Tome 2 · 16
Le pauvre Foker trouvait que le dîner à Richmond était la plus triste partie de plaisir qui eût jamais coûté un rouleau de guinées à homme qui vive.
« Comment diable ai-je jamais pu aimer ces gens-là ? se demandait-il. J’aperçois la patte d’oie à l’œil de la Rougemont, et ses joues sont couvertes d’une couche de fard aussi épaisse que celle d’un clown dans une pantomime… Quant à l’argot de cette Calverley, il est tout à fait dégoûtant. Je déteste l’argot dans la bouche d’une femme… Et le vieux Colchicum ! ce vieux Col qui arrive ici dans son brougham, dont les panneaux portent sa couronne, et qui s’assied, morbleu ! entre Mlle Coralie et sa mère ! C’est trop fort. Un pair d’Angleterre avec une écuyère de chez Franconi ! Ça ne peut pas aller ; par Jupiter ! ça ne peut pas aller. Je ne suis pas fier, moi, mais ça ne convient pas !
— Deux pence et un demi-penny pour vos pensées, Fokey ! » s’écria miss Rougemont en retirant son cigare d’entre ses lèvres, dont le vermillon venait de chez le marchand.
Elle venait d’apercevoir le jeune homme perdu dans ses réflexions, assis au haut bout de la table au milieu de glaces fondantes, de tranches d’ananas, de bouteilles vides et pleines, de fruits souillés de cendres de cigare, et des ruines d’un dessert sans plaisir pour lui.
« Est-ce que Foker pense jamais ? dit M. Poyntz d’une voix traînante. Foker, voilà une somme d’argent considérable offerte par une jolie capitaliste, assise à ce bout de la table, en échange des émanations présentes de votre précieuse et subtile intelligence, mon vieux !
— De quoi diable parle ce Poyntz ? demanda miss Calverley à son voisin. Je le déteste. C’est une vilaine bête avec son ricanement et son débit traînant.
— Quel drôle dé pétit homme qué cé pétit Fokére, milord ! dit Mlle Coralie dans son propre langage et avec le riche accent de la chaude Gascogne, où ses joues brunies et ses beaux yeux noirs avaient pris leur éclat. Quel drôle dé pétit homme ! Il né semble pas aboir vingt ans.
— Je voudrais bien être à son âge, dit le vénérable Colchicum avec un soupir, en penchant sa figure pourpre vers un grand verre de bordeaux.
— C’te jeunesse ! Peuh ! je m’en fiche, répliqua Mme Brack, la maman de Coralie, en prenant une grosse prise dans la superbe tabatière d’or de lord Colchicum. Je n’aime que les hommes faits, moi. Comme milord. Coralie ! n’est-ce pas que tu n’aimes que les hommes faits, ma bichette ? »
Milord dit en grimaçant un sourire :
« Vous me flattez, madame Brack.
— Taisez-vous, maman, vous n’êtes qu’une bête, » s’écria Coralie avec un haussement de ses robustes épaules.
Àquoi milord répliqua qu’elle, du moins, ne flattait pas.
Puis il empocha sa tabatière, ne voulant pas que les doigts assez malpropres de Mme Black se plongeassent trop fréquemment dans son macouba.
Il n’est pas nécessaire de rapporter plus au long la conversation animée qui se tint durant le reste du banquet, et qui n’édifierait guère le lecteur. Pas n’est besoin non plus de dire que toutes les dames du corps de ballet ne ressemblent pas à miss Calverley, et que tous les pairs ne sont pas tels que cet illustre membre de leur ordre, le feu vicomte Colchicum tant regretté. Mais nous nous rappelons qu’il y en a eu qui aimaient la société des jeunes débauchés plus que la compagnie des hommes de leur âge et de leur rang, et qui ont donné à la jeunesse le précieux avantage de leur expérience et de leur exemple. Il y a eu aussi des hommes fort respectables, qui blâmaient plutôt la publicité de ces orgies que les orgies elles-mêmes.
Je suis sûr, par exemple, que notre ami, le major Pendennis, se fût volontiers joint à nos roués, pourvu que la chose se passât en petit comité, et que des hommes tels que milord Steyne et milord Colchicum fussent de la partie.
« Il faut que les jeunes gens s’amusent, dit plus d’une fois ce digne tuteur à Pen. Je ne suis pas un de vos rigides moralistes, mais un vieil homme du monde, morbleu ! et je sais que, tant que le monde durera, les jeunes gens seront des jeunes gens. »
Et il y avait certains jeunes gens auxquels cet estimable philosophe accordait environ soixante-dix ans pour jeter leur premier feu ; mais c’étaient des hommes à la mode.
Ce soir-là, M. Foker ramena ses aimables convives dans le drag, depuis Richmond jusqu’à Brompton, leur demeure. Mais il fut tout sombre et rêveur durant ce petit voyage, n’écoutant pas les facéties des amies assises derrière lui et à côté de lui, et ne les égayant pas, comme d’ordinaire, par ses propres saillies.
Et lorsque ces dames descendirent à la porte de leur maison, en demandant à ce parfait cocher s’il n’avait pas envie de monter chez elles pour prendre quelque rafraîchissement, il refusa d’un air si mélancolique, qu’elles supposèrent qu’il avait eu quelque différend avec le gouverneur, comme elles appelaient le vieux Foker, ou qu’il lui était arrivé malheur. Mais il ne confia pas à ces personnes la cause de sa tristesse, et quitta Mmes Rougemont et Calverley sans faire attention aux avis de cette dernière, qui, penchée, comme Jézabel, sur son balcon, l’appelait pour lui dire de donner bientôt un autre festin.
Il renvoya le drag sous la conduite d’un groom, et continua son chemin à pied, les mains dans ses poches, et perdu dans ses réflexions. Les étoiles et la lune, brillant tranquillement au ciel, contemplèrent ce soir-là M. Foker, comme à son tour il les contempla sentimentalement. Il alla regarder la maison de la place Grosvenor, et les fenêtres qu’il supposait être celles de la chambre de l’objet aimé. Il gémit et soupira d’une manière pitoyable et vraiment étonnante pour quiconque fut témoin de ce manège, comme le policeman X. Celui-ci rapporta aux gens de sir Francis Clavering, qui, perchés sur leur siège, se rafraîchissaient avec de la bière à la porte du cabaret voisin, après avoir ramené leur maîtresse du Théâtre-Français, qu’un autre individu avait rôdé ce soir aux abords de l’hôtel : un petit homme vêtu comme un fashionable.
Àpartir de ce jour, M. Foker, animé de cette audace, de cette perspicacité et de cette adresse qui n’appartiennent qu’aux amoureux, se mit à poursuivre miss Amory par toute la capitale. On était sûr de le voir partout où il pouvait la rencontrer. Si lady Clavering allait au Théâtre-Français, où elle avait sa loge, M. Foker s’y montrait dans une stalle, quoiqu’il ne fût pas de première force en fait de français, comme nous en avons eu la preuve. Il découvrait chez qui elle était invitée (peut-être Anatole connaissait-il le valet de chambre de sir Francis, et parvenait-il à jeter un coup d’œil sur le carnet de miss Clavering) ; et M. Foker faisait son apparition dans un grand nombre de ces soirées, à la surprise du monde et surtout de lady Agnès, sa mère, qu’il priait de se faire inviter à des réunions pour lesquelles il avait jusqu’alors manifesté un suprême dédain.
Il disait à sa mère, aussi confiante que satisfaite, qu’il allait à ces soirées parce qu’il était bon qu’il vît le monde ; il lui disait qu’il allait au Théâtre-Français parce qu’il voulait se perfectionner dans cette langue, et qu’il n’y avait pas de leçon qui valût une comédie ou un vaudeville. Enfin, un soir que lady Agnès avait été tout étonnée de le voir se lever et danser, ce menteur de petit coquin l’assura, lorsqu’elle lui fit compliment de son élégance et de sa légèreté, qu’il avait appris à danser à Paris ; tandis qu’Anatole savait que son jeune maître allait passer secrètement quelques heures tous les matins à une académie de danse située dans Brewer-Street. Le Casino d’aujourd’hui n’était pas inventé, ou languissait encore dans son enfance ; et les gentlemen de l’époque de M. Foker n’avaient pas, pour apprendre à danser, les mêmes facilités que les jeunes gens d’à présent.
Le vieux Pendennis se dispensait rarement d’aller à l’église. Il considérait que c’était le devoir d’un gentleman de patronner l’institution du culte public, et qu’il était parfaitement convenable de se montrer à l’église le dimanche.
Il arriva un jour qu’il s’y rendit avec Arthur. Celui-ci, qui était alors en grande faveur auprès de son oncle, avait déjeuné chez le major ; et, en sortant de Bury-Street, ils traversèrent le parc et entrèrent dans une église peu éloignée de Belgrave-Square. Il y avait ce jour-là un sermon de charité à Saint-James, qui était la paroisse du vieux Pendennis. Le major le savait, car il avait vu les affiches collées sous le porche, et, comme il était fort économe de son argent, il est à supposer que c’est la quête qui lui fit choisir une autre église. D’ailleurs, il avait certains projets pour Pen et pour lui-même.
« Nous irons à l’église de l’autre côté du parc, et nous demanderons ensuite aux Clavering qu’ils nous donnent à goûter sans cérémonie. Parbleu ! lady Clavering est enchantée qu’on lui demande à goûter ; elle est extraordinairement aimable et prodigieusement hospitalière.
— Je les ai rencontrées à dîner chez lady Agnès Foker la semaine dernière, dit Pen, et la Bégum a été vraiment fort aimable. Elle l’était à la campagne, elle l’est partout. Mais je partage votre opinion au sujet de miss Amory ; une de vos opinions, devrais-je dire, mon oncle, car vous étiez en train d’en changer la dernière fois que nous avons parlé d’elle.
— Et que pensez-vous d’elle à présent ? demanda Pendennis le vieux.
— Je pense que c’est la plus maudite petite coquette qui soit à Londres, répliqua Pen en riant. Elle a fait une attaque formidable contre Harry Foker, assis à côté d’elle, et avec qui elle n’a pas cessé de bavarder, quoique je lui eusse donné le bras pour descendre à la salle à manger.
— Bah ! Henry Foker est fiancé à sa cousine, comme tout le monde le sait. Ce n’est pas un mauvais coup que lady Rosherville a fait là. Je gagerais que le jeune homme, à la mort de son père (et la vie du vieux M. Foker est diablement compromise ; vous savez qu’il a eu une attaque chez Arthur l’année passée), je gagerais, dis-je, que le jeune homme n’aura pas moins de quatorze mille livres sterling de rente de la brasserie, sans compter Logwood ni leur domaine du Norfolk. Je ne suis pas fier, moi, Pen. Assurément j’aime un homme de naissance ; mais, le diable m’emporte ! j’aime aussi une brasserie qui vous rapporte quatorze mille livres par an. Hein, Pen ? Ha, ha, ha, l’homme qui empoche cette rente-là est mon homme, à moi. Et je vous recommande, maintenant que vous êtes lancé dans le monde, de vous attacher à des gaillards de cette espèce, à des gaillards qui ont un enjeu dans le pays, morbleu !
— Foker s’attache à moi, mon oncle, dit Pen. Il est venu plusieurs fois chez moi dans ces derniers temps. Il m’a invité à dîner. Nous sommes presque aussi grands amis que dans notre jeunesse ; et il ne cesse de parler de Blanche Amory depuis le matin jusqu’au soir. Je suis sûr qu’il est épris d’elle.
— Je suis sûr qu’il est fiancé à sa cousine, et qu’on le forcera de rester fidèle à cet engagement, répliqua le major. Les mariages sont des affaires d’État dans cette famille. Lady Agnès a été forcée par le feu lord d’épouser le vieux Foker, quoiqu’il fût de notoriété publique qu’elle aimait son cousin, qui fut tué plus tard à Albufera et qui lui avait sauvé la vie en la retirant du lac de Drummington. Je me rappelle que lady Agnès était excessivement jolie. Mais que fit-elle ?… naturellement elle épousa l’homme choisi par son père. M. Foker n’a-t-il pas été député de Drummington jusqu’au bill de réforme ? Et il payait diablement bien son siège, allez ! Vous pouvez être convaincu de ceci, Arthur : c’est que Foker le vieux, qui est un parvenu et qui, comme tous les parvenus, aime les hommes haut placés, a des vues ambitieuses pour son fils et pour lui-même, et que votre ami Harry sera forcé de faire la volonté de son père. Le bon Dieu vous bénisse ! j’ai vu cent cas d’amour chez les jeunes personnes de l’un et de l’autre sexe ; eh ! maître Arthur, pour qui me prenez-vous ? On frappe du pied, monsieur ; on résiste, on fait le diable et tout ce qui s’ensuit ; mais on finit par entendre raison, morbleu !
— Blanche est une fille dangereuse, mon oncle. J’ai moi-même été amoureux d’elle, et la chose était même fort avancée déjà… mais il y a des années de cela.
— En vérité ? Où en était la chose ? Vous payait-elle de retour ? » demanda le major en regardant Pen avec intérêt.
Pen répondit en riant qu’il y avait eu un temps où il s’était cru fort avant dans les bonnes grâces de miss Amory.
« Mais elle déplaisait à ma mère, et l’affaire en resta là, » ajouta-t-il.
Pen ne crut pas devoir raconter à son oncle tous les détails de la cour qu’il avait faite à la jeune personne.
« On pourrait chercher mieux et trouver pis, Arthur, dit le major en lançant à son neveu un singulier coup d’œil.
— Sa naissance, oncle. Elle a eu pour père un petit aide de marine, dit-on ; et puis elle n’a pas assez d’argent, objecta Pen d’un air de dandy. Qu’est-ce que dix mille livres sterling et une fille élevée comme elle ?
— Vous vous servez de mes propres paroles, et c’est fort bien. Mais je vous dis en confidence, Pen, et je vous en donne ma parole d’honneur, remarquez-le bien, que je crois qu’elle aura diablement plus que dix mille livres. Et d’après ce que j’ai vu et… entendu d’elle l’autre jour, je ne crains pas d’ajouter qu’elle est diablement bien élevée et instruite, et qu’elle ferait une bonne femme pour un homme raisonnable.
— Que savez-vous de sa fortune ? demanda Pen en souriant. Vous semblez recevoir des renseignements sur tout le monde, et savoir tout ce qui se passe à Londres.
— Je sais un petit nombre de choses, monsieur, et je ne dis pas tout ce que je sais. Prenez note de cela, répliqua l’oncle. Quant à cette charmante miss Amory, car elle est charmante, morbleu ! si je la voyais mistress Arthur Pendennis, je n’en serais ni fâché ni surpris, ma foi ! Et si dix mille livres sterling ne vous suffisent pas, que diriez-vous, monsieur mon neveu, de trente, ou de quarante, ou de cinquante mille ? »
Et le major continuait de regarder Pen d’un air malin.
« Eh bien, oncle, dit Pen à son homonyme et parrain, faites d’elle mistress Arthur Pendennis. Cela vous est aussi facile qu’à moi.
— Peuh ! vous vous moquez de moi, monsieur, répliqua l’autre avec un peu d’humeur ; et vous ne devriez pas rire si près de la porte d’une église. Nous voici à Saint-Benoît. On dit que M. Oriel prêche admirablement. »
Les cloches sonnaient, le peuple entrait en foule dans la jolie église ; les équipages de ce quartier aristocratique répandaient sur le parvis leurs belles cargaisons de dévotes, en compagnie desquelles Pen et son oncle, ayant terminé leur édifiante conversation, pénétrèrent dans le temple.
Je ne sais pas si les autres apportent leurs affaires temporelles jusque sous le porche de l’église. Arthur, qui, par sentiment et par habitude, était toujours plus que respectueux dans un lieu consacré au culte, songea peut-être à l’inconvenance de leurs discours, tandis que le vieux gentleman à côté de lui n’avait pas le moindre sentiment de cette inconvenance. Son chapeau était bien brossé, sa perruque bien arrangée, sa cravate parfaitement nouée. Il regardait, il est vrai, toute l’assistance : les têtes chauves et les chapeaux de femme, les fleurs et les plumes ; mais si modestement qu’à peine levait-il les yeux de dessus son livre… de dessus son livre qu’il ne pouvait lire sans lunettes.
Pour ce qui est de la gravité de Pen, elle fut rudement mise à l’épreuve quand, ayant par hasard jeté les yeux sur les bancs où étaient réunis les domestiques, il aperçut, à côté d’un grave laquais vêtu de peluche, Henry Foker, esquire, qui avait découvert ce lieu de dévotion. Suivant la direction du regard de Harry, qui s’écartait beaucoup de son livre, Pen reconnut qu’il s’arrêtait sur deux chapeaux, l’un jaune et l’autre rose, et que ces chapeaux coiffaient les têtes de lady Clavering et de Blanche Amory.
Si l’oncle de Pen n’est pas le seul homme qui ait causé de ses affaires temporelles jusqu’à la porte de l’église, le pauvre Harry Foker est-il le seul qui ait apporté son amour temporel jusque dans la nef ?
Quand les fidèles se dispersèrent à la fin du service, Foker sortit un des premiers ; mais Pen ne tarda pas à le rejoindre tandis qu’il errait autour de l’entrée. Il ne voulait pas s’éloigner avant que la barouche de milady, conduite par le cocher en perruque, eût emporté la Bégum et sa fille.
Lorsque ces deux dames sortirent, elles trouvèrent ensemble les Pendennis, oncle et neveu, et Harry Foker, esquire, suçant le manche recourbé de sa canne, debout tous trois au soleil. Les voir et les inviter à goûter, ce fut une seule et même chose pour la bonne dame. Elle pria donc les trois gentlemen de venir sur-le-champ s’asseoir au luncheon de la famille.
Blanche aussi fut particulièrement gracieuse.
« Oh ! venez, je vous en prie, si vous n’êtes pas un trop grand personnage, dit-elle à Arthur. Il faut absolument que je vous parle de… mais nous ne pouvons pas dire ici de quoi, vous savez. Cela exciterait l’indignation de M. Oriel. »
Et la jeune dévote s’élança dans la voiture après sa maman.
« Je n’en ai pas sauté un mot. C’est adorable, ajouta-t-elle s’adressant toujours à Pen.
— Je sais bien qui est adorable, répliqua M. Arthur avec un salut tant soit peu impertinent.
— De quoi parlez-vous ? demanda M. Foker, assez intrigué.
— Je suppose que miss Clavering parle de Walter Lorraine, dit le major d’un air fin, en clignant de l’œil à Pen.
Je le suppose aussi, mon oncle. Il y a une fameuse revue dans le Pall-Mall ce matin. Mais c’est Warrington qui l’a faite, et je ne dois pas en être trop fier.
— Une revue dans Pall-Mall ?… Walter Lorraine ? De quoi diantre s’agit-il ? demanda Foker. Walter Lorraine est mort de la rougeole, le pauvre petit gueux, quand nous étions au collège de Greyfriars. Je me rappelle l’arrivée de sa mère.
— Vous n’êtes pas un homme lettré, Foker, dit Pen en riant et passant son bras sous celui de son ami. Il faut savoir que j’ai fait un roman, et que quelques journaux en ont dit beaucoup de bien. Peut-être ne lisez-vous pas les journaux du dimanche ?
— Je lis régulièrement le Bell’s Life, mon vieux, » répondit M. Foker.
Cette réponse excita de nouveau le rire de Pen, et les trois gentlemen se rendirent de fort bonne humeur à la maison de lady Clavering.
Le sujet du roman fut repris, après le luncheon, par miss Amory, qui aimait vraiment les poètes et les gens de lettres, si toutefois on peut dire qu’elle aimât quelque chose, et qui était sincèrement artiste par le sentiment.
« Certains passages du livre m’ont fait pleurer, positivement pleurer, » dit-elle.
Pen repartit avec un peu de fatuité :
« Je suis heureux de penser que j’ai eu une partie de vos larmes, miss Blanche. »
Et le major, qui n’avait pas lu plus de six pages du livre de Pen, prit son air béat et dit :
« Oui, il y a quelques passages qui sont très-touchants, prodigieusement touchants, et…
— Oh ! si cela vous fait pleurer, vous pouvez être bien sûrs que je ne le lirai pas, non, ma foi ! s’écria lady Amory.
— Taisez-vous, maman, » dit Blanche en haussant les épaules à la française.
Puis elle se mit à discourir sur le livre, sur les fragments de poésie qui s’y trouvaient, sur les deux héroïnes, Léonore et Néæra, sur les deux héros, Walter Lorraine et le jeune duc son rival.
« Quelle bonne compagnie vous avez introduite dans votre œuvre, et quel ton ! dit malicieusement la demoiselle. Combien d’années de votre vie avez-vous passées à la cour ? Êtes-vous fils d’un premier ministre, monsieur Arthur ? »
Pen se prit à rire.
« Il n’en coûte pas plus à un romancier pour créer un duc que pour faire un baronnet, dit-il. Faut-il vous avouer un secret, miss Amory ? j’ai donné de l’avancement à mes personnages pour me rendre aux désirs de l’éditeur. Le jeune duc n’était qu’un jeune baron, quand j’écrivais mon roman ; son perfide ami le vicomte n’était qu’un simple bourgeois, et ainsi de suite pour tous les personnages de l’histoire.
— Quel méchant, satirique et mordant jeune homme vous êtes devenu ! Comme vous voilà formé ! reprit la demoiselle. Comme vous êtes différent de l’Arthur Pendennis que j’ai connu à la campagne !… Ah !… et pourtant je crois que j’aime mieux l’Arthur Pendennis de la campagne ! » ajouta-t-elle en lui permettant de plonger dans ses deux yeux.
Car elle leva sur lui ses yeux éloquents, puis abaissa modestement ses regards sur le tapis, de manière à montrer à leur plus grand avantage ses grandes paupières bistrées et frangées de longs cils.
Naturellement Pen protesta qu’il n’avait pas changé du tout, à quoi la demoiselle répliqua par un tendre soupir.
Puis, pensant qu’elle en avait fait assez pour rendre Arthur heureux ou malheureux (selon la disposition de son esprit), elle se mit à cajoler son compagnon, M. Harry Foker, qui, durant cette conversation littéraire, était resté muet à sucer le manche de sa canne et à regretter de n’être pas un gaillard aussi instruit que Pen.
Si le major, en informant miss Amory (à côté de laquelle il était assis à table) de l’engagement de M. Harry avec sa cousine lady Anne Milton, crut empêcher ainsi Blanche d’avoir des attentions pour le jeune héritier de la brasserie de Foker, il se méprit complètement. Elle ne devint que plus gracieuse pour Foker ; elle le loua, lui et tout ce qui lui appartenait ; elle loua sa maman ; elle loua le poney qu’il montait au parc ; elle loua les jolies breloques ou patraques que le jeune gentleman portait attachées à sa chaîne de montre, et cette chère petite mignonne de canne, et ces délicieuses petites têtes de singe à yeux de rubis qui ornaient la chemise de Harry et servaient de boutons à son gilet.
Et quand elle eut loué et cajolé le faible jeune homme, au point de le faire rougir et frémir de plaisir, quand Pen commença de penser qu’elle était allée bien assez loin, elle prit un autre sujet.
« Je crains que M. Foker ne soit un triste jeune homme, dit-elle en se tournant vers Pen.
— Il n’en a pas l’air, répliqua Pen avec un ris moqueur.
— Je veux dire que nous avons appris de tristes choses sur son compte. N’est-ce pas, maman ? Que nous disait M. Poyntz, l’autre jour, au sujet de cette partie de plaisir à Richmond ?… Oh ! le vilain homme que vous faites ! »
Mais voyant que la physionomie de Harry exprimait un grand effroi, tandis que Pen semblait fort amusé, elle s’adressa à celui-ci et dit :
« Je crois que vous êtes tout aussi mauvais ; je crois que vous eussiez bien voulu être de la partie, n’est-ce pas ? Je suis sûre que si… Oui ; eh bien, moi de même.
— Seigneur Dieu ! Blanche ! s’écria la maman.
— Ma foi, oui, j’aurais voulu en être. Je n’ai jamais de ma vie vu d’actrice. Je donnerais tout pour en connaître une, car j’adore le talent. Et j’adore Richmond, et j’adore Greenwich ; c’est la vérité, et je voudrais bien y aller.
— Pourquoi nous trois, qui sommes garçons, s’écria galamment le major, à la grande surprise de son neveu, n’inviterions-nous pas ces dames à nous faire l’honneur de nous accompagner à Greenwich ? Est-ce que lady Clavering nous fera jouir toujours de son hospitalité, sans que jamais nous la payions de retour ? Parlez donc, jeunes gens ! Eh morbleu ! voilà mon neveu qui a les poches pleines d’argent, oui, morbleu ! les poches pleines ; et M. Foker, qui, dit-on, a une très-belle fortune… Comment se porte votre aimable cousine, lady Anne, monsieur Foker ?… Voilà ces deux jeunes gens qui laissent la parole à un vieux bonhomme comme moi ! Lady Clavering, me ferez-vous l’honneur de venir avec moi ? miss Blanche ira avec Arthur, si toutefois elle n’a pas d’objection à cet arrangement.
— Oh ! délicieux ! s’écria Blanche.
— Je ne déteste pas un peu d’amusement, dit lady Clavering ; et nous choisirons un jour où sir Francis…
— Où sir Francis dînera dehors ; oui maman, ajouta la fille ; ce sera charmant. »
Et ce fut en effet un jour charmant. Le dîner fut commandé à Greenwich, et Foker, quoiqu’il n’eût pas invité miss Amory, trouva quelques délicieuses occasions de causer avec elle durant le repas, et ensuite sur le balcon de leur chambre à l’hôtel, et encore pendant le retour à Londres dans la barouche de lady Clavering.
Pen fit la route avec son oncle dans le brougham de sir Hugh Trumpington, que le major emprunta pour cette partie.
« Je suis un vieux soldat, morbleu ! dit-il, et j’ai appris dans ma jeunesse à me donner mes aises. »
Et, en sa qualité de vieux soldat, il laissa les deux jeunes gens payer le dîner à eux deux. En retournant à Londres dans le brougham, il ne cessa de railler Pen sur l’évidente partialité que lui témoignait miss Amory ; il loua la bonne mine, la gaieté et l’esprit de la demoiselle, et il dit encore une fois en confidence à Pen qu’elle serait diablement plus riche qu’on ne pensait.