Tome 1 · 05
Sans ralentir le pas, la jument Rébecca galopa jusqu’à Baymouth, où Pen, l’ayant mise à l’écurie de l’auberge, courut droit au logis de M. Foker, qu’il connaissait par les renseignements que ce gentleman lui avait donnés la veille. En arrivant à cet appartement, situé au-dessus de la boutique d’un droguiste dont la provision de cigares et de soda-water s’épuisait rapidement, grâce au bon patronage de ses jeunes locataires, Pen n’y trouva que M. Spavin, l’ami de Foker et le copropriétaire du tandem dans lequel ce dernier était venu à Chatteries. Spavin fumait, et, tenant à la main un morceau de biscuit, faisait faire divers tours à un petit chien, son ami.
La figure rouge et l’air de santé de Pen, après ce galop, contrastaient singulièrement avec les petits traits couleur de cire et fatigués par la débauche du camarade de Foker. Spavin s’en aperçut bien.
« Quel est cet homme ? pensa-t-il ; il paraît frais comme une fève. Je parierais cinq contre un que la main ne lui tremble pas le matin. »
Foker n’était pas rentré du tout. Quel désappointement ! M. Spavin ne pouvait dire quand son ami reviendrait. Quelquefois il restait dehors un jour, quelquefois une semaine. De quel collège était Pen ? Prendrait-il quelque chose ? On venait de mettre en perce un tonneau d’excellente ale.
M. Spavin fut instruit du nom de Pendennis par la carte que celui-ci lui remit. Peut-être Pen était-il un peu fier, dans ce temps-là, d’avoir des cartes. Puis les jeunes gens se quittèrent.
Pen descendit alors au pied des rochers et se promena sur le sable, se rongeant les ongles sur la plage de la mer mugissante, qui s’étendait devant lui dans sa brillante immensité. Ses flots bleus venaient se rouler dans la baie, écumant et rugissant d’une voix rauque. Les yeux distraits de Pen étaient tournés vers eux ; mais c’est à peine s’il les regardait. Quels flots envahissaient à ce même moment l’esprit du jeune homme, et qu’il avait peu de force pour les arrêter ! Pen jeta des pierres dans la mer, mais elle continuait d’avancer. Il était furieux de ne pas voir Foker. Il avait besoin de voir Foker. Il fallait absolument qu’il vît Foker.
« Si j’allais sur la route de Chatteries, peut-être bien que je le rencontrerais », se dit Pen.
Une demi-heure après Rébecca était sellée et galopait sur l’herbe, à côté de la route de Chatteries. À environ quatre milles de Baymouth, la route se bifurque, comme chacun sait, et naturellement la jument allait prendre l’embranchement de Clavering ; mais, d’un coup de cravache sur l’épaule, Pen la fit passer outre, et il arriva devant la barrière du péage sans avoir vu la moindre trace du tandem noir aux roues rouges.
« Me voilà à la barrière ; autant vaut continuer la route ! »
C’était clair. Pen poussa donc jusqu’à l’hôtel du Roi Georges, et le valet d’écurie lui dit que M. Foker y était pour sûr, qu’il avait fait un terrible tapage la nuit d’avant, buvant et chantant, et voulant se battre avec Tom, le postillon, « avec qui, je crois, qu’il aurait eu le dessous, ajouta le valet en souriant. Avez-vous apporté à votre maître son eau chaude pour sa barbe ? demanda-t-il d’un ton très-satirique au domestique de M. Foker, qui descendait alors la cour avec les habits de son maître, superbement brossés et arrangés. Montrez-donc le chemin à M. Pendennis. »
Et Pen suivit cet homme à l’appartement où M. Harry Foker reposait au milieu d’un lit immense.
Le lit de plume et les oreillers étaient tout gonflés autour de M. Foker, de sorte qu’on voyait à peine sa petite figure blême et son bonnet de nuit de soie rouge.
« Holà, ho ! fit Pen.
— Qui va là ? réponds vite, frère ! dit une voix languissante du milieu du lit. Quoi ! Pendennis encore ? Est-ce que votre maman est instruite de votre absence ? Avez-vous soupé avec nous la nuit passée ? Non… attendez… Qui donc a soupé avec nous la nuit passée, Stoopid ?
— Il y avait les trois officiers, monsieur, et M. Bingley, monsieur… et M. Costigan, monsieur, répondit le domestique, qui écoutait avec une gravité parfaite toutes les remarques de M. Foker.
— Ah ! oui : la coupe et les plaisanteries circulaient joyeusement. Nous avons chanté, et je me rappelle que j’ai voulu me battre avec un postillon. Est-ce que je l’ai rossé, Stoopid ?
— Non, monsieur. Le combat n’a pas eu lieu, monsieur, » dit Stoopid avec la même imperturbable gravité.
Il était occupé à arranger le nécessaire de M. Foker, un coffret, don d’une tendre mère, et sans lequel le jeune homme ne voyageait jamais. Ce coffret contenait un prodigieux appareil : un plat à barbe en argent, une bouillotte en argent, des boîtes et des flacons d’argent pour toutes sortes d’essences, et un choix de rasoirs tout prêts, n’attendant que le temps où pousserait la barbe de M. Foker.
« Faites cela un autre jour, dit le jeune homme en bâillant et en étendant ses petits bras maigres au-dessus de sa tête. Non, le combat n’a pas eu lieu, mais nous avons chanté. Bingley a chanté, j’ai chanté, le général a chanté… c’est Costigan dont je parle. L’avez-vous jamais entendu chanter le Petit cochon sous le lit, Pen ?
— L’homme que nous avons rencontré hier ? demanda Pen tout tremblant ; le père de…
— De la Fotheringay ?… lui-même. N’est-ce pas qu’elle est une Vénus, Pen ?
— Pardon, monsieur ; M. Costigan est dans le salon, monsieur, et il dit que vous l’avez invité à déjeuner, monsieur. Il est venu cinq fois, monsieur, mais il n’a pas voulu qu’on vous éveillât pour aucune raison, et il est là depuis onze heures, monsieur.
— Quelle heure est-il donc ?
— Une heure, monsieur.
— Que dirait la meilleure des mères, s’écria le petit paresseux, si elle me voyait au lit à l’heure qu’il est ? Elle m’a envoyé ici avec un tyran : elle veut que je cultive mon génie négligé… Hé ! hé ! ceci ne ressemble pas tout à fait à la classe de sept heures. Pen, qu’en dites-vous, mon vieux ? »
Et le petit drôle se mit à rire comme un enfant joyeux. Puis il ajouta : « Entrez au salon, et causez avec le général pendant que je vais m’habiller. Eh ! Pendennis, écoutez-moi donc ! priez-le de vous chanter le Petit cochon sous le lit : c’est fameux ! »
Pen s’en alla, tout troublé, rejoindre M. Costigan, et M. Foker commença sa toilette.
Des deux grands-pères de M. Foker, celui dont il hérita une fortune avait été brasseur ; l’autre était un comte qui l’avait doté de la plus tendre des mères. Les Foker, de père en fils, avaient été au collège des Cisterciens. Notre ami, dont on pouvait voir le nom par-dessus le mur de la cour de récréation, sur l’enseigne d’une taverne où se lisaient ces mots : Vraie bière de Foker, y avait été terriblement malmené à cause de son commerce, de sa physionomie déplaisante, de son inaptitude à l’étude, de sa malpropreté, de sa gloutonnerie et de divers autres défauts. Mais ceux qui savent combien un enfant sensible devient taciturne et rampant sous la tyrannie de ses condisciples, comprendront aussi fort bien que, très-peu de mois après sa délivrance de l’esclavage, le jeune Harry se fût développé en ce Foker facétieux, sarcastique et pimpant, avec lequel nous avons fait connaissance. Il était toujours ignorant, sans doute ; car il ne suffit pas de quitter le collège et d’entrer étudiant à l’Université pour acquérir la science ; mais il était alors, à sa manière, aussi élégant qu’il avait été auparavant négligé et malpropre. Lorsqu’il rejoignit ses deux hôtes au salon, il arriva parfumé, vêtu de linge fin et d’habits tout à fait splendides.
Le général, ou le capitaine Costigan, car il aimait mieux prendre ce dernier grade, était assis dans l’embrasure de la fenêtre, ayant le journal déployé devant lui à la longueur de son bras. La vue du capitaine était un peu obscurcie, et il épelait les mots à l’aide de ses lèvres aussi bien que de ses yeux injectés de sang, comme on voit faire à des gentlemen pour qui lire est une occupation rare et difficile. Il avait le chapeau très-enfoncé sur une oreille. Un de ses pieds étant appuyé sur la banquette, tout esprit observateur pouvait facilement deviner, à l’aspect des bottes du capitaine, que le sort ne lui était pas très-favorable. On dirait que la pauvreté, avant de prendre entièrement possession d’un homme, commence par attaquer ses extrémités. Ce qui couvre la tête, les pieds, les mains, voilà ses premières proies. Or, toutes ces parties de l’équipement du capitaine étaient particulièrement usées et dégradées.
Dès qu’il vit Pen, il descendit de la banquette et salua le nouveau venu, d’abord militairement en portant à son chapeau deux de ses doigts (couverts d’un gant noir déchiré), puis en ôtant tout à fait cet ornement. Le capitaine avait un commencement de calvitie ; mais il ramenait une certaine quantité de flasques cheveux grisonnants sur le devant de sa tête, et il avait aussi deux touffes de même nature tombant de chaque côté sur son visage. L’habitude du whisky avait gâté le teint que M. Costigan pouvait avoir eu dans sa jeunesse. Sa figure, jadis belle, était alors cuivrée. Il portait un col très-haut, coupé et taché en maint endroit, et un habit boutonné partout où les boutons n’avaient pas faussé compagnie au vêtement.
« Le jeune gentleman à qui j’ai eu l’honneur d’être présenté hier sur la place de la Cathaidrale, dit le capitaine en saluant gracieusement et faisant faire un demi-cercle à son chapeau. J’espère que je vous vois en bonne santé, monsieur. Je vous ai remarqué au théâtre hier soir, durant la pièce où jouait ma fille ; mais, à mon retour, je ne vous ai plus trouvé. Je n’avais fait que la conduire à la maison, monsieur : car Jack Costigan, quoique pauvre, est un gentleman ; et, quand je revins au théâtre pour offrir mes respects à mon joyeux jeune ami, M. Foker, vous étiez parti. Nous avons eu une fameuse nuit, monsieur, M. Foker, les trois braves jeunes dragons, et votre humble serviteur. Vraiment, monsieur, elle m’a rappelé une de nos nuits d’autrefois, quand j’étais officier du roi dans le 103 d’infanterie. »
Et il tira de sa poche une vieille tabatière, qu’il présenta d’un air majestueux à sa nouvelle connaissance. Arthur était beaucoup trop troublé pour parler. Cet être tout râpé était le père de la charmante comédienne. Le capitaine sentait encore les cigares de la nuit passée ; il tirait et tortillait sa barbiche aussi gentiment qu’un jeune dandy.
« J’espère que miss F… miss Costigan se porte bien, monsieur, dit Pen en rougissant. Elle… elle m’a fait le plus grand plaisir que… que j’aie jamais éprouvé au théâtre. Je pense, monsieur… je pense qu’elle est la plus parfaite actrice du monde, ajouta-t-il avec effort.
— Votre main, jeune homme ! car vous parlez du cœur, s’écria le capitaine. Merci, monsieur ; un vieux soldat, un père aimant vous remercie. C’est en effet la première actrice de l’époque. J’ai vu la Siddons, monsieur, ainsi que la O’Nale. Elles étaient grandes ; mais que sont-elles en comparaison de miss Fotheringay ? Je ne veux pas qu’elle se fasse appeler de son vrai nom au théâtre. Ma famille, monsieur, est une race fière, et les Costigan de Costiganstown pensent qu’un honnête homme, qui a porté l’étendard de Sa Majesté dans le 103, s’abaisserait en permettant à sa fille de gagner le pain de son vieux père.
— Il ne peut y avoir assurément de devoir plus honorable que celui-là, dit Pen.
— Honorable ! Pardieu ! monsieur, je voudrais voir l’homme qui dirait que Jack Costigan pût consentir à quelque chose de déshonorant ! J’ai un cœur, monsieur, quoique je sois pauvre, et j’aime l’homme qui a un cœur. Vous en avez un ; je le vois sur votre honnête figure et dans votre regard assuré… Et le croiriez-vous ? ajouta-t-il après une pause et en baissant la voix d’un ton pathétique ; ce Bingley qui, grâce à mon enfant, a fait fortune, ne lui donne que deux guinées par semaine, deux guinées avec lesquelles elle se costume, et qui, ajoutées à mes faibles ressources, constituent tout notre avoir ! »
Or, les ressources du capitaine étaient si peu de chose, que l’on peut dire qu’elles échappaient tout à fait aux regards. Mais nul ne sait comme Dieu tempère le vent à des brebis d’Irlande tondues, ni dans quelles merveilleuses prairies elles trouvent leur pâture. Si le capitaine Costigan, que j’ai eu l’honneur de connaître, avait voulu raconter son histoire, on y eût trouvé une grande leçon de morale. Mais, s’il avait pu la conter, il ne l’aurait pas voulu faire ; et, s’il l’avait voulu, il ne l’aurait pas pu : car non-seulement le capitaine n’avait pas l’habitude de dire la vérité, mais encore il était incapable de la penser ; la réalité et la fiction tournoyaient ensemble dans son cerveau brumeux et whiskyfié.
Il avait commencé la vie d’une manière assez brillante, avec deux joues vermeilles, une jolie taille, de belles jambes et une des plus charmantes voix du monde. Jusqu’à son dernier jour il chanta, avec un pathétique ou une gaieté admirable, ces merveilleuses ballades irlandaises qui sont si joyeuses ou si mélancoliques ; et il fut toujours le premier à pleurer quand il en chantait une attendrissante. Pauvre Cos ! il était à la fois brave et larmoyant, spirituel et idiot, toujours bon enfant, et quelquefois digne de confiance. Jusqu’au dernier jour de sa vie, il fut prêt à boire avec tout le monde et à endosser le billet du premier venu ; il mourut dans une succursale de la prison pour dettes, et le garde du commerce qui l’avait arrêté, et dans la maison duquel il logeait, l’avait pris en grande amitié.
Dans le court printemps de sa vie, Cos avait fait les délices des pensions d’officiers, et il avait eu l’honneur de chanter ses chansons bachiques et sentimentales à la table des plus illustres généraux et commandants en chef. Il avait bu, dans le cours de cette période, deux fois plus de bordeaux qu’il ne lui en eût fallu, et dépensé son douteux patrimoine. Ce qu’il devint, après avoir quitté le service, n’est pas notre affaire. Je crois qu’aucun étranger ne comprend la vie d’un gentleman irlandais sans argent, la manière dont il s’y prend pour rester à flot, les conspirations dans lesquelles il s’engage avec des héros aussi infortunés que lui-même pour faire souffler un vent favorable, les moyens grâce auxquels il parvient à avoir sa part de grog presque tous les jours de la semaine. Ce sont autant de mystères inconcevables pour nous. Il suffira de dire qu’à travers les orages de la vie, Jack n’avait pas coulé bas, et que la lampe de son nez ne s’était jamais éteinte.
Avant qu’il eût causé une demi-heure avec Pen, le capitaine était parvenu à tirer du jeune gentleman une couple de souverains en échange de quelques places pour le bénéfice de sa fille, qui devait avoir lieu prochainement et qui ne devait pas être une transaction bona flde, comme l’année passée, où la pauvre miss Fotheringay avait perdu quinze schellings, mais bien un arrangement par lequel le directeur cédait à l’actrice la vente d’un certain nombre de billets et une grande partie de la somme qu’on en retirerait.
Pen n’avait que deux souverains dans sa bourse, et il les remit au capitaine. Il eût craint, en offrant davantage, de blesser la délicatesse de ce dernier. Costigan lui griffonna un bon pour une loge, introduisit prestement les souverains dans la poche de son gilet, et tapa de la main l’endroit où ils s’arrêtèrent. Il semblait que cet or réchauffât son vieux flanc.
« Vrai, monsieur, dit-il, le métal est plus rare chez moi que par le passé ; et la même chose arrive à beaucoup de braves garçons. J’ai gagné six cents pièces pareilles en une seule nuit, monsieur, quand mon bon ami, S. A. R. le duc de Kent, était à Gibralther. »
Et il lâcha incontinent à Pen une bordée d’anecdotes sur le clairet bu, les paris faits, les courses organisées par la garnison de cette ville. Il amusa ainsi le jeune gentleman jusqu’à l’arrivée de leur hôte et de son déjeuner.
C’est alors qu’il eût fallu voir la conduite du capitaine, en présence d’un dindon en salmis et d’un plat de côtelettes de mouton ! Les histoires coulèrent sans interruption, et sa verve augmenta avec son caquet. Quand un rayon de soleil dardait sur lui, le vieux lazzarone s’échauffait. Il jasa de ses propres affaires, de sa splendeur passée, et de tous les lords, généraux et gouverneurs qu’il avait connus. Il raconta la mort de sa chère Bessie, feu mistress Costigan, et le défi qu’il avait envoyé au capitaine Shanty Clancy, du régiment des Balafreurs, pour avoir regardé grossièrement miss Fotheringay ; puis il dit comment le capitaine lui fit ses excuses et donna un dîner dans Kildare-Street, où ils burent, à six, vingt et une bouteilles de bordeaux, etc., etc. Il déclara que c’était le bonheur et l’orgueil de son existence, à lui vieux soldat, de se trouver en compagnie de deux jeunes gens aussi nobles et aussi généreux ; et, lorsqu’on lui eut versé un second verre de curaçao, il s’estima si heureux qu’il se mit à pleurer.
Nous devrions dire, peut-être, que le capitaine n’était pas un homme d’une grande force d’esprit, ni le compagnon le plus convenable pour des jeunes gens ; mais on rencontre de pires hommes qui ont de beaucoup meilleures positions en ce monde, et des individus plus déshonnêtes qui n’ont jamais fait la moitié de ses friponneries.
Ils sortirent, le capitaine donnant le bras à chacun de ses chers jeunes amis, et dans un état de contentement qui l’avait fort attendri. En passant devant une ou deux boutiques, où peut-être il devait de l’argent, il cligna de l’œil comme pour dire : « Voyez en quelle compagnie je suis ; bien sûr que je vous payerai, mon brave. » Ils laissèrent enfin M. Foker à la porte d’une salle de billard, où ce dernier avait un engagement particulier avec quelques messieurs du régiment du colonel Swallowtail.
Pen et le capitaine aux habits râpés continuèrent leur chemin dans la rue, le capitaine faisant, d’un air sournois, des questions sur la fortune de M. Foker et sur sa position dans le monde. Pen lui dit que le père de Foker était un fameux brasseur, et que sa mère était lady Agnès Milton, fille de lord Rosherville. Le capitaine éclata aussitôt en un panégyrique exagéré de M. Foker, dont on devinait du premier coup d’œil, dit-il, la naissance aristocratique, laquelle naissance ne servait qu’à orner les autres qualités qu’il possédait : une belle intelligence et un cœur généreux. Mais le capitaine ne croyait réellement pas un mot de ce qu’il disait là.
Pen cheminait, écoutant le bavardage de son compagnon, à la fois étonné, amusé et embarrassé. Il ne lui était pas encore venu à l’idée de révoquer en doute rien de ce qu’il lui disait ; comme il était candide de sa nature, il prenait pour vraies toutes les paroles des autres. Costigan n’avait jamais eu d’auditeur plus bénévole, et il était très-flatté de son attention et de sa modestie.
Il fut si enchanté de son compagnon, Pen lui sembla si ingénu, si honnête et si aimable, que le capitaine songea à lui accorder une faveur qu’il accordait bien rarement aux jeunes gens. Il demanda à Pen s’il voudrait lui faire l’honneur d’entrer dans son humble demeure, qui n’était qu’à deux pas, et où le capitaine aurait l’avantage de présenter son jeune ami à sa fille, miss Fotheringay.
Pen fut si délicieusement frappé de cette invitation, et si accablé de ce bonheur soudain, qu’il pensa d’abord se laisser tomber du bras du capitaine, et qu’il trembla de peur que l’autre ne découvrît son émotion. Il balbutia quelques mots incohérents, exprimant la haute satisfaction qu’il éprouverait d’être présenté à la dame pour… pour le talent de laquelle il avait conçu tant d’admiration… une si extrême admiration. Et il suivit le capitaine, sachant à peine où ce gentleman le menait. Il allait la voir ! il allait la voir ! En elle était le centre de l’univers ; elle était, pour Pen, le noyau du monde ! Hier, avant qu’il la connût, lui semblait une époque reculée ; il y avait, entre lui et le jour d’hier, une révolution, et un monde nouveau allait commencer.
Le capitaine conduisit son jeune ami en cette tranquille petite rue de Chatteries qui a nom Prior’s-Lane, qui se trouve dans le quartier ecclésiastique de la ville, près de la pelouse du doyen et des maisons des chanoines, et que dominent les énormes tours de la cathédrale.
C’est là qu’était la modeste demeure du capitaine, au premier étage d’une maison à pignons bas, sur la porte de laquelle se voyait la plaque de cuivre de Creed, tailleur d’habits et de robes. Toutefois Creed était mort ; sa veuve était ouvreuse de bancs dans la cathédrale voisine ; son fils aîné était un petit chenapan d’enfant de chœur, à la voix douce comme celle d’un ange, qui jouait à pile ou face, et guidait ses petits frères dans le chemin du mal. Deux de ces derniers étaient assis sur le seuil de la porte, d’où l’on descendait dans le corridor de la maison. Ils se levèrent avec un grand empressement pour aller au-devant de leur locataire, et se jetèrent, à la vive surprise de Pen, sur les basques en queue d’aronde de l’habit du capitaine. La vérité est que ce bon gentleman, lorsqu’il était en fonds, apportait ordinairement une pomme ou un morceau de pain d’épices pour ces enfants. « Aussi la veuve ne m’a-t-elle jamais importuné pour mon loyer, quand il ne m’était pas commode de le payer, » dit-il ensuite à Pen, en clignant de l’œil d’un air malin et se mettant le doigt sur le nez.
Pen faillit tomber en descendant le degré. Ses genoux tremblaient sous lui tandis que, derrière son compagnon, il montait le vieil escalier dont les marches craquaient sous leurs pas. À peine y voyait-il quand il entra dans la chambre, à la suite du capitaine, dans sa chambre à elle ! Il vit quelque chose de noir devant lui, qui se mouvait comme en tirant une révérence, et il entendit, mais très-confusément, que Costigan faisait un discours à son sujet. Le capitaine, avec son emphase habituelle, exprimait à son enfant le désir qu’il avait de lui faire connaître « son cher et admirable jeune ami, M. Awther Pendennis, jeune gentleman ayant des propriétés dans le voisinage, homme d’un esprit raffiné et de manières aimables, amant sincère de la poésie, et doué d’un cœur sensible et passionné. »
« Il fait très-beau temps, dit miss Fotheringay, avec l’accent irlandais, mais d’une belle voix, grave et mélancolique.
— Très-beau, » répliqua M. Pendennis.
C’est de cette façon romantique que commença leur conversation. Et Pen se trouva assis sur une chaise, ayant tout loisir de regarder la jeune dame.
Hors de la scène, elle paraissait plus balle encore que derrière la rampe. Toutes ses attitudes étaient naturellement nobles et majestueuses. Allait-elle s’appuyer contre la cheminée, sa robe se drapait classiquement autour d’elle, son menton se soutenait sur sa main, les autres lignes de son corps s’arrangeaient en ondulations pleines d’harmonie : elle semblait une Muse en contemplation. S’asseyait-elle sur une chaise à fond de canne, son bras s’arrondissait sut le dossier du siège, on eût dit que sa main attendait un sceptre, les plis de sa robe tombaient naturellement autour d’elle, rangés en ordre comme des dames d’honneur autour d’une reine, et elle avait l’air d’une impératrice. Tous ses mouvements étaient gracieux et majestueux. On voyait, le matin, qu’elle avait les cheveux d’un noir bleu, le teint d’une blancheur éblouissante, et que sur sa joue semblait voltiger le rose le plus transparent. Ses yeux étaient gris avec des cils d’une longueur prodigieuse, et pour ce qui était de sa bouche, M. Pendennis m’a donné plus tard à entendre qu’elle était d’un rouge vif avec lequel ne pouvaient rivaliser ni le plus éclatant géranium, ni la plus belle cire à cacheter, ni l’habit le plus écarlate des soldats de la garde.
« Il fait bien chaud aussi, » reprit cette impératrice, cette reine de Saba.
M. Pen en convint également, et la conversation se continua de cette manière.
Miss Fotheringay demanda à Costigan s’il avait passé une soirée agréable à l’hôtel du Roi Georges, et le capitaine raconta le souper et les verres de punch. Le père à son tour demanda à sa fille comment elle avait employé la matinée.
« Bows est venu à dix heures, répondit-elle, et nous avons étudié Ophélia, C’est pour le 24 ; et j’espère, monsieur, que nous aurons l’honneur de vous y voir.
— Certainement, certainement, vous m’y verrez, répondit M. Pendennis, étonné de l’entendre dire Ophélia, et parler naturellement irlandais, alors que, sur la scène, rien dans sa déclamation ne trahissait sa naissance hibernienne.
— Je lui al assuré une loge pour votre bénéfice, chère, dit le capitaine en tapant sur la poche de son gilet où reposaient les souverains de Pen, et en clignant de l’œil au jeune homme, ce qui fit rougir celui-ci.
— Monsieur… le gentleman est bien bon, répliqua mistress Haller.
— Mon nom est Pendennis, dit Pen en rougissant. Je… je… j’espère que vous… que vous vous en souviendrez. »
Son cœur bondit si fort lorsqu’il fit cette audacieuse déclaration, qu’il faillit étouffer en parlant.
« Pendennis ! répéta-t-elle lentement d’une voix si basse, si douce, si mélodieuse, et en fixant sur ses yeux un regard si ferme, si brillant, si clair, si assassin, que ce mot et ce regard transpercèrent Pen d’outre en outre en lui causant Un indicible plaisir.
— Je ne savais pas, avant de vous l’entendre prononcer, que mon nom fût si joli, dit Pen.
— C’est un très-joli nom, répliqua Ophélia. Pentweazle n’est pas un joli nom. Vous rappelez-vous, papa, quand nous jouions à Norwich, le jeune Pentweazle qui faisait les seconds pères nobles, et qui a épousé miss Rancy, la Colombine ? Ils sont tous deux à présent engagés à Londres, au Théâtre de la Reine, et gagnent cinq guinées par semaine. Pentweazle n’était pas son vrai nom, c’est Judkin qui le lui donna, j’ignore pourquoi. Il s’appelait Harrington… c’est-à-dire son vrai nom était Potts, et il avait pour père un ecclésiastique très-respectable. Ce Harrington, étant à Londres, s’endetta. Il vous souvient qu’il débuta dans Falkland, avec mistress Bunde pour Julia.
— Et c’était une jolie Julia, vraiment ! interrompit le capitaine ; une femme de cinquante ans, mère de dix enfants. C’est vous qui auriez dû être Julia, ou je ne m’appelle pas Jack Costigan.
— Je n’étais pas premier rôle, répliqua modestement miss Fotheringay. Avant les leçons de Bows, j’étais incapable de jouer ces rôles-là.
— Vous dites vrai, ma chère, » reprit le capitaine. Puis, se penchant vers Pendennis, il ajouta : « Me trouvant, monsieur, dans une position embarrassée, je fus pendant quelque temps maître d’armes à Dublin. Il n’y avait que trois hommes dans l’empire qui m’aient pu toucher du fleuret ; mais à présent Jack Costigan se fait vieux et ses membres perdent leur flexibilité. Ma fille était engagée au théâtre de cette ville ; et c’est là que mon ami, M. Bows, qui devina son talent, car c’est un homme très-fin, lui donna des leçons dans l’art dramatique, et la fit ce que vous voyez. Qu’avez-vous fait depuis le départ de Bows, Emily ?
— Eh ! j’ai fait un pâté, » dit Emily avec une simplicité parfaite. (Elle prononça pâtè.)
— Si vous voulez en goûter à quatre heures, monsieur, dites un mot, ajouta galamment Costigan. Cette jeune fille, monsieur, vous fait les meilleurs pâtés de veau et jambon qu’il y ait en Angleterre, et je pense pouvoir vous promettre un verre de punch, tout ce qu’il y a de mieux. »
Pen avait promis de rentrer à six heures pour le dîner ; mais le coquin crut pouvoir concilier cette fois le plaisir et le devoir, et il ne mit que trop d’empressement à accepter cette invitation.
Il regardait avec complaisance et admiration Ophélia allant et venant par la chambre et faisant les apprêts du dîner. Elle arrangea les verres, elle déploya et lissa la petite nappe, et cela avec une grâce et une bonne humeur qui enchantaient de plus en plus son hôte.
Àl’heure convenable, le pâté arriva de chez le boulanger. Ce fut un des petits frères de l’enfant de chœur qui l’apporta. Et à quatre heures, Pen se trouva attablé, vraiment attablé avec la plus grande tragédienne du monde et son père… avec la plus belle femme de toute la création… avec son premier et unique amour, qu’il n’avait cessé d’adorer depuis… depuis quand ? depuis hier, depuis toujours ! Il mangea une croûte du pâté qu’elle avait façonné, il lui versa un verre de bière, il la vit boire un verre de punch, rien qu’un petit verre à vin qu’elle remplit du grand bol qu’elle avait fait pour son papa. Comme elle était parfaitement bonne fille, elle offrit de faire aussi le bol pour Pendennis. Ce punch était prodigieusement fort. Jamais de sa vie Pen n’avait bu une aussi grande quantité d’eau-de-vie. Est-ce le punch qui l’enivrait, ou bien celle qui avait fait le punch ?
Durant le dîner, lorsque le capitaine, que sa fille traitait avec beaucoup de respect, cessa de bavarder sur lui-même et sur ses aventures, Pen essaya d’engager la conversation avec la Fotheringay sur la poésie et sur sa profession. Il lui demanda ce qu’elle pensait de la folie d’Ophélia, et si elle était, ou non, amoureuse d’Hamlet.
« Amoureuse de cet odieux petit être, de cet affreux nabot de directeur Bingley ? »
Cette seule pensée la remplit d’indignation.
Pen lui expliqua que ce n’était pas d’elle qu’il parlait, mais de l’Ophélia de la pièce.
« Ah ! en vérité ! si vous n’avez pas voulu m’offenser, l’offense n’existe pas. Mais quant à Bingley je n’en fais pas autant de cas, vraiment, que de ce verre de punch. »
Pen amena ensuite la conversation sur Kotzebue.
« Kotzebue ! qui est-ce ?
— L’auteur de la pièce dans laquelle vous avez si admirablement joué hier.
— Je n’en savais rien. Le nom de l’homme au commencement du livre est Thompson. »
Cette adorable simplicité fit rire Pen. Il lui raconta le triste sort de l’auteur de la pièce, et comment Sand le tua.
C’était la première fois de sa vie que miss Costigan entendait parler de M. Kotzebue ; mais cette histoire sembla l’intéresser, et la sympathie de la jeune actrice suffit à l’honnête Pen.
Et, au milieu de cette naïve conversation, les cinq quarts d’heure que le pauvre Pen pouvait se donner ne s’écoulèrent que trop rapidement.
Déjà il avait pris congé, déjà il était parti, emporté vers Fairoaks sur le dos de Rébecca. L’ardeur de la jument fut bien mise à l’épreuve dans les trois voyages qu’elle fit ce jour-là.
« Qu’est-ce qu’il disait donc de la folie d’Hamlet et de la théorie du grand critique allemand à ce sujet ? demanda Emily à son père.
— Le fait est que je n’en sais rien, Milly chère, répondit le capitaine. Nous le demanderons à Bows quand il viendra.
— Quoi qu’il en soit, c’est un gentil et joli jeune homme, et qui s’exprime fort bien. Combien de billets vous a-t-il pris ?
— Ma foi ! il en a pris six et m’a donné deux guinées, Milly. Je suppose que ce jeune homme n’est pas riche d’argent.
— Il est très-savant, continua miss Fotheringay, Kotzebue, hi, hi, quel drôle de nom, en vérité. Et ce pauvre diable a été tué par Sand ! Aviez-vous jamais entendu pareille chose ? J’interrogerai Bows là-dessus, cher papa.
— C’est une étrange mort, bien sûr ! s’écria le capitaine, qui ajouta, pour changer de sujet : C’est une gracieuse bête que la monture de ce jeune gentleman, et ce jeune Foker nous a donné tout à fait un magnifique déjeuner.
— Il est bon pour deux loges particulières et au moins vingt billets, je ne crains pas de le dire, répliqua miss Costigan, fille prudente, qui avait toujours ses beaux yeux fixés sur ses intérêts.
— Je le garantis, » repartit le papa.
La conversation continua encore quelque temps, jusqu’à ce que le bol de punch fût à sec. L’heure de s’en aller ne tarda pas non plus à sonner ; car à six heures et demie miss Fotheringay devait être au théâtre, où son père l’accompagnait toujours. Il se tenait dans la coulisse à la regarder, comme nous l’avons vu, et buvait de temps en temps un verre de grog dans le foyer avec la société qui s’y trouvait.
« Qu’elle est belle ! se disait Pen en galopant vers Fairoaks. Quelle simplicité et quelle tendresse ! Qu’il est charmant de voir une femme d’un si noble génie s’occuper des délicieux, mais humbles devoirs de la vie domestique ! apprêtant les mets favoris de son père, et de ses doigts délicats lui mélangeant son breuvage ! Que c’était mal à moi de commencer à parler de choses de théâtre, et comme elle a su changer la conversation Cependant elle a parlé elle-même de choses de son art. Avec quelle gaieté et quel esprit elle a conté l’histoire de son camarade Pentweazle, comme il s’appelle ! Il n’y a pas d’esprit plus fin que l’esprit irlandais. Son père est assez ennuyeux, mais parfaitement aimable ; et qu’il était beau à lui de donner des leçons d’escrime après avoir quitté l’armée où il avait été le favori du duc de Kent !… L’escrime ! je devrais continuer à faire des armes, ou j’oublierai ce que m’a appris Angelo. L’oncle Arthur a toujours aimé que je fisse des armes ; il dit que c’est un exercice de gentilhomme. Eh ! parbleu ! je prendrai quelques leçons du capitaine Costigan… Allons, allons, Rébecca ; montons la côte, ma vieille !… Pendennis, Pendennis avec quelle douceur elle a dit ce nom… Emily ! quelle bonne, quelle noble, quelle belle, quelle parfaite créature que mon Emily ! »
Maintenant le lecteur, qui a eu l’avantage d’entendre toute la conversation de Pen avec miss Fotheringay, peut juger par lui-même de l’esprit de cette personne ; et il sera peut-être disposé à penser que, dans le cours de cette entrevue, elle n’a rien dit d’étonnamment spirituel ou transcendant. Depuis, elle s’est mariée, elle a pris place dans le monde comme la plus pure et la plus irréprochable des femmes, et j’ai eu le plaisir de faire sa connaissance ; mais je dois certainement avouer, contrairement à l’opinion de mon ami Pen, que son Emily adorée n’est pas une femme d’esprit. La vérité est que non-seulement elle n’avait jamais entendu parler de Kotzebue, mais elle ne savait rien non plus de Farquhar ni de Congreve, ni d’aucun des auteurs dramatiques dont elle n’avait jamais joué de pièce. Et des pièces qu’elle avait jouées, elle ne connaissait absolument que son propre rôle. Un plaisant lui dit un jour que Dante était né à Alger, et lui demanda si le docteur Johnson avait écrit d’abord Irène ou bien Chaque homme en son humeur. Mais le drôle de l’affaire, c’est qu’elle n’avait jamais entendu parler d’Irène, ni de Chaque homme en son humeur, ni de Dante, ni peut-être d’Alger. Elle faisait ce que lui disait le petit Bows ; là où il lui disait de sangloter, elle sanglotait ; elle riait là où il lui disait de rire. Elle déclamait une tirade ou donnait la réplique, sans comprendre le moins du monde ce qu’elle disait. Elle allait, et elle va encore à l’église tous les dimanches avec une réputation parfaitement intacte ; elle était et elle est encore aussi innocente d’esprit que de tout autre crime.
Mais qu’est-ce que notre Pen savait de ces choses-là ? Il voyait une paire de beaux yeux et il croyait en eux ; il voyait une magnifique image, et il tombait devant elle et l’adorait. Il suppléait au sens qui manquait à ses paroles, et créait la divinité qu’il aimait. Titania fut-elle la première qui s’éprit d’un âne, ou Pygmalion est-il le seul artiste qu’une pierre a rendu fou ? Pen avait trouvé Emily, il avait trouvé ce dont son âme avait soif. Il se plongea dans le fleuve et but tant qu’il put boire. Que ceux qui ont eu cette soif disent combien ce premier trait est délicieux.
En traversant l’avenue qui menait à la maison, Pen éclata de rire à la vue du révérend M. Smirke revenant gravement de Fairoaks sur son poney. Smirke avait musé en chemin, il s’était arrêté aux cottages du bord de la route ; ensuite il avait traîné en longueur les leçons de Laure ; puis il avait examiné le jardin de mistress Pendennis et les améliorations dont il avait été le théâtre, jusqu’à ce que cette dame fût on ne peut plus lasse de cet importun ; enfin il avait pris congé à la toute dernière minute, sans avoir reçu l’invitation à dîner qu’il espérait si ardemment.
Pen était triomphant et plein de bienveillance.
« Comment ! vous voilà ramassé sain et sauf ! s’écria-t-il en riant. Revenez-vous-en avec moi, mon vieux, et mangez mon dîner, car j’ai déjà eu le mien. Mais nous aurons une bouteille du plus vieux, et nous boirons à la santé de vos amours, Smirke. »
Le pauvre Smirke fit faire demi-tour à son poney, et s’en revint cahin-caha avec Arthur. La mère fut charmée de voir son fils si joyeux, et elle fit bon accueil à Smirke pour l’amour d’Arthur, quand ce dernier lui dit qu’il avait forcé le vicaire à revenir dîner. Il raconta fort plaisamment le spectacle de la veille, décrivit le jeu du directeur Bingley avec ses bottes à l’écuyère toutes rapiécetées, et de l’énorme mistress Bingley dans le rôle de la comtesse, où elle se pavanait en robe de satin vert chiffonnée et en toque polonaise ; il contrefit les acteurs et enchanta sa mère et la petite Laure, qui battit des mains de plaisir.
« Et mistress Haller ? demanda mistress Pendennis.
— Elle est étourdissante, madame, dit Pen en riant, et répétant les propres termes de M. Foker, son ami révéré.
— Comment dites-vous, Arthur ? reprit sa mère.
— Qu’entendez-vous par étourdissante, Arthur ? » s’écria Laure en même temps.
Il leur fit alors une description originale de M. Foker, qu’on appelait ordinairement Cuve à grains au collège, et qui avait eu divers autres sobriquets injurieux. Il dit qu’il était alors excessivement riche et qu’il étudiait à Saint-Boniface. Mais, quelque gai et quelque communicatif qu’il fût, M. Pen ne dit mot de sa course de ce jour à Chatteries, ni des nouveaux amis qu’il y avait faits.
Quand les deux dames se furent retirées, Pen, les yeux étincelants, remplit les deux grands verres de madère, et, regardant Smirke en face, s’écria : « À votre belle !
— À sa santé ! » dit le vicaire avec un soupir, en levant son verre et le vidant d’un trait, de sorte que sa figure fut un peu rose quand il le remit sur la table.
Pen dormit encore moins cette nuit que la veille. De grand matin, presque avant le point du jour, il sortit et sella lui-même son infortunée Rébecca, qu’il fit galoper furieusement sur les dunes. De nouveau l’amour l’avait secoué en lui disant : « Réveille-toi, Pendennis ; me voici ! » Cette fièvre charmante, ce désir délicieux, ce feu, cette incertitude, il les serrait contre son cœur ; pour le monde entier il n’eût pas voulu les perdre.