‹ Histoire de PendennisChapitre 50 sur 76 · Tome 2 · 25

Tome 2 · 25

La mode a depuis longtemps abandonné le vert et joli jardin du Temple, dans lequel Shakspeare fait cueillir par York et Lancastre les innocentes roses rouge et blanche qui devinrent les insignes de leurs sanglantes guerres ; et l’aimable et savant auteur du Manuel de l’étranger à Londres nous apprend que depuis longtemps le rosier le plus commun et le plus robuste ne produit plus de fleurs dans cette atmosphère enfumée. Les habitants des maisons d’alentour ne se soucient sans doute guère de savoir s’il y pousse ou non des roses, et ne passent par la vieille porte que pour se rendre chez quelque jurisconsulte. Les clercs d’attorney ne portent pas de fleurs dans leurs sacs ni de bouquets sous leur bras lorsqu’ils courent chez l’avocat ; les quelques légistes qui se promènent dans ce jardin pour le bien de leur santé pensent fort peu à Lancastre et à York, surtout depuis que les chemins de fer sont terminés. Il n’y a que des antiquaires et des amis de la littérature qui regardent ce jardin avec intérêt ; ils s’imaginent y voir le bon sir Roger de Coverley arpentant l’allée en compagnie de M. Spectateur à la courte figure, ou le cher Olivier Goldsmith assis dans le kiosque, et songeant peut-être au prochain numéro du Citoyen du monde, ou bien au nouvel habit que M. Filby, son tailleur, est en train de lui faire, ou bien encore à l’importune lettre que vient de lui adresser M. Newbery. Marchant d’un pas pesant sur le sable et s’avançant majestueusement dans son costume couleur de tabac à priser, la tête coiffée d’une perruque qui réclame tristement la poudre et les fers du barbier, voici le célèbre docteur qui l’aborde. Le lexicographe est suivi de près par son laquais d’Écosse, quelque peu troublé par le vin de Porto qu’ils ont bu au cabaret de la Mitre ; et M. Johnston invite M. Goldsmith à venir prendre le thé chez lui avec miss Williams.

Heureux effet de l’imagination ! sir Roger et M. Spectateur nous apparaissent en ce moment aussi réels que les deux docteurs et le fidèle Écossais demi-ivre. Les figures poétiques vivent dans notre mémoire tout autant que les personnages réels. Et, comme M. Arthur Pendennis était homme de lettres d’humeur romanesque et fort peu adonné aux affaires de procédure communes dans ce voisinage, nous pouvons présumer qu’il faisait quelques réflexions politiques du genre de celles-là, lorsque, dans la soirée qui suivit les événements rapportés dans le dernier chapitre, ce jeune gentleman choisit le jardin du Temple pour lieu de promenade et de méditation.

Le dimanche soir, le Temple est ordinairement calme. Les appartements sont déserts pour la plupart. Les légistes fameux donnent de grands dîners en leurs maisons des quartiers de Belgrave ou de Tyburn ; les aimables jeunes avocats sont absents, les uns invités à ces dîners, et présentant leurs respects à l’excellent bordeaux de M. Kewsy, ou aux charmantes filles de M. le juge Ermine, les autres mangeant au club l’économique tranche de rosbif, arrosée de la modeste demi-pinte de vin : ils s’amusent en disant toutes sortes de calembours vulgaires et de jeux de mots qui sentent leur métier. Il n’y a personne dans les appartements, si ce n’est le pauvre M. Cockle, qui est malade, et à qui sa blanchisseuse fait de la tisane ; ou M. Toodle, qui cultive la flûte, et que vous pouvez entendre s’exerçant tout seul dans sa chambre au second étage ; ou le jeune Tiger, étudiant, de la chambre duquel s’échappent, par la fenêtre ouverte, de grands tourbillons de fumée de cigare, et dont la porte est encombrée d’un tas de plats et de cloches portant les insignes de Dicks ou de la taverne du Coq.

Mais restons-en là ! Où nous entraîne l’imagination ? C’est l’époque des vacances ; et, à l’exception de Pendennis, il n’y a personne dans ces appartements.

C’était peut-être la solitude qui attirait Pen dans ce jardin : car, quoiqu’il n’y fût jamais entré auparavant, quoiqu’il regardât avec assez d’indifférence les jolies plates-bandes fleuries et les groupes d’heureux citadins se promenant sur le gazon touffu et dans les larges allées sablées près du fleuve, il arriva ce soir-là, comme nous avons dit, que ce jeune gentleman, qui avait dîné seul en une taverne dans le voisinage du Temple, eut envie, en rentrant chez lui, de faire un tour dans le jardin pour jouir de la fraîcheur du soir et de l’aspect de la brillante Tamise.

Après s’être promené quelque temps en regardant les groupes paisibles et heureux qui fourmillaient autour de lui, il se fatigua de cet exercice, gagna un des kiosques qui flanquent les deux extrémités de l’allée principale, et là, s’assit modestement.

Quelles furent ses pensées ? La soirée était délicieusement calme et sereine ; le ciel n’avait pas de nuages ; les cheminées de la rive droite ne fumaient pas ; les quais et les magasins semblaient roses au soleil couchant, et l’on eût dit qu’ils avaient fait leur toilette pour ce jour de fête. Les bateaux à vapeur remontaient et descendaient rapidement le fleuve, chargés de passagers endimanchés. Les cloches de la multitude des églises de la ville appelaient les fidèles à la prière du soir. Pen pouvait se rappeler avoir vu de ces paisibles soirées du dimanche aux premiers jours de sa jeunesse, alors que, le bras passé autour de la taille de sa mère, il se promenait dans le parterre devant la pelouse de Fairoaks. Le soleil illuminait aussi la rivière de Brawl, comme la large Tamise, en descendant majestueusement derrière les ormes de Clavering et la tour de l’église du village.

Étaient-ce ces pensées-là seules, les pensées du soleil couchant, qui faisaient monter le rouge à la figure du jeune homme ? Sa main battait la mesure sur le banc pour accompagner la voix des cloches ; il essuya avec son mouchoir de poche la poussière de ses bottes luisantes, puis, se levant, frappa du pied et dit : « Non, par Jupin, je vais rentrer ! »

Ayant pris cette résolution, qui indiquait que son esprit avait été partagé entre le désir de rester là et celui de quitter le jardin, il sortit du kiosque.

Il faillit renverser deux petits enfants qui n’atteignaient guère plus haut que son genou, et trottaient dans l’allée sablée, les grandes ombres bleuâtres de leurs petits corps s’allongeant du côté de l’orient.

L’un d’eux s’écria : « Oh ! » et l’autre se prit à rire, et dit avec son malin petit rire d’enfant : « M’sieu Pen-den-nis ! »

Arthur baissa les yeux et vit ses deux petites amies de la veille, Mlles Amélie-Anne et Betsy-Jane. À leur vue il rougit plus que jamais, et, prenant celle qu’il avait failli renverser, il l’enleva en l’air et l’embrassa. À cette surprise soudaine, Amélie-Anne se mit à jeter des cris d’alarme.

Ces cris amenèrent aussitôt deux dames en collerettes blanches, en rubans neufs et en grands châles : mistress Bolton en riche cachemire rouge écossais et en robe de soie noire, et miss Fanny Bolton en robe de mousseline à jolis bouquets, en écharpe jaune avec un parasol, enfin, une vraie dame.

Fanny ne dit pas un seul mot, mais ses yeux donnèrent la bienvenue au jeune homme et brillèrent autant… autant que les fenêtres les plus brillantes de Paper-Buildings.

Mistress Bolton, après avoir admonesté Betsy-Jane, dit : « Bon Dieu, monsieur, n’est-il pas bizarre que nous vous rencontrions ici ? J’espère que votre santé est bonne, monsieur ? N’est-il pas bizarre, Fanny, que nous ayons rencontré M. Pendennis ? »

Que signifient vos ricanements, madame ? Lorsque le jeune Crésus était à la campagne, ne vous êtes-vous jamais, par quelque singulière coïncidence, promenée dans le jardin avec votre Fanny ? N’avez-vous jamais, vous et votre Fanny, écouté l’orchestre de la grosse cavalerie à Brighton, quand le jeune de Boots et le capitaine Padmore descendaient la jetée en faisant résonner leur ferraille ? N’avez-vous jamais, avec votre Françoise chérie, rendu visite à la vieille veuve Wheezy dans son cottage situé sur le communal, quand le jeune vicaire y apportait un traité pour guérir les rhumatismes ? Pensez-vous que, s’il arrive d’aussi bizarres coïncidences au manoir, la loge n’ait pas aussi les siennes ?

C’était une coïncidence, sans doute, et voilà tout. Dans le cours de la conversation de la veille, M. Pendennis avait dit, avec la plus grande simplicité imaginable et en réponse à une question de miss Bolton, que, quoique certaines cours fussent très-sombres, il y avait d’autres parties du Temple qui étaient très-gaies et très-agréables, surtout les appartements qui donnaient sur la rivière et sur le jardin ; il avait ajouté que ce jardin était une promenade charmante et fréquentée les dimanches au soir par une grande foule de monde. C’était donc par un pur effet du hasard que nos connaissances venaient de s’y rencontrer, tout comme il arrive à beaucoup de personnes de la haute société. Que pouvait-il y avoir de plus simple et de plus naturel ?

Pen fut très-grave, très-pompeux, un vrai dandy. Son costume était extraordinairement coquet et élégant. Son pantalon de toile blanche et son chapeau blanc, sa cravate bigarrée, son gilet clair, sa chaîne d’or et ses boutons de chemise lui donnaient l’air d’un prince du sang, pour le moins. Et comme toute cette splendeur lui allait bien ! « Est-il quelqu’un qui lui ressemble ? » pensait une jeune fille de notre connaissance. Il rougissait. « Qu’il est charmant quand il rougit ! » se dit la même jeune personne. Les enfants avaient été si frappés la veille en le voyant, qu’ils s’étaient mis à jouer à Pendennis après son départ. Amélie-Anne, mettant ses petits doigts potelés dans les entournures de son tablier, comme Pen dans celles de son gilet, s’était écriée : « À présent, Betsy-Jane, je fais m’sieu Pendennis. »

Fanny en avait ri aux larmes et presque étouffé sa sœur de baisers. Et combien elle avait été heureuse de voir Arthur embrasser l’enfant !

Si Arthur était rouge, Fanny, au contraire, était très-pâle et fatiguée. Arthur le remarqua, et lui demanda avec bonté d’où venait cet air de fatigue.

« Je n’ai pas dormi de la nuit, répondit Fanny, qui commença de rougir un peu.

— C’est moi qui ai soufflé sa chandelle, en lui ordonnant de dormir et de cesser de lire, ajouta la tendre mère.

— Vous lisiez ! Et qu’est-ce qui vous intéressait tant ? demanda Pen, amusé.

— Ah ! c’est si beau ! dit Fanny.

— Quoi donc ?

— Walter Lorraine, répondit Fanny avec un soupir. Que je hais cette Néara, ou Néra ! je ne sais pas comment on prononce ce nom. Et que j’aime Léonore ! Et puis Walter, combien il m’est cher ! »

Comment Fanny avait-elle découvert le roman de Walter Lorraine, et appris que Pen en était l’auteur ? Cette petite personne se rappelait les moindres paroles que M. Pendennis avait dites la veille, et entre autres qu’il écrivait dans les journaux et faisait des livres. Quels livres ? Elle avait un si vif désir de le savoir, qu’elle eut presque envie d’être polie avec le vieux Bows, qui, depuis hier, gémissait sous le poids de son déplaisir ; mais elle résolut de s’adresser d’abord à Costigan. Elle commença par cajoler le capitaine, et par lui sourire de son air le plus séduisant, pendant qu’elle aidait à apprêter son dîner et à mettre de l’ordre dans son humble appartement. Elle était sûre que son linge avait besoin d’être raccommodé, et en effet l’armoire à linge du capitaine contenait de curieux échantillons de lin et de coton tissé. Elle voulait raccommoder ses chemises, toutes ses chemises. Quels horribles trous !… quels drôles de trous ! Elle passa sa petite figure par un de ces trous, et rit de la manière la plus charmante au nez du vieux guerrier. Quel plaisant petit tableau elle eût fait, regardant par ces trous !

Puis elle enleva délicatement tout l’attirail du dîner de Costigan, courant sur la pointe des pieds comme elle avait vu faire aux danseuses sur la scène, et elle alla en dansant au buffet du capitaine, en tira sa bouteille de whiskey, lui prépara son grog en disant qu’il fallait qu’il en prît une goutte, une petite goutte ; il fallut aussi que le capitaine lui chantât une de ses chansons, de ses chères chansons, et qu’il la lui apprît. Et lorsque, de sa belle voix tremblante, il lui eut chanté une mélodie irlandaise, s’imaginant que c’était lui qui fascinait la petite sirène, elle lui posa sa petite question relativement à Arthur Pendennis et à son roman. Puis, quand elle eut obtenu sa réponse, ne s’intéressant plus à rien autre, elle laissa le capitaine à son piano (car il se disposait à chanter une seconde chanson), le plateau avec les assiettes du dîner dans le corridor, les chemises sur la chaise, et descendit l’escalier de toute la vitesse de ses jambes.

Le capitaine Costigan n’était pas, il l’avouait lui-même, un personnage lithéraire, et il n’avait pas encore trouvé le temps de parcourir l’ellégant ouvrage de son jeune ami, quoiqu’il comptât acheter à la première occasion un exempelaire de son livre. Mais il savait le titre du roman de Pen, parce que MM. Finucane, Bludyer et autres habitués de l’Arrière-Cuisine, appelaient M. Pendennis du sobriquet de Walter Lorraine. (Et ils ne parlaient pas tous de lui avec beaucoup d’amitié, car Bludyer disait que c’était un maudit fat, et Hoolan s’étonnait que Doolan ne lui donnât pas de coups de pied, etc.) C’est ainsi qu’il put donner à Fanny le renseignement qu’elle demandait.

« De sorte qu’elle alla demander le roman au cabinet de lecture, à plusieurs cabinets de lecture, dit mistress Bolton. Dans quelques-uns, on lui répondit qu’il était en main, et dans quelques autres qu’on ne l’avait pas. Dans un autre, on ne voulut pas le lui prêter, à moins qu’elle ne déposât un souverain en gage. Comme elle n’en avait pas, elle revint à moi toute en larmes ; n’est-ce pas la vérité, Fanny ? et je lui donnai un souverain.

— Et j’avais si peur que quelqu’un ne vînt prendre le livre au cabinet de lecture pendant mon absence ! ajouta Fanny, les joues brûlantes et les yeux brillants. Oh ! je l’aime tant ! »

Arthur fut touché de cette naïve sympathie ; il en fut immensément flatté et ému.

« Vraiment, il vous plaît ? dit-il. Si vous voulez monter chez moi, je… Non, je vous en apporterai un exemplaire… ou plutôt non, je vous en enverrai un. Bonsoir. Merci, Fanny. Dieu vous bénisse ! Il ne faut pas que je m’arrête auprès de vous. Adieu, adieu. »

Il lui serra la main, salua de la tête la mère et les autres enfants, et sortit à grands pas du jardin.

Il hâta le pas en les quittant, et courut à la grille en se disant : « Chère, chère petite créature ! aimable petite Fanny ! vous valez plus que toutes les autres. Plût à Dieu que Shandon fût de retour ! J’irais à la maison, chez ma mère. Il ne faut pas que je la revoie. Non, je ne la reverrai pas, je ne la reverrai pas ; que Dieu me soit en aide ! »

Comme il parlait ainsi en courant, les passants se retournaient pour le regarder, et il se heurta contre un petit vieux, en qui il reconnut M. Bows.

« Votre très-humble serviteur, monsieur ! dit M. Bows en faisant un salut ironique et soulevant son vieux chapeau de dessus son front.

— Je vous souhaite le bonjour, répliqua Arthur d’un air sombre. Que je ne vous retienne pas ; ne vous donnez pas la peine de me suivre de nouveau. Je suis pressé, monsieur. Bonsoir. »

Bows pensa que Pen avait quelque motif de rentrer si précipitamment chez lui.

« Où sont-elles ? s’écria le vieux gentleman. Vous savez de qui je parle. Elles ne sont pas chez vous, monsieur, dites ? Elles ont dit à Bolton qu’elles allaient à l’église au Temple ; elles n’y étaient pas. Elles sont chez vous ; il ne faut pas qu’elles s’arrêtent chez vous, monsieur Pendennis.

— Le diable vous emporte, monsieur ! s’écria Pendennis furieux. Venez voir si elles sont chez moi ; voilà ma cour et ma porte ; venez voir. »

Bows, ayant d’abord ôté son chapeau et fait une courbette, suivit le jeune homme.

Elles n’étaient pas chez Pen, nous le savons. Mais quand le jardin fut fermé, les deux femmes, qui ne s’étaient guère amusées, s’en allèrent tristement avec les enfants, et entrèrent dans Lamb-Court, et se tinrent sous le réverbère qui orne le centre de ce quadrangle, et regardèrent au troisième étage de la maison où demeurait Pendennis, et où elles virent qu’il y avait de la lumière. Puis les deux folles se retirèrent, suivies des petites filles fatiguées. En rentrant dans la loge de Shepherd’s-Inn, elles trouvèrent M. Bolton plongé dans le grog au rhum.

M. Bows promena ses regards tout autour de la modeste chambre qu’occupait le jeune homme, et qui n’avait reçu que peu d’ornements depuis notre dernière visite. La vieille bibliothèque délabrée de Warrington et la table à écrire de Pen, jonchée de papiers, offraient un aspect assez triste.

« Voulez-vous voir si mes victimes ne sont pas dans les chambres à coucher, monsieur Bows ? demanda Arthur avec amertume. Peut-être ai-je caché les petites filles dans le charbonnier.

— Votre parole me suffit, monsieur Pendennis, répliqua l’autre tristement. Vous dites qu’elles ne sont pas ici, et je sais qu’elles n’y sont pas. J’espère qu’elles n’y sont jamais venues et qu’elles n’y viendront jamais.

— Parole d’honneur, monsieur, vous êtes bien bon de choisir mes connaissances pour moi, dit Arthur d’un ton hautain, et de supposer qu’on en vaudrait moins pour me fréquenter. J’ai gardé bon souvenir de vous, monsieur Bows, et je vous suis reconnaissant pour le temps jadis ; autrement je vous parlerais avec colère d’une très-intolérable espèce de persécution que vous semblez enclin à me faire subir. Hier, vous m’avez suivi jusque hors de votre Inn, comme si vous aviez eu peur que je ne dérobasse quelque chose. »

Ici Pen balbutia et rougit. Dès qu’il eut prononcé ces dernières paroles, il sentit qu’il avait donné une ouverture à son interlocuteur, et Bows en profita aussitôt.

« Je crois que vous étiez venu pour dérober quelque chose, comme vous dites, monsieur, reprit Bows. Voulez-vous me faire croire que vous veniez pour rendre visite au pauvre vieux Bows, un ménétrier, ou à mistress Bolton, la portière ? Oh ! fi ! Un beau gentleman tel que Arthur Pendennis, esq., ne daigne pas monter jusqu’à ma mansarde, ni s’asseoir dans une cuisine de blanchisseuse, à moins de motifs particuliers. Et je crois que vous veniez pour dérober le cœur d’une jolie fille, pour perdre ce cœur, et pour repousser ensuite avec mépris celle à qui il avait appartenu, monsieur Pendennis. Voilà ce que le monde vous enseigne, à vous, jeunes dandys, à vous, gentlemen à la mode, à vous, hauts et puissants aristocrates qui foulez le peuple sous vos pieds. Pour vous, c’est un jeu ; mais que croyez-vous que ce soit pour les pauvres, pour ces instruments de vos plaisirs, avec qui vous jouez et que vous jetez dans la rue quand vous en êtes fatigués ? Je connais votre caste, monsieur. Je connais votre égoïsme, et votre arrogance, et votre orgueil. Qu’importe à milord que la fille du pauvre soit plongée dans le malheur et sa famille couverte de honte ? Il faut que vous vous amusiez et que le peuple paye vos plaisirs. Pour quoi sommes-nous faits, si ce n’est pour cela ? C’est la même chose avec nous tous, oui, avec nous tous, monsieur. »

Bows était sorti de la question, et Pen trouvait là un avantage qu’il ne fut pas fâché de saisir, car cela détournait le débat du point sur lequel son adversaire l’avait d’abord engagé. Arthur partit d’un éclat de rire, dont il demanda pardon à Bows.

« Oui, je suis un aristocrate, dit-il, logé dans un palais élevé de trois étages au-dessus du sol, et garni d’un tapis presque aussi beau que le vôtre, monsieur Bows. Je passe ma vie à pressurer le peuple, vraiment ? à perdre les vierges et à voler le pauvre ? Mon bon monsieur, tout cela est fort bien dans une comédie, où Job Thornberry se frappe la poitrine, et demande à milord comment il ose fouler aux pieds un honnête homme et détruire le foyer d’un Anglais ; mais dans la vie réelle, monsieur Bows, et à un homme forcé de travailler comme vous pour gagner son pain, comment pouvez-vous parler d’aristocrates pressurant le peuple ? Vous ai-je jamais fait le moindre tort ? Ai-je pris avec vous des airs de supériorité ? N’aviez-vous pas de l’estime pour moi à une époque où nous étions tous deux de romanesques jeunes gens, monsieur Bows ? Voyons, ne soyez donc pas fâché contre moi, et demeurons aussi bons amis que par le passé.

— Cette époque était bien différente, répliqua M. Bows, et M. Arthur Pendennis était alors un honnête et impétueux jeune homme, un peu égoïste et suffisant peut-être, mais honnête. Je vous aimais alors, parce que vous étiez prêt à vous ruiner pour une femme.

— Et maintenant, monsieur ? demanda Arthur.

— Maintenant, les temps sont changés, et vous voulez qu’une femme se perde pour vous, répondit Bows. Je connais cette enfant, monsieur. J’ai toujours dit que ce sort la menaçait. Elle s’est si bien monté sa petite tête avec des romans, que toutes ses pensées roulent sur l’amour et les amoureux, et qu’à peine voit-elle qu’elle marche sur le carreau d’une cuisine. J’ai donné des leçons à la petite créature. Elle est pleine de talents et de manières séduisantes, je vous l’accorde. J’ai une grande tendresse pour cette fille, monsieur. Je suis un vieillard solitaire ; je mène une vie qui ne me plaît pas, au milieu de joyeux compagnons qui me rendent mélancolique. Je n’ai que cette enfant qui m’intéresse au monde. Ayez pitié de moi, et ne me l’enlevez pas, monsieur Pendennis, ne me l’enlevez pas. »

La voix du vieillard était cassée. Ses accents touchèrent Pen, bien plus que n’avait fait le ton menaçant ou sarcastique par lequel Bows avait commencé.

« En vérité, dit-il avec bonté, vous me faites injure si vous vous imaginez que je veuille du mal à la pauvre petite Fanny. Je ne l’avais jamais vue avant vendredi soir. C’est par un pur hasard que notre ami Costigan s’est trouvé avec elle dans mon chemin. Je n’ai pas d’intentions vis-à-vis d’elle… c’est-à-dire…

— C’est-à-dire que vous savez très-bien que c’est une folle fille, et sa mère une folle femme ; c’est-à-dire que vous la rencontrez dans le jardin du Temple, et naturellement sans que la chose fût concertée entre vous ; c’est-à-dire que, lorsque je la trouvai hier occupée à lire le livre que vous avez écrit, elle me traita avec dédain, dit Bows. À quoi suis-je bon, si ce n’est à être un objet de risée, un vieux bonhomme difforme comme moi, un vieux ménétrier qui porte un habit râpé et qui gagne son pain en tenant le piano dans un cabaret ? Vous êtes un beau gentleman, vous. Vous avez des mouchoirs parfumés et une bague au doigt. Vous allez dîner chez les grands. Qui a jamais donné une croûte au vieux Bows ? Et pourtant j’aurais pu être aussi bon que le meilleur de vous. J’aurais pu être un homme de génie, si j’avais eu seulement un peu de chance ; oui, et j’aurais pu vivre avec les grands esprits du pays. Mais tout m’a fait défaut. J’ai eu de l’ambition jadis, et j’écrivis des drames, des poèmes, de la musique ; personne ne voulut m’accorder une audience. Je n’ai jamais aimé une femme qui ne se moquât de moi, et me voici dans ma vieillesse, seul… seul ! Ne m’enlevez pas cette fille, je vous le répète, monsieur Pendennis. Laissez-la-moi encore un peu de temps. Elle était avec moi comme une fille avec son père jusqu’au jour d’hier. Pourquoi êtes-vous venu ? pourquoi la faites-vous rire de ma difformité et de ma vieillesse ?

— Je suis innocent de cela du moins, dit Arthur avec une sorte de soupir. Je vous donne ma parole d’honneur que je voudrais n’avoir jamais vu cette fille. Mon état n’est pas de séduire, monsieur Bows. Je ne m’imaginais pas avoir fait impression sur la pauvre Fanny jusqu’à… jusqu’à ce soir. Alors, monsieur, j’en eus du regret, et je fuyais la tentation quand vous m’avez rencontré. Et je puis bien vous dire, ajouta-t-il, la joue couverte d’une rougeur que, dans l’obscurité croissante, son compagnon ne put apercevoir, quoiqu’il entendît bien le tremblement de la voix de Pen ; je puis bien vous dire, monsieur, que ce dimanche soir, tandis que les cloches sonnaient, je pensais à la maison paternelle et aux femmes bonnes et pures comme des anges qui y demeurent ; et, quand je vous rencontrai, je me sauvais chez moi afin d’éviter le danger qui m’assaillait, et de demander au Dieu tout-puissant la force de faire mon devoir. »

Ces paroles d’Arthur furent suivies d’une pause. Et, lorsque Bows reprit la conversation, il parla d’un ton beaucoup plus doux et plus amical. En prenant congé de Pen, il demanda la permission de lui serrer la main ; l’étreinte fut très-cordiale et très-affectueuse de part et d’autre. Bows s’excusa d’avoir méconnu Arthur, et lui fit des compliments qui valurent au vieillard une nouvelle et bonne poignée de main. Lorsqu’ils se quittèrent sur le seuil, Arthur dit qu’il avait donné sa parole et qu’il espérait que M. Bows pouvait y compter.

« Ainsi soit-il ! » répliqua M. Bows, et il descendit lentement l’escalier.

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