‹ Histoire de PendennisChapitre 46 sur 76 · Tome 2 · 21

Tome 2 · 21

Le noble Henry Foker, que nous avons perdu de vue, s’est occupé cependant, comme on pouvait l’espérer d’un homme aussi constant que lui, de la poursuite de cet amour qui absorbe toutes ses facultés.

Je voudrais que quelques-uns de ceux de mes jeunes lecteurs qui sont portés à cet amusement, se donnassent la peine de calculer le temps qu’on gaspille à cette poursuite. Ils reconnaîtraient alors que c’est une des occupations les plus coûteuses auxquelles un homme puisse se livrer. Et en effet, que ne lui sacrifiez-vous pas, jeunes gens et demoiselles à l’esprit mal réglé ? D’abord nombre d’heures de votre précieux sommeil, dans lequel vous vous agitez en songeant à l’objet adoré ; puis vous descendez tard pour déjeuner, à une heure rapprochée de midi, alors que tous les autres membres de la famille sont depuis longtemps à leurs occupations quotidiennes. Puis, quand vous vous mettez enfin vous-mêmes à ces occupations, vous travaillez sans attention et sans ardeur, toutes vos pensées, toutes les facultés de votre esprit étant attachées ailleurs. La besogne de la journée étant faite tant bien que mal, vous négligez vos parents et vos amis, vos compagnons et ceux que la nature vous a donnés pour associés pendant votre vie, afin d’aller lancer un regard à la personne chérie, ou contempler ses fenêtres, ou entrevoir sa voiture dans le parc. Puis, le soir, les simples attraits du foyer domestique vous ennuient ; la conversation de maman vous semble insipide ; les mets que cette bonne âme apprête pour le dîner de son favori sont renvoyés sans que vous y ayez goûté ; tout le banquet de la vie, à l’exception d’un seul plat, vous paraît fade. Vie, affaires, liens de famille, foyer domestique, toutes choses jadis utiles et chères, vous deviennent insupportables, et vous n’êtes jamais content que lorsque vous poursuivez votre flamme.

Tel est souvent, je crois, l’état d’esprit des jeunes gens mal réglés ; et tel était celui de M. Henry Foker, qui, ayant toujours été habitué à se livrer à tous les penchants vers lesquels il se sentait entraîné, s’abandonna à celui-là avec son enthousiasme et son égoïsme ordinaires.

Et quoique, dans une occasion précédente, il ait donné beaucoup de bons conseils à son ami Arthur Pendennis, ne vous étonnez pas, ô hommes du monde ! de voir M. Foker devenir à son tour l’esclave de la passion… Qui d’entre nous n’a pas donné une foule d’excellents avis à ses amis ? Qui n’a pas prêché quelquefois, et qui a mis en pratique ses prédications ?

Sans doute, vous êtes peut-être, madame, une créature parfaite ; vous n’avez jamais eu une pensée mauvaise dans tout le cours de votre glaciale et irréprochable existence. Et vous, monsieur, vous avez beaucoup trop de force d’âme pour souffrir qu’une folle passion trouble votre sérénité dans votre logis, ou mette obstacle à votre assiduité à la Bourse. Vous êtes si fort que vous n’avez besoin d’aucune sympathie. Aussi ne vous en donnons-nous pas ; nous gardons la nôtre pour les humbles et pour les faibles, qui luttent, trébuchent, se relèvent, et font ainsi route avec le reste des mortels. Quel besoin avez-vous d’une main secourable, vous qui ne tombez jamais ? Votre vertu sereine n’est jamais voilée par la passion, ni troublée par la tentation, ni obscurcie par le remords. La compassion serait une impertinence à l’adresse d’un ange tel que vous ; mais aussi la compagnie d’un tel ange devient insupportable. Vos sublimes qualités et l’élévation de votre vertu vous isolent nécessairement ; nous ne pouvons atteindre jusqu’à vous, ni causer familièrement avec de pareils potentats. Adieu donc ; notre route est avec les humbles, et non avec des Altesses Sérénissimes comme vous ; et nous prévenons qu’il n’y a point de personnages parfaits dans cette histoire, si ce n’est peut-être un seul, un petit ; et même elle n’est pas parfaite non plus (ce personnage est une femme), car elle ne sait pas encore qu’elle est parfaite, et, par une méprise déplorable et une humilité mal entendue, elle se croit une aussi grande pécheresse qu’il le faut.

Cette jeune personne n’est pas à Londres à l’époque où nous sommes arrivés de notre histoire, et ce n’est pas du tout pour une de ses pareilles que l’esprit de M. Henry Foker est agité. Mais qu’importent quelques imperfections ? Est-il besoin que nous soyons des anges, hommes ou femmes, pour être adorés comme tels ? Admirons la diversité des goûts de l’espèce humaine. Jamais il ne faut désespérer, non jamais ; et cela s’adresse aux plus vieux, aux plus laids, aux plus stupides et aux plus pompeux, aux plus niais et aux plus plats, aux plus grands criminels, tyrans et butors d’entre nous, qu’ils soient des Barbe-Bleue, des Catherine Hayes ou des Georges Barnwell. J’ai lu l’histoire des amours d’un filou condamné à la transportation avec une femme du même acabit ; l’un et l’autre étaient avancés en âge, repoussants de figure, ignorants, querelleurs et adonnés à la boisson ; et leurs amours étaient aussi magnifiques que ceux de Cléopâtre et Antoine, de Lancelot et Guinèvre. La passion que le comte Borulawski, ce nain polonais, alluma dans le sein de la plus belle baronne de la cour de Dresde, est un fait connu de chacun de nous ; la flamme qui brûlait, il n’y a que quelques jours, dans le cœur du jeune cornette Tozer, et qui le fit s’enfuir pour épouser mistress Battersby, assez vieille pour être sa maman : tous ces exemples se trouvent dans l’histoire ou dans les colonnes de quelque journal. Devons-nous rougir ou être contents, à la pensée que nos cœurs sont faits de telle manière que le plus gros et le plus illustre Ajax d’entre nous peut quelque jour se trouver prosterné devant les sabots de sa laveuse de vaisselle, et qu’il n’y a ni pauvreté, ni honte, ni crime, qui ne soient supportés, embrassés même avec délices, et chéris plus que ne le serait la vertu, par la perverse fidélité et l’admirable constance d’une folle femme ?

Donc, Henry Foker, esquire, soupirait après l’objet de son amour, et maudissait le sort qui le séparait de lui. Quand la famille de lord Grayesend se retira à la campagne, Sa Seigneurie laissant sa procuration au vénérable lord Bagwig, Harry n’en resta pas moins à Londres, ce qui ne causa certes pas un grand chagrin à sa fiancée lady Anne, car elle ne s’apercevait pas le moins du monde qu’il lui manquât.

En quelque lieu que miss Clavering portât ses pas, notre jeune fou continua de la suivre ; et, comme il savait que son engagement avec sa cousine était connu du monde, il était forcé de faire un mystère de son amour et de le renfermer dans son sein, où cet amour était si comprimé et si à l’étroit, qu’il est surprenant que cet orageux secret n’ait pas fait un jour explosion et tué Harry sur le coup.

Par une belle soirée de juin, il y eut une grande fête à Gaunt-House, et les journaux du lendemain continrent presque deux colonnes serrées des noms de la noblesse et de la haute bourgeoisie qui avaient eu l’honneur d’être invités au bal. Parmi les conviés étaient sir Francis et lady Clavering avec miss Amory, à qui l’infatigable major Pendennis avait procuré une invitation. Il y avait aussi nos deux jeunes amis Arthur et Harry. Tous deux firent assaut de galanterie et dansèrent beaucoup avec miss Blanche.

Quant au digne major, il se chargea de lady Clavering et prit soin de l’introduire en cette partie de la maison où notre excellente dame se distinguait particulièrement, c’est-à-dire dans la salle des rafraîchissements. Parmi des tableaux de Titien et de Giorgione, parmi des portraits de personnes royales, œuvres de Van Dyck et de Reynolds, parmi d’énormes plateaux d’or et d’argent, parmi de hautes pyramides de fleurs et des constellations de bougies, en un mot sans aucun égard à la dépense, un souper se continua toute la nuit. Combien de crèmes, de gelées, de salades, de pêches, de white-soups, de raisins, de pâtés, de galantines, de tasses de thé, de verres de champagne, etc., lady Clavering consomma-t-elle ? il ne nous convient pas de le dire. Nul ne sait et le major n’avoua jamais tout ce qu’il eut à souffrir en suivant partout l’honnête femme, en appelant les graves domestiques mâles et les gentilles servantes, en subvenant avec une admirable patience à tous les divers besoins de lady Clavering. Il ne permit pas que son agonie se trahît le moins du monde par l’expression de sa physionomie, et ce fut avec une bienveillance constante qu’il apporta plat sur plat à la Bégum.

M. Wagg compta, aussi longtemps qu’il put compter, tous les mets dont mangea lady Clavering (mais, comme il absorba lui-même une très-grande quantité de champagne durant la soirée, il n’était plus possible, vers la fin de la fête, de se fier à l’exactitude de ses calculs), et il recommanda à M. Honeyman, le médecin de lady Steyne, de veiller soigneusement sur la Bégum, et d’aller le lendemain savoir des nouvelles de cette dame.

Sir Francis Clavering fit son apparition à la fête, et rôda quelque temps furtivement dans ces magnifiques appartements ; mais la compagnie et la splendeur qu’il y rencontra ne furent pas du goût du baronnet ; de sorte que, après avoir sablé un ou deux verres de vin au buffet, il quitta Gaunt-House pour le voisinage de Jermyn-Street, où ses amis Loder, Punter, le petit Moses Abrams et le capitaine Skewball, étaient réunis autour du tapis vert familier. Le bruit des dés dans leur cornet et l’agréable conversation de ces messieurs firent monter la pâle gaieté de sir Francis à son niveau habituel.

M. Pynsent, qui avait invité miss Amory à danser, se présenta pour réclamer sa main ; mais M. Arthur Pendennis avait déjà échangé avec lui dans la salle de bal des regards menaçants ; les deux jeunes gens s’étaient reconnus. Arthur se leva donc tout à coup et réclama miss Amory comme sa partenaire pour cette danse. Sur quoi M. Pynsent se retira avec un profond salut, en se mordant les lèvres et lançant à son rival un regard plus menaçant encore ; et il déclara qu’il renonçait à ses droits.

Il est certaines personnes qui tombent toujours dans le chemin l’une de l’autre. Pynsent et Pen se regardaient l’un l’autre comme de ces importuns et s’estimaient en conséquence.

« Quel maudit impertinent petit sot de provincial ! pensait l’un. Parce qu’il a fait un roman qui ne vaut pas quatre sous, son absurde tête lui a tourné ; mais un coup de pied lui enlèverait sa vanité.

— Quel insolent idiot que cet homme ! dit l’autre à sa danseuse. Son cœur est dans Downing-Street ; sa cravate est en papier ministre ; ses cheveux sont couleur de sable ; ses jambes sont deux règles ; ses organes essentiels sont de ruban et de cire à cacheter ; c’était un freluquet dès le berceau, et il n’a jamais ri depuis qu’il est au monde, si ce n’est trois fois d’un même bon mot de son chef. J’ai autant d’amour pour cet homme, miss Amory, que pour du veau bouilli froid. »

Àcela Blanche répliqua que M. Pendennis était mauvais, méchant, parfaitement abominable, se demandant ce qu’il dirait quand elle aurait le dos tourné.

« Ce que je dirai !… je dirai que vous avez la plus admirable tournure et la taille la plus svelte qui soit au monde, Blanche… pardon, je voulais dire miss Amory. Allons, encore un tour ; cette musique ferait danser un alderman.

— Vous ne trébuchez donc plus à présent quand vous valsez ? demanda Blanche, en levant des yeux pleins de malice sur son cavalier.

— On tombe et on se relève dans la vie, Blanche ; vous savez que je vous appelais ainsi au temps jadis, et c’est le plus joli nom du monde. D’ailleurs je me suis exercé depuis cette chute.

— Et avec un grand nombre de danseuses, je le crains, » répliqua Blanche en poussant un soupir forcé, accompagné d’un haussement d’épaules.

Réellement M. Pen s’était beaucoup exercé dans sa vie, et il était indubitablement arrivé à pouvoir danser mieux.

Si Pendennis était impertinent dans sa conversation, Foker, pour sa part, ordinairement si aimable et si communicatif, était tout à fait muet et mélancolique lorsqu’il dansait avec miss Amory. Étreindre sa taille svelte était un ravissement, tournoyer avec elle autour de la salle était un délire ; mais lui parler ! que pouvait-il dire qui fût digne d’elle ? Quel diamant de conversation eût-il apporté qui méritât d’être accepté par Blanche, cette reine d’amour et d’esprit ? C’était elle qui faisait tous les frais de l’entretien, quand elle se trouvait en compagnie de ce danseur amoureux. C’était elle qui lui demandait comment se portait ce cher petit poney, elle qui le regardait et le remerciait d’un si tendre air de regret et de bienveillance, elle qui refusait le cher petit poney avec un si charmant soupir lorsqu’il le lui offrait.

« Je n’ai personne à Londres avec qui me promener, dit-elle. Maman est timide, et puis elle n’a pas bonne tournure à cheval. Sir Francis ne sort jamais avec moi. Il m’aime comme… comme on aime sa belle-fille. Oh ! qu’il doit être délicieux d’avoir un père… un père, monsieur Foker !

— Extraordinairement délicieux ! » répliqua M. Foker, qui jouissait de ce bonheur avec le plus grand calme.

Puis, oubliant l’air sentimental qu’elle venait de prendre tout à l’heure, Blanche regardait Foker avec un si malicieux clignement de ses yeux gris, que tous deux partaient ensemble d’un éclat de rire. Harry enchanté et à l’aise se mettait alors à entretenir sa danseuse de son innocent bavardage, bonne et simple causerie qu’il assaisonnait d’une foule d’expressions introuvables dans les dictionnaires, et se rapportant soit à lui-même et aux chevaux, soit à d’autres choses qu’il aimait et dont il faisait cas, soit aux personnes du bal qui passaient alors devant eux, et sur l’aspect ou le caractère desquelles M. Harry s’exprimait avec une naïve liberté, avec beaucoup de verve et d’humeur.

Et, lorsque la conversation languissait, lorsque la modestie du jeune homme revenait l’accabler, c’était Blanche qui savait encore comment ranimer son cavalier. Elle lui faisait des questions sur Logwood. Était-ce un joli endroit ? Harry était-il chasseur, et aimait-il que les femmes se mêlassent de chasser ? Dans ce cas, elle était toute prête à dire qu’elle adorait la chasse. Mais M. Foker s’étant prononcé contre les chasseresses, et lui ayant montré lady Bullfinch, qui vint à passer, comme une écuyère déterminée, par lui rencontrée à l’affût avec un cigare à la bouche, Blanche manifesta son horreur pour de tels plaisirs, et dit qu’elle avait le frisson à la seule pensée de tuer un gentil petit renard.

Àces mots Foker se mit à rire et à valser avec un redoublement de grâce et de vigueur.

Àla fin de la valse, la dernière valse qu’ils dansèrent à ce bal, Blanche le questionna sur Drummington. Était-ce un beau château ? Elle avait ouï dire que ses cousins et ses cousines étaient des personnes accomplies ; elle avait rencontré lord Erith ; laquelle de ses cousines était sa favorite ? N’était-ce pas lady Anne ? oui, elle était sûre que c’était lady Anne ; son air embarrassé et la rougeur de son visage l’indiquaient assez. Elle était lasse de danser ; il se faisait tard ; il était temps qu’elle rejoignît sa maman.

Et, sans ajouter un mot, elle lâcha le bras de Harry Foker, s’empara de celui de Pen qui se promenait fièrement dans le bal, et lui dit :

« Maman, maman ! menez-moi vers maman, cher monsieur Pendennis ! » transperçant ainsi Harry d’un trait de Parthe, en fuyant loin de lui.

Milord Steyne, avec son ordre de la Jarretière, avec sa tête chauve et ses yeux brillants, et le collier de favoris roux qui entourait sa figure, avait toujours un air de grandeur dans les occasions solennelles ; aussi fit-il beaucoup d’effet sur lady Clavering, lorsque, à la requête de l’obséquieux major Pendennis, il se présenta lui-même à elle. De sa blanche et royale main, il offrit à cette dame un verre de vin, en disant qu’il avait entendu parler de sa charmante fille à laquelle il réclamait l’honneur d’être présenté. En ce moment même arriva M. Arthur Pendennis, donnant le bras à la jeune personne.

Le pair fit un profond salut, et Blanche la plus profonde révérence qu’on eût jamais vue. Sa Seigneurie donna une poignée de main à M. Arthur Pendennis, lui dit qu’il avait lu son livre, lequel était plein de mérite et de méchanceté, et demanda à miss Blanche si elle l’avait lu aussi. Là-dessus Pen rougit et se recula : Blanche n’était-elle pas une des héroïnes du roman ? Blanche en cheveux noirs et un peu changée était la Néæra de Walter Lorraine.

Blanche avait lu le livre. Ses yeux exprimèrent l’admiration et le ravissement qu’elle avait éprouvé en lisant cet ouvrage.

Cette petite comédie achevée, le marquis de Steyne fit deux autres profonds saluts à lady Clavering et à sa fille, puis aborda quelque autre des hôtes conviés à cette magnifique fête.

La maman et la fille témoignèrent hautement l’admiration que leur inspirait le noble marquis, dès qu’il leur eut tourné son large dos.

« Il a dit qu’ils faisaient un couple charmant, » murmura le major Pendennis à l’oreille de lady Clavering.

Vraiment, il a dit cela ! La maman fut du même avis. La maman était si échauffée par l’honneur qu’elle venait de recevoir et par quelques autres événements enivrants de la soirée, que sa bonne humeur ne connaissait plus de bornes. Elle rit, elle cligna de l’œil, elle hocha la tête d’un air fin à l’adresse de Pen ; elle lui donna de petits coups d’éventail sur le bras, elle en donna à Blanche, elle en donna au major. Son contentement était immense, et sa manière de manifester sa joie des plus expansives.

Lorsque la société descendit le grand escalier de Gaunt-House, le ciel était d’azur au-dessus des arbres noirs du square, l’horizon était rose, et les joues de quelques personnes du bal… hélas ! que leur pâleur était affreuse ! Et surtout ce major si admirable dans son dévouement, qui avait passé tant d’heures aux côtés de lady Clavering, à la servir, à nourrir son corps de tout ce qu’il y avait de friand, et son oreille de tout ce qu’il y avait de doux et de flatteur, hélas ! quel triste objet que le major ! Ses yeux étaient cernés de bistre, et leurs globes ressemblaient à ces œufs de pluvier dont avaient goûté lady Clavering et Blanche, les rides de sa vieille figure formaient de profonds sillons, et une sorte de givre argenté brillait sur son menton et le long de ses favoris teints, alors flasques et défrisés.

Il se tenait là avec une patience admirable, endurant sans se plaindre une muette agonie ! Il savait qu’on pouvait voir l’état de son visage ; car ne voyait-il pas lui-même l’état des autres personnes, hommes et femmes de son âge ? Depuis des heures il aurait voulu être dans son lit ; son estomac ne supportait plus les soupers, et pourtant il avait mangé un peu, de temps à autre, pour maintenir en bonne humeur son amie lady Clavering. Il sentait dans le dos et aux genoux des élancements causés par ses rhumatismes, et ses pieds fatigués brûlaient dans ses bottes vernies. Ah ! qu’il était las, qu’il était las ! et qu’il lui tardait de se coucher ! Si l’homme qui lutte contre la fatigue et qui en triomphe bravement est un objet d’admiration pour les dieux, la divinité que le vieux major adorait fidèlement devait regarder avec approbation la constance que montrait Pendennis au milieu de son martyre. Ce culte a ses victimes comme les autres. Les nègres au service de Mumbo-Jumbo montrent leur courage en se tatouant et se perçant les chairs de brochettes brûlantes, et nous lisons que les prêtres de Baal se faisaient de profondes incisions et laissaient couler leur sang en abondance. Vous qui pouvez briser les idoles, vous le faites avec zèle ; mais ne soyez pas trop sévères contre les idolâtres, car ils adorent la meilleure chose qu’ils connaissent.

Les Pendennis, jeune et vieux, restèrent auprès de lady Clavering et de sa fille jusqu’à ce qu’on annonçât la voiture de madame. Alors finit le martyre du major : car la bonne Bégum voulut absolument le conduire jusqu’à sa porte dans Bury-Street, et, après une ou deux courbettes, il prit place sur le siège de derrière en la remerciant poliment, résolu qu’il était à faire son devoir jusqu’au dernier moment.

La Bégum agita sa grosse petite main en manière d’adieu à Arthur et à Foker, et Blanche accorda un langoureux sourire aux deux jeunes gens, en se demandant si elle paraissait pâle et verte sous son capuchon rose, et si c’étaient les miroirs de Gaunt-House ou la fatigue et réchauffement de ses propres yeux qui faisaient qu’elle se semblait si pâle.

Peut-être Arthur voyait-il fort bien le teint jaune de Blanche, mais il n’attribuait pas cette couleur de sa peau à l’effet des glaces ni à aucune erreur de ses propres yeux ou de ceux de la demoiselle. Notre jeune mondain avait la vue perçante, et il voyait la figure de Blanche tout juste telle que la nature l’avait faite.

Mais pour le pauvre Foker cette figure avait un éclat qui l’éblouissait et l’aveuglait ; il n’y voyait pas plus de défauts qu’au soleil qui dorait en ce moment les toits des maisons.

Entre autres mauvaises habitudes que Pen avait contractées à Londres, le moraliste remarquera qu’il avait des heures très-irrégulières, et que souvent il se mettait au lit lorsque les sages campagnards songent à se lever. On s’habitue à une heure aussi bien qu’à une autre. Les rédacteurs de journaux, les gens du marché de Covent-Garden, les cochers des cabriolets de nuit et les vendeurs de café, les ramoneurs, les hommes et les dames de la fashion qui fréquentent les bals, sont souvent très-animés à trois ou quatre heures du matin, alors que le commun des mortels est en train de ronfler. Dans le dernier chapitre, nous avons montré que Pen avait l’esprit fort éveillé à cette heure, qu’il était disposé à fumer tranquillement son cigare et à parler librement.

Foker et Pen s’éloignèrent de Gaunt-House en fumant et en causant ; ou plutôt Pen parlait et Foker avait l’air de vouloir dire quelque chose. Pen devenait dandy et sarcastique en sortant de la compagnie des grands ; il ne pouvait s’empêcher d’imiter leur ton et quelques-uns de leurs airs ; et, comme il avait l’imagination très-vive, il se prenait facilement pour un personnage d’importance. Il bavardait donc, attaquant celui-ci et celle-là, se moquant du mauvais français de lady John Turnbull, que cette dame s’obstine à introduire dans toutes ses conversations, en dépit des ricanements de tout le monde ; se moquant de l’accoutrement extraordinaire et des fausses pierres de mistress Slack-Roper, et tournant en ridicule les dandys vieux et jeunes. De qui ne se moqua-t-il pas ?

« Vous faites feu sur tout le monde, Pen ; vous devenez terrible, c’est la vérité, dit Foker. Vous venez de déchirer la perruque jaune de Blondel et la perruque noire de Colchicum ; pourquoi ne vous en prenez-vous pas aussi à certaine perruque brune, hein ? vous savez de laquelle je parle. Celui qui la porte est monté dans la voiture de lady Clavering.

— La perruque que couvre le chapeau de mon oncle ! Mon oncle est un martyr, Foker, mon garçon. Mon oncle s’est acquitté toute la nuit de devoirs atrocement pénibles. Il aime à se mettre au lit d’assez bonne heure. Il a un mal de tête horrible toutes les fois qu’il reste levé et qu’il soupe. Il a toujours la goutte quand il marche ou qu’il reste longtemps debout au bal. Eh bien, il ne s’est pas couché, il est resté debout, il a soupé. Il rentre ce matin chez lui, sûr d’avoir la goutte et la migraine ; et tout cela pour l’amour de moi ! Et je me moquerais du vieux garçon ? Non, non, quand il s’agirait de gagner tous les palais de Venise la belle !

— Comment expliquez-vous qu’il a fait tout cela pour l’amour de vous ? demanda Foker d’un air assez alarmé.

— Jeune homme, sauras-tu garder un secret si je t’en fais part ? s’écria Pen fort gaiement. Es-tu discret ? Jureras-tu d’être muet, ou laisseras-tu liberté à ta langue ? Veux-tu écouter et garder le silence, ou bien parler et mourir ? »

Et, comme il prenait une attitude théâtrale des plus absurdes en disant ces paroles, les cochers de cabriolet de la station de Piccadilly grimacèrent des sourires d’étonnement à l’aspect des gestes bouffons de nos deux jeunes élégants.

« Où diable voulez-vous en venir ? » demanda Foker d’un air très-agité.

Mais Pen ne remarqua guère cette agitation, et continua avec la même verve moqueuse.

« Henry, dit-il, ô toi, l’ami de mon jeune âge et le témoin de mes premières folies, quoique tu aies l’esprit lourd pour l’étude des livres, tu n’es cependant pas tout à fait privé de sens commun… Allons, ne rougis pas, Henrico mio, tu en as une bonne dose, et tu as du courage et de la bonté aussi au service de tes amis. Si j’étais dans un moment de gêne, je m’adresserais à la bourse de mon Foker. Si j’étais dans l’affliction, je me déchargerais du poids de ma douleur en la confiant à son cœur sympathique…

— Blagueur de Pen ! va !… continue, dit Foker.

— Je dis la vérité, Henrico mio, je le jure sur tes boutons de chemise, sur cette batiste brodée par la main d’une belle pour orner ta vaillante poitrine ! Sache donc, ami des jours de mon adolescence, qu’Arthur Pendennis, du Temple-Supérieur, étudiant en droit, commence à sentir l’ennui de la solitude, que le souci commence à sillonner son front, et que la calvitie est à l’œuvre sur son vertex !… Nous arrêterons-nous pour prendre une tasse de café dans cette échoppe ? il a l’air très-appétissant et très-chaud. Regardez comme ce cocher souffle sur sa soucoupe. Non, vous ne voulez pas ? Aristocrate !… Je reprends mon récit. Donc, j’avance dans la vie. J’ai diablement peu d’argent. Il m’en faut, pourtant. Je songe à m’en procurer et à m’établir. Oui, je songe à m’établir. Je songe à me marier, mon vieux. Je songe à devenir un homme moral, un homme rangé ayant son porto et son xérès, jouissant d’une bonne réputation dans son quartier ; il me faudrait deux servantes et un domestique mâle, avec un brougham pour mener mistress Pendennis à la promenade, et une maison dans le voisinage des parcs à cause de enfants. Eh bien ! qu’en dis-tu ? Réponds à ton ami, ô digne fils de la bière ! Parle, je t’adjure par toutes les cuves de ta brasserie !

— Mais vous n’avez pas d’argent, Pen, répliqua l’autre, toujours alarmé.

— Je n’en ai pas, moi ! non, mais elle en a. Je te dis qu’il y a de l’or en réserve pour moi. Ce n’est pas ce que vous appelez de la fortune, vous qui avez été dorloté dans le luxe et bercé sur la drèche, vous qui avez sucé la richesse de mille brassins. Que savez-vous de l’argent ? Ce qui pour vous serait la pauvreté, c’est la splendeur pour le fils de l’humble apothicaire. Vous ne pouvez vivre sans un grand train, sans maison à la ville et à la campagne. Quant à moi, mon Foker, une gentille petite maisonnette quelque part dans les environs de Belgravia, un brougham pour ma femme, une cuisinière passable et une bonne bouteille de vin afin de pouvoir quelquefois régaler mes amis : voilà le simple nécessaire qui me suffira. »

Et ici Pendennis commença à prendre un air plus grave, et continua sans plus de raillerie :

« Oui, je songe sérieusement à m’établir et à me marier. Aucun homme ne peut rien faire en ce monde sans avoir un peu d’argent derrière lui. Il faut avoir un certain enjeu pour commencer, avant qu’on puisse se lancer et jouer gros jeu. Qui sait si je ne vais pas me risquer, mon vieux ? Des hommes qui ne me valaient pas ont gagné. Et comme je n’ai pas hérité de mes ancêtres des capitaux assez considérables, il faut que ma femme m’en apporte… voilà tout. »

Ils descendaient la rue Grosvenor en causant ainsi ; ou plutôt c’était Pen qui parlait seul dans la plénitude égoïste de son cœur. Et M. Pen était sans doute trop occupé de ses propres affaires pour remarquer l’inquiétude et l’agitation de son voisin, car il ajouta :

« Nous ne sommes plus des enfants, comme bien vous savez, Harry. Bah ! le temps de notre roman est passé. Nous ne nous marions pas par amour, mais par prudence et pour nous établir. Pourquoi prenez-vous votre cousine ? Parce qu’elle est jolie fille et fille de comte, et parce que vos parents le désirent.

— Et vous, Pendennis, demanda Foker, vous n’êtes donc pas très-épris de la jeune fille… que vous allez épouser ? »

Pen haussa les épaules.

« Comme ça, dit-il ; elle me plaît assez. Elle est assez gentille ; elle est assez bien élevée. Je pense qu’elle fera très-bien mon affaire. Et puis elle a assez d’argent ; voilà le grand point. Baste ! vous savez de qui je parle, n’est-ce pas ? J’ai cru même, un soir que nous dînions chez sa maman, j’ai cru que vous étiez amoureux d’elle. C’est la petite Amory.

— Je… je m’en doutais, répliqua Foker ; et vous a-t-elle accepté ?

— Pas tout à fait, répondit Arthur avec un sourire confiant qui semblait dire : Je n’ai qu’à la demander pour qu’elle vienne à moi sur-le-champ.

— Ah ! pas tout à fait, » dit Foker ; et il partit d’un si terrible éclat de rire, que Pen, pour la première fois, détourna ses pensées de lui-même pour les reporter sur son compagnon.

Il fut frappé de la pâleur mortelle de son visage.

« Mon cher ami Fo ! qu’avez-vous ? Vous êtes malade, dit Pen d’un ton de véritable inquiétude.

— Vous croyez que c’est le champagne de Gaunt-House, n’est-ce pas ? Ce n’est pas cela. Entrez ; laissez-moi vous parler une minute. Je vous dirai ce que c’est. Le diable m’emporte ! il faut que je le dise à quelqu’un. »

Ils étaient arrivés à la porte de M. Foker, et Harry, l’ayant ouverte, gagna son appartement avec son ami. Cet appartement était situé à l’arrière de la maison, derrière la salle à manger de famille, où le vieux Foker recevait ses hôtes, entouré des portraits de lui-même, de sa femme, de leur fils enfant à cheval sur un âne, et du feu comte de Gravesend en costume de pair.

Foker et Pen traversèrent cette pièce dont les volets étaient alors fermés, et entrèrent dans l’appartement de l’héritier. Des atomes de poussière dansaient dans les rayons du soleil qui pénétraient dans la chambre et illuminaient la galerie de tableaux du pauvre Harry, cette galerie qui représentait les plus séduisantes nymphes de l’Opéra.

« Écoutez-moi, je ne puis m’empêcher de vous l’avouer, Pen, dit Foker. Depuis le soir où nous avons dîné là, je suis tellement amoureux de cette fille, que je crois que j’en mourrai si je ne l’obtiens pas. Par moments, il me semble que je vais devenir fou. Je ne puis le supporter, Pen. Je ne puis supporter de vous entendre parler d’elle comme tout à l’heure ; de vous entendre dire que vous allez l’épouser uniquement parce qu’elle a de l’argent. Ah ! Pen, là n’est pas la question quand on se marie. Je parierais tout ce qu’on veut que là n’est pas la question. Parler d’argent lorsqu’il s’agit d’une fille comme elle, c’est… c’est… comment dit-on ? vous savez ce que je veux dire ; je ne sais pas bien m’exprimer… c’est un sacrilège, oui un sacrilège. Si elle voulait de moi, je l’épouserais, fallût-il devenir balayeur de rues ; c’est la vérité !

— Pauvre Fo ! je ne pense pas que cette profession la tentât beaucoup, dit Pen en regardant son ami avec beaucoup de bonté et de compassion. Elle n’est pas de ces filles qui se contenteraient de l’amour et d’une chaumière.

— Elle devrait être duchesse, je le sais fort bien, et je sais qu’elle ne voudrait pas de moi, à moins que je ne pusse lui faire une belle place dans le monde ; car je ne suis pas bon à grand’chose moi-même, et je n’ai ni talent ni instruction, dit Foker avec tristesse. Si j’avais tous les diamants que toutes ces duchesses et marquises portaient cette nuit, est-ce que je ne les jetterais pas à ses pieds ? Mais que sert de parler ? Je suis inscrit pour une autre course. Voilà ce qui me tue, Pen. Je ne puis en sortir ; quoique ce soit ma mort, je ne puis en sortir. Et, bien que ma cousine soit jolie fille et que je l’aime beaucoup, pourtant je n’avais pas vu celle-ci quand nos gouverneurs ont arrangé la chose entre eux. Et lorsque vous disiez, il n’y a qu’un instant, qu’elle ferait votre affaire et qu’elle avait assez d’argent pour vous deux, je pensais en moi-même que ce n’est pas pour de l’argent ni seulement parce qu’une fille est de votre goût qu’on doit l’épouser : car, étant marié, on trouvera peut-être que l’on en aime une autre plus que sa femme. Et alors tout l’or du monde ne vous rendrait pas heureux. Moi, par exemple, j’ai de l’argent en abondance, ou j’en aurai du moins : le produit des brassins, comme vous dites. Mon gouverneur pensait tout faire pour le mieux en arrêtant mon mariage avec ma cousine. Eh bien ! je vous dis que ça n’ira pas ; et, quand lady Anne aura son mari, ce ne sera heureux ni pour elle ni pour moi, et elle aura le plus misérable gueux qui soit à Londres.

— Pauvre vieux ! dit Pen avec une magnanimité qui ne lui coûtait guère. Je voudrais pouvoir vous aider. Je ne me doutais pas de cela ; je ne savais pas que vous fussiez si amoureux de cette fille. Pensez-vous qu’elle veuille de vous sans votre argent ? Non. Pensez-vous que votre père consente à rompre votre engagement avec votre cousine ? Vous le connaissez fort bien, et vous savez qu’il vous déshériterait plutôt que de le faire. »

L’infortuné Foker poussa un gémissement pour toute réponse, et se jeta sur un sofa, la figure en avant et la tête dans ses mains.

« Pour ce qui est de mon affaire, continua Pen, si j’avais su, mon cher, que vous fussiez dans une position si critique, au moins ne vous eussé-je pas chagriné en vous prenant pour confident. Du reste, jusqu’à présent mon affaire n’est pas sérieuse. Je n’en ai pas dit un mot encore à miss Amory. Très-probablement elle ne voudrait pas de moi, si je demandais sa main. Seulement, nous causons beaucoup de cela, mon oncle et moi ; le major dit que ce parti pourrait me convenir. Je suis ambitieux et je suis pauvre. Et il paraît que lady Clavering donnera beaucoup d’argent à sa fille, et sir Francis pourra s’en aller… n’importe où. Il n’y a rien d’arrêté, Harry. Ils vont quitter Londres prochainement. Je vous promets de ne pas demander sa main avant son départ. Il n’y a rien qui presse ; nous avons tout le temps. Mais, supposé que vous obteniez cette fille, Foker, rappelez-vous ce que vous venez de dire du mariage, et du supplice d’un homme qui n’aime pas sa femme. Voudriez-vous donc une femme qui ne se soucierait pas de son mari ?

— Mais elle se soucierait de moi, dit Foker de dessus son sofa ; c’est-à-dire je le pense, du moins. Cette nuit encore, tandis que nous dansions ensemble, elle me disait…

— Que vous disait-elle ? » s’écria Pen en se levant avec colère. Mais il vit sa propre intention plus clairement que ne la vit Foker, et il partit d’un éclat de rire. « Eh ! n’importe ce qu’elle vous disait, Harry. Miss Amory est une fille adroite qui dit une foule de choses polies à vous, et à moi peut-être, et le diable sait à qui encore ! Il n’y a rien d’arrêté, mon vieux. Mon cœur ne se fendra pas de douleur si je ne l’obtiens pas. Faites sa conquête si vous pouvez, et je vous souhaite beaucoup de plaisir avec elle. Adieu ! Ne pensez pas à ce que je vous ai dit. J’étais échauffé ; on attrape une soif du diable dans ces salons brûlants, et je suppose que je n’ai pas mis assez d’eau de Seltz dans mon champagne. Bonne nuit ! Je garderai votre secret aussi. Silence est le mot d’ordre entre nous deux. Que la lutte soit loyale et que le vainqueur gagne le prix, comme dit Peter Crawley. »

Ce disant, M. Arthur Pendennis jeta un coup d’œil très-étrange et assez dangereux à son compagnon, et lui serra la main avec quelque chose d’approchant de cette espèce de cordialité qui convient en un combat de boxeurs, et que M. Bendigo manifeste en donnant une poignée de main à M. Caunt, avant de lui disputer la ceinture d’honneur et le prix de deux cents livres sterling.

Foker répondit à l’étreinte de son ami par un regard suppliant et un pitoyable serrement de main, et retomba sur ses coussins.

Puis, ayant mis son chapeau, Pen sortit fièrement et faillit culbuter par-dessus une matinale fille de service, qui frottait l’escalier devant la porte.

« De sorte que, lui aussi, il veut l’épouser ? Est-ce vrai ? » se dit Pendennis en cheminant. Et il pensait, avec une fatale vivacité de perception et une malice presque infernale, que ces peines et ces tortures que souffrait l’honnête cœur de Foker donnaient plus de piquant et de force au penchant qui l’entraînait lui-même vers Blanche, si l’on peut appeler penchant ce qui n’était encore qu’un jeu et une plaisanterie. « Elle lui a dit quelque chose, vraiment ? Peut-être lui a-t-elle donné une fleur pareille à celle-ci. » Et il tira de son habit, et tortilla entre le pouce et l’index un pauvre petit bouton de rose fané qui s’était flétri et noirci à la chaleur et aux lumières éclatantes de cette nuit. « Je voudrais savoir à combien d’autres encore elle a donné ses naïfs gages d’affection, la petite coquette ! » Et il jeta le sien dans le ruisseau dont l’eau le rafraîchit, et où quelque amateur de boutons de rose le ramassa peut-être.

Puis, voyant qu’il faisait grand jour, et se disant que les passants regarderaient peut-être avec étonnement sa barbe et sa cravate blanche, notre modeste jeune gentleman prit un cabriolet et se fit conduire au Temple.

Hélas ! est-ce là ce garçon qui, peu d’années auparavant, priait aux genoux de sa mère, et pour lequel celle-ci priait sans doute à cette heure matinale ? Ce mondain usé et égoïste est-il le même jeune homme qui, naguère, était prêt à sacrifier tout ce qu’il avait au monde, espoir, ambition, chances de fortune, tout pour son amour ? Voilà l’homme dont vous êtes fier, vieux Pendennis. Vous vous vantez de l’avoir formé, et d’avoir, par vos raisonnements, chassé de son cœur sa folie absurde et romanesque. Tandis que vos douleurs et vos rhumatismes vous font gémir dans votre lit, vous vous consolez par la pensée qu’enfin ce garçon fera quelque chose pour s’avancer dans le monde, et que les Pendennis y feront bonne figure.

Mais est-il le seul qui, en marchant à travers les ténèbres de la vie, s’égare fatalement ou volontairement, tandis que la vérité naturelle et l’amour, qui devraient éclairer sa route, s’obscurcissent dans cet air méphitique et ne répandent plus assez de clarté pour lui ?

Quand Pen se fut retiré, le pauvre Harry Foker se leva du sofa, et ayant tiré de son gilet (un gilet aux boutons splendides, aux broderies magnifiques, ouvrage de sa maman) un petit bouton de rose blanche, il prit dans son nécessaire de toilette, qui était aussi un cadeau maternel, une paire de ciseaux avec lesquels il tailla soigneusement l’extrémité de la tige ; puis il mit le bouton dans un verre d’eau en face de son lit, dans lequel il chercha un refuge contre les soucis et les amers souvenirs.

Il est à présumer que miss Blanche Amory avait plus d’une rose dans son bouquet. Et pourquoi la bonne jeune créature ne donnerait-elle rien de son superflu pour faire le bonheur d’autant de cavaliers que possible ?

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