Tome 2 · 15
Depuis cette fatale, mais délicieuse soirée de Grosvenor-Place, le cœur de M. Harry Foker était dans une agitation telle, que c’est à peine si vous eussiez cru un si grand philosophe capable de l’endurer.
Si l’on se rappelle les bons conseils qu’il donna jadis à Pen, la sagesse précoce et la science du monde qu’il manifesta de si bonne heure ; si l’on songe que l’habitude constante de satisfaire tous ses caprices, comme il convenait à un gentleman de sa fortune et de ses espérances, devait naturellement avoir augmenté son cynisme, devait l’avoir rendu de jour en jour plus insoucieux du monde et de tout ce qui n’était pas M. Harry Foker ; on peut s’étonner de le voir tomber dans cette malencontre à laquelle nous sommes, pour la plupart, sujets une ou deux fois dans notre vie ; on peut s’étonner de voir sa grande âme perdre sa tranquillité à propos d’une femme.
Mais Foker, quoique sage de bonne heure, n’en était pas moins un homme. Il ne pouvait pas plus échapper au sort commun qu’Achille, ou Ajax, ou lord Nelson, ou Adam, notre premier père ; et, son heure étant venue, le jeune Harry devint une des victimes de l’amour, ce conquérant de l’univers.
Lorsqu’il arriva à l’Arrière-Cuisine, ce soir-là, après avoir quitté Arthur à la porte de son escalier dans Lamb-Court, le grog au genièvre et la galantine de dinde n’eurent aucun charme pour lui ; les bons mots de ses compagnons semblèrent plats à ses oreilles ; et quand M. Hodgen, le chanteur de l’Enleveur de cadavres, fit entendre une nouvelle ballade plus bizarre et plus effroyable encore que cette fameuse pièce, Foker, quoiqu’il fût son ami et qu’il dît : « Bravo, Hodgen ! » comme l’exigeaient la politesse et sa position d’un des chefs du club de l’Arrière-Cuisine, Foker, disons-nous, n’avait cependant pas compris un seul mot du Chat dans le buffet, ballade que Hodgen a depuis rendue si célèbre.
Il regagna fort tard et très-fatigué son appartement chez sa mère, et chercha le repos sur son moelleux oreiller ; mais la fièvre de son cœur troubla son sommeil, et, dès qu’il s’éveilla de ce sommeil agité, l’image de miss Amory s’offrit à lui et lui dit :
« Me voici ; je suis votre princesse et votre belle ; vous m’avez découverte et vous ne vous inquiéterez plus de rien autre à l’avenir. »
Ciel ! que ses amis et ses plaisirs antérieurs lui parurent plats et dégoûtants ! Il n’avait pas jusqu’alors été habitué à la société de femmes de son propre rang dans le monde. Quand il parlait d’elles, il les appelait des femmes modestes. Cette modestie qu’elles possédaient, espérons-le, n’avait pas jusqu’alors compensé, dans l’esprit de M. Foker, l’absence de qualités plus aimables qui manquaient à la plupart de ses parentes, et qu’il trouvait chez mesdemoiselles et mesdames du théâtre.
Sa mère, quoique bonne et tendre, n’amusait pas Harry ; ses cousines, filles de son oncle maternel le respectable comte de Rosherville, l’ennuyaient outre mesure. L’une était bas-bleu et géologue ; l’autre montait à cheval et fumait des cigares ; la troisième était excessivement portée pour le bas clergé et avait les idées les plus hétérodoxes en fait de religion : c’était du moins ce que prétendait la quatrième, qui était elle-même toute dévouée à la faction du haut clergé, faisait de la commode de sa chambre un autel, et jeûnait tous les vendredis de l’année. Il était très-difficile de décider Foker à faire une visite à leur manoir de Drummington. Il jurait qu’il aimait mieux aller au moulin de discipline que de passer un jour dans cette résidence, dont les habitants ne l’aimaient guère.
Lord Erith, héritier de lord Rosherville, considérait son cousin comme un homme de bas étage, d’habitudes et de mœurs d’une vulgarité déplorables ; tandis que Foker, avec tout autant de raison, appelait Erith un fat et un lourdaud, le bonnet de nuit de la Chambre des communes, l’opprobre de son président et le plus triste des déclamateurs philanthropes.
Quant à Georges Robert, comte de Gravesend et de Rosherville, il ne pouvait oublier qu’un soir, où il avait daigné jouer au billard avec son neveu, ce jeune gentleman lui poussa sa queue dans les côtes en disant : « Ma foi ! vieux coq, j’ai vu plus d’un mauvais coup dans ma vie, mais jamais rien d’aussi mauvais que ce que vous venez de faire là. » Il acheva la partie avec une douceur angélique, car Harry était son hôte autant que son neveu ; mais il faillit avoir une attaque d’apoplexie pendant la nuit, et il garda la chambre jusqu’à ce que le jeune homme eût quitté Drummington pour retourner à Oxbridge, où l’intéressant Harry achevait alors son éducation. Ce fut un coup terrible pour le vénérable comte : jamais dans la famille on ne fit allusion à cette circonstance ; mais il évitait Foker toutes les fois que celui-ci venait chez lui à Londres ou à la campagne, et il pouvait à peine se résoudre à accueillir le jeune blasphémateur par un glacial : « Comment vous portez-vous ? » Toutefois, il ne voulut pas briser le cœur de sa sœur Agnès en bannissant Harry de la famille ; il ne se permit même pas de rompre avec M. Foker père, avec lequel il avait fait bien des opérations particulières, donnant, en échange des billets de banque de M. Foker, des autographes où la signature de l’illustre comte était précédée des lettres I O U.
Outre les quatre filles de lord Gravesend, dont les diverses qualités ont été énumérées il n’y a qu’un instant, le ciel avait envoyé au comte une cinquième fille, lady Anne Milton, qui, dès son plus tendre âge, avait été destinée à une position particulière. Il était convenu entre ses parents et sa tante que, lorsque M. Harry Foker aurait atteint l’âge convenable, lady Anne deviendrait sa femme. Elle avait été familiarisée avec cette idée quand elle portait encore des tabliers, et que Harry, le plus sale des petits garçons, revenait du collège, les yeux pochés, à Drummington, ou à Logwood, maison de campagne de son père, que lady Anne habitait souvent avec sa tante.
Les deux enfants ne manifestaient aucune velléité d’opposition à l’arrangement proposé par les parents. Lady Anne ne songeait pas plus à discuter l’ordre de son père, qu’Esther ne songea jadis à débattre les commandements d’Ahasvérus. L’héritier présomptif de la maison Foker était tout aussi obéissant, car le vieux gentleman lui avait dit : « Harry, nous sommes convenus, votre oncle et moi, que vous épouserez lady Anne quand vous aurez l’âge convenable. Elle n’aura pas de dot, mais elle est issue d’un noble sang, elle est jolie, et je vous ferai une belle position. Si vous refusez, vous n’aurez que le douaire de votre mère et deux cents livres sterling de rente tant que je vivrai. »
Harry savait que son père, quoique homme de peu de mots, tenait fermement ses promesses, et il acquiesça aussitôt aux ordres paternels.
« Ma foi ! répliqua-t-il, si Anne y consent, je dis comme elle. Elle n’est pas vilaine fille.
— Et elle a dans les veines le meilleur sang de l’Angleterre. monsieur ; le sang de votre mère, votre propre sang, monsieur, ajouta le brasseur. Il n’y a rien au-dessus de cela, monsieur.
— Eh bien, père, comme il vous plaira, dit Harry. Quand vous aurez besoin de moi, sonnez la cloche. Seulement il n’y a rien qui presse, et j’espère que vous nous donnerez du temps. Je voudrais me lancer un peu avant de me marier.
— Lancez-vous, Harry, répliqua ce bon père. Personne ne vous le défend, mon ami. »
C’est à peu près tout ce qui fut dit sur ce sujet, et M. Harry se livra aux plaisirs qui l’amusaient le plus. Il suspendit un petit portrait de sa cousine dans son cabinet, au milieu d’estampes françaises d’actrices et de danseuses célèbres, au milieu de chevaux de course et de modèles de voitures, œuvres d’art dont se composait sa galerie et qui flattaient le plus son goût. C’était un insignifiant petit portrait, représentant une simple figure ronde encadrée de longues boucles flottantes ; et il faut avouer qu’il faisait peu d’effet à côté de Mlle Petitot dansant sur l’arc-en-ciel, et de Mlle Redowa souriant en bottines rouges et en bonnet de lancier.
Comme elle était fiancée, lady Anne Milton n’allait pas dans le monde aussi fréquemment que ses sœurs. Elle restait souvent chez elle, dans la maison de Gaunt-Square à Londres, tandis que sa maman et ses sœurs sortaient. Les quatre demoiselles causaient et dansaient avec une foule d’hommes qui venaient et puis s’en allaient, et il courait sur leur compte cent bruits divers. Mais il n’y avait qu’une seule chose à dire d’Anne : elle était fiancée à Harry Foker ; elle ne devait jamais penser à personne autre que lui. Ce n’était pas très-amusant, en vérité.
Donc, au moment où Foker s’éveilla, le lendemain du dîner de lady Clavering, l’image de Blanche le regardait avec un sourire enchanteur de ses yeux gris clair. L’air qu’elle avait chanté tintait encore dans ses oreilles : « Autour de ce lieu je rôde souvent, je rôde souvent. » Et le pauvre Foker se mit à le fredonner piteusement, assis sur son lit, ayant sur les jambes une couverture de soie cramoisie.
En face de lui, se voyait une estampe française représentant une dame turque surprise en compagnie de son amant grec par un vénérable Ottoman, mari de la dame. L’autre muraille était décorée d’une autre estampe française : un monsieur et une dame à cheval, se donnant des baisers, tandis que leur monture les emportait au triple galop. Tout autour de cette chaste chambre à coucher s’étalaient d’autres estampes françaises, soit portraits de nymphes de l’Opéra plus ou moins gazées, soit illustrations de romans célèbres. Peut-être s’y trouvait-il aussi un ou deux chefs-d’œuvre anglais, tels que miss Calverley dans son rôle favori de page en culotte collante, ou miss Rougemont en Vénus ; la valeur desdits chefs-d’œuvre étant augmentée par les signatures de ces demoiselles : Maria Calverley, Frédérique Rougemont, gravées en fac-similé au bas des portraits.
Tels étaient les tableaux qui faisaient les délices de l’honnête Harry Foker. Il n’était pas pire que nombre de ses voisins ; c’était un bon et jovial fainéant adonné aux plaisirs de la capitale ; et, si son appartement était un peu trop profusément décoré d’œuvres de l’art français, si la simple lady Agnès, sa maman, lorsqu’elle venait trouver son favori enveloppé des nuages odorants du latakié, était souvent tout effarée à l’aspect des nouveautés appendues aux murs, il faut se rappeler qu’il était plus riche que la plupart des jeunes gens, et plus à même de satisfaire ses caprices.
Une lettre de miss Calverley, d’une écriture aussi irrégulière que son orthographe (on eût dit des pattes de mouche), et commençant par ces mots caressants : « Mon cher Hokey-pokey-fokey, » gisait sur sa table de nuit à côté de son lit, en compagnie de clefs, de souverains, de porte-cigares, et d’une branche de verveine que miss Amory lui avait donnée. Miss Calverley lui rappelait, par cette lettre, l’approche du jour où il devait payer, à la taverne de l’Éléphant et du Château, à Richmond, le dîner qu’il avait promis. Un coupon de loge pour le prochain bénéfice de miss Rougemont, et quelques billets pour la soirée de Ben-Budgeon, le Pépin du North-Lancashire (soirée qui devait avoir lieu chez Martin Faunce, à l’enseigne du Tricorne, dans Saint-Martin’s-Lane, où Conkey Sam, Dick le cloutier, et Deadman, le champion du Worcestershire, devaient mettre leurs gants, et à laquelle étaient invités tous les amateurs de la bonne vieille boxe anglaise), se trouvaient également sur la table de M. Foker, à côté de son lit, au moment de son réveil, avec plusieurs autres indices révélateurs de ses occupations et de ses plaisirs.
Ah ! que tous ces plaisirs lui semblaient alors insipides ! Que lui importait Conkey Sam ou le champion du Worcestershire ? Que lui importaient ces estampes françaises, qui lui lançaient des œillades de toutes parts ? Que lui importaient toutes ces fameuses artistes tant applaudies ? Et cette Calverley, qui ne sait pas l’orthographe et qui l’appelle Hokey-pokey-fokey, peste soit de l’impudente ! L’idée d’avoir promis de dîner à la taverne de l’Éléphant et du Château, à Richmond, avec cette vieille femme (elle avait trente-sept ans comme un jour), remplissait alors son âme de tristesse et de dégoût, au lieu du plaisir qu’il attendait hier encore de cette partie.
Quand la tendre maman revit son fils, ce matin-là, elle remarqua la pâleur de ses joues et la tristesse que dénotait toute sa personne.
« Pourquoi continuez-vous à jouer au billard chez ce mauvais Spratt ? demanda lady Agnès. Mon cher enfant, ce billard vous tuera, j’en suis sûre.
— Ce n’est pas le billard, répliqua Harry d’un air sombre.
— Alors c’est cette terrible Arrière-Cuisine, reprit lady Agnès. Savez-vous, Harry, que j’ai souvent eu envie d’écrire à l’hôtesse, pour la prier d’avoir l’obligeance de ne mettre que très-peu de vin dans votre négus, et de veiller à ce que vous mettiez votre châle avant de monter dans votre brougham.
— Écrivez-lui, madame. Mistress Cutts est une femme excellente et pleine d’attentions, dit Harry. Mais ce n’est pas l’Arrière-Cuisine non plus, » ajouta-t-il avec un lugubre soupir.
Comme lady Agnès ne refusait jamais rien à son fils et se prêtait avec la plus grande tendresse à tous ses caprices, elle en était récompensée par une parfaite confiance de la part du jeune Harry, qui ne songea jamais à lui faire un secret des lieux qu’il fréquentait. Au contraire, il lui rapportait un choix d’anecdotes des clubs et des salles de billard, que la simple lady goûtait quand elle ne les comprenait pas.
« Mon fils va chez M. Spratt, disait-elle à ses amies. Tous les jeunes gens vont chez Spratt, après le bal. C’est de rigueur, ma chère ; et ils jouent au billard, comme on jouait au macao et aux dés dans le temps de M. Fox. Oui, mon cher père m’a souvent raconté qu’il restait levé jusqu’à neuf heures du matin chez Brookes avec M. Fox, que je me rappelle avoir vu à Drummington en gilet chamois et en culotte de satin noir, quand j’étais petite fille. Mon frère Erith ne jouait jamais étant jeune, et ne veillait pas tard ; il était d’une santé délicate. Mais il faut que mon fils fasse comme tout le monde, vous savez. Oui ; et il va souvent aussi en un lieu appelé l’Arrière-Cuisine, que fréquentent tous les hommes d’esprit et les auteurs ; ceux qu’on ne rencontre pas dans le monde, vous savez ; mais c’est un grand privilège et un grand plaisir pour Harry de se trouver dans leur société, et l’on y discute toutes les questions à l’ordre du jour. Mon père m’a dit souvent qu’il était de notre devoir d’encourager la littérature ; il espérait même recevoir le feu docteur Johnson à Drummington ; malheureusement le docteur Johnson mourut. Oui ; mais M. Sheridan y vint et y but énormément de vin. Tout le monde buvait énormément de vin dans ce temps-là ; et la note du marchand de vins de papa était dix fois aussi considérable que celle d’Erith, qui n’a pas de cave, et qui fait venir ses vins de chez Fortnum et Mason, au fur et à mesure de ses besoins.
— Nous avons eu hier, madame, un dîner extraordinairement bon, s’écria l’artificieux Harry. Ils font la soupe beaucoup mieux que chez nous. Moufflet persiste à mettre trop d’estragon partout. Le suprême de volaille était délicieux, tout ce qu’il y a de plus délicieux ; et, quant aux entremets sucrés, ils étaient bien au-dessus de ceux de Moufflet. Avez-vous goûté de cette plombière, madame, et de cette gelée au marasquin ? Elle était étourdissante, cette gelée au marasquin ! »
Lady Agnès convint de tout cela, comme de presque tous les sentiments exprimés par son fils, qui continua cette adroite conversation.
« Elle est fort jolie, cette maison des Clavering. Je suis sûr qu’on n’a pas regardé à la dépense pour la meubler. Et quelle magnifique argenterie, madame ! »
Lady Agnès donna son approbation à toutes ces propositions.
« Des gens fort aimables, ces Clavering.
— Hum ! fit lady Agnès.
— Je sais ce que vous voulez dire. Lady Clavering n’est pas précisément disteingaie, mais elle est très-bonne personne.
— Oh ! oui, très-bonne, dit la maman, qui était elle-même une très-bonne femme.
— Et sir Francis, il ne parle pas beaucoup en présence des dames ; mais après dîner, il est extraordinairement fort, madame ; c’est un homme très-aimable et très-instruit. Quand les inviterez-vous à dîner ? choisissez un jour très-prochain, madame. »
Et, ayant regardé dans le portefeuille de lady Agnès, M. Harry choisit un jour, distant de deux semaines (et cette quinzaine semblait un siècle au jeune gentleman), comme étant celui où les Clavering devaient venir dîner dans Grosvenor-Street.
L’obéissante lady Agnès écrivit les lettres d’invitation. Elle avait coutume de le faire sans consulter son mari, qui, ayant sa société et ses habitudes particulières, laissait sa femme libre de voir et de recevoir ses amis personnels.
Harry jeta les yeux sur la lettre ; mais il y avait une omission dont il ne fut pas satisfait.
« Vous n’avez pas invité miss… Comment l’appelez-vous ? … miss Emery, la fille de lady Clavering ?
— Ah ! cette petite créature ! s’écria lady Agnès. Non, Harry, je crois qu’il ne faut pas l’inviter.
— Il faut que nous invitions miss Amory, répliqua Foker. Je… je veux inviter Pendennis ; et… et il l’aime beaucoup. Ne trouvez-vous pas qu’elle chante très-bien, madame ?
— Je l’ai trouvée quelque peu hardie, et n’ai point écouté son chant. Il m’a semblé qu’elle ne chantait que pour vous et pour M. Pendennis. Mais je l’inviterai si vous le désirez, Harry. »
De sorte que le nom de miss Amory fut écrit à côté de celui de sa mère.
Ce tour de diplomatie étant triomphalement exécuté, Harry embrassa sa tendre mère avec la plus vive affection. Il se retira ensuite en son appartement, où il se coucha sur son ottomane pour rêver en silence, pour soupirer après le jour qui devait amener la belle miss Amory sous le toit paternel, et pour imaginer mille moyens de la revoir.
Àson retour de son grand voyage continental, M. Foker jeune avait ramené un valet polyglotte, qui remplaça Stoopid et consentit à servir à table son maître et la famille de celui-ci ; et il arrivait à son poste avec une chemise à devant de mousseline brodée, et tout resplendissant de boutons et de chaînes d’or. Cet homme, qui n’était d’aucun pays particulier et qui parlait également mal toutes les langues, se rendit utile d’une foule de manières à M. Harry. Il lisait toute la correspondance du naïf jeune homme ; il connaissait les lieux qu’il fréquentait de préférence, et les adresses de ses amis, et il servait aux dîners que donnait le jeune gentleman.
Tandis que Harry, couché sur son sofa, après son entrevue avec sa maman, et vêtu d’une merveilleuse robe de chambre, fumait sa pipe dans un morne silence, Anatole remarqua sans doute que quelque chose troublait la gaieté de son maître ; mais il ne manifesta pas une sympathie qui eût été de mauvais goût dans l’agitation où se trouvait l’esprit de Harry.
Quand Harry commença de revêtir son costume de sortie du matin, il se montra très-difficile à contenter, particulièrement sévère et hargneux au sujet de sa toilette ; il essaya et rejeta avec une foule d’imprécations des pantalons à toutes sortes de raies, ou de carreaux et de toutes les couleurs ; toutes les bottes étaient mal cirées, toutes les chemises d’un modèle trop voyant. Il parfuma soigneusement, ce jour-là, son linge et sa personne ; et quel ne fut pas l’étonnement du valet, lorsque le jeune Harry lui dit, non sans avoir d’abord rougi et hésité :
« Anatole, ne m’avez-vous pas dit, quand je vous ai pris à mon service, hem ! que… que vous saviez… hem ! que vous saviez coiffer ?
— En effet, je sais coiffer, répondit le valet.
— Cherchy alors une paire de tongs, et curly-moi un pieu, » dit M. Foker d’un air d’indifférence.
Et le valet, se demandant si son maître était amoureux ou s’il allait faire une mascarade, sortit à la recherche des objets requis. Il s’adressa d’abord au vieux sommelier, qui faisait les fonctions de valet de chambre de M. Foker père, sur la boule chauve duquel les fers n’eussent pas trouvé cent cheveux à saisir, et puis à la dame qui prenait soin des modestes boucles châtain de lady Agnès.
Pois, les fers trouvés, M. Anatole tordit si bien les cheveux de son jeune maître, que la tête de Harry parut aussi crépue que celle d’un nègre. Après quoi le jeune homme, s’étant habillé avec le plus grand soin et la plus grande magnificence, se disposa à sortir.
« À quelle heure faut-il que je fasse arriver le drag à la porte de miss Calverley, monsieur ? murmura le valet à l’oreille de son maître, au moment où celui-ci s’éloignait.
— Le ciel la confonde !… Remettez le dîner… impossible d’y aller, dit Foker. Et pourtant non, par le diable ! il faut que j’y aille. Poyntz et Rougemont, et une foule d’autres sont invités. Le drag à Pelbam-Corner à six heures, Anatole. »
Le drag n’était pas un des équipages appartenant à M. Foker ; on le prenait chez un loueur pour des parties de plaisir. Toutefois, Foker mit sa propre voiture en réquisition ce matin, et pour quoi faire ? Le lecteur ne le soupçonne-t-il pas ? Il se rendit dans Lamb-Court, quartier du Temple, en passant par la place Grosvenor (qui est, comme tout le monde le sait, exactement sur le chemin du Temple pour ceux qui partent de la rue Grosvenor), et il eut le plaisir de jeter un coup d’œil aux rideaux roses de la fenêtre de miss Amory. Après ce haut fait, il poussa jusqu’au logis de Pen.
Quel besoin avait-il de voir son cher ami Pen ? Pourquoi soupirait-il après lui ? Pourquoi croyait-il qu’il était nécessaire à son existence de voir Pen ce matin, lorsqu’il l’avait quitté la veille en parfaite santé ? Pen habitait Londres depuis deux ans, et, pendant ce temps, Foker n’était pas allé six fois chez lui. Qu’est-ce donc qui l’entraînait alors si violemment vers son logis ?
Ce que c’est ?… Si quelques jeunes personnes lisent cette page, je me bornerai à leur dire que, lorsqu’il leur arrivera un malheur pareil à celui qui, depuis douze heures, tracassait Harry Foker, elles s’intéresseront à des personnes pour lesquelles elles n’auraient pas donné six pence la veille, tandis que d’autres, qu’elles croyaient aimer, leur seront devenues insipides et désagréables. Alors votre chère Élisa et votre chère Maria de la veille, à qui vous écriviez des lettres et envoyiez des boucles de cheveux longues d’une aune, vous seront subitement aussi indifférentes que la plus stupide personne de votre connaissance ; tandis que vous commencerez à éprouver un si vif intérêt pour ses connaissances, à lui ! un si ardent désir de vous insinuer dans les bonnes grâces de sa maman ! une telle affection pour son cher vieux bonhomme de père ! S’il a l’habitude de faire des visites dans quelque maison, quelles avances ne ferez-vous pas pour y être admise aussi ? S’il a une sœur mariée, vous aimerez à passer de longues matinées chez elle. Vous fatiguerez votre domestique en envoyant à cette sœur des billets très-pressés deux ou trois fois par jour. Vous pleurerez si votre maman refuse d’aller voir trop souvent sa famille. Le seul des membres de cette famille qui vous inspirera peut-être de l’aversion, c’est son frère cadet, qui est à la maison pour les vacances et qui s’obstine à rester dans la chambre quand vous arrivez chez votre chère nouvelle amie, sa gentille plus jeune sœur.
Oui, quelque chose de pareil vous arrivera, mesdemoiselles ; ou du moins espérons-le. Il vous faudra passer par les chauds et les froids de cette aimable fièvre. Vos mères, si elles daignaient l’avouer, ont passé par là avant votre naissance. Votre cher papa était naturellement l’objet de cette passion ; pouvait-ce être un autre que lui ? Et ce que vous souffrez, vos frères le souffriront à leur tour… et à leur façon. Plus égoïstes que vous, plus impatients et plus entêtés que vous, ils se précipiteront au-devant de leur destinée, quand la fatale enchanteresse apparaîtra. Ou si cela ne vous arrive ni à vous ni à eux, que Dieu ait pitié de vous ! Comme disait le joueur en parlant de ses dés : aimer et gagner, c’est la meilleure chose ; aimer et perdre, c’est la meilleure après l’autre. On ne meurt pas de cette maladie ; ou, si l’on en meurt, on en meurt si peu ! Un cœur généreux blessé souffre et survit à sa blessure. Celui-là n’est pas un homme, celle-là n’est pas une femme, que l’amour ne vainc pas, ou qui ne vainc pas l’amour une fois dans sa vie.
Or donc, si vous demandez encore pourquoi Henry Foker, esquire, avait une telle hâte de voir Arthur Pendennis, et éprouvait soudainement tant d’estime pour lui, nous ne ferons pas difficulté de vous dire que c’était parce que Pen était devenu réellement précieux aux yeux de M. Foker ; parce que, si Pen n’était pas la rose, il avait du moins été près de cette odorante fleur d’amour. N’avait-il pas l’habitude de lui faire des visites à Londres ? ne demeurait-il pas à côté d’elle à la campagne ? ne savait-il pas tout ce qui concernait l’enchanteresse ?
Qu’eût dit lady Anne Milton, cousine et prétendue de M. Foker, je le demande, si elle avait su tout ce qui se passait dans le cœur de ce facétieux petit gentleman ?
Hélas ! lorsque Foker atteignit Lamb-Court, laissant sa voiture à l’admiration des petits clercs errants sous le passage voûté qui mène dans Flag-Court, d’où l’on sort par Upper-Temple-Lane, il trouva bien Warrington à la maison, mais Pen était absent. Pen était allé à l’imprimerie corriger ses épreuves.
« Accepterez-vous une pipe, et faut-il que la femme de ménage aille chercher de la bière à la taverne du Coq ? » demanda Warrington à Foker, en remarquant avec une agréable surprise la splendide toilette de ce jeune aristocrate, parfumé et chaussé de bottes éclatantes.
Mais Foker n’avait pas le moins du monde envie de bière ni de tabac. Il était venu pour affaire très-pressée. Il courut aux bureaux de la Gazette de Pall-Mall, résolu à trouver Pen.
Pen n’y était déjà plus.
Foker le cherchait, afin d’aller avec lui rendre visite à lady Clavering. Foker sortit inconsolable, et passa une heure ou deux mourant d’ennui au club.
Quand l’heure fut venue de faire sa visite, il se dit qu’il serait convenable et poli de pousser jusqu’à la place Grosvenor pour déposer sa carte chez lady Clavering. Il n’eut pas le courage de demander à la voir, lorsque la porte s’ouvrit, et il se contenta de remettre à Jeames deux cartes sur lesquelles était gravé le nom de M. Henry Foker. Il les lui remit en proie à une douleur qui lui ôtait l’usage de la parole.
Jeames reçut les cartes en inclinant sa tête poudrée.
Les portes vernies se fermèrent sur Foker. L’objet aimé, quoique si près, était aussi loin de lui que jamais. Il crut entendre les sons d’un piano et d’une voix de sirène, venant du salon par-dessus les géraniums qui garnissaient le balcon. Il se fût volontiers arrêté pour écouter, mais cela ne se pouvait pas.
« Allez chez Tattersall, dit-il au groom d’une voix suffoquée par l’émotion ; et amenez-moi mon poney, » ajouta-t-il au moment où cet homme s’éloignait rapidement.
Le sort parut enfin vouloir favoriser Foker : car cette magnifique barouche de lady Clavering, que nous avons bien imparfaitement décrite en un chapitre précédent, arriva à la porte de cette dame, juste au moment où Harry montait le poney, qui était toujours sellé pour lui. Il enfourcha le fougueux animal et rôda aux environs de l’entrée de Green-Park, ayant soin de ne pas perdre de vue la voiture, jusqu’à ce qu’il y vît entrer lady Clavering, et avec elle… miss Amory : car ce corps d’ange, vêtu d’une sorte de gaze fine comme une toile d’araignée, avec un chapeau rose et un parasol bleu de ciel, ne pouvait appartenir qu’à l’enchanteresse.
L’équipage transporta les belles dames chez Mme Rigodon, marchande de bonnets et de dentelles, chez mistress Wolsey, marchande de laine de Berlin, et qui sait en combien d’autres rendez-vous du commerce d’articles pour femmes ? Puis elles allèrent prendre des glaces chez Hunter, car lady Clavering aimait le faste jusque dans ses plaisirs. Non-seulement elle sortait dans le plus brillant équipage qui fût à Londres, mais il fallait encore que le public l’y remarquât. C’est pourquoi elle alla s’asseoir au soleil devant la porte de Hunter et y consomma une énorme glace rose ; et cela dura si longtemps que Foker, sur son poney, et la jaquette rouge qui l’accompagnait, faillirent se lasser de louvoyer, en attendant qu’il plût à cette dame en chapeau blanc à plumes jaunes de remonter en voiture.
Enfin elle se dirigea vers le parc, et le rapide Foker se précipita en avant. Pour quoi faire ? Pour obtenir un signe de reconnaissance de miss Amory et de sa mère ; pour se croiser cinq ou six fois avec elles durant la promenade ; pour les regarder et leur lancer des œillades de l’autre côté du fossé où s’assemblent les cavaliers quand l’orchestre joue dans les jardins de Kensington.
Que sert de regarder une femme en chapeau rose, quand on est séparé d’elle par un fossé ? Quel bien peut-on tirer d’un salut de tête, je vous le demande ? N’est-il pas étrange que les hommes se contentent de pareils plaisirs ? ou, s’ils ne s’en contentent pas, qu’ils les recherchent avec tant d’empressement ?
Harry, si abondant d’ordinaire dans les conversations, n’échangea pas, ce jour-là, une seule parole avec son enchanteresse. Il la regarda, muet, s’en retourner à sa voiture, et s’éloigner au milieu des saluts quelque peu ironiques des jeunes gens qui se trouvaient dans le parc.
L’un disait que la veuve indienne faisait filer rapidement les roupies paternelles ; l’autre, qu’elle aurait dû se brûler vive à la mort de son premier mari, et laisser son argent à sa fille. Un troisième demanda qui était Clavering ; et le vieux Tom Eales, qui connaissait tout le monde et ne laissait pas passer un jour sans aller au parc, monté sur son cheval gris, eut l’obligeance de répondre que Clavering avait hérité un domaine surchargé d’hypothèques, qu’il courait de diablement vilaines histoires sur ce qu’il avait fait étant jeune homme, qu’on disait qu’il avait un intérêt dans une maison de jeu, et que certainement il avait saigné du nez dans son régiment.
« Il joue encore ; il est presque tous les soirs dans un enfer, ajouta M. Eales.
— Cela me paraît vraisemblable depuis qu’il est marié, dit un mauvais plaisant.
— Il donne des dîners diablement bons, dit Foker, intervenant pour soutenir l’honneur de son hôte de la veille.
— Je gagerais… je gagerais qu’il n’invite pas Eales, reprit le plaisant. Eales, dites donc, est-ce que vous dînez chez Clavering… chez la Bégum ?
— Moi, dîner là ? s’écria M. Eales, qui eût dîné chez Belzébuth s’il eût été sûr d’une bonne cuisine, et qui, après dîner, eût peint son hôte plus noir que le sort ne l’a fait.
— Ce ne serait pas impossible, dites donc, quoique vous déchiriez ainsi l’amphitryon, continua le plaisant. On dit que ses dîners sont fort agréables. Clavering s’endort après le repas ; la Bégum se grise avec du kirsch, et la demoiselle chante des ballades aux jeunes gens. Elle chante bien, n’est-ce pas, Fo ?
— Ne raillez pas, dit Fo. Je vous dis, Poyntz, qu’elle chante comme une… comment les appelle-t-on ?… vous savez ce que je veux dire… comme une fille de la mer ; seulement ce n’est pas là leur nom.
— Je n’ai jamais entendu chanter de fille de la mer, répliqua M. Poyntz, le plaisant. Qui a jamais entendu une fille de la mer ? Eales, vous qui êtes un vieux bonhomme, en avez-vous entendu ?
— Ne faites pas de moi une buse, Poyntz, le diable vous emporte ! dit Foker en rougissant, et presque les larmes aux yeux. Vous savez ce que je veux dire ; il s’agit de ces… créatures… dont parle Homère, vous savez ? Je n’ai jamais dit que je fusse un grand érudit.
— Et nul ne l’a jamais dit de vous, mon bon, » répliqua M. Poyntz.
Foker, donnant alors de l’éperon à son poney, descendit Rotten-Row au petit galop, l’esprit agité par diverses émotions, ambitions et mortifications. Il regrettait de n’avoir pas bien étudié au collège ; car il aurait voulu pouvoir enfoncer tous ces gaillards qui fréquentaient la société de sa belle, qui parlaient toutes sortes de langues, faisaient des vers et des dessins pour son album, et… et le reste.
« Que suis-je en comparaison d’elle ? se disait Foker. Elle est tout esprit, en vérité ; elle pourrait écrire des poèmes et composer de la musique aussi facilement que j’avalerais un verre de bière. La bière, Dieu me damne ! voilà la seule chose pour laquelle je suis fait, la bière ! Je suis un pauvre ignorant petit gueux, bon à rien que pour la bière de Foker sans mélange. J’ai mal employé ma jeunesse ; j’avais coutume de faire faire mes devoirs par mes camarades. Et quelles en sont à présent les conséquences ? Ô Harry Foker, quel maudit petit sot vous avez été ! »
En faisant ce triste soliloque, il était sorti, toujours galopant, de Rotten-Row, et était entré dans le parc, où il faillit renverser un grand vieux carrosse de famille, auquel il ne faisait pas attention, quand une joyeuse voix lui cria : « Harry, Harry ! »
Levant les yeux, il aperçut dans le carrosse en question sa tante, lady Rosherville, et deux de ses filles, dont l’une, celle qui l’avait appelé, était lady Anne, sa fiancée.
Harry recula, la figure pâle et l’air effrayé. Une vérité, à laquelle il n’avait pas songé ce jour-là, venait de lui traverser l’esprit. Son destin était là, là dans ce carrosse.
« Qu’est-ce qu’il y a, Harry ? pourquoi êtes-vous si pâle ? Vous avez trop fumé et trop veillé, méchant garçon, » dit lady Anne.
Foker dit : « Comment va, tante ? Comment va, Anne ? » d’un air troublé ; marmotta quelques mots au sujet d’une affaire pressante (il venait de voir, à l’horloge du parc, que sa société devait l’attendre depuis près d’une heure dans le drag,) et fit de la main un geste d’adieu.
Le petit homme et le petit cheval furent hors de vue en un instant ; le grand carrosse continua sa route. Nulle des personnes qui l’occupaient ne s’intéressait beaucoup à ce que faisait M. Harry, la comtesse étant toute à son épagneul, lady Lucy ayant les yeux et l’esprit appliqués à la lecture d’un volume de sermons, et lady Anne feuilletant un roman nouveau que les sœurs venaient de louer au cabinet de lecture.
(Note du traducteur.)