Tome 2 · 24
Notre ami Pen s’écria : « Comment vous portez-vous, monsieur Bows ? » d’une voix forte et joyeuse ; et il le salua d’un air plein de franchise. Pourtant vous eussiez pu voir rougir les joues d’Arthur, et Fanny lui répondre aussitôt en arborant le même rouge signal. Lorsque Bows et Arthur se furent donné leur poignée de main, et que le premier eut ironiquement accueilli l’assertion émise par le second : qu’il se disposait à faire une visite à l’appartement de M. Costigan, il régna dans la société un silence morne et presque accusateur, que Pen s’efforça bientôt de troubler par beaucoup de bruit et de paroles.
Naturellement le bruit de M. Arthur chassa le silence ; mais la tristesse et la contrainte demeurèrent et devinrent même plus profondes, comme les ténèbres dans un caveau où l’on n’allume qu’une seule bougie.
Pendennis se mit à raconter d’une manière comique les événements de la veille, et voulut imiter Costigan faisant de vaines remontrances au receveur de contre-marques du Vauxhall. Mais l’imitation n’était pas bonne. Quel étranger pourrait imiter cette perfection ? Personne ne rit. Mistress Bolton ne comprit pas du tout le rôle que jouait M. Pendennis ; elle ne savait pas s’il contrefaisait le receveur de contre-marques ou bien le capitaine. Fanny avait l’air alarmé et hasarda timidement un rire étouffé. Le vieux M. Bows était aussi renfrogné que lorsqu’il raclait son violon à l’orchestre, ou qu’il exécutait un morceau difficile sur le vieux piano de l’Arrière-Cuisine.
Pen sentit que son histoire n’avait pas de succès ; sa voix faiblit et s’en alla peu à peu tristement ; à la fin, elle vacilla et s’éteignit ; et les ténèbres revinrent. On entendait le commissionnaire qui rôde dans les environs de Shepherd’s-Inn ; il passait sous la voûte d’entrée, et chacun distingua le bruit de ses bottes sur les dalles.
« Vous veniez pour me faire visite, monsieur, dit M. Bows. N’aurez-vous pas la bonté de monter avec moi à la chambre ? Certes, ce sera lui faire beaucoup d’honneur ; car je perche assez haut ; mais…
— Oh ! je loge moi-même dans une mansarde, et Shepherd’s-Inn est deux fois plus gai que Lamb-Court, interrompit M. Pendennis.
— Je savais que vous demeuriez au troisième, dit M. Bows ; et j’allais ajouter (vous voudrez bien ne pas prendre cette remarque pour un manque de politesse) que l’air du troisième est plus sain pour des gentlemen que celui d’une loge de concierge.
— Monsieur ! s’écria Pen dont la chandelle se ralluma à son courroux, et qui était en ce moment d’humeur querelleuse, comme tout homme qui se voit dans son tort ; vous me permettrez de choisir ma compagnie, sans…
— Vous disiez que vous alliez honorer d’une visite mon humble domicile, reprit M. Bows de sa voix triste. Vous montrerai-je le chemin ?… Nous sommes de vieux amis, M. Pendennis et moi, de très-vieilles connaissances, mistress Bolton ; nous nous sommes rencontrés à l’aurore de sa vie. »
Le vieillard montrait sa porte d’un doigt tremblant ; il avait un chapeau à l’autre main et son attitude était un peu théâtrale. Lorsqu’il parlait, ses paroles étaient empruntées aussi au vocabulaire qu’il avait entendu toute sa vie sortir des lèvres peintes des orateurs de la scène. Mais il ne jouait pas de rôle d’emprunt, comme Pen le savait fort bien, quoiqu’il fût disposé à dédaigner les airs de mélodrame du pauvre homme.
« Venez donc, monsieur, dit-il, puisque vous êtes si pressant. Mistress Bolton, je vous donne le bonjour. Adieu, miss Fanny ; je penserai toujours avec plaisir à notre nuit au Vauxhall ; et comptez que je n’oublierai pas les billets de spectacle. »
Il prit la main de Fanny, la serra, en fut serré, et disparut.
« Quel aimable jeune homme, en vérité ! s’écria mistress Bolton.
— Trouvez-vous, maman ? dit Fanny.
— Je cherchais à qui il ressemble. Quand j’étais au théâtre de Sadler’s-Wells avec mistress Serle, continua mistress Bolton en soulevant le rideau de la fenêtre, pour suivre Pen du regard pendant qu’il traversait la cour avec Bows, il y avait un jeune gentleman de la Cité qui venait tous les jours en tilbry, en chapeau blanc, et qui était tout son portrait, sauf les favoris qu’il avait noirs, tandis que ceux de M. Pendennis sont roux.
— Oh ! maman, ils sont du plus superbe châtain, dit Fanny.
— Il venait pour Emely Budd, qui faisait le rôle de Colombine dans Arlequin Hornpipe ou la Bataille de Navarin, quand miss de la Bosky tomba malade. Emely était une charmante danseuse, et un superbe corps de femme pour représenter sur la scène. C’était, lui, un riche confiseur de la Cité, qui avait sa maison de campagne à Omerton ; et il menait Colombine en tilbry tout le long de Goswell-Street-Road ; et un jour ils se rendirent à l’église Saint-Barthélemy de Smithfield, où leurs bans avaient été publiés secrètement, et où ils se marièrent. À présent Emely a son équipage, et j’ai vu son nom dans le journal comme patronnesse du bal de l’hôtel du lord-maire, au bénéfice de l’Asile des blanchisseuses. Et voyez lady Mirabel, la fille du captaine Costigan ; elle était du métier, comme tout le monde sait. »
Ainsi, et plus longuement encore, parla mistress Bolton, tantôt regardant par-dessus le rideau, tantôt nettoyant la vaisselle et la remettant à sa place dans le buffet du coin. Elle acheva son discours quand, avec l’aide de Fanny, elle eut secoué et plié la nappe pour la serrer dans le tiroir de la table.
Quoique Costigan eût été jadis parfaitement renseigné sur les ressources pécuniaires et les espérances de Pen, je suppose qu’il avait oublié ce qu’on lui avait si bien expliqué à Chatteries plusieurs années auparavant, ou bien son enthousiasme naturel l’avait engagé à exagérer le revenu de son ami. La veille, tandis qu’il se promenait avec mistress Bolton, durant la petite escapade de Pen et Fanny, il avait fait à la portière la plus brillante description de Fairoaks-Park, s’était étendu fort longuement sur l’immense fortune du fameux major, oncle de Pen, et avait fait preuve d’une connaissance approfondie des rentes et des propriétés foncières d’Arthur. Il est très-probable que mistress Bolton, dans sa sagesse, avait médité sur tout cela pendant la nuit, et qu’elle avait vu en rêve Fanny se promenant en carrosse, comme son ancienne camarade la Colombine de Sadler’s-Wells.
Dans la dernière opération de plier la nappe, ces deux folles femmes s’approchèrent nécessairement de très-près, et, lorsque Fanny prit la nappe et lui donna un dernier pli, sa mère mit la main sous le menton de la jeune fille et la baisa au front. De nouveau le signal rouge se déploya sur la joue de Fanny. Que signifiait-il ? Ce n’était plus de l’alarme cette fois. C’était le plaisir qui faisait rougir ainsi la petite Fanny. Pauvre petite Fanny ! Quoi ? l’amour est-il un crime, l’amour si doux au commencement, si amer à la fin ?
Après ce baiser, mistress Bolton crut devoir dire qu’elle sortait pour affaires et que Fanny devait garder la loge ; à quoi Fanny consentit, après un semblant d’objection. Mistress Bolton prit donc son chapeau et son cabas, et s’éloigna. Dès qu’elle fut partie, Fanny alla s’asseoir à la fenêtre qui donnait sur la porte de Bows, et ne détourna plus les yeux de cette partie de Shepherd’s-Inn.
Betsy-Jane et Amélie-Anne bourdonnaient dans un coin de la cour, et feignaient de lire dans un livre d’images que l’une d’elles tenait sens dessus dessous. C’était un grave traité de la collection de M. Bolton. Fanny n’entendit pas le bavardage de ses sœurs. Elle ne voyait absolument que la porte de Bows.
Àla fin elle tressaillit un peu, et ses yeux s’illuminèrent. Il venait de sortir. Il allait passer devant la loge. Mais la pauvre petite figure de Fanny s’assombrit l’instant d’après. Pendennis sortait en effet, mais il était suivi de Bows. Ils passèrent ensemble sous la voûte. Il se borna à ôter son chapeau et à saluer en regardant dans la loge. Il ne s’arrêta pas pour parler.
Trois ou quatre minutes après, Fanny ne pouvait le savoir au juste, Bows revint seul, et elle le regarda avec colère lorsqu’il entra dans la loge de la portière.
« Où est votre maman, chère enfant ? demanda-t-il à Fanny.
— Je ne sais pas, répondit Fanny avec un hochement de tête plein de courroux. Supposez-vous, monsieur Bows, que je suive maman partout où elle porte ses pas ?
— Suis-je la gardienne de ma mère ? dit Bows avec cette amère tristesse qui lui était habituelle. Arrivez, Betsy-Jane et Amélie-Anne ; j’ai apporté un gâteau pour celle qui saura le mieux ses lettres, et un autre gâteau pour la seconde en science. »
Quand ces demoiselles eurent subi l’examen que Bows leur imposa, elles obtinrent en récompense leurs médailles de pain d’épices, qu’elles allèrent analyser dans la cour.
Cependant Fanny avait pris son ouvrage et feignait de s’en occuper attentivement ; mais son esprit était fort ému et irrité tandis qu’elle maniait l’aiguille. Bows s’était assis de manière à voir les personnes qui venaient de la rue. Mais celle qu’il attendait peut-être ne se montra pas. Lorsque mistress Bolton revint du marché, elle vit M. Bows assis à la place de la personne qu’elle comptait trouver dans la loge, et dont le lecteur devine sans doute le nom.
L’entrevue de Bows et de Pen, lorsqu’ils montèrent ensemble à l’appartement occupé en commun par le musicien et le descendant des rois milésiens, ne fut particulièrement satisfaisante ni pour l’un ni pour l’autre. Pen boudait. Bows, s’il avait quelque chose sur le cœur, ne voulait pas exprimer sa pensée en présence du capitaine Costigan, qui resta dans la chambre tout le temps que dura la visite de Pen ; de fait il n’avait quitté le cabinet où il couchait que peu de minutes avant l’arrivée de M. Arthur. Nous avons vu le major Pendennis en déshabillé ; quelqu’un désire-t-il être valet de chambre de notre héros Costigan ? Il semblerait que le capitaine, avant de sortir de son cabinet, s’était parfumé d’essence de whiskey. Il exhalait une forte odeur de ce délicieux parfum, lorsqu’il étendit une main amicale vers son visiteur. Cette main tremblait pitoyablement en serrant celle de Pen ; il est même surprenant qu’elle pût tenir le rasoir avec lequel le pauvre gentleman opérait tous les jours sur son menton.
D’autre part, la chambre de Bows était aussi rangée que celle de son camarade l’était peu. Son humble garde-robe pendait derrière un rideau. Ses livres et sa musique manuscrite étaient proprement serrés sur des tablettes. Un portrait lithographié de miss Fotheringay, dans le rôle de mistress Haller, avec la signature de l’actrice tracée en gros caractères dans un coin, était fidèlement attaché au-dessus du lit du vieux gentleman. Lady Mirabel écrivait beaucoup mieux que miss Fotheringay. Sa Seigneurie avait assidûment travaillé, depuis son mariage, à acquérir plus d’habileté dans l’art de la calligraphie, et elle faisait très-convenablement une lettre d’invitation ou d’acceptation. Pourtant Bows aimait mieux l’ancienne écriture, la première manière de la belle artiste. Il ne possédait qu’un spécimen de la nouvelle manière, un billet en réponse à une romance dédiée à lady Mirabel, et composée par son très-humble serviteur Robert Bows. Ce document était serré dans son pupitre avec d’autres papiers d’État.
Actuellement il enseignait l’écriture et le chant à Fanny Bolton, comme autrefois à Emily. C’était dans la nature de cet homme de s’attacher à quelque chose. Quand Emily lui fut arrachée, il la remplaça. Ainsi l’on cherche une béquille lorsqu’on a perdu une jambe ; ainsi l’on s’attache à un radeau lorsqu’on a fait naufrage.
Latude avait, sans doute, donné son cœur à une femme avant de s’éprendre de tendresse pour une souris à la Bastille. Il est des gens qui, dans leur jeunesse, ont ressenti et inspiré un amour héroïque, et qui finissent par trouver du bonheur dans les caresses d’un caniche, ou par se tourmenter de sa maladie.
Mais ce fut une chose pénible pour Bows, et qui froissa ses sentiments d’homme au cœur tendre, de trouver une seconde fois Pen dans son chemin, à la poursuite de cette petite Fanny.
Cependant Costigan ne soupçonnait pas le moins du monde que sa société pût être autrement que très-agréable à MM. Pendennis et Bows. Il était même convaincu que la visite du premier s’adressait à lui personnellement. Il se montra fort satisfait de cette marque de paulitesse, et se promit de payer du moins cette obligation (qui n’était pas la seule dette du capitaine) par plusieurs visites à son jeune ami.
Il l’entretint avec affabilité des nouvelles du jour, ou plutôt de nouvelles datant de dix jours ; car Pen, en sa qualité de journaliste, se rappela avoir vu certaines pensées du capitaine dans la Gazette des théâtres et du sport, qui était l’oracle de Costigan. Il dit que sir Charles et lady Mirabel étaient allés à Baden-Baden, et l’avaient invité de la manière la plus pressante à les y rejoindre.
Pen répliqua très-gravement qu’il avait ouï dire que Baden était un séjour fort plaisant, et le grand-duc excessivement hospitalier pour les Anglais.
Costigan ajouta que les lois de l’hospitalitaie convenaient à un grand-djuc ; qu’il songerait sairieusement à lui faire une visite. Puis il fit quelques remarques sur les splendides fêtes qui avaient eu lieu au château de Dublin, quand Son Excellence le comte de Portansherry y tenait sa cour en qualité de vice-roi, et dont lui, Costigan, avait été un humble mais heureux spectateur.
En entendant ces légendes tant de fois contées, et qu’il se rappelait bien, Pen se souvint du temps où il y avait, pour ainsi dire, ajouté foi, et où il éprouvait un certain respect pour le capitaine. Emily, et son premier amour, et la petite chambre de Chatteries, et l’entretien avec Bows sur le pont, lui revinrent à la mémoire. Il se sentit mieux disposé pour ses vieux amis, et il leur serra cordialement la main à tous deux, lorsqu’il se leva pour s’en aller.
Il avait tout à fait oublié la petite Fanny Bolton pendant que le capitaine parlait et qu’il était lui-même plongé dans d’égoïstes méditations. Il ne se ressouvint d’elle que lorsque Bows se mit à descendre l’escalier en clopinant après lui, dans le but évident de le suivre hors de Shepherd’s-Inn. La précaution de M. Bows n’était pas heureuse. Le courroux de M. Pendennis s’alluma à cette faible persécution du pauvre vieux bonhomme.
« Peste soit de lui ! quel est son but en me poursuivant ainsi ? » pensa Pen.
Et il éclata de rire quand il se vit seul dans le Strand, et qu’il songea au stratagème du vieillard.
Ce n’était pas un rire honnête, Arthur Pendennis. Peut-être cette pensée frappa-t-elle Arthur lui-même, car il rougit de sa propre gaieté.
Il s’éloigna pour tâcher de bannir les pensées qui l’occupaient, quelles que fussent ces pensées, et il essaya avec un médiocre succès divers lieux d’amusement. Il gravit le plus haut escalier du Panorama ; mais lorsqu’il arriva haletant au faîte de cette hauteur, le souci, venu avec lui, lui tenait compagnie. Il alla au club et écrivit à Fairoaks une longue lettre excessivement spirituelle et sarcastique. S’il n’y dit pas un seul mot du Vauxhall et de Fanny Bolton, c’est qu’il pensait que ce sujet, bien qu’intéressant pour lui-même, ne le serait guère pour sa mère ni pour Laure. Les romans qui s’étalaient sur la table de la bibliothèque ne purent fixer son attention ; le grave et respectable Jawkins (le seul membre du club qui fût en ville), qui voulut engager la conversation avec lui, ne fut pas plus heureux ; il ne trouva de plaisir dans aucun des amusements qu’il essaya après avoir planté là Jawkins.
Il vint à passer devant un théâtre comique en rentrant chez lui, et vit Farce étourdissante, Éclats de rire, Bonnes vieilles bouffonneries anglaises, imprimé en lettres rouges sur l’affiche placardée à la porte. Il entra au parterre et aperçut l’aimable mistress Leary en costume d’homme, comme à l’ordinaire, et l’illustre bouffon Tom Horseman en costume de femme. Le travestissement de Horseman lui parut une horrible et hideuse dégradation ; les œillades et les mollets de mistress Leary ne firent pas le moindre effet sur lui. Il rit amèrement en se rappelant l’effet qu’elle avait produit sur lui, le premier soir de son arrivée à Londres, il y avait de cela si peu de temps… Hélas ! il y avait un siècle, selon lui.