‹ Histoire de PendennisChapitre 47 sur 76 · Tome 2 · 22

Tome 2 · 22

Les fatigues de la nuit à Gaunt-House avaient failli devenir funestes au major Pendennis, et dès qu’il put, sans risques ni périls, mettre en mouvement son vieux corps, il se transporta gémissant à Buxton, pour chercher un soulagement dans les eaux salutaires de ce lieu.

Le parlement se sépara. Sir Francis Clavering et sa famille quittèrent Londres, et les affaires dont nous avons entretenu le lecteur ne s’avancèrent pas dans le court intervalle des quelques jours qui se sont écoulés entre ce chapitre et le précédent. Toutefois Londres s’était vidé.

La saison était arrivée à son terme. Les jurisconsultes, qui étaient les voisins de Pen, faisaient leur tournée ; ses amis plus fashionables avaient pris leur passe-port pour le continent, ou s’étaient enfuis vers les landes d’Écosse, à la recherche de la santé ou des émotions. À peine apercevait-on un homme aux fenêtres des clubs ou sur le trottoir de Pall-Mall. Les jaquettes rouges avaient disparu de devant la grille du palais ; les négociants de Saint-James prenaient leurs vacances à l’étranger ; les tailleurs avaient laissé pousser leurs moustaches et remontaient le Rhin ; les bottiers étaient à Ems ou à Baden, rougissant quand ils rencontraient des pratiques en ces lieux de plaisir, ou pontant, à côté de leurs créanciers, aux tables de jeu ; les ecclésiastiques de Saint-James prêchaient devant un auditoire réduit de moitié, et dans lequel ne se trouvait pas un seul pécheur de distinction ; l’orchestre de Kensington-Gardens avait enfermé ses instruments de cuivre et ses trompettes d’argent ; deux ou trois vieilles citadines ou carrosses délabrés erraient seuls sur les bords de la Serpentine ; et Clarence Bulbul, retenu à Londres par ses devoirs de clerc de la trésorerie, quand il faisait sa promenade de l’après-midi dans Rotten-Row, comparait cette solitude à l’immensité du désert d’Arabie, et s’imaginait être lui-même un Bédouin cheminant dans des steppes poudreux.

Warrington fourra une quantité de tabac de Cavendish dans son sac de nuit et alla, selon sa coutume, passer ses vacances chez son frère, à Norfolk. Pen resta quelque temps seul au logis, car cet homme à la mode ne pouvait toujours quitter la métropole quand il en avait envie. Il était alors retenu par les affaires de son journal, la Gazette de Pall-Mall, où il jouait le rôle d’éditeur et de chargé d’affaires durant l’absence temporaire du rédacteur en chef, le capitaine Shandon, qui, avec sa famille, prenait des bains salutaires à Boulogne-sur-Mer.

Quoique, depuis plusieurs années, M. Pen se fît passer pour un homme parfaitement blasé et las de la vie, la vérité veut que nous disions que c’était un jeune homme excessivement bien portant ; il avait encore un très-bel appétit, qu’il satisfaisait, avec le plus grand plaisir, au moins une fois par jour ; et il désirait toujours la société, ce qui prouvait qu’il n’était rien moins que misanthrope. Lorsqu’il ne pouvait avoir un bon dîner, il s’asseyait à une mauvaise table avec un parfait contentement ; et, s’il ne pouvait se procurer la société des gens d’esprit, des grands personnages ou des jolies femmes, il s’accommodait de la première société venue. Il était très-content dans une taverne, ou à bord d’un bateau à vapeur de Greenwich, ou dans une promenade à Hampstead, de pouvoir causer avec M. Finucane, son collaborateur à la Gazette de Pall-Mall. S’il allait voir les théâtres d’été de l’autre côté de la Tamise, ou le jardin royal de Vauxhall, il y trouvait un ami dans la personne du grand Simpson, et serrait la main du principal chanteur comique ou de la plus gentille écuyère de la troupe.

Et tout en jouissant, avec une humeur satirique où la sympathie ne manquait pas, des grimaces et des exercices gracieux de ces artistes, il promenait des regards bienveillants sur les spectateurs aussi, sur le jeune tapageur venu pour se divertir, sur les honnêtes parents accompagnés de leurs enfants qui riaient et battaient des mains, sur les pauvres parias, dont le rire était moins innocent, quoique peut-être plus bruyant, et qui apportaient là leur honte et leur jeunesse pour danser et se réjouir au moins jusqu’à l’aube, pour gagner leur pain et noyer leurs soucis.

Arthur se vantait souvent de cette sympathie pour les hommes de toute condition ; il était content de l’avoir, et disait qu’il espérait la garder jusqu’à la fin. De même que d’autres hommes ont du goût pour la peinture, pour la musique, pour les sciences naturelles, M. Pen disait que l’anthropologie était son étude favorite, et qu’il avait toujours l’œil ouvert pour saisir avec empressement ses variétés et ses beautés infinies. Il contemplait avec un plaisir constant tous les spécimens de l’humanité dans tous les endroits où il allait : les coquetteries d’une douairière ridée au milieu d’un bal, comme la modeste rougeur d’une jeune beauté d’illustre naissance ; un vieux soldat aux gardes faisant la cour à une bonne d’enfant dans le parc, comme l’innocent petit Tommy, qui donne à manger aux canards, tandis que sa bonne écoute les cajoleries du troupier. Et vraiment, l’homme dont le cœur est pur peut se livrer à cette étude avec une jouissance qui ne cesse jamais, et qui n’est que plus vive peut-être parce qu’elle est secrète et qu’elle contient un grain de tristesse : car il est, lui, solitaire d’humeur et de caractère, et séparé du monde, quoique non isolé.

Oui, Pen avait coutume de se vanter de cela à Warrington, et il disait avec son impétuosité habituelle :

« J’ai été si violemment amoureux dans ma jeunesse que j’ai consumé, je crois, tout ce qu’il y avait en moi de combustible ; et si jamais je me marie, c’est un mariage de raison que je ferai, avec une personne bien élevée, de figure et d’humeur agréables, qui ait un peu d’argent, et ce qu’il faut pour garnir de moelleux coussins notre voiture dans son voyage à travers la vie. Quant aux romans, le mien est fini ; j’ai usé tout ce que j’avais de romanesque, et je suis vieux avant mon temps… j’en suis fier !

— Sornettes ! grommela son ami ; l’autre jour, vous vous imaginiez devenir chauve, et vous vous en vantiez, comme vous vous vantez de tout. Mais vous n’en avez pas moins commencé à vous servir du pot de graisse d’ours, dès que votre coiffeur vous l’eut recommandé ; et depuis lors, vous êtes toujours parfumé comme un perruquier.

— Vous êtes Diogène, répliqua l’autre, et vous voudriez que chacun vécût comme vous dans un tonneau. Les violettes ont une odeur plus agréable que le tabac, vieux grison cynique que vous êtes. »

Mais M. Pen rougissait, tout en faisant cette réplique à son peu romanesque ami, et prenait vraiment beaucoup plus de soin de sa personne que n’eût fait sans doute un cynique. Si l’on considère que M. Pen ne s’inquiétait pas du monde, il se donnait peut-être trop de peine pour orner sa personne, afin de se rendre agréable au monde ; et il portait des bottes bien étroites et bien vernies, pour un pèlerin aussi fatigué qu’il prétendait l’être.

Donc, ce fut en cette triste saison de l’année, un vendredi, par une belle nuit d’automne, que M. Pendennis, ayant achevé au bureau de son journal un premier-Londres brillant, tel qu’eût pu l’écrire le capitaine Shandon lui-même, s’il avait été de bonne humeur et disposé à travailler, lui qui ne travaillait jamais que contraint ; ce fut, disons-nous, un vendredi soir, que M. Arthur Pendennis, après avoir écrit cet article, et après en avoir corrigé avec satisfaction l’épreuve encore humide, songea à passer l’eau et à se régaler du feu d’artifice et des autres amusements de Vauxhall. Il mit donc dans sa poche le billet d’entrée en ce lieu de récréation pour le rédacteur de la Gazette de Pall-Mall et son ami, et paya en monnaie du royaume la somme indispensable pour traverser le pont de Waterloo. De ce pont jusqu’au jardin la promenade était charmante ; les étoiles scintillaient au ciel, du haut duquel elles semblaient regarder le royal domaine, d’où allaient bientôt s’élancer ces fusées et ces chandelles romaines qui devaient faire pâlir les étoiles.

Avant de pénétrer dans le jardin enchanté où vingt mille lampes sont allumées tous les soirs, lequel de vous, lecteurs, n’a pas traversé ce sombre passage et ce triste guichet qui cachent les splendeurs de Vauxhall aux gens non initiés ? Dans les murs de ce passage sont deux niches bien illuminées, au milieu desquelles on voit deux gentlemen assis à leurs pupitres, où ils reçoivent soit votre argent, si vous êtes un simple particulier, soit votre carte d’entrée, si vous êtes muni de ce passe-port. Pen alla montrer son billet à l’ouverture indiquée, et il y trouva un gentleman et deux dames en pourparler.

Le gentleman, qui portait le chapeau sur l’oreille et un manteau court et râpé avec lequel il faisait l’élégant, s’écria d’une voix que Pen reconnut sur-le-champ :

« Morbleu ! monsieur, si vous doutez de mon honneur, auriez-vous l’obligeance de sortir de cette niche, et…

— Bon Dieu ! cap’taine, dit l’aînée des deux dames.

— Ne m’ennuyez pas, répliqua l’homme dans la niche.

— Et de demander à M. Hodgen lui-même, qui se trouve dans le jiardin, de laisser passer ces dames ? Ne craignez rien, ma chère madame, je n’ai pas dessein de chercher querelle à ce gintleman, surtout devant des dames. Voulez-vous aller, monsieur, et prier M. Hodgen (avec la carte de qui je suis venu ; c’est mon plus intime ami, et je sais qu’il va chanter l’Enleveur de cadavres ici ce soir), voulez-vous, dis-je, le prier, en lui présentant les compliments du capitaine Costigan, de venir ici, afin de faire entrer ces dames ? Pour moi, monsieur, j’ai vu le Vauxhall, et je dédaigne de faire la moindre démarche pour mon compte ; mais il y a une de ces dames qui n’est jamais entrée ici, et je ne pense pas que vous ayez l’intention de profiter du malheur que j’ai eu de perdre le billet pour la priver du plaisir qu’elle s’était promis.

— C’est inutile, capitaine. Je ne puis m’éloigner pour votre affaire, » répliqua le receveur de contremarques.

Sur quoi le capitaine proféra un gros juron, et l’aînée des dames s’écria : « Mon Dieu, mon Dieu ! que c’est contrariant ! »

Quant à la plus jeune, elle leva les yeux sur le capitaine et dit :

« Peu importe, capitaine Costigan, je n’ai pas si grande envie d’entrer. Allons-nous-en, maman. »

Et, quoi qu’elle prétendît n’avoir pas envie d’entrer, son chagrin prit le dessus et elle se mit à pleurer.

« Ma pauvre enfant ! dit le capitaine. Pouvez-vous résister à cela, monsieur, et ne pas laisser entrer cette innocente créature ?

— Ce n’est pas mon affaire, » répliqua, d’un ton bourru, le gardien dans sa niche enluminée.

En cet instant Arthur s’approcha, et, reconnaissant le capitaine, il lui dit : « Ne me connaissez-vous pas, capitaine ?… Pendennis ! »

Et il ôta son chapeau, et salua les deux dames.

« Mon cher garçon ! mon cher ami ! » s’écria le capitaine en tendant à Pendennis la main de l’amitié. Puis il lui expliqua rapidement ce qu’il appelait un très-malheureux conthratong. Il avait reçu de M. Hodgen une entrée au Vauxhall pour deux personnes. M. Hodgen était alors dans le jardin, où il chantait (comme au club de l’Arrière-Cuisine et aux concerts de la noblesse) l’Enleveur de Cadavres, la Mort du général Wolfe, la Bannière sanglante, et autres mélodies favorites. Ayant donc son billet pour deux personnes, il avait pensé qu’il servirait pour trois, et était venu en compagnie de ses amies. Mais le capitaine Costigan avait perdu le billet en route ; il n’y avait pas moyen d’entrer, et les dames étaient forcées de s’en retourner, au grand désappointement de l’une d’elles, comme Pendennis le voyait.

Arthur était plein de bonté pour tout le monde, et compatissait aux malheurs de toutes sortes de personnes. Comment eût-il pu refuser sa compassion en une circonstance pareille ? Il avait vu l’innocente figure se tourner vers le capitaine ; il avait vu le regard suppliant de la jeune fille, le tremblement de ses lèvres, et enfin les larmes ruisselant de ses yeux. Il n’eût plus eu qu’une guinée au monde, qu’il n’aurait pu faire autrement que de la dépenser pour procurer un peu de plaisir à la pauvre créature.

Elle détourna ses regards tristes et suppliants, dès qu’ils eurent rencontré un étranger, et elle se mit à essuyer ses larmes avec son mouchoir. Arthur semblait très-beau et très-bon, debout devant ces dames, chapeau bas, rougissant, saluant ; c’était vraiment un généreux gentleman.

« Qui sont-elles ? » se demanda-t-il. Il lui semblait avoir déjà vu la plus âgée. « Si je puis vous rendre service, capitaine Costigan, dit le jeune homme, j’espère que vous ne ferez pas de cérémonies. Refuse-t-on de laisser entrer ces dames ? faites-moi l’amitié de vous servir de ma bourse. Et… et j’ai moi-même un billet pour deux… J’espère, madame, que vous me permettrez de vous rendre ce petit service ? »

Le premier mouvement du prince de Fairoaks avait été de payer pour toute la société, et d’égarer son billet de journaliste, comme le pauvre Costigan avait égaré sa propre carte. Mais son instinct et l’aspect des deux femmes lui dirent qu’il leur ferait plus de plaisir en ne se donnant pas des airs de grand seigneur. Il tendit donc sa bourse à Costigan, et d’une main tira en riant son billet de sa poche, tandis qu’il offrait l’autre à l’aînée des deux dames. Dames n’était pas précisément le mot ; pourtant, elles avaient chapeau et châle, collerette et rubans, et la plus jeune avançait de dessous sa modeste robe grise une petite bottine chaussant un charmant petit pied ; mais Son Altesse de Fairoaks était polie avec quiconque portait le cotillon, quel qu’en fût le tissu ; et plus la personne était humble, plus il se montrait poli et magnifique dans sa conduite.

« Fanny, prenez le bras du gentleman, dit l’aînée ; puisque vous avez cette bonté… Je vous ai vu souvent passer par notre porte, monsieur, et entrer chez le capitaine Strong, au n 3. »

Fanny fit une petite révérence et passa la main sous le bras d’Arthur. Cette main était couverte d’un chétif petit gant, mais elle était jolie et mignonne. Fanny n’était plus une enfant, mais elle était à peine une femme ; ses larmes ne coulaient plus, la rougeur de la jeunesse couvrait ses joues, et ses yeux brillèrent de plaisir et de reconnaissance lorsqu’elle les leva sur la bienveillante figure d’Arthur.

Arthur, d’un air protecteur, posa son autre main sur la petite main appuyée sur son bras.

« Fanny est un très-joli petit nom, dit-il ; et vous me connaissez donc, vous ?

— Nous gardons la loge, monsieur, à Shepherd’s-Inn, répondit Fanny avec une révérence, et je n’ai jamais vu le Vauxhall, monsieur, et papa ne voulait pas que j’y allasse… et… et… ô Dieu ! ô Dieu ! que c’est beau ! »

En poussant cette exclamation, elle fit un pas en arrière, frappée d’étonnement et de joie à la vue du jardin royal illuminé de cent millions de lampes, et resplendissant d’un éclat dont était toujours restée bien loin la plus belle pantomime qu’elle eût vue au théâtre, et que le plus beau conte de fées n’avait jamais représenté à son imagination.

Pen fut enchanté de sa joie, et il pressa contre son cœur la petite main qui s’était si gentiment attachée à son bras.

« Que ne donnerais-je pas pour une petite partie de ce plaisir ! dit le jeune homme blasé.

— Votre bourse, Pendennis, mon cher garçon, dit derrière lui la voix du capitaine. Voulez-vous compter ? le compte y est… Non, vous avez confiance dans le vieux Jack Costigan (il a confiance en moi, vous voyez, madame). Vous avez été mon sauveur, Pen. Je le connais depuis son enfance, mistress Bolton ; il est proprillétaire de Fairoaks-Castle, où j’ai bu bien des bouteilles de bordeaux avec la première nobelesse de son comté natal. Monsieur Pendennis, vous avez été mon sauveur, et je vous en rends grâces. Ma fille vous en rendra grâces. Monsieur Simpson, votre humble serviteur, monsieur. »

Si Pen était magnifique de courtoisie avec les dames, qu’était-ce que sa splendeur en comparaison des courbettes que le capitaine Costigan prodiguait à droite et à gauche, et des bravos qu’il adressait aux chanteurs ?

Un homme issu comme Costigan d’une longue ligne de rois hiberniens, de chieftains ou d’autres magnats et shérifs de comté, avait naturellement trop de fierté, trop de respect de lui-même, pour se promener bras dessus bras dessous avec une dame qui balayait parfois sa chambre et grillait ses côtelettes de mouton. Dans le cours de leur voyage de Shepherd’s-Inn à Vauxhall-Gardens, le capitaine Costigan avait marché à côté des deux dames, leur montrant d’un air protecteur et affable les édifices dignes d’attention, et parlant, selon sa coutume, d’autres villes et pays qu’il avait visités, ainsi que des personnages de distinction qu’il avait l’honneur de connaître. On ne pouvait donc espérer (et, vraiment, mistress Bolton n’espérait pas) que le capitaine, arrivé dans ce royal domaine illuminé des feux de vingt mille lampes, se relâcherait de sa dignité pour donner le bras à une dame qui, de fait, n’était guère plus qu’une femme de charge ou de ménage.

Mais Pen, pour sa part, n’avait pas de ces scrupules. Miss Fanny Bolton ne faisait pas son lit et ne balayait pas sa chambre ; et il ne se souciait pas de lâcher sa jolie petite compagne. Quant à Fanny, la couleur de ses joues prit une teinte plus vive, et le plaisir fit briller ses beaux yeux d’un éclat plus aimable, lorsqu’elle s’appuya sur le bras d’un aussi beau cavalier et d’un aussi galant protecteur que M. Pen. Elle regardait une foule d’autres dames et une foule de gentlemen qui leur donnaient le bras, et elle se disait que son cavalier, à elle, était plus joli et plus distingué que tous les autres. Il y avait là des sectateurs du plaisir de toutes les conditions : de jeunes médecins débauchés, de jeunes commis-négociants prodigues, quelques dandys des régiments de la garde, etc. Le vieux lord Colchicum s’y trouvait en compagnie de Mlle Caracoline, qui avait caracolé au cirque, et qui parlait son français d’une voix très-haute, émaillant son langage d’idiotismes pleins d’une excessive énergie, tandis qu’elle s’appuyait sur le bras de Sa Seigneurie.

Colchicum accompagnait Mlle Caracoline, et le petit Tom Tufthunt accompagnait lord Colchicum, et était ravi de sa position. Quand don Juan escalade la muraille, il se trouve toujours quelque Leporello pour tirer l’échelle. Tom Tufthunt était enchanté de jouer le rôle d’ami du vieux vicomte, de découper la volaille et de faire la salade à souper.

Lorsque Pen et sa demoiselle rencontrèrent la société du vicomte, ce noble pair se borna à jeter un coup d’œil de reconnaissance à M. Arthur, et reporta aussitôt ses regards sur la figure de la compagne du jeune homme. Mais Tom Tufthunt honora M. Arthur d’un hochement de tête plein de bonté, et dit : « Comment ça va-t-il, mon vieux ? » Puis il lança un coup d’œil extrêmement malin au parrain de cette histoire.

« C’est la fameuse écuyère d’Astley ; je l’ai vue au cirque, dit miss Bolton en se retournant pour regarder Mlle Caracoline. Et qui est ce vieux-là ? n’est-ce pas le maître du cirque ?

— C’est le lord vicomte Colchicum, miss Fanny, » répondit Pen d’un air protecteur.

Il ne songeait point à mal. Il était charmé de patronner la jeune fille ; il ne lui déplaisait pas qu’elle fût si jolie, qu’elle s’appuyât sur son bras, et que ce vieux don Juan l’eût vu en pareille compagnie.

Fanny était très-jolie ; elle avait les yeux noirs et brillants, des dents semblables à de petites perles, et des lèvres presque aussi rouges que celles de Mlle Caracoline, quand cette dernière les enduisait d’une couche de vermillon. Et quelle différence entre les voix de ces deux personnes, entre le rire de la jeune fille et celui de l’écuyère ! Ce n’était que tout récemment, comme elle se mirait un jour, après avoir balayé la chambre de Bows et Costigan, dans la petite glace au-dessus de la cheminée, que Fanny avait commencé à penser qu’elle était belle. Il y a un an, ce n’était qu’une lourde et gauche fille, dont son père se moquait et dont ses camarades ne s’occupaient pas, la croyant mal faite et dépourvue de tout attrait, tant qu’elle fréquenta l’école de miss Minifer, Newcastle-Street, Strand. (La sœur cadette de miss Minifer prit la direction du théâtre de Norwich en 182., et miss Minifer l’aînée avait elle-même joué pendant deux saisons avec quelque succès sur deux des principales scènes de Londres, jusqu’à ce que, étant tombée par une trappe mal fermée, elle se cassa la jambe.) Dans la sombre loge du portier de Shepherd’s-Inn, on ne voyait presque pas que cette petite plante se développait et devenait une belle fleur.

Donc cette jeune personne était pendue au bras de Pen, et tous deux arpentaient ensemble le jardin. Quoique Londres fût vide, il y restait encore quelque deux millions d’individus, et, parmi eux, une ou deux connaissances de M. Arthur Pendennis.

Silencieux, solitaire, pâle, les mains dans ses poches, vint à passer Henry Foker, esquire, qui salua Arthur d’un lamentable hochement de tête. Le jeune Henry cherchait à calmer son esprit en allant de place en place et de divertissement en divertissement. Mais en rôdant dans les sombres allées il songeait à Blanche, et il y songeait encore en regardant les illuminations. Il consulta le diseur de bonne aventure au sujet de celle qu’il aimait, et fut désappointé quand ce bohémien lui dit qu’il était amoureux d’une dame brune qui ferait son bonheur. Au concert, quoique M. Momus chantât ses chansonnettes comiques les plus désopilantes et proposât les énigmes les plus étourdissantes, jamais un sourire n’entr’ouvrait les lèvres de Foker. À vrai dire, il n’entendait pas un mot de ce que disait M. Momus.

Pen et miss Bolton se trouvèrent tout près de lui, à ce concert. Fanny remarqua la mine piteuse de M. Foker, et Pen s’en moqua.

Fanny demanda ce que ce pouvait être qui donnait un air si lugubre à ce drôle de petit homme.

« Je crois qu’il est contrarié en amour, répondit Pen. Cela ne suffit-il pas, Fanny, pour donner une mine lugubre à tout le monde ? »

Et il regarda la jeune fille d’un air de protection, comme Egmont regarde Clara dans la pièce de Gœthe, comme Leicester regarde Amy dans le roman de Scott.

« Contrarié en amour, vraiment, pauvre gentleman ! » dit Fanny avec un soupir ; et elle tourna vers lui des yeux pleins de bonté et de compassion, mais Harry ne vit pas ces beaux yeux noirs.

« Comment ça va-t-il, monsieur Pendennis ? » s’écria une voix. C’était celle d’un jeune homme en grand habit blanc, avec une cravate rouge sur laquelle s’abaissait un col qui laissait voir un cou d’une propreté douteuse. Il avait en outre une énorme épingle d’or ou de quelque autre métal, et portait un gilet de couleur orné de boutons de verre excessivement fantastiques, avec un pantalon qui criait hautement : « Venez, regardez-moi, et voyez comme je suis éclatant et de peu de valeur ; quel sale daim que mon maître ! » Dans une poche de son habit il avait un petit stick, et une dame en satin rose s’appuyait sur son bras. « Comment ça va-t-il ? Je suis sûr qu’il m’a oublié : Huxter, de Clavering.

— Comment vous portez-vous, monsieur Huxter ? répliqua le prince de Fairoaks, de son ton le plus princier ; j’espère que vous êtes en bonne santé.

— Assez bonne, merci. ! Et M. Huxter hocha la tête. « Ah çà, Pendennis, vous avez fait votre chemin extraordinairement bien depuis le tapage que nous avons eu chez Wapshot, ne vous souvient-il pas ? Grand auteur, hein ? vous fréquentez les fashionables. J’ai vu votre nom dans le Morning-Post. Je suppose que vous êtes trop fier pour venir souper avec un vieil ami ?… Charterhouse-Lane, demain soir ; nous aurons quelques bons diables de Saint-Barthélemy, et un punch au genièvre étourdissant. Voici ma carte. »

Àces mots, M. Huxter sortit la main de la poche où était sa canne, et, ouvrant avec ses dents son étui à cartes, en tendit une à Pen.

« Vous êtes trop bon, vraiment, répliqua Pen ; et je regrette d’avoir une invitation qui me force à quitter Londres demain soir. »

Et le marquis de Fairoaks, étonné qu’un être pareil eût l’audace de lui donner sa carte, mit l’adresse de M. Huxter dans la poche de son gilet, en saluant d’un air hautain.

M. Samuel Huxter ne se doutait peut-être pas qu’il y eût une grande différence de rangs entre lui-même et M. Arthur Pendennis. Le père de M. Huxter était médecin-apothicaire à Clavering, tout comme le papa de M. Pendennis avait été médecin-apothicaire à Bath. Mais il y a des hommes qui sont d’une impudence incroyable.

« Eh bien, mon vieux, n’importe, dit M. Huxter, qui, toujours franc et familier, était ce soir-là plus affable encore que de coutume, grâce au vin qu’il avait bu. Si jamais vous passez dans notre rue, venez nous voir ; je suis presque toujours à la maison le samedi, et il y a ordinairement du fromage dans le buffet… Ta, ta, ta. Voilà la cloche qui annonce le feu d’artifice. Courons-y, Marie. »

Et il se mit à courir, avec le reste de la foule, du côté du feu d’artifice.

Pen en fit autant, dès que cet aimable jeune homme se fut éloigné. Il se mit à courir avec sa petite compagne. Mistress Bolton les suivait avec le capitaine Costigan. Mais le capitaine était trop majestueux et trop plein de dignité dans tous ses mouvements, pour qu’ami ou ennemi le pût faire courir. Il poursuivit donc son chemin avec le gracieux dandinement qui le distinguait, de sorte que sa compagne et lui se trouvèrent bientôt très en arrière de Pen et de miss Fanny.

Peut-être Arthur oublia-t-il, ou peut-être ne voulut-il pas se rappeler que l’autre couple n’avait pas d’argent en poche, comme l’avait prouvé l’aventure à l’entrée du jardin. Quoi qu’il en soit, Pen paya deux schellings pour sa compagne et pour lui-même, et, Fanny cramponnée à son bras, il gravit l’escalier qui mène à la galerie du feu d’artifice. Le capitaine et la maman n’ont qu’à les suivre, s’ils en ont envie ; mais Arthur et Fanny étaient trop occupés pour regarder en arrière. On se pressait et se poussait à côté d’eux et derrière eux. Un individu plus curieux encore que les autres vint à passer près de Fanny, et la coudoya si rudement qu’elle fit un pas en arrière et poussa un petit cri. Sur quoi Arthur la prit adroitement dans ses bras, et, afin de pouvoir mieux la protéger. la garda ainsi défendue jusqu’à ce qu’ils eussent pris leurs places en haut de l’escalier.

Le pauvre Foker était assis seul sur un des bancs les plus élevés, la figure illuminée par le feu d’artifice, ou par la lune dans les intervalles. Arthur le vit et rit, mais ne s’occupa guère de son ami. Il ne songeait qu’à Fanny. Comme elle admirait ! comme elle était heureuse ! comme elle criait oh ! oh ! oh ! à mesure que les fusées s’élançaient dans les airs et retombaient en pluie d’étincelles d’azur, d’émeraude et de vermillon. Tandis que ces merveilles brillaient et disparaissaient à ses yeux, la petite fille frémissait et tremblait de joie à côté d’Arthur ; sa main était toujours sous le bras de son cavalier, et celui-ci sentait sa douce étreinte quand elle levait sur lui des yeux où se peignait son ravissement.

« Que cela est beau, monsieur ! s’écria-t-elle.

— Ne m’appelez pas monsieur, Fanny, » dit Arthur.

Une vive rougeur colora les joues de la jeune fille.

« Comment faut-il vous appeler ? demanda-t-elle d’une voix basse, douce et tremblante. Comment désirez-vous que je dise, monsieur ?

— Encore, Fanny !… Ma foi, j’oubliais… mieux vaut que vous m’appeliez ainsi, ma chère, répliqua Pendennis avec douceur et bonté. Vous me permettez de vous appeler Fanny ?

— Oh oui ! répondit-elle, et la petite main pressa plus fortement le bras d’Arthur, et Fanny se serra contre lui au point qu’il sentit les battements de son cœur contre son bras.

— Je puis vous appeler Fanny, parce que vous êtes une jeune fille et une bonne fille, Fanny, et que je suis un vieux gentleman. Mais il ne faut pas que vous me disiez autrement que monsieur, ou monsieur Pendennis, si vous voulez, car nous sommes de rangs fort différents, Fanny ; et ne pensez pas que je vous parle d’une manière désobligeante, et… et… pourquoi retirez-vous votre main, Fanny ? Avez-vous peur de moi ? Pensez-vous que je veuille vous offenser ? Pas pour tout l’or du monde, ma chère petite fille. Et… voyez comme la lune et les étoiles sont belles, et avec quel calme elles brillent quand les fusées sont éteintes et que les roues de feu ont cessé leurs bruyants sifflements. En venant ici ce soir, je ne pensais pas avoir à côté de moi une si jolie petite compagne pour voir ce beau feu d’artifice. Il faut que vous sachiez que je vis dans la retraite, et que je travaille beaucoup. J’écris dans les journaux et je fais des livres, Fanny ; j’étais très-fatigué, et je m’attendais à passer ma soirée tout seul ; et… ne pleurez pas, ma chère bonne petite fille. »

Ici Pen s’interrompit et cessa brusquement le calme discours qu’il avait commencé, car la vue des pleurs d’une femme faisait toujours trembler ses nerfs, et il se mit aussitôt à lui dire des paroles caressantes pour l’apaiser, et à pousser cent vingt petites exclamations de pitié et de sympathie, que nous ne répéterons point parce qu’elles paraîtraient sottes et absurdes, étant imprimées. La causerie d’une mère avec son enfant semblerait absurde aussi, comme l’entretien d’un amoureux avec sa fiancée. Cette douce et simple poésie ne supporte aucune traduction ; elle est trop subtile pour se soumettre aux lois grossières d’un grammairien. Nous n’avons que quatre mêmes lettres pour indiquer le baiser que nous mettons sur le front de notre grand’mère et celui que nous mettons sur la joue de notre chaste fiancée ; nous n’avons que les quatre mêmes lettres pour deux choses si différentes, et aucune de ces lettres n’est une labiale. Avons-nous dessein d’insinuer que M. Arthur Pendennis fit usage du monosyllabe en question ? Non pas. D’abord il faisait sombre : le feu d’artifice était fini, et personne ne pouvait voir Arthur. Ensuite il n’était pas homme à divulguer un secret de cette sorte, supposé que le baiser fût donné. Troisièmement enfin, que tout honnête garçon qui a baisé une jolie fille dise comment il se fût conduit en une conjoncture aussi délicate.

La vérité est que, quels que soient vos soupçons, quoi que vous eussiez fait en pareilles circonstances, et quoi que M. Pen eût désiré faire, il se conduisit en honnête homme.

« Je ne veux pas jouer avec le cœur de cette petite fille, se dit-il ; je ne veux point oublier mon honneur ni le sien. Elle paraît douée de beaucoup de sensibilité, et d’une sensibilité dangereuse et contagieuse, et je suis très-content que le feu d’artifice soit fini, et que je puisse la ramener à sa mère. Venez, Fanny : faites attention à l’escalier, et appuyez-vous sur moi. Ne trébuchez donc pas, petite étourdie ; par ici, et voilà votre maman à la porte. »

Et mistress Bolton se trouvait là, en effet, l’esprit inquiet et la main serrant son parapluie.

Elle saisit Fanny avec un empressement et une violence toutes maternelles, et lui fit quelques rapides reproches à voix basse.

Je dois dire que l’expression des regards du capitaine Costigan était d’un plaisant indescriptible ; il se tenait derrière la matrone et, de dessous son chapeau, clignait de l’œil à Pendennis.

C’était si plaisant, que Pen ne put s’empêcher de rire aux éclats.

« Vous auriez dû prendre mon bras, mistress Bolton, dit-il en le lui offrant. Je suis bien aise de vous ramener Fanny saine et sauve. Nous pensions que vous nous suivriez dans la galerie. Le feu d’artifice nous a fort amusés, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, répondit miss Fanny d’un ton assez grave.

— Et le bouquet était magnifique, reprit Pen. Et voilà dix heures que je n’ai rien mangé, mesdames ; et je voudrais que vous me permissiez de vous inviter à souper.

— Parbleu ! dit Costigan, je mangerais bien un morceau, moi aussi. Si je n’avais oublié ma bourse, j’aurais invité ces dèmes à une légère collation. »

Mistress Bolton répliqua avec beaucoup d’âpreté qu’elle avait mal à la tête, et qu’elle aimait mieux rentrer.

« Il n’y a rien de meilleur au monde qu’une salade de homard pour faire passer le mal de tête, dit Pen galamment ; et je suis sûr qu’un verre de vin vous fera du bien. Voyons, mistress Bolton, ne soyez pas méchante et faites-moi ce plaisir. Je n’aurais pas le cœur de souper sans vous, et je vous donne ma parole que je n’ai pas dîné. Prenez mon bras ; donnez-moi ce parapluie. Costigan, je compte que vous prendrez bien soin de miss Fanny ; et je croirai mistress Bolton fâchée contre moi, si elle ne m’accorde pas l’honneur de sa société. Nous souperons tous tranquillement, après quoi nous rentrerons ensemble en cabriolet. »

Le cabriolet, la salade de homard, l’air franc et joyeux de Pendennis, lorsqu’il invita en souriant la digne matrone, désarmèrent les soupçons et la colère de celle-ci. Puisqu’il voulait bien avoir tant d’obligeance, elle pensait pouvoir prendre une bouchée de homard. De sorte qu’ils se dirigèrent tous quatre vers un cabinet, et Costigan appela le garçon d’une voix si haute et si belliqueuse, qu’un de ces fonctionnaires accourut aussitôt.

La carte suspendue à la muraille fut examinée, et Fanny fut priée de choisir son mets favori ; la jeune créature répliqua qu’elle aimait beaucoup le homard, elle aussi, mais elle avoua en outre qu’elle avait une grande partialité pour la tarte aux framboises.

Pen commanda donc cette friandise, ainsi qu’une bouteille du champagne le plus mousseux, pour mettre ces dames en belle humeur.

La petite Fanny en but sa part ; n’avait-elle pas déjà goûté ce soir d’un autre breuvage non moins doux et non moins enivrant ?

Lorsque le souper, qui avait été très-animé et très-gai, fut fini, et que le capitaine Costigan et mistress Bolton eurent savouré un ou deux verres de ce punch au rack qu’on fait si délicieux au Vauxhall, la carte fut demandée et payée fort généreusement par Pen. Il la paya « comme un bon jeune gintleman anglais du bon vieux temps, par Jupiter ! » s’écria Costigan avec enthousiasme.

En sortant du cabinet, le capitaine offrit le bras à mistress Bolton, de sorte que Fanny échut en partage à Pen ; et ce jeune couple s’éloigna fort joyeux, à la suite du couple plus âgé.

Le champagne et le punch au rack, quoique toute la société en eût bu modérément (à l’exception peut-être de ce pauvre Cos, qui louvoyait tant soit peu en marchant), le champagne et le punch avaient mis tout le monde en belle humeur, et Fanny commençait à mouvoir ses lestes petits pieds en mesure avec la musique de l’orchestre, qui jouait des valses et des galops pour les amis de la danse. Lorsqu’on arriva à l’endroit où l’on dansait, la musique et les pieds de Fanny semblèrent précipiter la mesure ; on eût dit que la jeune fille s’élançait, pour ainsi dire, naturellement de terre, et qu’il fallût un effort pour l’y retenir.

« N’aimeriez-vous pas à faire un tour de valse ? demanda le prince de Fairoaks. Quel plaisir ce serait ! Mistress Bolton, laissez-moi faire un tour avec elle, je vous en prie, madame. »

Àquoi Costigan répliqua : « Balancez-vous donc ! »

Mistress Bolton ne refusa pas son autorisation ; elle était elle-même un vieux cheval de guerre, et aurait bien voulu rentrer, elle aussi, dans l’arène au son de la trompette. Fanny eut ôté son châle en un clin d’œil, et Arthur l’entraîna en tournoyant au milieu d’une foule très-drôle, mais excessivement joyeuse.

Pen n’eut aucun malheur cette fois avec la petite Fanny, comme il en avait eu jadis avec miss Blanche ; aucun malheur, du moins, qui fût de son fait. Le jeune couple dansa avec agilité et contentement d’abord une valse, puis un galop, puis une autre valse, jusqu’à ce que, dans le cours de cette seconde valse, ils furent heurtés par un autre couple qui s’était joint au chœur des sectateurs de Terpsichore. Ce couple se composait de M. Huxter et de sa jeune amie en satin rose, que nous avons déjà entrevus.

M. Huxter avait très-probablement soupé aussi, car il était plus ému encore que lorsqu’il avait réclamé ci-devant l’honneur d’être connu de Pen. Ayant donc heurté Arthur et sa danseuse, qu’il faillit renverser, cet aimable gentleman se mit naturellement à dire des sottises aux gens auxquels il devait des excuses, et lança à nos inoffensifs danseurs une volée d’argot.

« Eh bien ! imbéciles que vous êtes ! Ne restez pas là à entortiller les autres, si vous ne savez pas baller, vieilles rosses poussives ! » rugit le jeune médecin. Il se servit d’autres expressions plus emphatiques encore, et sa danseuse au rire rauque et à la voix criarde se joignit à lui dans ce torrent d’injures. Le bal en fut interrompu, et la pauvre petite Fanny frappée de terreur ; quant à Pen, son indignation n’avait pas de bornes.

Arthur était furieux, non pas tant de cette querelle que de la honte qui devait l’accompagner. Une bataille avec un individu de cette espèce ! Une rixe dans un jardin public, et lui ayant au bras une fille de portière ! Quelle position pour Arthur Pendennis ! Il emmena vivement la pauvre petite Fanny hors de la foule des danseurs vers sa mère, en souhaitant que cette dame, et Costigan, et la pauvre Fanny, fussent à cent pieds sous terre plutôt que là, en sa compagnie et sous sa protection.

Quand Huxter avait commencé son attaque, ce jeune gentleman au libre parler ne voyait pas son adversaire ; et, dès qu’il eut reconnu que c’était Arthur qu’il avait insulté, il se mit à lui faire des excuses.

« Retenez votre stupide langue, Marie, dit-il à sa compagne. C’est un vieil ami et compère de chez nous. Je vous demande pardon, Pendennis ; je ne savais pas que c’était vous, mon vieux. »

M. Huxter, ancien élève du collège de Clavering, avait assisté à un combat dont il a été question dans la première partie de cette histoire, et où Pen avait fait mordre la poussière au plus robuste champion de l’établissement. Huxter savait donc qu’il était dangereux de chercher querelle à Arthur.

Ses excuses furent aussi odieuses à l’autre que l’avaient été ses injures. Pen mit fin aux protestations qu’il lui faisait dans son ivresse, en lui disant de retenir sa langue et de ne pas prononcer le nom de Pendennis ici ni ailleurs. Puis il sortit du jardin, suivi d’une foule nombreuse dont il eût volontiers massacré chaque individu pour avoir été témoin de cette déshonorante querelle. Il sortit du jardin, oubliant tout à fait la pauvre petite Fanny, qui marchait tremblante derrière lui avec sa mère et le majestueux Costigan.

Il fut ramené au sentiment de sa position par une parole du capitaine, qui le toucha à l’épaule au moment où ils passaient par la porte intérieure.

« Vous ne pourrez rentrer qu’en payant, dit le capitaine. Ne ferais-je pas mieux de retourner sur mes pas et de porter votre message à ce drôle ? »

Pen partit d’un éclat de rire.

« Lui porter mon message ! Pensez-vous que je voudrais me battre avec un individu de cette sorte ? demanda-t-il.

— Non, non ! Ne vous battez pas, ne vous battez pas ! s’écria la petite Fanny. Comment pouvez-vous être si méchant, capitaine Costigan ? »

Le capitaine parla des lois de l’honneur, et cligna de l’œil à Pen ; mais Arthur répéta galamment :

« Non, Fanny, ne craignez rien. Je n’aurais pas dû danser en un tel lieu ; c’est ma faute. Je vous demande pardon de vous avoir invitée à danser là. »

Et il lui offrit de nouveau le bras. Puis il appela un cabriolet, où il installa ses trois amis.

Il allait payer le cocher et prendre pour lui-même une autre voiture, quand la petite Fanny, encore alarmée, avança sa petite main, le saisit par son habit, et le conjura d’une voix suppliante de monter avec eux.

« Vous ne croyez donc pas que je n’ai pas envie de me battre avec lui ? dit Pen d’un ton fort gai. Eh bien ! donc, je vais rentrer avec vous. Cocher, à Shepherd’s-Inn. »

Le cocher prit le chemin de ce bâtiment. Arthur était immensément satisfait de la sollicitude que lui témoignait la jeune fille ; ses tendres terreurs lui firent oublier la contrariété de tout à l’heure.

Pen ramena les dames à leur loge, et leur serra amicalement la main à toutes deux. Le capitaine lui dit à l’oreille qu’il irait le voir dans la matinée, afin, s’il le désirait, de porter son message à ce drôle.

Mais le capitaine était dans son état habituel lorsqu’il fit cette proposition ; et Pen savait fort bien que ni lui ni M. Huxter ne se souviendraient plus de la dispute à leur réveil.

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