‹ Histoire de PendennisChapitre 43 sur 76 · Tome 2 · 18

Tome 2 · 18

Élevé, comme un huissier ou un petit avoué, aux alentours des cours de justice, Shepherd’s-Inn se trouve à proximité de Lincoln’s-Inn-Fields et du Temple. Son quadrangle gît, caché au monde extérieur, quelque part derrière les noirs pignons et les cheminées enfumées de Wych-Street, de Holywell-Street et de Chancery-Lane. On en approche par de curieux passages, par des ruelles sales et équivoques, que le soleil a oublié d’éclairer.

Des débitants de liqueurs sans nom, des vendeurs d’eau-de-vie de rebut et de pain dur, des marchands d’estampes coloriées pour enfants, de meubles crasseux, d’objets de literie qui ne vous invitent certes pas au sommeil, garnissent de leurs marchandises les murs étroits et les sombres fenêtres. Il y a plusieurs sonnettes aux portes des maisons ; des groupes d’enfants sales encombrent sans cesse l’entrée, ou se pressent autour des tables des marchands de coquillages établis dans ces cours aux pavés humides, sur lesquels résonnent les socques et que couvre toujours une boue fétide.

Des chanteurs de ballades y viennent chanter, d’une voix effroyablement gutturale, des satires contre le gouvernement whig, contre les évêques et le haut clergé, contre les parents allemands d’une royale et auguste famille. Punch y élève son théâtre, certain d’un auditoire et de quelque demi-penny envoyé de temps en temps par un des locataires qui fourmillent dans ces maisons. Des femmes crient après leurs enfants qui se promènent dans le ruisseau, ou, ce qui est plus malheureux encore, après le mari qui revient titubant de chez le marchand de genièvre. Bref, il y a un bruit et un mouvement perpétuels dans ces cours qu’il faut traverser pour atteindre le vieux et tranquille quadrangle de Shepherd’s-Inn.

Au milieu d’une chétive pelouse de gazon rachitique se dresse la statue de Shepherd, protégée par une grille de fer contre les attaques des gamins. La grande salle de l’Inn ou École de droit, sur laquelle sont peintes les armoiries de son fondateur, occupe un des côtés du carré ; deux bâtiments à chambres hautes et antiques longent deux autres côtés, et le quatrième côté est bordé d’une construction pareille en tout à ces deux-là, si ce n’est qu’un passage voûté y est percé, communiquant avec Oldcastle-Street et par là avec les rues plus fréquentées de Londres.

L’École a pu être habitée jadis par des jurisconsultes ; mais il y a longtemps que les profanes ont pénétré dans son enceinte, et aucun des principaux légistes n’y a, du moins que je sache, établi son cabinet. Les bureaux des Mines de cuivre de Polwheedle et Tredyddlum occupent le rez-de-chaussée d’un des bâtiments ; l’Enregistrement des inventions brevetées et la compagnie de l’Union du génie et du capital en occupent un autre. Le seul gentleman dont le nom figure ici et sur la liste des hommes de loi, est M. Campion, qui porte moustaches et qui arrive en son cabriolet deux ou trois fois par semaine. Il a ses bureaux dans le West-End, Curson-Street, Mayfair, où mistress Campion traite la noblesse et la haute bourgeoisie à qui son mari prête de l’argent. Là, sur ses cartes glacées, il est M. Somerset Campion ; ici il est Campion et C, et la barbiche qui décore son menton pousse également sous la lèvre inférieure du reste de la compagnie. C’est un magnifique spectacle que celui du harnais de son cheval tout brillant d’armoiries, quand le cabriolet s’arrête devant la porte qui mène à son appartement. Le cheval lance au loin l’écume de ses naseaux en s’impatientant et se démenant contre le mors argenté. L’éclat de cet équipage semble apporter un rayon de soleil dans cet endroit ombreux.

Notre vieil ami le capitaine Costigan a examiné bien des fois, l’après-midi, le cheval et le cabriolet de Campion, tout en traînant dans cette cour sa robe de chambre et ses pantoufles en tapisserie, avec son vieux chapeau campé sur l’oreille. C’est là qu’il vient se chauffer au soleil après déjeuner, quand le temps est beau ; et il va faire une visite à la loge de la portière, où il caresse les enfants et parle à mistress Bolton des thaiâtres et de sa fille liedy Mirabel. Mistress Bolton était du métier autrefois, et dansait sur la scène de Wells, où elle était la treizième des quarante élèves de M. Serle.

Costigan loge au troisième étage du n 4, dans l’appartement jadis occupé par M. Podmore, de qui le nom se voit encore sur la porte. Soit dit en passant, on voit sur presque toutes les portes de Shepherd’s-Inn des noms autres que ceux des locataires actuels. Quand Charley Podmore, l’agréable ténor du théâtre royal de Drury-Lane et des concerts de l’Arrière-Cuisine, se maria et alla demeurer à Lambeth, il céda son appartement à M. Bows et au capitaine Costigan, qui l’occupent en commun. Souvent, lorsqu’il fait beau et que les fenêtres sont ouvertes, on entend les sons du piano de M. Bows, soit que le digne homme joue pour son amusement personnel ou pour l’instruction de quelque élève qui se destine au théâtre, car il en a une ou deux.

Fanny Bolton, la fille de la portière, en est une. Elle a entendu parler de la gloire de sa mère, et il lui tarde de lui ressembler. Elle a une belle voix, une jolie figure et un corps bien fait pour la scène ; elle fait les chambres et les lits de MM. Costigan et Bows, et leur apprête aussi leur déjeuner, en échange desquels bons services Bows lui apprend la musique et le chant. N’était le malheureux goût du capitaine pour les liqueurs spiritueuses (elle suppose que tous les hommes à la mode se livrent à cet excès), elle trouverait qu’il est le plus parfait gentleman qui soit au monde, et elle ajoute foi à tous les détails de toutes ses histoires. Elle aime aussi beaucoup M. Bows, à qui elle est très-reconnaissante ; et cet étrange et sauvage vieux gentleman a pour elle une tendresse paternelle, car son cœur est vraiment plein de bonté, et il n’est pas à son aise quand il n’a personne à aimer.

Costigan a vu s’arrêter devant son humble porte dans Shepherd’s-Inn des équipages de visiteurs de distinction ; et, à l’entendre jaser le matin (son chant du soir est beaucoup plus triste), l’on s’imaginerait que sir Charles et lady Mirabel ont l’habitude de venir et d’amener avec eux l’élite de la noblesse pour visiter « le vieillard, l’honnête vieux capitaine à la demi-solde, le pauvre vieux Jack Costigan, » car c’est ainsi que Cos parle de lui-même.

La vérité est que lady Mirabel a laissé la carte de son mari (laquelle carte est, depuis bien des mois, fichée dans la bordure du petit miroir placé sur la cheminée du salon du n 4), et qu’elle est venue personnellement voir son père, mais pas dans ces derniers temps. Bonne créature et disposée à remplir gravement ses devoirs, lors de son mariage avec sir Charles, Emily avait assigné une petite pension à son père, qui parfois était admis à la table de sa fille et de son gendre.

D’abord la conduite du pauvre Cos sur les hauteurs de la sociétaie polie, comme il appelait le salon de lady Mirabel, fut inoffensive, quoique absurde. De même qu’il se parait de ses plus beaux atours, il choisissait aussi pour sa conversation les mots les plus longs et les plus pompeux de son vocabulaire ; il adopta un maintien solennel dont étaient frappées d’étonnement toutes les personnes dans la compagnie desquelles il se trouvait.

« Est-ce que médéme s’est promenée au Pork aujord’hui ? demandait-il à sa fille. J’ai vénement cherché du regard votre équipage. Le pauvre vieillard n’a pas eu la satisfaction de vouère le char de sa fille. Sir Charles, j’aie vu votre nom sur la liste des personnes présentes au lever ; le pauvre vieux Jack Costigan a assisté dans son temps à bien des levers au château de Dublin. Le djuc avait-il bonne mine ? Parbleu ! j’irai porter ma carte à Apsley-House. Merci, James, encore une petite goutte de champégne. »

Il était magnifique dans sa politesse avec tout le monde, et il adressait ses observations non-seulement au maître et aux convives, mais encore aux domestiques qui servaient à table, et qui avaient grand’peine à garder leur sang-froid quand le capitaine Costigan était là.

Dans les deux ou trois premières visites qu’il fit à son gendre, Costigan sut conserver une parfaite sobriété, quitte à rattraper le temps perdu quand il arrivait à l’Arrière-Cuisine, où il se vantait du bordeaux et du bourgogne de son gendre jusqu’à ce que, parvenu à la moitié du sixième verre de punch au whisky, il trouvât sa langue rebelle à faire le service qu’il exigeait d’elle. Mais en se familiarisant avec le beau monde, il mit de côté la prudence, et le pauvre Cos ne tarda pas à se déshonorer à la table de sir Charles Mirabel par une ivresse prématurée. Un fiacre fut cherché, et la porte hospitalière resta désormais fermée pour lui.

Aussi parlait-il souvent avec tristesse à ses amis de l’Arrière-Cuisine, de sa ressemblance avec le roi Lear de la tragédie : n’avait-il pas, morbleu ! un enfant qui l’oubliait ? n’était-il pas un pauvre vieillard fatigué et abandonné, que l’ingratitude poussait à la boisson, et qui cherchait à noyer ses chagrins dans le punch ?

Il est pénible d’avoir à rapporter les faiblesses des pères ; mais il faut que nous disions de Costigan que, lorsque son crédit était épuisé et son argent dépensé, il demandait souvent de l’argent à sa fille en lui contant toutes sortes d’histoires qui n’étaient pas de la plus exacte vérité. Un jour, écrivait-il, un recors allait le traîner en prison, « à moins que la somme, insignifiante pour vous, de trois guinées et cinq schellings ne vienne délivrer de ses griffes les cheveux gris d’un pauvre homme. » Et la bonne lady Mirabel envoyait l’argent nécessaire à la délivrance de son père, avec le conseil d’être plus économe à l’avenir.

Une autre fois le capitaine, effrayé par un terrible accident arrivé dans la rue, avait cassé une grande glace dans le Strand, et le propriétaire de la boutique voulait absolument lui faire payer le dégât. L’argent demandé arriva cette fois encore pour réparer le désastre occasionné par le papa, et fut remis par le valet de lady Mirabel au messager et aide de camp en savates du capitaine, qui avait apporté la lettre annonçant son malheur. Si le valet avait suivi l’aide de camp du capitaine, il eût vu ce personnage, un compatriote de Costigan (n’avons-nous pas dit que, quelque pauvre que soit un gentleman irlandais, il en trouve toujours un plus pauvre que lui pour faire ses commissions et ses opérations pécuniaires ?), prendre un cabriolet à la station voisine et se diriger rapidement vers la Tête de Roscius, Harlequin-Yard, Drury-Lane, où le capitaine était vraiment en gage pour plusieurs verres de grog au rhum et autres rafraîchissements spiritueux qu’il avait consommés avec son état-major.

Une troisième fois, il écrivit qu’il était malade et qu’il avait besoin d’argent pour payer le médecin auquel il était forcé d’avoir recours. Lady Mirabel, craignant pour la vie de son père et se reprochant peut-être de l’avoir trop perdu de vue, fit atteler sa voiture et se rendit à Shepherd’s-Inn. Descendue à l’entrée, elle trouva, grâce aux renseignements accompagnés de révérences de la portière, le chemin de l’appartement de son père, n 4, troisième étage, la porte marquée au nom de Podmore, et l’affectionnée fille monta l’escalier crasseux. Hélas ! la porte surmontée du nom de Podmore lui fut ouverte par le pauvre Cos en manches de chemise et armé du gril pour recevoir les côtelettes de mouton que mistress Bolton était allée acheter.

Il n’était pas agréable non plus pour sir Charles Mirabel de recevoir toujours des lettres adressées chez Brookes, avec l’avis que le capitaine Costigan attendait la réponse dans le vestibule ; ni, lorsqu’il allait faire son robre au club des Voyageurs, d’être forcé de se précipiter hors de son brougham et de monter rapidement les degrés, de peur que son beau-père ne s’emparât de lui ; ni de penser que, tandis qu’il lisait son journal ou jouait sa partie de whist, le capitaine se promenait de l’autre côté de Pall-Mall avec son terrible chapeau campé sur l’oreille, et l’œil fixé sur les fenêtres du club.

Sir Charles était un homme faible, âgé, qui avait beaucoup d’infirmités ; il se plaignit de son beau-père à sa femme, qu’il adorait avec la passion d’un vieillard. Il lui dit qu’il fallait qu’il partît, qu’il allât vivre à la campagne ; que, s’il revoyait cet homme, il mourrait ou aurait pour le moins une autre attaque d’apoplexie ; oh ! il en était bien convaincu. Lady Mirabel fit alors une seconde visite au capitaine Costigan ; elle lui représenta que, s’il tourmentait sir Charles par des lettres, s’il l’abordait dans la rue, ou sollicitait de nouveaux prêts, sa pension lui serait tout à fait retirée. C’est ainsi qu’Emily parvint à maintenir son père dans les bornes et à rendre la tranquillité à son mari.

Àcette seconde visite, elle réprimanda sévèrement Bows de ce qu’il ne veillait pas mieux sur le capitaine ; elle exprima le désir qu’il ne lui permît pas de boire d’une manière si honteuse, et qu’il avertît les maîtres des horribles tavernes par lui fréquentées de ne jamais lui faire crédit.

« La conduite de papa me fait descendre dans la tombe, dit-elle, quoiqu’elle parût en parfaite santé ; et vous qui êtes un homme d’âge, monsieur Bows, vous qui prétendiez avoir de la considération pour nous, vous devriez rougir de l’encourager dans cette conduite. »

Tels furent les remercîments que l’honnête Bows obtint pour son amitié, pour le dévouement de toute sa vie. Et je ne suppose pas que le vieux philosophe fût plus maltraité que nombre d’autres hommes, ni qu’il eût plus de sujet de se plaindre.

Au second étage de la maison à côté de celle de Bows, dans Shepherd’s-Inn, vivent deux autres de nos connaissances : le colonel Altamont, agent du nabab de Lucknow, et le capitaine-chevalier Édouard Strong.

Il n’y a pas de nom au-dessus de leur porte.

Le capitaine ne se soucie pas que tout le monde sache où il demeure, et ses cartes portent l’adresse d’un hôtel de Jermyn-Street. Quant à l’ambassadeur plénipotentiaire du potentat indien, il n’est point accrédité aux cours de Saint-James et de Leadenhall-Street ; mais il est ici en mission confidentielle, tout à fait indépendant de la Compagnie des Indes orientales et de son bureau de contrôle.

« En fait, comme dit Strong, le but du colonel Altamont étant financier, puisqu’il s’agit de vendre quelques-uns des principaux diamants et rubis de la couronne de Lucknow, il désire ne pas faire parler de lui à l’hôtel de la Compagnie, ni dans Cannon-Row, et préfère négocier avec des capitalistes particuliers, avec lesquels il a fait d’importantes affaires dans ce pays et sur le continent. »

Nous avons dit que cet appartement anonyme de Strong avait été très-confortablement meublé depuis l’arrivée à Londres de sir Francis Clavering ; et le chevalier ne mentait pas en disant aux amis qui venaient le voir que peu de capitaines en retraite étaient plus commodément logés que lui dans sa bonbonnière de Shepherd’s-Inn. Il y avait trois pièces en bas : le bureau où Strong faisait ses affaires, quelles qu’elles fussent, et où restaient encore le pupitre et les grilles du locataire qui l’avait précédé, la chambre à coucher et le salon du chevalier. Un escalier particulier montait du bureau à deux pièces situées à l’étage supérieur, l’une occupée par le colonel Altamont, et l’autre servant de cuisine à l’établissement et de chambre à coucher à M. Grady, le domestique. Ces pièces étaient de niveau avec l’appartement occupé par nos amis Bows et Costigan, au n 4 ; et, en étendant la main sur le toit, Grady pouvait toucher la caisse de réséda qui fleurissait à la fenêtre de Bows.

De la fenêtre de la cuisine de Grady s’échappaient souvent des odeurs plus agréables encore que celle du réséda. Les trois vieux soldats qui formaient la garnison du n 3 étaient tous versés dans l’art culinaire ; Grady était fameux pour ses ragoûts irlandais, le colonel pour son pilau et ses curries ; et quant à Strong, il savait tout cuire. Il apprêtait des mets français et des mets espagnols, des ragoûts, des fricassées et des omelettes à la perfection ; et il n’y avait pas dans toute l’Angleterre d’homme plus hospitalier que lui, quand sa bourse était pleine ou qu’on lui faisait crédit. À ces heureuses époques, il pouvait, disait-il, donner à un ami un bon dîner, un bon verre de vin et une bonne chanson après ; et le pauvre Cos entendait souvent avec envie le mugissement des chœurs de Strong et le cliquetis musical des verres, tandis qu’il était assis dans sa chambre, si loin et pourtant si près de ces joyeux festins. On ne pouvait pas toujours inviter M. Costigan ; l’habitude qu’il avait de s’enivrer était déplorable, et il ennuyait les convives de Strong par ses histoires quand il était sobre, et par ses stupides larmes quand il était gris.

C’était un étrange amalgame que ces amis du chevalier, et, quoique le major Pendennis n’eût pas fort goûté leur compagnie, Arthur et Warrington l’aimaient beaucoup, et Pen la trouvait aussi amusante que la société des plus parfaits gentilshommes dans les grandes maisons qu’il avait l’honneur de fréquenter. Chaque homme de la troupe avait son histoire ; ils semblaient avoir tous eu leurs veines de bonheur et de malheur. La plupart avaient en poche d’admirables projets et de merveilleuses spéculations, et une foule de recettes pour faire une fortune rapide et extraordinaire.

Jack Holt était à l’armée de don Carlos, tandis que Ned Strong combattait dans les rangs opposés, et il s’occupait alors d’organiser un petit plan pour introduire du tabac de contrebande à Londres, ce qui devait rapporter trente mille livres sterling de rente à quiconque en voudrait avancer quinze cents, juste de quoi corrompre le dernier employé de l’excise qui tînt bon et qui eût vent de l’affaire.

Tom Diver, qui avait servi dans la marine mexicaine, savait l’endroit où avait coulé bas, pendant la première année de la guerre, un navire ayant à bord une somme de trois cent quatre-vingt mille dollars en espèces, et une valeur de cent quatre-vingt mille livres sterling en barres et doublons.

« Donnez-moi dix-huit cents livres, disait Tom, et je pars demain ; j’emmène quatre hommes et une cloche à plongeur, et, par Jupiter ! je reviens au bout de dix mois m’asseoir au parlement et racheter le domaine de ma famille. »

Keightley, le directeur des mines de cuivre de Tredyddlum et Polwheedle (lesquelles étaient alors submergées), outre qu’il chantait aussi bien qu’un chanteur de profession, et outre son bureau de Tredyddlum, avait en vue une compagnie des éponges de Smyrne et une petite opération sur les mercures qui devaient le réconcilier avec le monde.

Filby avait essayé de tout. On l’avait vu caporal de dragons, prédicateur campagnard, agent missionnaire pour la conversion des Irlandais, et enfin acteur à la foire de Greenwich, où l’avoué de son père le trouva quand le vieux gentleman mourut et lui laissa ce fameux domaine dont il ne touchait aucun revenu, et dont personne n’avait jamais exactement connu la situation.

Ajoutez à ces personnages sir Francis Clavering, baronnet, qui aimait leur société, quoiqu’il n’ajoutât guère à leurs amusements par sa gaieté de bon convive. Mais on faisait grand cas de lui à cause de sa fortune et de sa position dans le monde. Il racontait sa petite anecdote et chantait sa petite chanson avec beaucoup d’affabilité ; il avait eu son histoire aussi avant d’arriver à la fortune ; il avait vu l’intérieur de plus d’une prison, et avait écrit son nom sur plus d’un morceau de papier timbré.

Quand Altamont revint de Paris, et après qu’il eut communiqué avec sir Clavering par une lettre datée de l’hôtel où il était descendu dans un état de grand dénûment, eu égard à la valeur des diamants et rubis qu’on avait confiés à cet honnête homme, le baronnet lui envoya Strong, qui paya sa dépense à l’hôtel et l’invita à venir loger pour un ou deux jours chez lui dans Shepherd’s-Inn, où le colonel fixa ensuite sa résidence. Négocier avec cet homme, c’était fort bien ; mais le garder logé chez soi et être constamment accablé de la société d’un tel personnage, cela ne convenait guère au chevalier, et il ne murmura pas peu contre son patron.

« Je voudrais que vous missiez cet ours dans la cage de quelque autre que moi, dit-il à Clavering. Cet homme n’est pas un gentleman. Je n’aime pas à me promener avec lui. Les jours de fête, il s’habille comme un nègre. Je l’ai mené au spectacle l’autre soir, et, par Jupiter ! monsieur, il s’est mis à dire des injures à l’acteur qui jouait le rôle du traître, et à jurer si fort contre lui, que le public voulait le faire jeter dehors. La seconde pièce était le Brigand, où Wallack arrive blessé et meurt sur la scène, comme vous savez. Eh bien, quand il mourut, Altamont commença à pleurer comme un enfant, à dire que c’était une infamie ; bref, il pleura et jura si fort, que ce fut le sujet d’un autre tapage : et tout le monde de rire. Puis je me vis forcé de l’emmener dehors, parce qu’il ôtait son habit pour se boxer avec un de ceux qui riaient de lui, et à qui il beugla de montrer qu’il n’était pas un lâche !… Qui est-ce ? D’où diantre arrive-t-il ? Vous feriez mieux de me conter toute l’histoire, Frank ; il le faudra bien, un jour ou l’autre. Vous avez pillé quelque église avec lui, voilà ce que je crois. Vous feriez mieux de vous confesser tout de suite, Clavering, et de me dire ce que c’est que cet Altamont, et quelle prise il a sur vous.

— Je voudrais qu’il fût pendu ! je voudrais qu’il fût mort ! »

Ce fut tout ce que répliqua le baronnet ; et sa figure s’assombrit tellement, que Strong ne crut pas devoir pousser plus loin ce jour-là son interrogatoire. Mais il résolut, si besoin était, de tâcher de découvrir par lui-même quel lien secret attachait Altamont à Clavering.

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