‹ Histoire de PendennisChapitre 48 sur 76 · Tome 2 · 23

Tome 2 · 23

Costigan ne tira point Pen de son sommeil ; nul message hostile de M. Huxter ne vint le troubler ; et, quand Pen s’éveilla, ce fut avec un sentiment plus vif et plus léger que celui qui accompagne ordinairement ce moment de la journée du citadin blasé et fatigué. L’homme de la Cité s’éveille pour les soucis et les fonds consolidés ; les pensées de la Bourse et du comptoir prennent possession de lui, dès que le sommeil s’enfuit de dessous son bonnet de nuit. L’avocat s’éveille de grand matin pour songer à l’affaire qui va lui prendre toute une journée de travail, et à l’inévitable attorney à qui il a promis ses papiers avant la nuit. Qui de nous n’a pas son inquiétude présente à l’esprit, dès que ses yeux s’ouvrent sur cette inquiétude et sur le monde, après le sommeil nocturne ? le sommeil, ce fortifiant généreux qui nous permet d’envisager la tâche du jour avec un nouveau courage ! Belle loi de la Providence, qui crée le repos comme elle ordonne le travail !

Le travail, ou plutôt l’état de M. Pendennis, était tel, que ses occupations quotidiennes ne l’intéressaient pas beaucoup : car le plaisir de la composition littéraire cesse bientôt pour le travailleur à gages ; la joie de se voir imprimé ne s’étend pas au delà des deux ou trois premiers articles publiés dans un magasin ou un journal. Pégase, enharnaché et obligé de faire sa course tous les jours, est aussi prosaïque qu’un autre cheval de louage, et ne travaille pas sans son fouet ni sa provende d’avoine. C’est ainsi que M. Arthur travaillait à la Gazette de Pall-Mall, avec une augmentation de salaire depuis le succès de son roman, mais sans le moindre enthousiasme, faisant de son mieux ou peu s’en faut, parfois écrivant bien et parfois mal. C’était un cheval de louage littéraire, au pas naturellement rapide, et brillant à la course.

La société, ou cette partie de la société qu’il voyait, ne l’excitait et ne l’amusait pas trop. Malgré ses vanteries, il était trop jeune encore pour la société des femmes, pour laquelle l’homme n’est probablement parfait que lorsqu’il a cessé de s’occuper de sa propre personne, et renoncé à tout projet d’être un vainqueur de dames. Il était trop jeune aussi pour être admis sur un pied d’égalité parmi des hommes qui avaient fait leur marque dans le monde, et à la conversation desquels il ne pouvait guère espérer de prendre part autrement que comme auditeur. Avec cela, il était trop vieux pour ceux de son âge qui étaient hommes de plaisir, et trop homme de plaisir pour les hommes d’affaires ; il était par conséquent destiné à rester souvent dans la solitude. Le sort distribue ce lot de solitude à nombre d’hommes ; beaucoup l’acceptent par goût, et beaucoup le supportent sans peine. Pendennis le supportait réellement avec une grande égalité d’âme ; mais il en murmurait souvent en paroles, suivant son habitude.

« Quelle gentille naïve petite créature c’était ! pensa M. Pen, au moment même de son réveil, après l’affaire du Vauxhall ; quelle aimable simplicité, et combien cette simplicité est plus agréable que les minauderies des demoiselles qu’on rencontre dans les salons de bal ! »

Et il se rappela quelques exemples de la simplicité artificieuse de miss Blanche, car artificieuse elle était, il ne pouvait s’empêcher de le voir ; il se souvint aussi des grâces stupides de plusieurs autres demoiselles du monde élégant.

« Qui eût pensé qu’une si jolie rose pût se former dans une loge de portier, ou fleurir dans ce triste vieux pot à fleurs de Shepherd’s-Inn ?… De sorte que le vieux Bows lui apprend à chanter ? Si sa voix, lorsqu’elle chante, est aussi douce que lorsqu’elle parle, elle doit être bien jolie. J’aime ces voix basses voilées. Comment désirez-vous que je vous appelle ? vraiment ! Pauvre petite Fanny ! Ç’a m’a blessé au cœur de prendre mes grands airs avec elle, et de lui dire de m’appeler monsieur. Mais non, je ne veux pas de ces niaiseries-là… je ne suis pas Faust et ne veux point de Marguerite… Ce vieux Bows ! Il lui enseigne donc le chant, en vérité ? C’est un excellent vieux bonhomme, que ce Bows : un gentleman sous ses vieux habits, un philosophe, et avec un bon cœur aussi. N’a-t-il pas été bon pour moi dans l’affaire de la Fotheringay ? Pourtant il avait aussi ses peines et ses chagrins… Il faut que je cultive le vieux Bows. L’homme doit voir des gens de toutes sortes. Je commence à me fatiguer du beau monde. D’ailleurs, il n’y a personne en ville. Oui, allons voir Bows, et Costigan aussi ! quelle riche naturel Parbleu ! je veux l’étudier et le mettre dans un livre. »

C’est ainsi que notre jeune anthropologue s’entretenait avec lui-même. Et comme samedi était le jour de congé de la semaine (la Gazette de Pall-Mall se publiait ce jour-là), et que les rédacteurs du journal n’avaient point à puiser dans leur cerveau ni dans leur encrier, M. Pendennis résolut de profiter de ses loisirs pour faire une visite à Shepherd’s-Inn. C’était le vieux Bows qu’il voulait voir, naturellement.

La vérité est que, si Arthur avait été le plus hardi roué et le plus artificieux lovelace qui jamais s’appliqua à tromper une jeune fille, il n’eût guère pu employer de meilleurs moyens pour fasciner et subjuguer la pauvre petite Fanny Bolton, que ceux qu’il avait mis en usage la veille au soir.

Son air élégant et protecteur, sa vanité, sa générosité, sa bonne humeur, le sentiment de loyauté et d’honnêteté qui lui avait permis de réprimer les tremblantes avances de la jeune fille, de ne pas tirer avantage de son émotion et de sa sensibilité : en un mot, ses défauts et ses qualités contribuèrent également à la remplir d’admiration pour lui.

Si nous avions pu voir Fanny dans son lit (qu’elle partageait avec ses deux petites sœurs, à qui M. Costigan distribuait, comme nous l’avons vu, des pommes et du pain d’épices), nous aurions trouvé la pauvre petite s’agitant sur son matelas au grand ennui de ses deux camarades, et repassant dans son esprit toutes les joies et tous les événements de cette nuit si pleine d’événements et de joies, ainsi que toutes les paroles, tous les regards, toutes les actions d’Arthur, ce brillant héros.

Fanny avait lu en secret et à la maison beaucoup de romans, en trois volumes et en livraisons. La littérature périodique n’avait pas encore atteint le point où elle est arrivée depuis, et les jeunes filles de la génération de Fanny ne pouvaient pas acheter pour un penny seize pages d’émotions, seize pages pleines d’histoires de crimes, de meurtres, de vertu opprimée, et de lâches séductions dont l’odieux rejaillit sur l’aristocratie. Mais elle avait le cabinet de lecture tenu par miss Minifer, conjointement avec l’école et un petit débit d’eau-de-vie et d’articles de modes.

Arthur lui sembla à la fois le type et la réalisation de tous les héros de tous ces chers volumes gras, que la jeune fille avait dévorés. Nous avons vu que M. Pen était assez dandy pour ce qui regardait ses chemises et en général tous les articles de mercerie qu’il portait. Fanny avait regardé avec plaisir la finesse de son linge, l’éclat de ses boutons de chemise, l’élégance de ses mouchoirs de batiste et de ses gants blancs, et la brillante noirceur de ses charmantes bottes. Il avait suffi au prince de se montrer pour subjuguer la pauvre petite fille. Son image traversa toute la nuit le sommeil inquiet de Fanny ; le son de sa voix, l’éclair de ses yeux bleus, son air généreux, moitié amour moitié pitié, son sourire mâle et protecteur, son rire plein de franchise et de séduction : tout cela se représentait au souvenir de miss Bolton. Elle sentait encore l’étreinte de son bras, elle voyait son noble sourire au moment où il avait rempli ce délicieux verre de champagne. Et puis elle pensa aux jeunes filles, ses amies, qui avaient coutume de se moquer d’elle ; à Emma Baker, qui était si fière, en vérité, parce qu’elle était fiancée à un marchand de fromage en tablier blanc, dans le voisinage de Clare-Market ; et à Betsy Rodgers, qui faisait tant d’embarras au sujet de son jeune homme, un clerc d’attorney, ma foi ! qui allait en ville avec un sac.

Si bien que, vers les deux heures de l’après-midi, la famille Bolton venant d’achever son dîner, et M. Bolton (qui, outre sa place de portier de Shepherd’s-Inn, était employé chez MM. Tressler, les célèbres entrepreneurs des pompes funèbres dans le Strand) étant à la campagne avec le char qui portait le cercueil de la comtesse d’Estrich, lorsqu’un gentleman en chapeau et en pantalon blanc fit son apparition sous la voûte d’entrée de Shepherd’s-Inn et s’arrêta devant le guichet du portier, Fanny ne fut pas surprise le moins du monde, mais seulement ravie, seulement heureuse et rougissante outre mesure.

Elle savait que ce ne pouvait être nul autre que lui. Elle savait qu’il viendrait. Et voilà qu’il était venu. Voilà que Son Altesse Royale apparaissait radieuse à Fanny sur le seuil de la porte où elle se tenait.

Elle appela sa mère, qui était occupée dans l’appartement d’en haut ; elle cria : « Maman, maman, » puis courut au guichet et l’ouvrit en écartant les autres enfants. Comme elle rougit en lui donnant la main ! Avec quelle affabilité il ôta son chapeau blanc en entrant ! Les enfants le regardaient avec de grands yeux.

Il demanda à mistress Bolton si elle avait bien dormi, après les fatigues de la nuit, en exprimant l’espoir qu’elle n’avait pas mal à la tête ; et il ajouta que, comme son chemin était par là, il n’avait pas voulu passer devant la porte sans demander des nouvelles de sa petite danseuse.

Mistress Bolton se défiait peut-être un peu de ces avances ; mais la bonne humeur de M. Pen fut inépuisable : il ne pouvait pas voir que sa présence était désagréable. Il regarda tout autour de lui pour prendre un siège, et n’en voyant pas de libre, car il y avait sur l’un une cloche de plat, sur l’autre une boîte à ouvrage, et ainsi de suite, il prit une des chaises d’enfant et se percha sur cette peu confortable éminence.

La-dessus les enfants se mirent à rire, et Fanny plus que les autres ; du moins fut-elle plus amusée que ses sœurs, et émerveillée de la condescendance de Son Altesse Royale. Lui s’asseoir sur cette chaise, cette chaise de petit enfant ! Bien des fois, dans la suite, elle regarda ce siège. N’avons-nous pas presque tous, dans nos appartements, de ces meubles que notre imagination peuple de personnes aimées, que notre mémoire remplit de visages souriants qui ne nous regarderont peut-être plus jamais ?

Donc Pen s’assit et parla avec beaucoup de volubilité à mistress Bolton. Il s’informa de l’affaire des pompes funèbres, et demanda combien de muets étaient partis pour accompagner les restes périssables de lady Estrich ; il s’informa aussi des divers locataires de Shepherd’s-Inn. Il parut s’intéresser beaucoup au cabriolet et au cheval de M. Campion, et dit qu’il avait rencontré ce gentleman dans le monde. Il voudrait bien avoir des actions des mines de Polwheedle et Pontydiddlum. Était-ce mistress Bolton qui faisait le service de cet appartement ? Y avait-il quelque logement à louer dans l’Inn ? On était mieux ici qu’au Temple ; il aimerait à venir habiter Shepherd’s-Inn. Quant au capitaine Strong et au… colonel Altamont (était-ce bien ce nom-là ?), il s’intéressait beaucoup à eux. Le capitaine était un vieil ami de campagne. Il avait dîné ici chez lui, avant que le colonel vînt partager son appartement. Quelle espèce d’homme était-ce que ce colonel ? N’était-ce pas un homme replet, avec une grande quantité de bijoux, une perruque et de grands favoris noirs… très-noirs (à cet endroit Pen fut excessivement plaisant et fit pouffer de rire les dames), oui très-noirs, d’un noir bleu, c’est-à-dire d’une riche couleur pourpre tirant sur le vert ? C’était bien l’homme en question ; il l’avait rencontré aussi chez sir Fr… dans le monde.

« Oh ! nous savons, dirent les dames ; votre sir Fr… est sir Francis Clavering : il vient souvent ici ; on le trouverait deux ou trois fois par semaine chez le capitaine. Mon petit garçon lui a cherché des papiers timbrés. Oh ! Seigneur Dieu ! je vous demande pardon, je n’aurais pas dû parler de secrets pareils, s’écria étourdiment mistress Bolton, qui avait alors recouvré toute sa bonne humeur. Mais nous vous connaissons pour un gentleman, monsieur Pendennis ; car vraiment vous nous avez prouvé que vous pouvez vous conduire en gentleman. N’est-ce pas que M. Pendennis nous l’a prouvé, Fanny ? »

Fanny fut reconnaissante de cette phrase à sa mère. Elle leva les yeux vers le plafond qui était fort bas, et dit : « Oh ! certainement, j’en suis bien sûre, maman. » Sa voix était pleine de sentiment.

Pen parut curieux de cette affaire de papiers timbrés, et des transactions dont l’appartement de Strong était le théâtre. Et il demanda si, lorsque Altamont était venu loger chez le chevalier, il n’avait pas fait chercher, lui aussi, du papier timbré. Qui était-ce que cet Altamont ? voyait-il beaucoup de monde ? et ainsi de suite.

Pen posa ces questions avec beaucoup d’adresse, car il avait des motifs particuliers pour s’intéresser aux actions de sir Francis Clavering, et mistress Bolton y répondit ingénument et du mieux qu’elle put, ce qui vraiment n’est pas beaucoup dire.

Ce sujet épuisé, et Pen étant embarrassé pour continuer la conversation, il se rappela fort heureusement son privilège de journaliste et demanda aux dames s’il leur plairait d’avoir des billets pour le spectacle. Le spectacle était leur plus grand plaisir, comme c’est assez généralement le cas chez les personnes de théâtre. Quand Bolton était absent pour les devoirs de son état (il paraîtrait que, depuis peu, le concierge de Shepberd’s-Inn était devenu morose, qu’il buvait beaucoup et se rendait de diverses manières désagréable aux dames de sa famille), leur plus grand amusement était de quitter la loge pour aller au théâtre ; elles confiaient alors la porte au petit Barney, le frère de Fanny. Aussi la généreuse offre de billets que fit M. Pendennis fut accueillie par la mère et la fille avec une gratitude sans bornes.

Fanny battit des mains, si grande était sa joie ; toute sa figure en rayonnait. Elle regardait sa maman en hochant la tête et en riant, et sa maman riait et hochait la tête à son tour. Mistress Bolton n’était pas encore d’âge à ne plus connaître de plaisirs ; elle se trouvait même encore assez jeune pour exciter l’admiration. Probablement que M. Pendennis, dans sa conversation avec elle, lui avait glissé quelques compliments, ou bien il avait réglé ses discours de manière à lui plaire. Quand deux femmes se prennent à aimer ensemble un homme, elles s’aident mutuellement ; chacune pousse l’autre en avant, et la seconde, par pure sympathie, rivalise avec la première. C’est du moins ce que disent les philosophes qui ont étudié cette science.

Ainsi l’offre des billets de spectacle et quelques plaisanteries mirent tout le monde en belle humeur, excepté pendant un court moment où l’une des petites sœurs, ayant entendu prononcer le nom du théâtre d’Astley, s’avança et dit qu’elle voudrait bien y aller aussi.

Àquoi Fanny répliqua assez vivement : « Ne nous tourmente pas ! » Et la maman dit : « Va-t’en, Betsy-Jane, va-t’en jouer dans la cour. » De sorte que les deux petites, qui s’appelaient l’une Betsy-Jane et l’autre Amélie-Anne, s’en allèrent avec leurs innocentes petites blouses s’amuser sur le sable uni de la cour, autour de la statue de Shepherd le Grand.

Et, tandis qu’elles jouaient là, elles communiquèrent vraisemblablement avec un vieil ami à elles, un des locataires de l’Inn. Car pendant que Pen se rendait agréable aux dames de la loge qui riaient de ses amusantes saillies, un vieux gentleman vint à passer sous la voûte et regarda dans la loge.

Il fit une très-triste et piteuse figure en voyant M. Arthur assis sur une table, comme Macheath au théâtre, et s’entretenant gaiement avec mistress Bolton et sa fille.

« Eh quoi ! monsieur Bows ? Comment vous portez-vous, Bows ? s’écria Pen d’une voix bruyante et joyeuse. Je venais vous voir, et je demandais votre adresse à ces dames.

— Vous veniez me voir, moi ! est-il vrai, monsieur ? » répliqua Bows.

Et il entra tristement et serra la main à M. Arthur.

« Peste soit du vieux bonhomme ! » pensa l’une des dames ; et peut-être une autre personne encore fut du même avis.

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