Tome 2 · 19
Dans la matinée du jour qui suivit le dîner de Grosvenor-Place, ce dîner auquel le colonel Altamont avait voulu se montrer, l’envoyé du nabab descendit de bonne heure de la chambre qu’il occupait au dernier étage du n 3, Shepherd’s-Inn, et entra dans le salon de Strong, où le chevalier, assis dans sa bergère, fumait un cigare en lisant son journal. Strong était un homme qui, partout où il dressait sa tente, y introduisait le confort ; et, longtemps avant l’arrivée d’Altamont, il avait rendu pleine justice à un copieux déjeuner d’œufs frits au lard, que M. Grady lui avait apprêtés secundum artem.
Causeur et bon homme, Strong préférait la compagnie de n’importe qui à la solitude ; et, quoiqu’il n’eût pas la moindre sympathie pour son camarade de logis, quoiqu’il n’eût pas été fâché d’apprendre qu’Altamont fût mort, comme le désirait si vivement sir Francis Clavering, cependant il vivait en bonne intelligence avec lui.
La veille, il avait mis au lit le colonel avec une grande bienveillance, et lui avait ôté la chandelle de peur d’accident. Puis, ayant trouvé vide une bouteille d’eau-de-vie sur laquelle il avait compté pour se rafraîchir en rentrant, il avait avalé un verre d’eau avec un parfait contentement après avoir fumé sa pipe, et s’était enfin couché pour dormir. Le sommeil était une jouissance qui ne lui faisait jamais défaut ; il avait toujours l’humeur facile, la digestion excellente et le teint frais ; et, soit qu’il fallût se battre le lendemain matin ou bien aller en prison (il avait eu l’un et l’autre sort), au camp comme sous les verrous de la Flotte, le digne capitaine ronflait aussi vaillamment la nuit, et s’éveillait d’aussi bon cœur et avec le même appétit, que le jour lui apportât des combats, des embarras ou des plaisirs.
Le premier acte du colonel Altamont fut de crier à Grady de lui apporter une pinte de bière blanche, qu’il versa dans un pot d’étain avant de la transvaser dans son estomac. Il remit le pot vide sur la table, aspira l’air à pleins poumons et s’essuya la bouche après sa robe de chambre (la différence de la couleur de sa barbe avec celle de ses favoris teints avait depuis longtemps frappé le capitaine Strong, qui avait vu aussi que ses cheveux étaient blonds sous sa perruque noire, mais il ne s’était permis aucune observation à ce sujet) ; le colonel, disons-nous, s’essuya la bouche et déclara que ce breuvage l’avait immensément rafraîchi.
« Il n’y a rien de tel que cette bière quand le tuyau est échauffé. Bien des fois, à Calcutta, j’en ai avalé douze pintes, et… et…
— Et à Lucknow aussi, je suppose, ajouta Strong en riant. C’est à votre intention que j’ai fait venir cette bière ; je savais que vous en auriez besoin après la nuit d’hier. »
Et le colonel se mit à parler de ses aventures de la veille.
« C’est plus fort que moi, dit le colonel en se tapant le front de sa grosse main. Je suis un fou quand j’ai de l’eau-de-vie à mon bord, et je ne mérite pas qu’on me confie une bouteille de spiritueux. Une fois que je commence, je ne puis plus m’arrêter avant qu’elle soit vide ; et quand je l’ai avalée, Dieu sait ce que je dis et ce que je ne dis pas. J’avais dîné à la maison tout à fait tranquillement. Grady m’avait versé juste mes deux verres pleins, et je comptais passer la soirée au Rouge et noir, aussi sobre qu’un curé. Pourquoi avez-vous mis cette maudite bouteille de genièvre de Hollande hors du buffet, Strong ? Il a fallu que Grady sortît aussi et me laissât le soin de faire bouillir l’eau pour mon thé. J’ai lutté vainement, je n’ai pu m’empêcher de boire, et je l’ai vidée jusqu’à la dernière goutte, morbleu ! Je crois même en avoir bu davantage plus tard, dans cette infernale petite caverne de brigands.
— Quoi ! vous y avez été aussi ? demanda Strong ; et avant de venir à Grosvenor-Place ? C’était commencer de bonne heure.
— Oui, j’ai été gris et puis dégrisé avant neuf heures. C’est la vérité. Il a fallu que j’y allasse, comme un grand sot ; et j’ai trouvé les gaillards en train de dîner, Blackland et le jeune Moss, et deux ou trois autres de ces brigands. Si nous nous étions mis au rouge et noir, j’aurais gagné nécessairement. Mais nous ne nous sommes pas mis au rouge et noir. Non, le diable les emporte ! ils savaient que je les aurais battus… que je les aurais battus nécessairement… Je vous dis que je n’aurais pu faire autrement que de les battre. Mais ils étaient trop malins pour moi. Ce coquin de Blackland alla chercher les dés, et nous jouâmes aux dés sur la table où ils avaient dîné. Et je perdis tout l’argent que vous m’aviez donné le matin, peste soit de ma chance ! Voilà ce qui m’a échauffé, et je suppose que je devais avoir la tête très-montée, car je me rappelle que je sortis en songeant à tirer encore quelque argent de Clavering ; et puis… et puis, ma foi ! il ne me souvient plus guère de ce qui m’arriva jusqu’à mon réveil ce matin, où j’entendis le vieux Bows, notre voisin, qui s’escrimait sur son piano. »
Strong rêva quelques moments en allumant son cigare à un charbon embrasé.
« Je voudrais bien savoir comment vous faites, colonel, pour tirer toujours de l’argent de Clavering, » dit-il.
Le colonel éclata de rire.
« Ha ! ha ! il me le doit, répliqua-t-il.
— Je ne vois pas que ce soit là une raison suffisante pour que Frank vous paye. Il en doit à une foule d’autres personnes, dit Strong.
— Eh bien ! il me le donne parce qu’il a beaucoup d’affection pour moi, repartit l’autre avec un ris moqueur. Il m’aime comme un frère, vous le savez bien, capitaine… Non ?… Il ne m’aime pas ?… Après tout, c’est possible ; et si vous ne me faites pas de questions, peut-être ne vous dirai-je pas de mensonges, capitaine Strong… Fourrez cela dans votre pipe et fumez-le, mon garçon… Mais je renoncerai à cette maudite bouteille d’eau-de-vie, ajouta le colonel, après une pause. Il faut que j’y renonce, ou ce sera ma ruine.
— Elle vous fait dire de drôles de choses, dit le capitaine en regardant Altamont en face. Rappelez-vous ce que vous avez dit hier soir à la table de Clavering.
— Ce que j’ai dit ?… Qu’est-ce que j’ai dit ? demanda l’autre précipitamment. Est-ce que la langue m’a fourché ? Dieu me damne, Strong, est-ce que la langue m’a fourché ?
— Ne me faites pas de questions, et je ne vous dirai pas de mensonges, » répliqua à son tour le chevalier.
Strong pensait aux paroles qu’avait lâchées M. Altamont, lors de sa brusque sortie de chez le baronnet dès qu’il eut reconnu le major Pendennis, ou le capitaine Beak, comme il appelait le major. Mais Strong songeait à demander l’explication de ces paroles à un autre qu’Altamont ; aussi se garda-t-il bien de les lui rappeler.
« Non, dit-il enfin, la langue ne vous a pas fourché, comme vous le craignez, colonel ; ce n’était qu’un piège que je vous tendais pour voir si je pourrais vous faire parler. Mais vous n’avez pas dit un mot qu’on ait pu comprendre ; vous étiez trop gris pour cela.
— Tant mieux ! » pensa Altamont ; et il poussa un gros soupir, comme un homme délivré d’une grande inquiétude.
Strong s’aperçut de son émotion, mais sans rien laisser voir ; et l’autre, étant d’humeur communicative, continua de parler.
« Oui, j’avoue mes défauts, reprit le colonel. Il est certaines choses auxquelles, quoi que je fasse, je ne puis résister : une bouteille d’eau-de-vie, un cornet à dés et une jolie femme. Et jamais homme de cœur et d’esprit, jamais homme qui vaut le pain qu’il mange, n’a pu, que je sache, résister à ces trois choses. Il n’y a peut-être pas un pays au monde où ces trois choses ne m’aient attiré des désagréments.
— En vérité ? s’écria Strong.
— Oui. Depuis l’âge de quinze ans, où je m’enfuis de la maison paternelle et m’embarquai comme mousse à bord d’un navire de la compagnie des Indes, jusqu’à présent, où je touche de bien près à la cinquantaine, les femmes ont toujours été ma ruine. C’est une femme… Quels beaux yeux noirs elle avait, et quel collier de pierreries ! du satin et de l’hermine comme une duchesse, vous dis-je… C’est une femme qui m’emporta à Paris la meilleure partie des mille livres sterling que Clavering m’avait données pour partir. Ne vous en ai-je jamais parlé ? Enfin, n’importe. Au commencement, je fus très-prudent, et ayant une si grosse somme, je la tins enfermée et vécus en gentilhomme (colonel Altamont, hôtel Meurice, etc.) ; je ne jouais jamais, si ce n’est aux tables publiques, où je gagnais plus que je ne perdais. Mais, monsieur, il y avait un gaillard que je voyais à l’hôtel et aussi au Palais-Royal, un vrai fashionable en gants blancs avec une barbiche au menton ; il s’appelait Bloundell-Bloundell, et je fis sa connaissance, et il m’invita à dîner et m’emmena à la soirée de la comtesse de Follejambe. Quelle femme ! Strong ; quels yeux ! quel talent sur le piano ! Le bon Dieu vous bénisse ! elle s’asseyait, et vous chantait, en vous regardant, jusqu’à ce que ses roulades vous eussent presque arraché le cœur de la poitrine. Elle m’invita à venir à ses soirées tous les mardis, et je vous promets que je louai bien des fois des loges à l’Opéra pour elle, et que je lui payai Dieu sait combien de dîners chez le restaurateur. Mais j’avais du bonheur au jeu, et ce n’est point en dîners ni en loges que s’en alla l’argent du pauvre Clavering. Non, que je sois pendu s’il ne s’évanouit pas d’une autre façon.
« Un soir, chez la comtesse, nous étions plusieurs à souper : M. Bloundell-Bloundell, l’honorable Deuceace, le marquis de la Tour de Force, tous gens de qualité et la fleur des pois, monsieur ; le souper fut arrosé de flots de champagne, vous pouvez en être sûr, et après on nous servit de cette maudite eau-de-vie. J’en buvais… j’en buvais… la comtesse me remplissait de grands verres de punch ; et on nous apporta des cartes avec le punch après souper, de sorte que je bus et jouai, jouai et bus jusqu’à ne plus savoir ce que je faisais. J’étais comme hier soir. On m’emmena, on me mit au lit je ne sais comment, et je ne me réveillai que le jour suivant avec un affreux mal de tête, pour voir mon domestique qui me dit que l’honorable Deuceace voulait me parler et qu’il attendait au salon.
« — Comment allez-vous, colonel ? — » me dit-il en entrant dans ma chambre à coucher, « — Jusqu’à quelle heure restâtes-vous hier soir après mon départ ? Le jeu devenait trop gros pour moi, et j’avais assez perdu avec vous pour une fois.
« — Avec moi ? dis-je ; comment cela, mon cher ? car, quoique ce fût un fils de comte, il était aussi familier avec moi que vous l’êtes vous-même. Comment cela, mon cher ? lui demandai-je. Et il me répondit qu’il m’avait emprunté trente louis au vingt-et-un, qu’il m’avait fait un billet pour cette somme, lequel billet j’avais serré dans mon portefeuille avant qu’il se retirât.
« Je prends mon carnet (c’était la comtesse qui l’avait brodé pour moi) et j’y trouve en effet le billet, en échange duquel il se met à compter trente louis d’or sur ma table à côté de mon lit. Je lui dis qu’il était un gentleman et lui demandai s’il ne voulait pas prendre un verre de quelque chose, que mon domestique lui servirait ce qu’il pourrait désirer. Mais l’honorable Deuceace ne boit pas le matin, et il se retira pour aller à une affaire qu’il disait avoir.
« Un peu après, j’entends un autre coup de sonnette à ma porte, et cette fois ce furent Bloundell-Bloundell et le marquis que je vis entrer.
« Bong jour, marquis, lui dis-je.
« — Bonjour ; vous n’avez pas mal à la tête ? » répliqua-t-il.
« Je lui répondis que si, et que j’avais dû être dans un drôle d’état la veille. Mais ils m’affirmèrent tous deux que je n’avais donné aucun signe d’ivresse et que j’avais avalé ma liqueur avec la gravité d’un juge.
« — De sorte que, reprit le marquis, vous avez eu la visite de Deuceace. Nous l’avons rencontré au Palais-Royal en sortant de déjeuner. Vous a-t-il remboursé ? Tâchez de vous faire payer, car c’est un gaillard peu sûr ; et, comme il a gagné trois chevaux à Bloundell, je vous recommande de réclamer votre argent tandis qu’il en a.
« — Il m’a payé, dis-je ; mais je ne savais pas plus que les morts qu’il me dût quelque chose, et je ne me rappelle pas le moins du monde lui avoir prêté trente louis.
« À ces mots, le marquis et Bloundell échangèrent des coups d’œil et des sourires, et Bloundell me dit : « — Colonel, vous êtes un drôle d’homme. Personne n’aurait pu supposer, à vous voir, que vous eussiez bu quelque chose de plus fort que du thé toute la nuit, et pourtant vous oubliez certaines choses ce matin. Allons, allons… faites-en accroire aux soldats de marine, mon ami ; chez nous, ça ne prend pas.
« — En effet, dit le marquis, tortillant sa petite moustache noire en se mirant dans la glace, et se fendant comme il avait coutume de faire à la salle d’armes. C’était un maître homme que le marquis à la salle d’armes, et je l’ai vu, chez Lepage, abattre quatorze fois de suite la poupée. « Parlons d’affaires, ajouta-t-il. Colonel, vous savez qu’il vaut mieux régler tout de suite les affaires d’honneur ; peut-être ne vous sera-t-il pas désagréable d’arranger nos petites affaires de la nuit passée.
« Quelles petites affaires ? demandai-je. Est-ce que vous me devez de l’argent, marquis ?
« — Bah ! fit-il ; assez de plaisanteries. J’ai un billet de votre main pour trois cent quarante louis. Le voici, » ajouta-t-il en tirant un papier de son portefeuille.
« — Et moi pour deux cent dix, dit Bloundell-Bloundell en montrant son morceau de papier.
« Je fus tellement surpris et furieux de tout cela, que je m’élançai hors de mon lit et m’enveloppai de ma robe de chambre.
« Êtes-vous venus ici pour vous moquer de moi ? m’écriai-je. Je ne vous dois ni deux cents, ni deux mille, ni même deux louis, et je ne vous payerai pas un liard. Croyez-vous m’attraper avec vos billets ? Je me moque d’eux et de vous, et je crois que vous êtes une paire de…
« — Une paire de quoi ? interrompit M. Bloundell. Vous savez sans doute que nous sommes gens d’honneur, colonel Altamont, et nous ne sommes pas venus ici pour rire ni pour nous laisser insulter par vous. Ou bien vous nous payerez, ou bien nous vous ferons connaître pour un fourbe, et nous vous châtierons comme tel, ajouta Bloundell.
« — Oui, parbleu, dit le marquis.
« Mais je ne fis pas attention à lui, car j’aurais pu jeter ce petit bout d’homme par la fenêtre. Malheureusement c’était autre chose pour Bloundell, grand gaillard qui avait six pouces de plus que moi et qui pesait quarante livres de plus que moi ; je crois qu’il m’aurait joliment arrangé.
« — Monsieur payera ou monsieur dira pourquoi. Je crois que vous n’êtes guère mieux qu’un polisson, colonel Altamont.
« C’est l’expression dont il se servit, ajouta Altamont en grimaçant, et j’eus à entendre une foule de compliments pareils de ces deux coquins. La dispute s’échauffait, quand arriva une autre personne de notre société. C’était un ami à moi, un gentleman que j’avais rencontré à Boulogne et que j’avais emmené moi-même chez la comtesse. Comme il n’avait pas joué du tout la veille, et qu’il m’avait même prévenu contre Bloundell et compagnie, je lui contai l’histoire, et autant firent les deux autres.
« — J’en suis très-fâché, dit-il ; mais vous persistiez à jouer. La comtesse vous suppliait de cesser. Ces messieurs proposèrent à diverses reprises de s’arrêter ; c’était vous qui annonciez les gros enjeux, et non eux. »
« Bref, il soutint que j’étais complètement dans mon tort : et, lorsque les deux autres furent partis, il me dit que le marquis me tuerait, aussi vrai que mon nom est… ce qu’il est. « — J’ai laissé la comtesse en larmes, ajouta-t-il. Elle déteste ces deux hommes ; elle vous a averti plusieurs fois de vous méfier d’eux… » C’était la vérité ; elle m’avait dit souvent de ne jamais jouer avec eux… « Et elle avait presque des attaques de nerfs quand je l’ai quittée, tellement elle redoutait une querelle entre vous, et craignait que ce maudit marquis ne vous logeât une balle dans la tête. Je crois, ajouta mon ami, que cette femme est éperdument amoureuse de vous.
« — Le pensez-vous ? répliquai-je. Là-dessus mon ami me dit qu’elle s’était jetée à genoux devant lui en criant : Sauvez le colonel Altamont !
« Dès que je fus habillé, j’allai voir cette aimable femme. Elle poussa un cri et faillit s’évanouir en m’apercevant. Elle m’appela Ferdinand… Dieu me damne si ce n’est pas vrai.
— Je croyais que vous vous appeliez Jack, » dit Strong en riant.
Le colonel rougit très-fort sous ses favoris teints.
« Un homme peut avoir plus d’un nom, ne pensez-vous pas, Strong ?… demanda Altamont. Quand je suis avec une dame, j’aime à m’en donner un bon. Elle m’appela par mon petit nom. Elle pleura à fendre le cœur. Je ne puis voir pleurer une femme… je ne l’ai jamais pu, du moins aussi longtemps que j’étais amoureux d’elle. Elle me dit qu’elle ne pouvait supporter la pensée que j’eusse perdu tant d’argent dans sa maison. N’accepterais-je pas ses diamants et ses colliers pour en payer une partie ?
« Je jurai que je n’accepterais pas la valeur d’un liard de tous ses bijoux, qui peut-être ne valaient pas grand’chose ; mais une femme peut-elle faire plus que de donner tout ce qu’elle a ? Voilà les femmes que j’aime, et je sais qu’elles sont en grand nombre. Et je lui dis de ne pas s’inquiéter de l’argent, parce que je ne payerais pas un liard.
« — Alors ils vous tueront, dit-elle, ils tueront mon Ferdinand. »
— Ils tueront mon Jack, cela n’aurait pas été harmonieux en français, dit Strong en riant.
— Ne faites pas attention aux noms, répliqua l’autre avec humeur. Un homme d’honneur peut, je suppose, prendre le nom qu’il veut.
— Bien, bien, continuez votre histoire, dit Strong. Elle disait qu’ils vous tueraient.
— Non, m’écriai-je, ils ne me tueront pas ; car je ne me laisserai pas envoyer dans l’autre monde par ce chenapan de marquis ; et s’il porte la main sur moi, je lui fais sauter la cervelle, tout marquis qu’il est.
« À ces mots, la comtesse se recula comme si j’avais dit quelque chose de très-choquant.
« Ai-je bien compris le colonel Altamont ? demanda-t-elle. Et un officier anglais refuse-t-il une rencontre avec quelqu’un qui l’appelle au champ d’honneur ?
« Le diable emporte le champ d’honneur, comtesse ! répliquai-je. Voudriez-vous pas que je servisse de cible à ce petit gredin de tireur ?
« — Colonel Altamont, reprit la comtesse, je vous croyais homme d’honneur. Je croyais… mais n’importe. Adieu, monsieur. Et elle allait sortir de la chambre, étouffant ses pleurs et sa voix dans son mouchoir.
« Comtesse ! m’écriai-je, courant après elle et lui prenant la main.
« — Laissez-moi, monsieur le colonel, dit-elle en dégageant sa main. Mon père était général de la grande armée. Un soldat doit savoir payer toutes ses dettes d’honneur !
« Que faire ? tout le monde était contre moi. Caroline dit que j’avais perdu l’argent, quoique je ne me souvinsse de rien. Et puis j’avais accepté l’argent de Deuceace ; mais vous savez que c’était parce qu’il me l’avait offert, ce qui change les choses. Chacun de ces gaillards était homme d’honneur et fort à la mode. Le marquis et la comtesse étaient des premières familles de France. Et par Jupiter ! monsieur, plutôt que d’offenser cette dame, je payai l’argent : cinq cent soixante napoléons d’or, par Jupiter ! sans compter trois cents autres que je perdis lorsqu’on me donna ma revanche.
« Et je ne pourrais encore vous dire en ce moment si j’ai été floué ou non, ajouta le colonel d’un air rêveur. Parfois je crois l’avoir été ; mais Caroline m’aimait tant ! Cette femme n’aurait jamais souffert qu’on me trichât en sa présence ; jamais, j’en suis sûr ; ou, si je me trompe, je ne me connais pas en femmes. »
Les autres révélations qu’Altamont aurait pu faire sur sa vie passée à son honnête camarade le chevalier furent interrompues par un coup frappé à la porte extérieure de leur appartement. Et Grady étant allé ouvrir, il introduisit en présence de ces deux dignes particuliers le noble sir Francis Clavering lui-même.
« Le gouverneur, par Jupiter ! s’écria Strong, regardant avec surprise l’arrivée de son patron.
— Qu’est-ce qui vous amène ici ? grommela Altamont en jetant au baronnet un sombre coup d’œil de dessous ses sourcils touffus. Rien de bon, je le gage ? »
Et, en effet, il était rare que quelque chose de bon amenât sir Francis Clavering en ce lieu ou ailleurs.
Toutes les fois qu’il se rendait à Shepherd’s-Inn, c’était l’argent qui faisait franchir cette enceinte à l’infortuné baronnet ; et il y avait ordinairement un gentleman (du monde qui fait commerce d’argent) à l’attendre chez Strong, ou en bas chez Campion, et une affaire de billets à négocier ou à renouveler. Clavering n’avait jamais regardé ses dettes franchement en face, quelque familiarisé qu’il fût avec elles durant toute sa vie ; tant qu’il pouvait renouveler un billet, son esprit était sans inquiétude, et il eût presque signé n’importe quoi pour demain, pourvu qu’on le laissât tranquille aujourd’hui. C’était un homme à qui la plus grande fortune aurait glissé entre les doigts, un homme fait pour être ruiné, pour tromper les petits marchands et être la victime des aigrefins et des usuriers, pour être ladre, et prodigue, et aussi dépourvu d’honnêteté que les gens qui le trompaient ; en un mot pour être dupe, surtout parce qu’il était trop lâche pour être un heureux fripon. Il avait dit en son temps plus de mensonges, il avait employé plus de honteux stratagèmes pour repousser une petite dette, qu’il n’en eût fallu à un plus hardi coquin pour faire fortune. Il était abject et biaiseur, même au comble de la prospérité. Il eût été prince héritier de la couronne, qu’il n’aurait pu être plus faible, plus inutile, plus dissolu ni plus ingrat. Il ne pouvait faire un pas dans la vie sans s’appuyer sur le bras de quelqu’un ; et pourtant il n’eut jamais un agent dont il ne se défiât, et il faisait échouer tous les projets qu’on arrangeait pour son bien, en agissant secrètement contre les gens qu’il employait.
Strong connaissait Clavering, et le jugeait parfaitement bien. Ils ne vivaient pas ensemble en amis ; mais le chevalier travaillait pour son patron, comme il eût fait une marche harassante au temps où il était à l’armée, ou subi sa part des dangers et des privations d’un siège ; parce que c’était son devoir, et parce qu’il avait promis de le faire.
« Qu’est-ce qu’il veut ? » pensèrent les deux officiers de la garnison de Shepherd’s-Inn, quand le baronnet arriva chez eux.
Sa face blême exprimait une extrême irritation et une grande colère.
« Ainsi, monsieur, dit-il à Altamont, vous vous êtes remis à vos vieilles habitudes !
— Auxquelles ? demanda le colonel en ricanant.
— Vous avez été au Rouge et noir la nuit dernière, s’écria le baronnet.
— Comment le savez-vous ?… y étiez-vous donc ? répliqua l’autre. Oui, j’ai été à ce club ; mais je n’ai point joué aux deux couleurs… demandez au capitaine… je lui ai conté l’affaire. C’est aux dés que j’ai joué ; c’est à la chance, sir Francis, parole d’honneur ! »
Et il regarda le baronnet d’un air d’humilité ironique et moqueuse qui ne fit qu’ajouter à la colère de l’autre.
« Que diable cela me fait-il à moi, le jeu auquel un homme comme vous perd son argent, que ce soit à la chance ou à la roulette ? s’écria le baronnet du plus fort de sa voix et avec une multitude de jurons. Ce que je ne veux pas souffrir, monsieur, c’est que vous vous serviez de mon nom, ou que vous l’accoupliez avec le vôtre. Sacrebleu ! Strong, pourquoi ne le tenez-vous pas mieux dans l’ordre ? Je vous dis, monsieur, qu’il a de nouveau fait usage de mon nom ; il a tiré sur moi et perdu l’argent au jeu ; je ne puis pas souffrir cela ; je ne le souffrirai pas. Il n’y a pas d’homme au monde qui le souffrirait… Savez-vous combien j’ai payé pour vous, monsieur ?
— Ce n’était qu’un tout petit billet, sir Francis ; quinze guinées seulement, capitaine Strong ; ils n’ont pas voulu en prendre un second ; et il n’y a pas là de quoi vous mettre en colère, gouverneur. C’est si peu de chose que je n’en avais pas même parlé à Strong ; est-ce que je vous en ai parlé, capitaine ? Je vous jure que cela m’était tout à fait sorti de la mémoire, et tout ça vient de cette maudite liqueur que j’ai avalée.
— Liqueur ou non liqueur, ce n’est pas mon affaire. Peu m’importe ce que vous buvez et où vous le buvez, pourvu que ce ne soit pas dans ma maison. Et je ne veux pas que vous fassiez irruption de nuit dans ma maison, ni qu’un individu comme vous s’introduise dans ma société. Comment avez-vous osé vous montrer dans Grosvenor-Place hier soir, monsieur ? et… et que supposez-vous que mes amis doivent penser de moi, lorsqu’ils voient un homme de votre sorte entrer sans invitation dans ma salle à manger, et ivre par-dessus le marché, et demander du vin comme s’il était le maître de la maison ?
— Ils penseront sans doute que vous connaissez de drôles de particuliers, répliqua Altamont avec une inébranlable bonne humeur. Voyons, baronnet, je vous fais mes excuses ; parole d’honneur, je vous les fais : et cela ne suffit-il pas entre deux gentlemen ? C’était par trop fort, je l’avoue, d’entrer dans la cuisine de votre navire, et de demander à boire comme si j’étais le capitaine ; mais j’avais trop bu déjà auparavant, voyez-vous ; c’est pourquoi je voulais boire encore. Il n’y a rien de plus simple. Et c’est parce qu’on n’a pas voulu me donner plus de quinze guinées sur votre nom, au club du Rouge et noir, que l’idée m’est venue d’aller chez vous pour vous parler de cela. Me refuser à moi, ce n’était rien ; mais refuser un billet tiré sur vous, qui êtes un si bon client de l’établissement, un baronnet, un membre du parlement, et un vrai gentilhomme ! Dieu me damne, si ce n’est pas de l’ingratitude !
— Pardieu ! si jamais vous recommencez… si jamais vous osez vous montrer dans ma maison, ou donner mon nom dans un tripot ou ailleurs, oui, ou ailleurs, par Jupiter !… Si vous osez faire la moindre allusion à moi, m’adresser la parole dans la rue ou partout ailleurs, avant que je vous parle moi-même, pardieu ! je vous renie tout à fait, et je ne vous donnerai plus un schilling.
— Gouverneur, ne me provoquez pas, dit Altamont d’un ton hargneux. Ne me défiez pas de faire ceci ou cela : car, si je suis poussé à bout, c’est le vrai moyen de m’exciter à vous braver. Je n’aurais pas dû entrer chez vous hier soir, je sais que je n’aurais pas dû le faire ; mais je vous dis que j’étais gris, et cela doit suffire entre un gentleman et un gentleman.
— Vous un gentleman ! Le diable m’emporte, monsieur ! s’écria le baronnet ; comment un individu de votre sorte ose-t-il s’appeler gentleman ?
— Je ne suis pas baronnet, je le sais, grommela l’autre, et j’ai presque oublié à présent comment doit se conduire un gentleman ; mais… mais j’en étais un autrefois, et mon père en était un, et je ne souffrirai pas que vous me teniez ce langage, sir Francis Clavering ; voilà qui est clair. Je veux repartir pour l’étranger. Pourquoi ne me donnez-vous pas d’argent afin que je puisse m’en aller ? Pourquoi diable roulez-vous sur l’or et suis-je dans le dénuement ? Pourquoi avez-vous une maison, une table chargée d’argenterie, tandis que je loge, moi, dans une misérable mansarde de Shepherd’s-Inn ? Nous sommes associés, n’est-il pas vrai ? J’ai autant que vous le droit d’être riche, n’est-ce pas ? Contez, si vous voulez, l’histoire à Strong, que voici, et demandez-lui qu’il soit arbitre entre nous. Je ne crains pas de confier mon secret à un homme qui le gardera fidèlement. Tenez, Strong, peut-être devinez-vous déjà l’histoire : le fait est que le gouverneur et moi…
— Sacrebleu, retenez votre langue ! s’écria le baronnet furieux. Vous aurez l’argent aussitôt que je pourrai me le procurer. Je ne suis pas fait d’or. Je suis tellement tracassé et pourchassé que je ne sais plus où donner de la tête. J’en deviendrai fou, par Jupiter ! oui, fou. Je voudrais être mort, car je suis le plus misérable animal qui soit au monde. Monsieur Altamont, ne vous formalisez pas de ce que j’ai dit. Quand je suis indisposé (et je suis diablement bilieux ce matin), le diable m’emporte ! je dis des sottises à tout le monde, et je ne sais pas ce que je dis. Excusez-moi si je vous ai offensé. Je… je tâcherai de faire cette petite affaire. Strong s’en occupera. Je vous donne ma parole qu’il s’en occupera. Strong, mon garçon, j’ai à vous parler. Passons au bureau pour un instant. »
Presque toutes les menaces de Clavering finissaient ainsi honteusement par la retraite.
Altamont ricana quand le baronnet se fut retiré pour s’entretenir en tête-à-tête avec son factotum.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda ce dernier. Toujours la vieille histoire, je suppose.
— Eh oui, sacrebleu ! répondit le baronnet. J’ai lâché deux cents guinées argent comptant hier soir au Petit Coventry, et j’ai fait un billet pour trois cents autres… payable demain chez les banquiers de lady Clavering ; et il faut que j’y fasse honneur, car il y a le diable à payer sans cela. La dernière fois qu’elle a payé mes dettes de jeu, j’ai juré de ne plus toucher un cornet à dés ; et elle tiendra sa parole, Strong, elle dissoudra la société, si je continue de la sorte. Je voudrais avoir trois cents livres sterling de rente et être bien loin. Dans une ville de bains, en Allemagne, on se tire diablement bien d’affaire avec trois cents livres de rente. Mais je suis d’une maudite insouciance pour ce qui est de mes habitudes. Ah ! je voudrais être au fond de la Serpentine. Je voudrais être mort, pardieu ! c’est la vérité. Je voudrais n’avoir jamais touché ces maudits dés. J’étais si bien en veine hier soir, à cinq livres le coup de dés, jusqu’au moment où ces brigands me donnèrent en payement le billet d’Altamont ! À partir de cet instant, la chance tourna contre moi. Je ne gagnai plus trois coups, et je sortis complètement nettoyé, laissant derrière moi cet infernal billet de trois cents. Comment faire pour le payer ? Blackland n’en retardera pas la présentation. Hulker et Bullock écriront immédiatement à ma femme. Par Jupiter ! Ned, je suis la plus malheureuse créature de toute l’Angleterre. »
Il fallait que Ned imaginât quelque plan pour consoler le baronnet en ces tristes conjonctures ; et sans doute il trouva les moyens de faire un emprunt pour son patron, car il resta quelque temps enfermé ce jour-là chez M. Campion.
Altamont eut de nouveau une ou deux guinées à mettre dans sa poche, avec la promesse d’une somme considérable pour plus tard ; et le baronnet resta deux ou trois mois sans souhaiter d’être mort.
Quant à Strong, cousant ensemble ce qu’il avait appris du colonel et de sir Francis, il commença à se faire une assez juste idée du lien qui attachait l’un à l’autre ces deux hommes.