‹ Histoire de PendennisChapitre 45 sur 76 · Tome 2 · 20

Tome 2 · 20

Chaque jour, après les repas de Grosvenor-Place et de Greenwich, auxquels s’était trouvé le major Pendennis, chaque jour voyait augmenter l’amitié et la cordialité de ce digne gentleman pour la famille Clavering. Ses visites étaient fréquentes, ses attentions pour la maîtresse de la maison incessantes. Connu de toute la ville, il avait la bonne fortune d’être reçu dans bien des maisons où une dame aussi distinguée que lady Clavering devrait aussi se montrer. Sa Seigneurie ne désirait-elle pas assister à la grande fête de Gaunt-House ? Il y aurait prochainement un très-joli bal du matin à Fulham, chez le vicomte Marrowfat. Tout le monde devait s’y trouver, même d’augustes personnages du rang le plus élevé ; et l’on y devait voir un quadrille Watteau, où miss Amory serait assurément charmante. L’obséquieux vieux gentleman offrait de conduire lady Clavering à ces fêtes et à d’autres, et il était prêt aussi à se rendre utile au baronnet de toutes les manières qui pourraient convenir à ce dernier.

Malgré la position et la fortune actuelles de Clavering, le monde s’obstinait à le regarder assez froidement, et d’étranges rumeurs le suivaient partout. Il fut repoussé au scrutin par deux clubs où il avait demandé d’être admis. À la chambre des communes, il ne s’entretenait qu’avec un petit nombre des membres les plus mal famés de cet illustre corps ; car il avait le talent de choisir toujours la mauvaise société, à laquelle il s’adaptait naturellement, comme d’autres personnes s’adaptent à la bonne compagnie. Nommer tous les sénateurs que fréquentait Clavering, ce serait fatigant. Nous n’en mentionnerons que quelques-uns. Entre autres le capitaine Raff, l’honorable membre pour Epsom, qui donna sa démission après les dernières courses de Goodwood, ayant accepté une mission en Orient, comme disait M. Hotspur, le fouet du parti ; Hustingson, le membre patriote pour Islington, dont la voix ne se fait plus entendre contre la corruption depuis qu’il a été nommé gouverneur de l’île de Coventry ; Bob Freeny, des Freeny de Booterstown, qui est un homme nul, et dont nous ne parlerons par conséquent qu’avec respect. Et, de tous ces gentlemen avec lesquels M. Hotspur avait à conférer par suite des devoirs que lui imposait sa profession, il n’en était pas un pour qui il eût plus de mépris et d’aversion que pour sir Francis Clavering, ce représentant d’une ancienne race qui, de temps immémorial, avait eu ses chefs au parlement, comme membres pour le bourg de Clavering.

« Si l’on a besoin de cet homme lors d’un vote par division, disait Hotspur, il y a dix à parier contre un qu’il est dans un enfer. Il a été élevé dans la prison de la Flotte, et il verra encore celle de Newgate, je vous en donne ma parole. Il perdra toute la fortune de la Bégum aux dés ; on l’attrapera vidant les poches, et il finira sur un ponton. »

Or, si le noble Hotspur, tout en ayant pareille opinion de Clavering, ne laissait pas, cependant, à cause de sa profession, de le traiter avec politesse, défendra-t-on au major Pendennis d’avoir, lui aussi, des raisons personnelles de se montrer plein d’attentions pour cet infortuné gentilhomme ?

« Il a une très-bonne cave et un cuisinier excellent, disait le major. Tant qu’il garde le silence, il n’est pas désagréable, et il parle très-rarement. S’il lui plaît de fréquenter des tripots et de perdre son argent avec des grecs, que m’importe ? Ne regardez pas d’un œil trop curieux les affaires d’autrui, Pen, mon garçon ; chacun a, morbleu ! dans sa maison quelque cabinet où il ne voudrait pas que nous jetassions les yeux, vous et moi. Pourquoi nous occuperions-nous de ce cabinet, alors que le reste de la maison nous est ouvert ? C’est une diablement bonne maison, comme nous le savons, vous et moi. Et si l’homme de la famille n’est pas tout ce qu’on pourrait désirer, les femmes sont excellentes. La Bégum n’a pas les meilleures manières, mais il n’y a jamais eu de femme plus bienveillante ; et elle est diablement habile. Quant à la petite Blanche, vous savez ce que je pense d’elle, fripon ; vous savez que je crois qu’elle en tient pour vous, et que vous n’auriez qu’à demander sa main pour l’obtenir. Mais vous êtes si bien en train de devenir un grand homme, qu’il ne vous faudra rien moins, je suppose, qu’une fille de duc… hein, monsieur ? Je vous engage à faire la cour à quelqu’une, pour voir. »

Pen était peut-être un peu enivré de ses succès ; peut-être aussi pensait-il (grâce aux allusions perpétuelles de son oncle) que miss Amory était assez disposée à recommencer le manège de coquetteries dont les bords agrestes de la rivière Brawl avaient jadis été témoins. Mais il ne songeait guère, en ce moment, à se marier, disait-il ; et, adoptant le ton mondain de son oncle, il parla assez dédaigneusement du mariage, et se prononça en faveur du célibat.

« Vous êtes très-heureux, oncle, dit-il, et vous vivez fort bien de la vie de garçon ; moi de même. Avec ma femme à mes côtés, je perdrais ma position dans la société ; et il ne me sourit guère d’aller vivre à la campagne avec une mistress Pendennis, ou de louer un logis à Londres pour être servi par une bonne pour tout faire. Le temps de mes petites illusions est passé. Vous m’avez guéri de mon premier amour, qui s’était, certes, allumé pour une sotte ; et, si la pauvre femme m’avait pris, elle aurait eu un sot mari, et un mari hargneux et mécontent. Les jeunes gens d’aujourd’hui vivent vite, monsieur ; et je me sens aussi vieux à vingt-cinq ans que beaucoup de ces vieux nig… de ces vieux garçons que je vois aux fenêtres du club de Bays. Ne vous offensez pas de mes paroles ; tout ce que je veux dire, c’est que je suis blasé en amour ; et je ne pourrais pas plus rallumer à présent ma flamme pour miss Amory, que je ne pourrais me remettre à adorer lady Mirabel. Je voudrais le pouvoir. J’aime ce vieux Mirabel, à cause de son amour pour sa femme, et je trouve que son amour est ce qu’il y a de plus respectable dans toute sa vie.

— Sir Charles Mirabel a toujours été un homme de théâtre, monsieur, dit le major, contrarié de ce que son neveu parlait aussi légèrement d’une personne du rang et de la position de sir Charles. Dès sa jeunesse il s’occupait de théâtre. Il jouait à Carlton-House, quand il était page du prince ; il n’a cessé de s’occuper de ces sortes de choses ; il pouvait se permettre d’épouser qui lui plaisait, et lady Mirabel est une femme très-respectable, reçue partout… partout, entendez bien. La duchesse de Connaught la reçoit, lady Rockminster la reçoit. Il n’est pas convenable que des jeunes gens parlent aussi légèrement de personnes de ce rang. Il n’y a pas dans toute l’Angleterre une femme plus respectable que lady Mirabel. Et quant à ces vieux nigauds de chez Bays, comme vous les appelez, ce sont les plus illustres gentilshommes d’Angleterre, de qui vous autres jouvenceaux devriez apprendre un peu les manières, la modestie et la politesse. »

Le major commençait à trouver que Pen devenait excessivement fat et impertinent, et que le monde faisait beaucoup trop grand cas de lui.

La colère du major amusa Pen. Il étudiait avec un plaisir constant les singularités de son oncle, et il était toujours de bonne humeur avec son vieux mentor mondain.

« Voilà quinze ans que je suis jouvenceau, monsieur, répliqua-t-il adroitement ; et, si vous pensez que nous sommes irrespectueux, vous devriez voir ceux de la génération présente. Un de vos protégés vint déjeuner chez moi l’autre jour. Vous m’aviez dit de l’inviter, et je l’ai fait pour vous être agréable. Nous courûmes ensemble toute la ville, nous dînâmes au club et allâmes au spectacle. Il dit que le vin du club Polyanthus ne valait pas celui d’Ellis à Richmond, fuma du cavendish de Warrington après déjeuner, et, quand je lui donnai un souverain en manière d’adieu, il dit qu’il en avait une quantité, mais qu’il le prenait néanmoins pour montrer qu’il n’était pas fier.

— Oui-da !… Vous avez donc invité le jeune Clavering ? s’écria le major, apaisé sur-le-champ. Un charmant garçon, un peu turbulent, mais charmant garçon. Les parents aiment ces sortes d’attentions, et vous ne pouvez faire mieux que d’en avoir de pareilles pour nos bons amis de la place Grosvenor. Ainsi vous l’avez mené au spectacle et vous lui avez garni la bourse ? C’est bien, cela, monsieur, c’est bien. »

Là-dessus, Mentor quitta Télémaque, se disant que les jeunes gens n’étaient pas encore trop mauvais, et qu’il ferait quelque chose de ce gaillard-là.

Àmesure que maître Clavering grandit et avança en âge, il devint trop fort pour l’autorité de ses tendres parents et de sa gouvernante. Il les gouvernait même plutôt qu’il ne se laissait guider par leurs ordres. Il était muet et hargneux avec son papa, et ne se montrait que rarement dans le voisinage de ce gentleman. Il braillait et se battait avec sa maman, lorsqu’il s’élevait entre elle et lui quelque contestation relative à la satisfaction de son appétit ou de tout autre désir de son cœur. Et dans les disputes qui naissaient entre sa gouvernante et lui, quand elle lui donnait sa leçon, il distribuait de si rudes coups de pied aux tibias de cette paisible créature, qu’il la soumettait et la domptait complètement.

Il eût traité de même sa sœur Blanche, et il essaya une ou deux fois de prévaloir sur elle ; mais elle manifesta beaucoup de résolution et de courage, et le gifla si bien qu’il s’abstint de molester miss Amory comme il tourmentait sa gouvernante, sa maman et la soubrette de sa maman.

Enfin, quand la famille arriva à Londres, sir Francis opina qu’on ferait bien de mettre le petit gueux au collège.

Le jeune fils et héritier de la maison de Clavering fut donc expédié à l’établissement du révérend Otto Rose à Twickenham, où les jeunes seigneurs et gentilshommes étaient reçus pour faire un cours d’études préparatoires avant leur entrée dans les grands collèges publics de l’Angleterre.

Notre intention n’est pas de suivre maître Clavering dans sa carrière scolastique ; les sentiers qui mènent au Temple de la Science lui furent rendus plus faciles qu’ils ne l’avaient été pour quelques-uns de nous autres des générations précédentes. Il se dirigea vers ce sanctuaire dans un carrosse à quatre chevaux, libre de s’arrêter et de se reposer presque toutes les fois qu’il lui plaisait. Dès son entrée dans l’adolescence, il eut des bottes vernies, des mouchoirs de batiste et des gants citron, les plus petits qui fussent jamais sortis de chez Privat. On s’habillait tous les jours chez Rose ayant de descendre dîner ; ces jeunes gentilshommes avaient des robes de chambre en cachemire, du feu dans leurs chambres à coucher, de temps à autre des promenades à cheval et en voiture, et de l’huile pour leurs cheveux. Les punitions corporelles étaient totalement supprimées par le principal, qui pensait que la discipline morale suffisait pour mener la jeunesse ; et les enfants faisaient de si rapides progrès en diverses branches de la science, qu’ils acquirent le talent de boire des spiritueux et de fumer des cigares, même avant d’entrer au collège.

Le jeune Frank Clavering volait les havanes de son père et les emportait à la pension, ou les fumait à l’écurie, dès un âge très-tendre ; et, à dix ans, il sablait sa bouteille de champagne presque aussi résolûment qu’un cornette de dragons à grandes moustaches.

Quand cet intéressant jouvenceau vint à la maison pour les vacances, le major Pendennis lui témoigna autant de laborieuse civilité et de gracieuseté qu’à tout le reste de la famille ; quoique le coquin eût assez de mépris pour le vieux Wigsby, sobriquet du major ; qu’il le contrefît derrière son dos, lorsque le galant major faisait ses courbettes et souriait avec affectation à lady Clavering ou à miss Amory ; et qu’il dessinât de grossières caricatures où étaient représentés, avec une exagération dépourvue d’art, la perruque et le nez du major, ainsi que le nœud de sa cravate, etc.

Ne se lassant jamais dans ses efforts pour se rendre agréable, le major désira que Pen, lui aussi, s’occupât particulièrement de cet enfant ; il engagea Arthur à l’inviter chez lui, à lui payer à dîner au club, à l’emmener chez Mme Tussaud, à la Tour, au spectacle, et à lui donner la pièce, comme on dit, à la fin de la journée. Arthur, qui était bon garçon et qui aimait les enfants, consacra un jour à ces diverses cérémonies, et fit déjeuner maître Clavering au Temple, où le gamin manifesta le plus profond mépris pour l’ameublement, la vaisselle et l’état déguenillé de la robe de chambre de Warrington, fuma un brûle-gueule, et raconta, à la grande édification des deux gentlemen, ses hôtes, l’histoire d’une bataille entre Tuffy et Long Biggings, chez Rose.

Conformément à la prédiction du major, lady Clavering fut très-reconnaissante à Arthur de ses attentions pour l’enfant ; plus reconnaissante que le gamin lui-même, qui acceptait ces attentions comme une chose naturelle, et qui avait très-vraisemblablement la poche garnie de plus de souverains que le pauvre Pen lui-même, qui eut pourtant la générosité de lui en donner un du petit nombre de ceux qu’il possédait.

Le major surveillait ce gamin avec les yeux perçants dont la nature l’avait doué, et avec les lunettes de l’âge et de l’expérience ; il examinait sa position dans la famille, sans toutefois paraître trop curieux. Mais, en sa qualité de voisin de campagne, de vieillard et d’homme du monde qui avait nombre d’obligations aux Clavering, il chercha à découvrir quelle était la fortune de lady Clavering, où étaient placés ses capitaux, et quel serait l’héritage du petit collégien. Et s’étant mis à l’œuvre (on verra sans doute plus tard dans quel but), il se trouva bientôt assez au courant de la fortune et des affaires de lady Clavering, ainsi que des espérances de sa fille et de son fils.

La fille ne devait avoir qu’une part assez exiguë ; le gros de la fortune devait revenir au fils. Si son père ne se souciait pas plus de lui que de toute autre personne, sa mère, par contre, l’aimait follement comme l’enfant de son vieil âge. Quant à miss Amory, elle le détestait. Tel fut, en chiffres ronds, le résultat des informations du major Pendennis.

« Ah ! ma chère dame, dit-il en donnant de petites tapes sur la tête de l’enfant, ce garçon pourra porter la couronne de baronnet à quelque futur couronnement, si l’on mène bien les affaires et que sir Francis Clavering joue bien son jeu. »

Àces paroles, la veuve Amory poussa un profond soupir.

« Il ne joue que trop, major, je le crains, » répliqua-t-elle.

Le major avoua qu’il le savait ; il ne cacha pas qu’il avait appris le malheureux penchant de sir Francis Clavering pour le jeu ; il plaignit sincèrement lady Clavering ; mais il parla avec tant de bon sens et de sentiment, que cette dame, heureuse de trouver un homme d’expérience à qui confier son chagrin et sa position, causa à cœur ouvert avec le major Pendennis, et lui demanda conseil et consolation. Le major Pendennis devint le confident et l’ami intime de la Bégum, qui le consulta en sa triple qualité de mère, d’épouse et de capitaliste.

Il lui donna à entendre (tout en lui témoignant beaucoup de respect et de sympathie) qu’il savait quelques-unes des circonstances de son premier mariage, qu’il avait même connu feu son mari, qu’il se rappelait parfaitement l’avoir vu à Calcutta, dans le temps où elle vivait retirée chez son père. La pauvre dame lui conta sa version de la chose, les yeux pleins de larmes de honte plus que de douleur.

Retournant encore enfant aux Indes, après avoir passé deux ans dans un pensionnat d’Europe, elle avait rencontré Amory et avait fait la folie de l’épouser.

« Oh ! vous ne savez pas combien cet homme m’a rendue malheureuse, dit-elle, ni quelle vie j’ai menée entre lui et mon père. Avant de le voir, je n’avais jamais vu d’autres hommes que quelques commis de mon père, et des domestiques indiens. Vous savez que nous n’allions pas dans le monde aux Indes, à cause de…

— Je le sais, répliqua le major Pendennis en faisant un salut.

— J’étais une enfant romanesque et turbulente, la tête pleine des romans que j’avais lus en pension. J’écoutai toutes les histoires qu’il me fit de ses aventures, car c’était un homme hardi et entreprenant, et il me sembla qu’il parlait d’une manière sublime durant ces belles et calmes nuits de notre traversée, où il avait coutume de… Bref, je l’épousai, et, à partir de ce jour, je fus malheureuse, malheureuse avec mon père, dont vous connaissez le caractère, major Pendennis. Aussi n’en parlerai-je pas ; mais ce n’était pas un homme bon, monsieur, ni pour ma pauvre mère, ni pour moi, si ce n’est qu’il me laissa sa fortune ; ni, que je sache, pour aucune autre personne au monde ; et je crains bien qu’il n’ait pas fait beaucoup de bonnes actions durant sa vie. Quant à Amory, il était presque pire encore : c’était un prodigue, tandis que mon père était avare ; il buvait terriblement et était furieux dans l’ivresse. D’aucune manière, major Pendennis, il ne fut pour moi ni un bon ni un fidèle mari, et s’il était mort en prison, avant son procès, au lieu de ne mourir qu’après, il m’eût évité beaucoup de honte et de malheur !… Car, ajouta lady Clavering, peut-être ne me serais-je jamais remariée, si je n’avais eu un si vif désir de changer son horrible nom ; et je ne suis pas heureuse non plus avec mon second mari, comme je suppose que vous le savez, monsieur. Ah ! major Pendennis, j’ai de l’argent, sans doute, et je suis une lady, et l’on s’imagine que je suis bien heureuse, mais je ne le suis pas. Nous avons tous nos soucis, nos chagrins et nos peines, et bien souvent je m’assieds à un de nos grands dîners, le cœur triste ; bien souvent je passe la nuit éveillée dans mon bon lit, et beaucoup plus malheureuse que la fille qui le fait. Non, major, je ne suis pas une femme heureuse, malgré tout ce que dit le monde, qui envie à la Bégum ses diamants, ses équipages et les grands personnages qui viennent me voir. Je ne suis pas heureuse dans mon mari ; je ne suis pas heureuse dans ma fille. Elle n’est pas bonne fille, comme cette chère Laure Bell, à Fairoaks. Elle nous a coûté bien des larmes, quoique vous ne les ayez pas vues ; et elle se moque de sa mère parce que je n’ai pas eu d’éducation. Comment aurais-je pu en avoir ? J’ai été élevée parmi les naturels du pays jusqu’à douze ans, et à quatorze ans je retournai aux Indes. Ah ! major, j’aurais été une bonne femme si j’avais eu un bon mari !… À présent il faut que je monte me laver les yeux, car ils sont rouges à force de pleurer. Et lady Rockminster va arriver, et nous allons nous promener au parc. »

Quand lady Rockminster fit son apparition, il n’y avait plus trace de larmes ni de chagrin sur la figure de lady Clavering ; au contraire, elle était pleine de gaieté, elle vous lançait à la tête son bavardage plein de balourdises, et vous massacrait l’anglais du roi avec la plus grande vivacité et la meilleure humeur du monde.

« Elle n’est pas si mauvaise femme, morbleu ! se dit le major. Elle n’a pas le poli de la bonne société, sans doute, et elle dit Apaulin pour Apollon ; mais elle a du cœur, et j’aime cela, et puis diablement beaucoup d’argent par-dessus le marché. Trois étoiles dans les fonds indiens à son nom, morbleu ! trois étoiles que doit hériter ce petit ours… les héritera-t-il ? »

Et il pensa qu’il voudrait bien pouvoir faire refluer un peu de cet argent sur le nom de miss Blanche, et que mieux vaudrait encore voir luire une de ces étoiles sur le nom de M. Arthur Pendennis.

Toujours occupé de la poursuite de ses projets, quels qu’ils fussent, le vieux négociateur profitait du privilège de l’âge et de l’intimité, pour parler à miss Blanche d’une façon bienveillante et paternelle, toutes les fois que l’occasion se présentait à lui d’être seul avec elle. Il arrivait si fréquemment à l’heure du luncheon, et il devint peu à peu si familier avec ces dames, qu’elles finirent par ne plus se gêner pour se disputer devant lui. Lady Clavering, qui avait la voix éclatante et l’humeur brusque, eut mainte bataille avec la sylphide en présence de l’ami de la famille. L’esprit mordant de Blanche se laissait rarement enlever la victoire en ces occasions, et les pointes acérées de ses flèches mettaient son adversaire en déroute.

« Je suis un vieux bonhomme, disait le major ; je n’ai rien à faire en ce monde. Mais je tiens mes yeux ouverts, et je suis discret. Je suis votre ami à toutes deux, et, s’il vous convient de vous disputer devant moi, vrai, je n’en dirai rien à personne. Pourtant, vous êtes deux bonnes créatures, et je veux vous réconcilier ensemble. J’ai réconcilié une foule de gens : maris et femmes, pères et fils, mères et filles. Cela me plaît ; je n’ai rien autre à faire. »

Un jour donc, le vieux diplomate entra dans le salon de lady Clavering, juste au moment où celle-ci en sortait dans un état d’indignation évidente. Elle passa devant lui, montant à grands pas l’escalier de son propre appartement.

« Impossible de vous parler à présent, lui dit-elle ; je suis beaucoup trop furieuse contre cette… cette… cette petite méchante… »

La colère étouffa le reste de ses paroles, jusqu’à ce que lady Clavering ne fût plus à portée d’être entendue.

« Ma chère bonne miss Amory, dit le major en entrant au salon, je vois ce qui arrive. Vous ne vous accordez pas avec votre maman. Dans les meilleures familles, les mères et les filles sont en désaccord. La semaine dernière encore, j’ai apaisé une querelle entre lady Clapperton et sa fille lady Claudia. Voilà quatorze ans que lady Lear et sa fille aînée ne se parlent plus. Pourtant, je n’ai jamais rencontré de meilleures ni plus dignes personnes dans tout le cours de ma vie ; elles sont admirables pour tout autre qu’elles-mêmes. Mais elles ne peuvent pas vivre ensemble, elles ne devraient pas vivre ensemble ; et je désire de tout mon cœur, ma chère amie, vous voir une maison à vous ; car il n’y a pas, à Londres, de femme qui soit mieux en état que vous d’en gouverner une. Alors, vous seriez heureuse chez vous.

— Je ne suis pas très-heureuse ici, répliqua la sylphide, et la stupidité de maman est telle, qu’un saint n’y résisterait pas.

— Précisément ; vous ne vous convenez pas. Votre mère commit une faute dans sa jeunesse (ou la nature seule vous a-t-elle si bien douée, ma chère ?) ; elle n’aurait pas dû vous faire donner une éducation supérieure. Entourée, comme vous l’êtes, par des personnes qui n’ont ni votre génie ni votre politesse, vous devriez ne pas avoir une si brillante intelligence. Votre place devrait être la première dans les cercles les plus élevés, et la seconde nulle part. Je vous ai étudiée, miss Amory : vous êtes ambitieuse, et votre rôle est de commander. Vous devriez briller, et vous ne brillerez jamais dans cette maison-ci, je le sais bien. J’espère vous voir un jour la maîtresse de quelque autre maison plus heureuse. »

La sylphide haussa, d’un air de mépris, ses épaules blanches comme la fleur du lis.

« Où est le prince, et où est le palais, major Pendennis ? demanda-t-elle. Je suis prête. Mais il n’y a plus de romans dans le monde, aujourd’hui ; il n’y a plus d’amour vrai.

— Vous dites la vérité, répliqua le major, de l’air le plus simple et le plus sentimental qu’il put prendre.

— Ce n’est pas que je connaisse le monde, reprit Blanche en baissant les yeux ; je n’en sais que ce que j’en ai lu dans les romans.

— Sans doute, vous ne le connaissez pas, s’écria le major Pendennis ; eh ! comment le connaîtriez-vous ? Les romans ne sont pas vrais, et, comme vous l’avez dit fort bien, il n’y a plus de romans dans le monde. Morbleu ! je voudrais être un jeune homme comme mon neveu.

— Que sont, continua miss Amory d’un air rêveur, que sont les hommes que nous voyons au bal tous les soirs ? des officiers aux gardes qui dansent, de pauvres employés du ministère des finances, un tas de nigauds ! Si j’avais la fortune de mon frère, je pourrais avoir une maison comme vous m’en promettez une ; mais avec mon nom et mon peu de fortune, que puis-je attendre ? Un curé de campagne, ou un avocat d’une rue voisine de Russell-Square, ou un capitaine de dragons qui louera une chambre pour moi, et qui rentrera de sa pension, ivre et sentant le tabac, comme sir Francis Clavering. Voilà la destinée qui nous attend, nous autres filles. Ô major Pendennis ! je suis dégoûtée de Londres, des bals, des jeunes dandys à barbiches, et de ces grandes dames insolentes qui nous connaissent aujourd’hui et qui demain nous plantent là ; je suis dégoûtée du monde. Je voudrais le quitter pour aller m’enfermer dans un couvent ; oui, en vérité, je ne trouverai jamais personne qui me comprenne. Et je vis ici tout aussi seule dans ma famille, au milieu du monde, que si j’étais enfermée pour jamais dans une cellule. Je voudrais qu’il y eût ici des sœurs de charité ; je voudrais être l’une d’elles, et attraper la peste, et mourir. Je voudrais quitter le monde. Je ne suis pas bien vieille ; mais je suis fatiguée, j’ai tant souffert, j’ai perdu tant d’illusions… je suis lasse, je suis lasse. Oh ! que l’ange de la mort serait le bienvenu, s’il m’appelait ! »

Voici l’interprétation qu’on peut donner à ce discours.

Quelques jours auparavant, lady Flamingo, une grande dame, avait feint de ne pas connaître lady Clavering et miss Amory. Celle-ci était furieuse de n’avoir pu obtenir d’invitation pour le bal de lady Drum. On était à la fin de la saison, et personne n’avait demandé la main de Blanche ; elle n’avait pas fait la moindre sensation, elle qui était mieux douée que toutes les filles de l’année, que toutes les demoiselles de son cercle particulier. Dora, qui n’avait que cinq mille guinées ; Flora, qui n’avait rien, et Léonore, qui était rousse, allaient se marier, et personne ne se présentait pour Blanche Amory !

« Vous appréciez sagement le monde et votre position, ma chère miss Blanche, dit le major. Le prince ne se marie plus de nos jours, comme vous dites, à moins que la princesse n’ait diantrement d’argent dans les fonds publics, ou qu’elle ne soit du même rang que lui. Les jeunes gens des grandes familles épousent les demoiselles des grandes familles ; s’ils n’ont pas de fortune, ils ont des épaules amies qui les poussent dans le monde, ce qui vaut presque autant. Une fille de votre fortune ne peut guère espérer un grand parti ; mais une fille de votre génie, de votre tact si admirable et de votre brillante éducation, peut, avec un mari habile, se faire la place qu’elle veut dans le monde. Nous devenons diablement républicains. Le talent vaut aujourd’hui, morbleu ! la naissance et la richesse. Un homme de talent et une femme de talent peuvent arriver où ils veulent. »

Miss Amory, naturellement, ne comprenait pas du tout le major Pendennis. Peut-êtie repassa-t-elle certaines circonstances dans son esprit, et se demanda-t-elle s’il parlait pour un ancien soupirant ? Était-il possible qu’il s’agît de Pen ? Non, cela ne se pouvait pas. Il avait été poli, mais rien de plus. Aussi dit-elle en riant :

« Quel est l’homme de talent, et quand me le présenterez-vous, major Pendennis ? Je meurs d’envie de le voir. »

En ce moment un laquais ouvrit la porte et annonça M. Henry Foker. À ce nom et à l’aspect de notre ami, la demoiselle et le gentleman éclatèrent de rire.

« Ce n’est pas là l’homme en question, dit le major Pendennis. Il est fiancé à sa cousine, la fille de lord Gravesend. Adieu, ma chère miss Amory. »

Est-ce que Pen devenait mondain, et ne faut-il pas qu’un homme tire parti de l’expérience qu’il a acquise dans le monde ? Il sentait, pour sa part, qu’il vieillissait vite. « Comme cette ville nous forme et nous change ! » dit-il un jour à Warrington. Ils venaient de rentrer tous deux, après une soirée de plaisir. Pen fumait sa pipe et racontait, selon sa coutume, à son ami, les observations qu’il avait faites et les aventures qu’il avait eues.

« Que je suis changé ! dit-il, moi qui, à Fairoaks, ai failli mourir de chagrin, comme un niais, pour avoir perdu mon premier amour ! Lady Mirabel avait réception ce soir, et elle a été aussi grave et aussi calme que si elle était née duchesse et qu’elle n’eût jamais vu les coulisses d’un théâtre. Elle m’a fait l’honneur de causer avec moi, et elle a daigné dire beaucoup de bien de Walter Lorraine.

— Quelle condescendance ! interrompit Warrington.

— N’est-ce pas ? » répliqua Pen très-simplement.

Sur quoi l’autre éclata de rire, suivant son habitude.

« Est-il possible, s’écria-t-il, que quelqu’un songe à prendre un air protecteur avec l’éminent auteur de Walter Lorraine ?

— Vous riez de nous deux, repartit Pen en rougissant un peu. J’arrivais moi-même à cela. Elle me dit qu’elle n’avait pas lu le livre (et je crois vraiment qu’elle n’en lit jamais aucun), mais que lady Rockminster l’avait lu, et que la duchesse de Connaught avait déclaré qu’il était fort remarquable. « Dans ce cas, répliquai-je, je puis mourir content ; car plaire à ces deux dames était le grand but de mon existence, et puisque j’ai leur approbation, je ne m’occupe point de l’opinion d’autrui. » Lady Mirabel me regarda gravement de ses beaux yeux et dit : « Ah ! vraiment ! » comme si elle m’avait compris. Puis elle me demanda si j’allais aux jeudis de la duchesse. Et quand je lui eus répondu que non, elle dit qu’elle espérait m’y voir, et que je devais tâcher d’y aller ; tout le monde y allait… du moins tout ce qui était de la bonne société. Ensuite nous parlâmes du nouvel ambassadeur de Tombouctou, qui vaut bien mieux que son prédécesseur ; de lady Marie Billington, qui va épouser un ecclésiastique fort au-dessous d’elle par le rang ; de la brouille entre lord et lady Ringdove après trois mois de mariage, au sujet de Tom Pouter, officier des gardes bleus et cousin de lady Ringdove ; puis d’autres choses encore. À voir la gravité de cette femme, vous vous seriez imaginé qu’elle était née dans un palais, et qu’elle avait passé toute sa vie dans Belgrave-Square.

— Et vous, je suppose que vous avez fort bien pris part à la conversation, en qualité de descendant du comte votre père, et d’héritier de Fairoaks-Castle ! dit Warrington. Oui, je me rappelle avoir lu la description des réjouissances qui eurent lieu lorsque vous atteignîtes votre majorité. La comtesse donna un thé brillant à la noblesse des environs ; et les fermiers se régalèrent, à la cuisine, d’un gigot de mouton et d’une quarte de bière. Les restes du banquet furent distribués aux pauvres du village, et l’entrée du parc resta illuminée jusqu’à ce que le vieux John éteignît la chandelle en se couchant à son heure accoutumée.

— Ma mère n’est pas comtesse, répliqua Pen, quoiqu’elle ait un très-bon sang dans les veines. Mais toute bourgeoise qu’elle est, je n’ai jamais rencontré de pairesse qui fût plus que son égale, monsieur Georges ; et, si vous voulez venir à Fairoaks-Castle, vous jugerez par vous-même d’elle et de ma cousine. Elles ne sont pas aussi spirituelles que les femmes de Londres ; mais elles sont, certes, aussi bien élevées. À la campagne, les pensées des femmes roulent sur des objets autres que ceux qui occupent vos dames de Londres. À la campagne, une femme a son ménage et ses pauvres, ses longues calmes journées et ses longues calmes soirées.

— Diablement longues et beaucoup trop calmes, dit Warrington. J’en ai fait l’expérience.

— La monotonie de cette existence doit être mélancolique jusqu’à un certain point, comme l’air d’une longue ballade, et son harmonie grave et douce, triste et tendre : autrement elle serait insupportable. L’isolement des femmes à la campagne les rend nécessairement douces et sentimentales. Elles mènent une vie de tranquilles devoirs, de constante routine, de mystique rêverie, comme des nonnes non cloîtrées ; trop de gaieté et de rires troublerait leur paix presque sacrée, et serait aussi déplacé que dans une église.

— Où l’on s’endort au sermon, ajouta Warrington.

— Vous êtes un misogyne déclaré, et vous haïssez le sexe parce que, je suppose, vous le connaissez très-peu, reprit M. Pen, d’un air fort satisfait de lui-même. Si vous détestez les femmes de la campagne parce qu’elles sont trop graves, assurément les femmes de Londres doivent l’être assez peu pour vous. À Londres, on mène la vie rondement ; et je m’étonne qu’on n’y meure pas plus vite, hommes et femmes. Prenez une femme du monde ; suivez-la toute une saison : n’y a-t-il pas de quoi se demander comment elle fait pour y survivre ? ou si elle ne s’endort pas à la fin d’août pour rester engourdie jusqu’au printemps ? Elle va dans le monde tous les soirs, et reste, jusqu’au grand jour, assise à voir danser ses filles en âge d’être mariées. Elle a sans doute à la maison toute une chambrée de petits enfants auxquels elle administre son exemple et son affection. Elle a l’œil sur le déjeuner composé de pain et de lait, sur le catéchisme, la musique et le français, et sur le gigot de mouton qui doit être rôti pour une heure après-midi. Elle a des visites officielles ou particulières à faire à des dames du même rang qu’elle ; elle assiste à des comités de charité, à des comités de bal, à des comités d’émigration, à des comités du Collège de la reine, et elle s’acquitte de je ne sais combien d’autres devoirs communs à toute grande dame anglaise. Elle a aussi très-vraisemblablement sa liste de pauvres ; elle a ses combinaisons avec le curé de la paroisse pour la distribution de la soupe, de la flanelle et d’une instruction religieuse convenable ; et, si elle habite certains quartiers, elle se rend probablement le matin à l’église. Elle a les journaux à lire ; elle doit savoir au moins de quoi s’occupe chaque convive de son mari, afin de pouvoir causer avec son voisin à dîner. Et c’est un fait qu’elle lit tous les livres nouveaux, car elle sait parler, et même fort bien, de chacun d’eux ; et vous les apercevez tous sur la table de son salon. Elle a en outre le ménage à soigner ; à elle de faire joindre les deux bouts ; à elle de faire en sorte que la note de la modiste pour les jeunes demoiselles ne paraisse pas trop terrible au père, chef de famille ; à elle de rogner un peu sur telle et telle somme allouée pour les dépenses extraordinaires, et d’envoyer ces économies, sous forme de billet de banque, aux garçons qui sont au collège ou sur mer ; à elle de mettre un frein aux envahissements des marchands et aux tromperies financières des servantes ; à elle de maintenir l’harmonie entre les domestiques hauts et bas, et le bon ordre dans la maison. Ajoutez à cela qu’elle a quelque goût secret pour un art ou une science, qu’elle modèle l’argile, qu’elle fait des expériences de chimie, ou qu’elle joue du violoncelle en son particulier ; et, sans exagération, il y a beaucoup de dames à Londres qui en jouent. Vous avez là devant vous un portrait totalement inconnu à nos ancêtres, et qui appartient entièrement à notre ère de civilisation. Dieux immortels ! avec quelle rapidité nous grandissons et vivons ! M. Paxton vous fait pousser en neuf mois un ananas gros comme une valise, tandis qu’il fallait jadis trois ans à un autre, pas plus grand qu’un fromage de Hollande, pour atteindre sa majorité. Et il en est de la race humaine comme de la race des ananas. Οἷάπερ… Comment appelez-vous l’ananas en grec, Warrington ?

— Arrêtez, pour l’amour de Dieu, arrêtez-vous à l’anglais et n’arrivez pas au grec ! s’écria Warrington en riant. Jamais je ne vous ai entendu faire un aussi long discours, et je ne me doutais pas que vous eussiez pénétré si avant dans les mystères du sexe féminin. Qui donc vous a appris tout cela ? et dans quels boudoirs, dans quelles chambres d’enfants vous êtes-vous introduit tandis que je fumais ma pipe et lisais mon livre, étendu sur ma paillasse ?

— Vous vous tenez sur le rivage, mon vieux, satisfait de voir les flots agités par le vent et les luttes de vos semblables sur la mer perfide, répliqua Pen. Je suis dans le courant à présent, et, par Jupiter ! cela me plaît. Avec quelle rapidité nous descendons, hein ! forts et faibles, jeunes et vieux, les pots de fer et les pots de terre. La jolie petite nacelle de porcelaine nage gaiement, jusqu’à ce que la grosse barque de cuivre la heurte et la fasse couler bas. Eh ! vogue la galère ! Vous voyez un homme s’enfoncer dans la course, et vous lui dites adieu ; regardez, il n’a fait que plonger par dessous la tête de cet autre, et le voici qui brandit sa perche et montre la tête plus haut que jamais. Eh ! vogue la galère ! dis-je. C’est un bon amusement, Warrington, non-seulement de gagner, mais même de jouer.

— Eh bien, allez jouer, jeune homme. Pour moi, je resterai tranquillement assis à marquer le jeu, dit Warrington en contemplant son ardent camarade avec un plaisir presque paternel. Un homme généreux joue pour jouer, un homme sordide joue pour l’enjeu ; un vieux bonhomme reste assis, tranquille spectateur, à fumer la pipe du repos, tandis que Jack et Tom se rossent dans la lice.

— Pourquoi n’y entrez-vous pas, Georges, et pourquoi ne mettez-vous pas les gants ? Vous êtes assez gros et assez fort, reprit Pen. Mon cher vieux, vous valez dix gamins comme moi.

— Certainement vous n’êtes pas tout à fait aussi grand que Goliath, répliqua l’autre avec un rire sous l’âpreté duquel il y avait de la tendresse. Quant à moi, je suis un invalide hors de combat. J’ai reçu un coup fatal dans ma jeunesse. Je vous parlerai de cela quelque jour. Vous aussi, vous pourrez rencontrer votre maître. Ne soyez ni trop impatient, ni trop confiant, ni trop mondain, mon garçon. »

Pendennis devenait-il mondain, ou était-il simple spectateur des choses de ce monde ? Ou bien était-il l’un et l’autre, et un homme est-il si coupable, après tout, de n’être qu’un homme ? Lequel est le plus raisonnable et fait le mieux son devoir : celui qui se tient à l’écart de la bataille de la vie qu’il contemple paisiblement, ou celui qui descend dans l’arène et prend part au combat ?

« Ce philosophe a tenu une grande place parmi les premiers de ce monde, et joui pleinement de tout ce qu’il avait à donner en fait de rang et de richesses, de renommée et de plaisirs, qui en sortit le cœur las en disant que tout n’était que vanité et tourment de l’esprit, dit Pen. Nombre de docteurs que nous révérons, et qui descendent de leur équipage pour monter à leur chaire sculptée, secouent leurs manchettes de batiste sur le tapis de velours, et s’écrient que toute la bataille de la vie est maudite, et que les œuvres de ce monde sont mauvaises. Bien des mystiques frappés de remords fuient hors du monde et s’enferment dans l’enceinte d’un couvent (réel ou spirituel), d’où ils ne peuvent plus voir que le ciel et contempler Dieu, hors de qui il n’y a ni bien ni repos. Mais la terre, sur laquelle nous marchons, est l’œuvre de la même puissance que ces immenses espaces azurés qui contiennent l’avenir, où nos regards voudraient pénétrer. Celui qui a ordonné que le travail serait la condition de la vie, a ordonné aussi la lassitude, la maladie, la pauvreté, l’insuccès et le succès ; il a ordonné que tel homme arriverait à une des premières places, et que tel autre lutterait inconnu au milieu de la foule ; que celui-ci ferait une chute honteuse, ou s’estropierait un membre, ou serait frappé de mort soudaine ; il a ordonné à chacun de travailler sur le terrain où il se trouve placé, jusqu’à ce qu’on l’ensevelisse au-dessous. »

Tandis qu’ils s’entretenaient, les premières lueurs de l’aurore vinrent frapper la fenêtre de leur chambre, et Pen l’ouvrit pour recevoir l’air frais du matin.

« Regardez, Georges, dit-il ; regardez et voyez le soleil se lever. Il voit le laboureur se rendant dans les champs, l’ouvrière maniant sa pauvre aiguille, le jurisconsulte assis peut-être à son pupitre, la beauté souriant endormie sur son moelleux oreiller, ou le débauché chancelant sur ses jambes harassées en regagnant son lit, ou le malade tourmenté de la fièvre s’agitant sur sa couche, ou le médecin veillant au chevet d’une mère sur le point de donner le jour à un enfant qui va naître pour prendre sa part de la lutte et des souffrances, du rire et des pleurs, du crime, des remords, de l’amour, de la folie, des afflictions, et enfin du repos. »

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