Tome 2 · 17
Il a été dit, dans un précédent chapitre, que M. Pen, durant son séjour à Fairoaks, après son échec à Oxbridge, s’était occupé de diverses compositions littéraires, et que, entre autres œuvres, il avait écrit la plus grande partie d’un roman.
Ce livre, né sous l’influence des embarras pécuniaires et des chagrins amoureux dont sa jeunesse avait été troublée, était d’un genre très-sombre, très-violent et très-passionné. Le désespoir de Byron, l’abattement de Werther, l’amertume moqueuse du Méphistophélès de Faust, étaient reproduits et développés dans le caractère du héros : car notre jeune homme venait d’apprendre l’allemand, et il s’était mis à imiter, comme font presque tous les habiles de son âge, ses poètes et ses prosateurs favoris.
Dans les volumes jadis tant aimés et désormais si peu lus, il est des passages qui portent encore la marque du crayon qui les souligna. Des larmes mouillèrent peut-être les feuillets des livres, ou défigurèrent l’écriture du manuscrit, tandis que l’ardent jeune homme y retraçait ses pensées. Quand plus tard il reprit ces volumes, il n’avait plus le pouvoir ni le désir de répandre sur leurs pages cette première rosée d’autrefois, et son crayon ne s’empressait plus d’y inscrire ses témoignages d’approbation ; mais il se rappelait, en relisant les feuillets de son manuscrit, les sentiments qui l’avaient fait pleurer, et la douleur qui avait inspiré ces lignes à demi effacées.
Si l’on pouvait écrire l’histoire secrète des livres, et mettre en note les pensées et les intentions de l’auteur tout le long du roman, combien de volumes insipides deviendraient intéressants, et combien d’ennuyeuses histoires captiveraient le lecteur !
Maint sourire amer crispa les traits de Pen, quand il relut son roman et qu’il se rappela les circonstances et les sentiments qui lui avaient donné naissance. Certains passages lui parurent bien pompeux, et certains autres bien faibles, où il avait cru exprimer la plénitude de son cœur. Cette page était imitée d’un auteur alors favori ; il le voyait clairement et l’avouait avec franchise, quoique dans ce temps-là il s’imaginât n’avoir suivi que sa propre inspiration. En méditant sur certains paragraphes, il se rappela la place et l’heure où il les avait écrits ; le fantôme du sentiment mort lui apparut pendant sa méditation, et il rougit à l’aspect de cette faible image. Et ces traces de larmes sur cette page, que signifiaient-elles ?
Lorsque, dans le désert, vous arrivez à un endroit où le sol a gardé l’empreinte des pieds des chameaux, et où l’on voit encore des traces d’herbes desséchées, vous savez qu’il y a eu là de l’eau. Ainsi l’herbe dans le cœur de Pen n’était plus verdoyante, et la source des larmes, fons lacrimarum, était tarie.
Il se servit un jour de cette similitude en causant avec Warrington, assis à fumer sa pipe, et les yeux sur son livre. Et Pen, gesticulant beaucoup selon sa coutume quand il était excité, jeta lourdement son manuscrit sur la table, de manière à faire résonner les tasses à thé et danser le lait bleu dans son pot.
Il avait, la veille, tiré le manuscrit d’une caisse longtemps oubliée, et contenant de vieilles vestes, de vieux cahiers d’Oxbridge, son vieux surplis, sa toque et sa robe d’étudiant, et divers autres souvenirs de jeunesse, du collège et de la maison paternelle.
Il s’était endormi en lisant son œuvre, car le commencement en était un peu ennuyeux, et il était rentré fatigué d’une soirée passée en ville.
« Par Jupiter ! dit Pen en jetant son manuscrit, quand je pense qu’il n’y a que quelques années que ces pages ont été écrites, je rougis de ma mémoire. À l’époque où j’écrivais cela, je me croyais éternellement amoureux de cette petite coquette de miss Amory. Je faisais des vers pour elle et je les mettais dans le creux d’un arbre, avec cette dédicace : Amori.
— C’était un charmant petit jeu de mots, répliqua Warrington en lançant une bouffée de fumée. Amory, Amori. Cela annonçait une profonde érudition. Voyons donc un peu ce fatras. »
Il se leva de son fauteuil et saisit le manuscrit de Pen avec les pincettes dont il venait de se servir pour mettre un charbon dans sa pipe.
S’étant donc emparé du volume, il se mit à lire tout haut un passage des Pages du livre de la vie de Walter Lorraine.
« Aussi perfide que belle ! Insensible et séduisante ! Dérision de l’amour ! s’écria Walter en s’adressant à Léonore. Quel esprit méchant t’a envoyée pour me torturer ainsi ? Ô Léonore…
— Sautez ce passage, dit Pen en se précipitant vers le livre que, toutefois, son camarade ne lâcha pas. Au moins ne le lisez pas tout haut. Cela se rapporte à mon autre flamme, ma première… qui est actuellement lady Mirabel. Je l’ai vue hier soir chez lady Whiston. Elle m’a invité à une soirée chez elle et m’a dit qu’en notre qualité de vieux amis nous devrions nous voir plus souvent. Elle m’a vu bien des fois en ville, depuis deux ans, et elle n’avait jamais pensé à m’inviter. Mais voyant que Wenham me parlait, ainsi que M. Dubois, ce romancier français qui a une douzaine de décorations et qui pourrait passer pour un maréchal de France, elle a daigné m’inviter. Elle aura les Clavering le même soir. Ne sera-ce pas émouvant de se rencontrer avec ses deux flammes à la même table ?
— Deux flammes ?… dites deux tas de cendres éteintes, répliqua Warrington. Ces belles sont-elles toutes deux dans ce livre ?
— Toutes deux, ou du moins quelque chose qui leur ressemble. Léonore, qui épouse le duc, c’est la Fotheringay. J’ai fait le portrait du duc d’après Magnus Charters, avec qui j’étais à Oxford ; ça lui ressemble un peu ; et miss Amory est Néæra. Morbleu ! Warrington, que j’aimais cette première femme ! Je songeais à elle en rentrant de chez lady Whiston. Il faisait clair de lune, et toutes les premières scènes de mon amour se représentèrent à moi comme si elles dataient d’hier. Si bien que, rentré chez moi, je tirai du fond de cette caisse l’histoire que j’avais écrite sur elle et sur l’autre, il y a trois ans. Savez-vous, tout exagéré que cela soit, qu’il s’y trouve du bon ? et, si Bungay ne veut pas l’éditer, je crois que Bacon s’en arrangera.
— Voilà bien les poètes ! dit Warrington. Ils deviennent amoureux, ils plantent là leurs maîtresses ou sont quittés par elles, ils souffrent, et crient bien haut qu’ils souffrent plus que les autres mortels. Puis, quand ils ont fait assez d’expérience de l’amour, ils racontent leurs sentiments et leurs émotions dans un livre, et portent le livre au marché. Tous les poètes sont des blagueurs, tous les gens de lettres sont des blagueurs ; dès qu’un homme se met à vendre ses sentiments pour de l’argent, c’est un blagueur. Qu’un poète ait mal à l’estomac parce qu’il a trop bien dîné, il se met à beugler Aï Aï plus fort que Prométhée.
— Je suppose qu’un poète a plus de sensibilité qu’un autre homme, répliqua Pen avec une certaine vivacité. C’est ce qui le fait poète. Je suppose qu’il voit et sent plus vivement ; c’est ce qui le fait parler de ce qu’il sent et de ce qu’il voit. Vous parlez assez vivement dans vos articles de journal, quand vous découvrez un faux raisonnement chez un adversaire, ou un charlatan dans le parlement. Paley, qui ne se soucie de rien autre au monde, parlera une heure durant sur une question de droit. Donnez à autrui le privilège que vous prenez vous-même, et le libre usage de ses facultés, et laissez-le être ce que la nature l’a fait. Pourquoi ne vendrait-on pas ses pensées sur l’amour aussi bien que vous vendez vos idées politiques, ou que Paley vend son savoir en jurisprudence ? Tout cela est affaire d’expérience et de pratique. Ce n’est pas l’argent qui vous fait apercevoir un sophisme ; ce n’est pas l’argent qui fait discuter à Paley un point de droit : c’est une aptitude naturelle ou acquise pour cette espèce de vérité. Un poète écrit ses pensées et ses expériences sur le papier, comme un peintre transporte un paysage ou une figure sur la toile, c’est-à-dire de son mieux et selon son talent particulier. Si jamais je crois avoir ce qu’il faut pour faire un poème épique, par Jupiter ! je me mettrai à l’œuvre. Si je sens que je ne suis bon qu’à dire un mot pour rire ou à raconter une histoire, eh bien ! je me bornerai là.
— Ce n’est pas mal parlé, cela, jeune homme, dit Warrington ; mais ça n’empêche pas que tous les poètes ne soient des blagueurs.
— Quoi ! Homère, Eschyle, Shakspeare et tous les autres ?
— Il ne faut pas prononcer ces grands noms dans une même phrase avec vos noms à vous, pygmées. Il y a hommes et hommes, monsieur.
— Eh bien, Shakspeare était un homme qui écrivait pour de l’argent, tout comme vous et moi.
— Peste soit de l’impudent ! » s’écria Warrington en reprenant sa pipe et son manuscrit.
Il n’y avait donc pas à douter que ce document ne contînt une grande partie des expériences ou des épreuves de Pen. Les Pages du livre de la vie de Walter Lorraine n’auraient jamais été écrites, si Arthur Pendennis n’avait pas été le fou et l’amoureux que nous savons. Mais comme la présente biographie nous a déjà fait connaître cette partie de sa vie, nous n’aurons pas besoin d’extraire de longs passages du roman de Walter Lorraine, dans lequel le jeune gentleman avait raconté de son existence ce qu’il pensait devoir intéresser le lecteur, ou ce qui convenait le plus aux besoins de son histoire.
Et, quoique M. Pen l’eût gardée dans sa malle pendant presque la moitié du temps que, suivant le précepte d’Horace, il faut laisser à une œuvre d’art pour mûrir (soit dit en passant, c’est là un précepte dont il est permis de révoquer en doute la sagesse) ; cependant il ne l’avait pas enterrée pour qu’elle s’améliorât, mais seulement parce qu’il ne savait pas d’autre place où la mettre, et qu’il n’avait aucun désir particulier de la revoir.
Un homme qui veut laisser un ouvrage dix ans au fond d’un tiroir, avant de l’offrir au public ou de le juger lui-même avec un esprit plus mûr, doit être bien sûr d’abord de la force originelle et de la durabilité de son livre. Autrement, en le retirant de sa crypte, il pourrait trouver que, semblable au petit vin, il a perdu ce qu’il avait de bouquet et est devenu tout à fait fade. Il est des œuvres de toutes sortes de goûts et de saveurs, des œuvres fortes et des œuvres faibles, des œuvres qui gagnent en vieillissant et d’autres qui ne peuvent se conserver du tout, mais qui sont agréables au premier trait, où elles rafraîchissent et pétillent.
Pen n’avait jamais eu l’idée, même au temps de son imagination ardente et sans expérience, que l’histoire qu’il écrivait fût un chef-d’œuvre, ni qu’il fût, lui, l’égal des grands auteurs auxquels il donnait son admiration. Lors donc qu’il relut son manuscrit, il en sentit vivement les défauts et en reconnut les mérites avec une parfaite modestie. « Ce n’est pas très-bon, se dit-il ; mais c’est aussi bon que la plupart des livres de ce genre qui remplissent les cabinets de lecture, et dont on parle pendant trois mois. »
En sa qualité de critique, il avait examiné plus d’un roman fashionable des auteurs populaires du jour, et il trouvait que son esprit valait le leur, et qu’il savait écrire l’anglais aussi bien que ces messieurs et que ces dames.
Quand il parcourut son livre, il eut le plaisir d’y rencontrer çà et là des passages pleins d’imagination et de vigueur, des traits de passion sincère et de sentiment, sinon de génie.
Tel fut aussi le verdict de Warrington, lorsque ce sévère critique, après une lecture d’une demi-heure, pendant laquelle il avait fumé deux pipes, ferma le livre de Pen en bâillant d’une façon prodigieuse.
« Il m’est impossible à présent de lire davantage de ce galimatias, dit-il ; mais il me semble qu’il y a du bon, Pen, mon enfant. Il y a là dedans une certaine verdeur, une fraîcheur qui me plaît. La fleur disparaît de la poésie quand le poète commence à se raser. Il vous est impossible plus tard de retrouver ce naturel et cette fleur sans art. Votre joue est pâle, flétrie par les longues soirées passées dans le monde ; vous êtes obligé de vous servir de fers à friser, d’huile de Macassar, et le diable sait de quoi encore, pour faire boucler vos favoris ; ils frisent divinement bien, et vous êtes tout à fait distingué ; mais, hélas ! Pen, le printemps valait bien mieux !
— Que diable mes favoris viennent-ils faire ici ? » demanda Pen.
Peut-être était-il piqué de l’allusion faite par Warrington à ces ornements que, s’il faut dire la vérité, notre jeune homme caressait, frisait, huilait et parfumait d’une assez absurde façon.
« Pensez-vous que nous puissions tirer parti de Walter Lorraine ? L’apporterons-nous aux éditeurs, ou bien en ferons-nous un auto-da-fé ?
— Je ne vois pas quel est l’avantage de l’incinération, répondit Warrington, quoique j’aie grande envie de le jeter au feu pour punir votre atroce hypocrisie et votre hâblerie. Le brûlerai-je tout de bon ? Vous faites beaucoup trop de cas de lui pour consentir à perdre un seul cheveu de sa tête.
— Vous croyez ? Eh bien, voilà ! » dit Pen.
Et Walter Lorraine, enlevé de dessus la table, fut jeté dans la cheminée.
Mais le feu ayant fait sa besogne, qui était de faire bouillir l’eau de la bouillotte pour le déjeuner du jeune homme, avait renoncé au travail pour ce jour-là et s’était éteint, comme Pen le savait très-bien.
Warrington, souriant dédaigneusement, s’arma de pincettes et retira le manuscrit du milieu des cendres inoffensives.
« Ô Pen ! s’écria-t-il, quel blagueur vous êtes, et, qui pis est, quel blagueur maladroit ! oui, monsieur. Je vous ai vu regarder si le feu était bien éteint avant de jeter Walter Lorraine dans la cheminée. Non, nous ne le brûlerons pas ; nous l’apporterons aux Égyptiens pour le leur vendre. Nous l’échangerons contre de l’argent, contre de l’argent et de l’or, contre du bœuf et des liqueurs, contre du tabac et des vêtements. Ce jeune homme vaudra son prix au marché ; car il est avenant, quoique pas trop robuste. Mais nous l’engraisserons, nous le baignerons, nous lui friserons les cheveux, et nous le vendrons cent piastres à Bacon ou à Bungay. Ce fatras est assez vendable, et voici mon conseil. La prochaine fois que vous irez passer quelques jours à la maison, emportez Walter Lorraine dans votre sac de nuit, donnez-lui un air plus moderne, élaguez légèrement quelques passages trop naïfs, ajoutez un peu de comique, de gaieté, d’ironie, etc. ; puis nous l’apporterons au marché et nous le vendrons. Ce livre n’est pas une des merveilles du monde, mais il aura son petit succès.
— Le croyez-vous vraiment, Warrington ? demanda Pen enchanté ; car c’était un grand éloge dans la bouche de son cynique ami.
— Ô jeune Nicodème que vous êtes ! je crois qu’il a un rare mérite, répliqua Warrington d’une voix amicale, et vous le croyez aussi, monsieur. »
Et du manuscrit qu’il tenait à la main, il tapa en badinant sur la joue de Pen.
Cette partie de la figure de Pen rougit comme elle rougissait au temps de son adolescence. Il saisit la main de son ami et dit avec effusion :
« Merci, Warrington ! »
Puis il se retira avec son livre dans sa chambre, et passa la plus grande partie du jour sur son lit, à relire son œuvre. Il suivit le conseil de Warrington, changea bien des choses et en ajouta beaucoup d’autres, jusqu’à ce qu’il eût enfin donné à Walter Lorraine la forme que lui connaît le respectable lecteur de romans.
Tandis qu’il s’occupait de ce travail, son bon ami Warrington inspira adroitement aux deux gentlemen qui lisaient pour MM. Bacon et Bungay, une grande curiosité au sujet de Walter Lorraine, et fit ressortir les mérites particuliers de son jeune auteur. C’était à l’époque où le roman intitulé le Fashionable avait la vogue parmi nous ; et Warrington ne manqua pas de faire remarquer que Pen était un homme de la première fashion, et qu’il recevait le meilleur accueil chez quelques-uns des plus grands personnages du pays. Il se servit du simple et bon Percy Popjoy pour influencer mistress Bungay, à qui il apprit que son ami Pendennis travaillait à un ouvrage des plus intéressants, un ouvrage qui ferait fureur à Londres, plein d’esprit, de génie, d’ironie, de pathétique et de toutes les bonnes qualités imaginables.
Nous avons déjà dit que Bungay était aussi ignare en fait de romans qu’en fait d’hébreu ou d’algèbre, et qu’il ne comprenait ni ne lisait aucun des livres qu’il payait et éditait. Mais il s’en rapportait à l’opinion de ses conseillers plus lettrés et à celle de mistress Bungay. Ce fut évidemment dans l’intention de faire une affaire commerciale qu’il invita de nouveau Pen et Warrington à dîner.
En apprenant que Bungay allait traiter, Bacon fut naturellement curieux et inquiet, et il désira surenchérir sur son rival. Y avait-il rien d’arrêté entre M. Pendennis et l’odieuse maison d’en face, au sujet du nouveau livre ? M. Hack, le lecteur, fut chargé de s’en informer, de voir s’il y avait moyen de s’entendre, et le résultat des démarches de ce diplomate fut qu’un beau matin Bacon lui-même gravit l’escalier de Lamb-Court, jusqu’à la porte sur laquelle étaient peints les noms de M. Warrington et de M. Pendennis.
Il faut avouer que, pour un gentleman de la fashion (on faisait passer le pauvre Pen pour tel), l’appartement qu’il occupait avec son ami n’était pas très-élégant. Le tapis, déjà en mauvais état, avait achevé de s’user pendant ces deux années de vie en commun ; une odeur de tabac empestait constamment le salon ; Bacon trébucha contre les cuves de la buandière dans le corridor qu’il lui fallut traverser ; la veste de Warrington était aussi déchirée que de coutume aux coudes ; et la chaise que Bacon fut prié de prendre, quand il entra, s’écroula sous le poids de l’éditeur.
Warrington partit d’un éclat de rire, dit que Bacon avait attrapé la chaise cassée, et cria à Pen d’en chercher une solide dans sa chambre à coucher.
Puis, voyant que l’éditeur regardait tout autour de ce triste salon d’un air de profonde pitié et d’extrême surprise, il lui demanda s’il ne trouvait pas l’appartement très-élégant, et s’il n’avait pas envie de quelqu’un de ces meubles pour le salon de mistress Bacon.
Bacon savait que M. Warrington était un plaisant.
« Je n’ai jamais pu m’expliquer ce gaillard-là, disait-il un jour en parlant de Warrington ; l’on ne sait jamais s’il parle sérieusement ou s’il ne veut que vous faire rire. »
Il est fort possible que M. Bacon eût classé les deux gentlemen dans la catégorie des imposteurs, s’il ne se fût trouvé sur la table certaines lettres d’invitation que le facteur de la poste avait apportées à Pen ce matin, et qui venaient de très-hauts personnages chez qui notre jeune homme était reçu.
Bacon, y ayant jeté un coup d’œil, vit que la marquise de Steyne serait chez elle à jour fixe pour M. Arthur Pendennis, et qu’une autre dame du beau monde l’invitait à venir danser un soir chez elle.
Warrington s’aperçut que l’éditeur regardait ces documents avec admiration,
« Ah ! dit-il d’un air de simplicité, Pendennis est un des plus affables jeunes gens que j’aie jamais connus, monsieur Bacon. Vous voyez en lui un gaillard qui dîne chez tous les grands personnages de Londres, et qui, pourtant, ne dédaigne pas de manger une côtelette de mouton avec vous et moi. Il n’y a rien qui égale l’affabilité du vieux gentleman anglais.
— Non, vraiment, il n’y a rien qui l’égale, répliqua M. Bacon.
— Et vous êtes étonné, n’est-ce pas, de voir qu’il loge au troisième avec moi ?… Eh ! c’est un goût assez bizarre. Mais nous nous aimons beaucoup, et, comme mes moyens ne me permettent pas de louer une belle maison, il consent à partager avec moi ce vieil appartement lézardé. C’est un homme qui sait être content partout.
— Je suppose qu’il ne doit pas payer un gros loyer ici, » pensa M. Bacon.
En ce moment, l’objet de ces éloges sortit de sa chambre à coucher.
M. Bacon aborda alors le motif de sa visite. Il dit avoir appris que M. Pendennis avait un roman en manuscrit ; il exprima le désir de voir cet ouvrage, et ajouta que sans doute ils pourraient s’entendre à ce sujet. Quel prix en demandait-il ? Ferait-il essuyer un refus à sa maison ? Il verrait que sa maison payait généreusement, et ainsi de suite.
Pep, qui était enchanté, prit un air d’indifférence, dit qu’il était déjà en traité avec Bungay et qu’il ne pouvait donner aucune réponse précise.
Bacon, piqué, fit des offres si généreuses, quoique vagues, que Pen commença de croire que l’Eldorado s’ouvrait devant lui, et qu’à partir de ce jour sa fortune était faite.
Je ne dirai pas quelle somme M. Arthur Pendennis reçut finalement pour la première édition de son roman de Walter Lorraine. Je craindrais que d’autres aspirants romanciers ne s’attendissent à la même chance, et que des gens non lettrés n’abandonnassent leur profession, quelle qu’elle fût, pour donner au monde des romans, dont le nombre est déjà bien suffisant. Que nul jeune homme ne se laisse fatalement entraîner à écrire des romans. Pour un qui réussit, il en est vingt qui n’ont pas de succès. Il ne faut pas l’oublier. Notez que je ne dis pas que leur insuccès soit mérité. Abstenez-vous donc d’en faire, ou, si vous vous risquez, ce sera à votre propre péril.
Quant à ceux qui ont déjà écrit des romans, cet avertissement ne s’adresse naturellement pas à eux. Qu’ils portent leur marchandise au marché ; qu’ils s’adressent à Bacon et à Bungay, et à tous les éditeurs de Paternoster-Row ou de Londres, et puissent-ils réussir ! Ce monde est si vaste, et les goûts des humains sont heureusement si variés, qu’il y a toujours quelque chance pour chacun, et peut-être remportera-t-il le prix, grâce à son génie ou à son étoile.
Mais quelles sont les probabilités du succès et de la chute ? Et, si l’on acquiert quelque popularité par un ouvrage, pourra-t-on la conserver ? Un homme traverse la rivière glacée, et la glace le porte ; mais vingt autres qui viennent après lui s’enfoncent et se noient.
Enfin le cas de M. Pendennis est un cas exceptionnel, et ne s’applique qu’à lui seul. Pour moi, j’affirme solennellement et je soutiendrai mordicus que c’est une chose d’écrire un roman et une autre d’en obtenir de l’argent.
Donc, soit mérite, soit bonne fortune, soit habileté de manœuvres (car Warrington sut tirer parti de la rivalité entre Bungay et Bacon, rivalité que tout romancier amateur est bien libre de chercher à exploiter), le roman de Pen fut vendu pour une certaine somme à l’un des deux éminents protecteurs des lettres que nous avons présentés à nos lecteurs. Cette somme était si considérable que Pen songea à la confier à un banquier, ou à faire l’acquisition d’un cheval et d’un cabriolet, ou à descendre au premier étage de Lamb-Court, dans un appartement fraîchement meublé, ou à se transporter dans le quartier fashionable de Londres.
Le major Pendennis conseilla fortement cette dernière chose. Il ouvrit de grands yeux en apprenant la bonne fortune de Pen, dont celui-ci s’était hâté de faire aussitôt part à son oncle. Le major fut presque fâché que Pen eût gagné tant d’argent.
« Qui diable lit ces choses-là ? se demanda-t-il quand il fut instruit du marché conclu par son neveu. Je ne lis jamais vos romans ni votre fatras, moi. Excepté Paul de Kock, qui certainement me fait rire, voilà bien trente ans que je n’ai ouvert de livre de cette espèce. Morbleu ! Pen est un heureux coquin. Je crois qu’il pourrait en écrire un par mois. Un par mois, ça fait douze par an. Le diable m’emporte ! s’il continue pendant quatre ou cinq ans à vendre son galimatias, voilà sa fortune faite. En attendant, je voudrais qu’il vécût convenablement, qu’il prît un appartement respectable et qu’il eût son brougham. »
C’est d’après ce simple calcul que le major donna à Pen le conseil ci-dessus.
Arthur rapporta en riant à Warrington l’opinion de son oncle. Heureusement qu’il avait dans la personne de cet ami un conseiller beaucoup plus raisonnable que le vieux gentleman. D’ailleurs sa propre conscience lui disait : « Sois reconnaissant à Dieu de cette bonne fortune. Ne te laisse pas entraîner à des extravagances. Rembourse à Laure ce que tu lui dois ! »
Il écrivit donc à Laure une lettre par laquelle il lui marqua sa reconnaissance et son affection, et y joignit un tel à-compte sur sa dette, que celle-ci se trouva presque totalement éteinte.
Il était bien permis à la veuve et à Laure elle-même d’être touchées de cette lettre, car elle était écrite avec une sincère tendresse et une vraie modestie. Il y avait surtout un passage où Pen, le cœur rempli de gratitude, remerciait humblement Dieu de sa prospérité présente et de lui avoir donné de si chères et si bonnes amies pour le soutenir dans la mauvaise fortune. Et quand le docteur Portman lut cette partie de la lettre, sa voix trembla et ses yeux se mouillèrent derrière ses lunettes. Et quand il eut achevé sa lecture, ôté ses lunettes, replié le papier et rendu la lettre à la veuve, le docteur, je suis forcé de le dire, après avoir gardé pendant une minute la main de mistress Pendennis, attira la veuve vers lui et la baisa honnêtement. À ce baiser, Hélène fondit en larmes sur l’épaule du docteur, car elle avait le cœur trop plein pour répondre d’une autre manière. Et le docteur, rouge jusqu’à la racine des cheveux, mena la dame vers le sofa, sur lequel il prit place à côté d’elle. Et il marmotta à voix basse quelques mots d’un grand poète qu’il aimait beaucoup, et qui dit qu’aux jours de sa prospérité il avait fait chanter de joie le cœur de la veuve.
« Cette lettre fait grand honneur au jeune homme, très-grand honneur, ma chère, dit-il en donnant de petites tapes au papier placé sur le genou d’Hélène, et je crois que nous avons tout lieu d’en être reconnaissants, très-reconnaissants. Je n’ai pas besoin de vous dire envers qui, ma chère, car vous êtes une sainte femme ; oui, Laure, mon amour, votre mère est une sainte femme. Et je vous dis, mistress Pendennis, que je ferai venir un exemplaire du livre pour moi, et un autre pour le club. »
Nous pouvons être sûrs que Laure et la veuve allèrent au-devant de la malle qui leur apportait leur exemplaire du précieux roman de Pen, aussitôt que ce livre fut imprimé et prêt à être mis en vente. Elles se le lurent à haute voix, et le lurent encore particulièrement et séparément : car, une nuit que la veuve sortit de chez elle en robe de chambre à une heure du matin avec le deuxième volume qu’elle venait de finir, elle trouva que Laure dévorait le volume trois au lit.
Laure ne parla pas beaucoup du livre ; mais Hélène déclara que c’était un heureux mélange de Shakspeare, de Byron et de Walter Scott, et qu’elle était bien sûre que son fils était le plus grand génie, aussi bien que le meilleur fils du monde.
Laure ne pensait-elle rien du livre et de l’auteur, qu’elle en parlait si peu ? Du moins elle pensait à Arthur Pendennis. Quelque amical que fût le ton de sa lettre, elle en était vexée. Elle n’aimait pas son empressement à rembourser cet argent. Elle eût préféré que son frère l’eût accepté comme un don, car elle avait exprimé l’intention de lui en faire don ; et elle était peinée de voir qu’il y eût un compte d’argent entre elle et lui. Et puis ses lettres de Londres, écrites pour amuser sa mère, étaient pleines de descriptions des grands personnages, des fêtes et de la magnificence de cette ville immense. Elle était sûre que tout le monde le flattait et le gâtait. Ne songeait-il pas à quelque riche mariage, préparé par ce rusé mentor, son oncle, ce mondain invétéré, dont toutes les pensées ne roulaient que sur le plaisir, le rang et la fortune ? Il y avait toujours eu de l’antipathie entre Laure et le major Pendennis. Arthur ne faisait jamais allusion au temps passé, quand il parlait d’elle. Il avait oublié ce passé, peut-être ; n’avait-il pas oublié d’autres choses et d’autres personnes ?
Ces pensées traversèrent peut-être l’esprit de Laure ; mais elle ne les confia pas à Hélène. Et de fait, elle ne pouvait pas les lui confier. Elle avait un autre secret encore, qu’elle ne pouvait communiquer à cette dame, peut-être parce qu’elle savait combien la veuve en éprouverait de joie. Ce secret se rapportait à un événement arrivé durant la visite que Laure avait faite à lady Rockminster à la Noël dernière. Pen était alors à Fairoaks, et M. Pynsent, qu’on croyait si froid et si ambitieux, avait formellement offert sa main à miss Bell. Personne autre qu’elle-même et son admirateur n’était instruit de cette proposition ; personne autre ne savait que Pynsent avait été refusé par elle. Et probablement que les raisons qu’elle allégua au jeune homme mortifié n’étaient pas celles qui inspirèrent ce refus, ni celles qu’elle s’avouait à elle-même.
« Jamais, dit-elle à Pynsent, je ne pourrai accepter l’offre que vous me faites, agissant, d’après votre propre aveu, à l’insu de votre famille, qui, j’en suis sûre, accueillerait fort mal cette proposition. La différence de rang est trop grande entre nous. Vous êtes ici très-bienveillant pour moi, trop bon et trop bienveillant, cher monsieur Pynsent ; mais je ne suis guère plus qu’une pauvre fille à charge à ceux qui veulent bien me recevoir.
— Une pauvre fille ! Qui jamais vous a considérée ainsi ? s’écria Pynsent. Vous êtes l’égale de tout le monde.
— Je suis une pauvre fille aussi à la maison, dit Laure avec douceur, et vraiment je ne voudrais pas changer d’état. Laissée orpheline de bonne heure, j’ai trouvé la meilleure et la plus tendre des mères, j’ai fait vœu de ne jamais la quitter, jamais. Ne parlez plus de cela, je vous prie, ni sous le toit de vos parents, ni ailleurs. La chose est impossible.
— Si lady Rockminster faisait elle-même la demande, l’accueilleriez-vous favorablement ? s’écria Pynsent.
— Non, répondit Laure. Qu’il n’en soit plus jamais question, je vous prie. Il faudra que je m’en aille, si vous en reparlez. »
Àces mots elle le quitta.
Pynsent ne demanda jamais l’intercession de lady Rockminster ; il savait qu’il était vain de l’espérer, et il ne reparla jamais de cela à Laure ni à personne.
Lorsque le fameux roman parut enfin, non-seulement il obtint les applaudissements de critiques d’une humeur plus impartiale que mistress Pendennis, mais encore, heureusement pour Pen, il convint au goût du public et gagna rapidement une grande popularité.
Deux mois n’étaient pas écoulés, que Pen eut la surprise et la satisfaction de voir annoncée dans les journaux la deuxième édition de Walter Lorraine ; il eut aussi le plaisir de lire et d’envoyer à Fairoaks les articles et comptes rendus de divers critiques de journaux et de revues. Leur blâme ne l’affecta pas beaucoup : car le bon jeune homme était disposé à accepter très-humblement la censure d’autrui. Leurs éloges ne l’enorgueillirent pas trop non plus : car, ainsi que la plupart des écrivains de bonne foi, il avait sa propre opinion sur son œuvre, et, lorsqu’un critique le louait à tort, il était blessé plutôt que charmé du compliment. Mais pour les comptes rendus très-laudatifs, il avait grand plaisir à les envoyer à sa mère et à songer à la joie qu’elle en ressentirait.
Il est certaines natures, dont était peut-être celle de Pendennis, que la bienveillance et la prospérité améliorent et adoucissent, comme il en est d’autres qui deviennent arrogantes et mauvaises dans la bonne fortune. Heureux l’homme qui sait supporter avec modestie et bonne humeur l’une et l’autre fortune ! Heureux l’homme à qui l’exemple de parents droits et pleins d’honneur a appris, dès l’enfance, à supporter son sort, quel qu’il soit !