mots : « Le capitaine Beak ! le capitaine Beak, par Jupiter ! »
Il ne s’était pas écoulé un quart d’heure entre cette étrange apparition et cette disparition non moins étrange.
Les deux jeunes gens et l’autre convive du baronnet s’étonnaient de cette scène, qu’ils ne pouvaient s’expliquer.
Clavering était excessivement pâle et agité, et il se tourna d’un air presque terrifié vers le major Pendennis. Celui-ci, depuis quelques secondes, regardait fixement son hôte.
« Est-ce que vous le connaissez ? demanda sir Francis au major.
— Je suis sûr d’avoir vu ce drôle, répondit le major, paraissant intrigué, lui aussi. Oui, je l’ai vu. C’est un déserteur de l’artillerie à cheval qui est entré au service du nabab. Je me rappelle très-bien sa figure.
— Ah ! » fit Clavering avec un soupir qui indiquait un immense soulagement.
Le major le regarda avec un clignement de ses yeux encore vifs, malgré son âge.
Le fiacre que Strong avait commandé s’éloigna, emportant le chevalier et le colonel Altamont. On servit du café aux gentlemen qui restaient ; après quoi ils montèrent rejoindre les dames au salon.
Foker avoua confidentiellement à Pen que jamais de sa vie il n’avait rien vu d’aussi cocasse, et Pen répliqua que cette réflexion faisait honneur à M. Foker.
Puis, selon sa promesse, miss Amory fit de la musique pour les jeunes gens. Foker fut transporté de son jeu et de son chant, et chanta même avec elle les ballades qu’il savait. Pen affectait de s’entretenir avec d’autres personnes de la société ; mais Blanche le ramena promptement au piano en chantant quelques-uns de ses vers, ceux-là même que nous avons donnés dans un des chapitres précédents, et dont la sylphide avait, disait-elle, fait elle-même la musique.
Je ne sais pas si l’air était bien d’elle, ou si le signor Twankidillo, qui lui donnait des leçons, l’avait arrangé pour elle ; mais bon ou mauvais, original ou non, Pen en fut enchanté, et il resta à côté de Blanche, à tourner fort assidûment pour elle les feuillets de son cahier de musique.
« Pardieu ! je voudrais bien savoir faire des vers comme vous, Pen, dit Foker en soupirant à son ami, quand la soirée fut finie. Si j’en savais faire, j’en ferais, soyez-en sûr, je ne vous dis que ça. Mais je n’ai jamais été malin quand il s’agissait d’écrire, voyez-vous, et je suis fâché d’avoir fait le paresseux au collège. »
Il ne fut pas fait mention, devant les dames, de la petite scène qui s’était passée en bas, quoique Pen fût sur le point de la raconter à miss Amory, lorsque cette demoiselle s’enquit du capitaine Strong, avec qui elle avait envie de chanter un duo. Mais, ayant par hasard levé les yeux sur sir Francis Clavering, Arthur découvrit une expression d’alarme dans la figure ordinairement insignifiante du baronnet, ce qui lui fit discrètement retenir sa langue.
La soirée fut assez triste. Welbore se mit à dormir, comme c’était son habitude après dîner et toutes les fois qu’on faisait de la musique. Le major Pendennis n’amusa pas les dames par ses anecdotes et ses histoires scandaleuses ; mais, assis à l’écart, il sembla écouter la musique et examiner la belle jeune musicienne.
L’heure de la retraite étant arrivée, le major se leva, regrettant qu’une si délicieuse soirée se fût passée si rapidement. Il complimenta particulièrement miss Amory sur son magnifique talent de chanteuse.
« Votre fille, lady Clavering, dit-il à la mère, votre fille est un vrai rossignol ; oui, pardieu ! un vrai rossignol. J’ai rarement entendu une voix aussi belle et une aussi bonne méthode. Et puis, ma foi ! elle prononce toutes les langues à la perfection… toutes les langues. Les premières maisons de Londres s’ouvriront forcément devant une jeune personne douée de ces talents, et permettez à un vieux bonhomme, miss Amory, d’ajouter d’une si charmante figure. »
Blanche fut aussi étonnée de ces compliments que M. Pen lui-même, à qui son oncle, peu d’heures auparavant, avait parlé de la sylphide en termes fort méprisants.
Le major et les deux jeunes gens se retirèrent ensemble, après toutefois que M. Foker eut fait monter sa mère dans sa voiture et eut allumé un énorme cigare.
La société ou le tabac de ce jeune gentleman ne semblait pas du goût du major Pendennis, qui le regarda plusieurs fois de travers et d’un air indiquant évidemment le désir de le voir s’en aller. Mais Foker s’attacha résolûment à l’oncle et au neveu, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la porte du major, dans Bury-Street, où le vieux gentleman souhaita le bonsoir aux jeunes gens.
« Et faites bien attention, ajouta-t-il tout bas à l’oreille de Pen qu’il avait rappelé, faites bien attention de vous présenter demain dans la maison de la place Grosvenor. Ils ont été extraordinairement honnêtes, prodigieusement honnêtes et bienveillants. >
Pen lui promit avec étonnement qu’il n’y manquerait pas. Puis, Morgan ayant refermé la porte sur le major, Foker prit le bras de Pen et se promena quelque temps avec lui, fumant son cigare sans mot dire.
Enfin, quand ils eurent atteint Charing-Gross, par où Arthur devait passer pour regagner son logis dans le Temple, Harry Foker se soulagea en faisant cet éloge de la poésie et en exprimant ces regrets d’une jeunesse mal employée, que nous avons rapportés tout à l’heure. Et tout le long du Strand, et jusqu’à la porte de l’escalier de Pen, dans Lamb-Court, quartier du Temple, le jeune Harry Foker ne cessa de parler du chant et de Blanche Amory.