‹ Histoire de PendennisChapitre 6 sur 76 · Tome 1 · 06

Tome 1 · 06

Cicéron et Euripide n’occupèrent pas beaucoup M. Pen, après les événements qui précèdent, et l’honnête M. Smirke n’eut pas grand mal avec son élève. Rébecca fut l’animal qui eut le plus à souffrir de l’état où se trouvait alors l’esprit de Pen : car, outre les jours où il pouvait annoncer publiquement son intention d’aller à Chatteries prendre une leçon d’escrime, et où il y allait au su de sa mère, toutes les fois qu’il voyait trois heures devant lui, le jeune coquin prenait son élan vers la ville et se rendait dans Prior’s-Lane. Et, quand la pauvre Rébecca s’estropia, il fut aussi furieux que Richard à Bosworth, lorsque son cheval eut été tué sous lui. Il fit des dettes assez considérables chez l’homme qui tenait les chevaux de chasse à Chatteries, et chez lequel il loua une autre monture en lui donnant la sienne à soigner.

Alors, et peut-être une fois par semaine, sous prétexte d’aller étudier une pièce grecque chez Smirke, ce jeune réprouvé partait de manière à arriver à Clavering à l’heure du passage de la voiture la Concurrence. Il s’y embarquait, restait une couple d’heures à Chatteries, et s’en revenait par la Rivale, qui partait pour Londres à dix heures du soir. Son secret fut un jour sur le point d’être découvert, grâce à la simplicité de Smirke, à qui mistress Pendennis venait de demander s’ils avaient bien étudié la veille, ou quelque question analogue. Smirke allait dire la vérité, qu’il n’avait pas du tout vu M. Pen, quand le talon de botte de ce dernier écrasa sous la table le petit doigt du pied de M. Smirke, ce qui avertit le vicaire de ne pas trahir son élève.

Ils avaient eu naturellement quelques entretiens sur la tendre passion. C’est fort amusant, quand on n’est pas soi-même engagé dans la conversation, d’entendre causer deux hommes amoureux. Il faut absolument trouver quelque part un confident, un dépositaire. Quand, après avoir fait le plus solennel serment de se taire, M. Smirke fut instruit de l’état d’esprit de Pen, le vicaire répliqua avec un grand tremblement qu’il espérait que l’objet de son amour n’était pas une personne indigne, et qu’il n’y avait pas entre eux un attachement illégitime. Car autrement le pauvre homme sentait que son devoir exigeait qu’il manquât à son serment et qu’il révélât tout à la mère de Pen ; une querelle s’en fût suivie, il en avait une sinistre appréhension ; et cette querelle lui eût enlevé à jamais toute chance de voir ce qu’il avait de plus cher au monde.

« Illégitime ! indigne ! s’écria Pen, en entendant la question du vicaire. Elle est aussi pure que belle ; je ne donnerais pas mon cœur à une femme qui ne le serait pas ; je tiens l’affaire secrète vis-à-vis de ma famille, parce que…… parce que…… il y a des raisons majeures que je ne suis pas libre de révéler. Mais tout homme qui dit un seul mot contre la pureté de cette femme insulte à la fois son honneur et le mien, et… et, Dieu me damne ! je ne le souffrirai pas ! »

Smirke se contenta de répliquer avec un rire contraint : « Bien, bien ; ne me provoquez pas en duel, Arthur, car vous savez que je ne puis me battre. » Mais par ce compromis le pauvre vicaire se vit plus que jamais au pouvoir de son élève ; et le grec et les mathématiques en souffrirent naturellement.

Si le révérend ecclésiastique avait eu un plus de discernement, et qu’il eût regardé dans le coin des poètes du Chronicle de ce comté, quand ce journal arrivait tous les mercredis, il y aurait pu voir chaque semaine des pièces intitulées : « Mistress Haller, Passion et génie, Vers à miss Fotheringay du Théâtre Royal, » et autres poésies du caractère le plus sombre, le plus saisissant, le plus passionné. Toutefois ces compositions n’étaient plus signées Nep par leur ingénieur auteur, mais bien Éros ; et ni le précepteur ni Hélène, la bonne âme, qui découpait du journal toutes les poésies de son fils, ne pouvaient savoir que Nep était le même que ce brûlant Éros qui chantait avec tant d’enthousiasme les louanges de la nouvelle actrice.

« Qu’est-ce que cette dame que votre rival ne cesse de chanter dans notre Chronicle ? demanda enfin mistress Pendennis. Ses compositions se rapprochent un peu des vôtres, cher Pen ; mais vos œuvres sont de beaucoup les meilleures. Avez-vous vu cette miss Fotheringay ? »

Pen répondit qu’il l’avait vue, qu’elle avait joué le rôle de mistress Haller le jour où il avait été voir l’Étranger. Il ajouta à ce propos qu’elle allait avoir son bénéfice et qu’elle remplirait le rôle d’Ophélia. « Si nous y allions… c’est du Shakspeare, vous savez, mère. Nous pouvons avoir des chevaux aux Armes de Clavering. »

La petite Laure bondit de joie ; elle avait une terrible envie d’aller au spectacle.

Ce n’est pas sans motif que Pen avait dit : C’est du Shakspeare, vous savez. Feu Pendennis professait, comme il convenait à un homme de son caractère, un respect extraordinaire pour le barde de l’Avon, dans les œuvres duquel, disait-il, il y avait plus de poésie que dans tous les Poëtes de Johnson mis ensemble. Et, quoique M. Pendennis ne lût pas beaucoup les œuvres en question, il avait néanmoins enjoint à Pen de les lire. Souvent même il avait dit quel plaisir ce serait pour lui, quand le garçon aurait l’âge convenable, de l’emmener avec sa mère voir quelques bonnes pièces de l’immortel poëte.

Des larmes vinrent aux yeux de la bonne mère, lorsqu’elle se rappela ces discours de l’homme qui n’était plus. Elle baisa tendrement son fils et répondit : « Nous irons. » Laure bondit de joie.

Mais Pen était-il heureux ?… était-il honteux ? En serrant sa mère contre son cœur, il eut envie de lui tout dire ; cependant il garda son secret. Il voulait voir comment Emily plairait à Hélène ; la pièce était juste ce qu’il fallait, et sa mère, comme celle d’Hamlet, serait mise à l’épreuve.

Dans sa bonne humeur, Hélène invita M. Smirke à être de la partie. Cet ecclésiastique avait été élevé à Clapham par une tendre mère qui blâmait les divertissements de la scène, et il n’avait jamais vu aucune représentation. Mais du Shakspeare ! mais aller avec mistress Pendennis dans sa voiture, et rester assis toute une soirée à côté d’elle ! il ne put résister à la perspective de tant de joie. Il fit un discours assez faible, où il parla de tentation et de reconnaissance, et finit par accepter la très-gracieuse offre de mistress Pendennis. Ce disant, il lui décocha un regard qui la contraria excessivement. Plus d’une fois, depuis ces derniers temps, elle avait vu ce regard qui la poursuivait : aussi Smirke devenait-il de jour en jour plus odieux aux yeux de la veuve.

Nous n’avons pas dessein de raconter longuement la cour que Pen fit à miss Fotheringay, car le lecteur a déjà eu un échantillon de la conversation de l’actrice, et assurément elle mérite peu d’être rapportée. Pen passait des heures assis auprès d’elle, et lui exhalait tout ce qu’il y avait en son jeune et honnête cœur. Tout ce qu’il savait, espérait ou sentait, tout ce qu’il avait lu, tout ce qui lui venait à l’idée, il le disait. Il ne se lassait jamais de parler ou de soupirer. À mesure que ses pensées naissaient en son cerveau brûlant, il les revêtait une à une de paroles, et les lui communiquait. Pour elle, sa part dans le tête-à-tête n’était pas de parler, mais d’avoir l’air de comprendre ce que disait Pen (tâche difficile, car le jeune amoureux lâchait une quantité de choses qui n’avaient pas de sens), et de paraître excessivement belle et sympathique. Le fait est que, tandis qu’il débitait une de ses tirades, se réjouissant et s’étonnant peut-être de son éloquence (notre jeune homme parlait souvent vingt minutes de suite), l’aimable Emily, qui ne pouvait comprendre la dixième partie de ce qu’il disait, avait tout le temps de songer à ses propres affaires, et décidait en son esprit comment elle accommoderait le mouton froid, comment elle transformerait sa robe de satin noir, ou comment elle se ferait de son écharpe un chapeau pareil au chapeau neuf de miss Thackthwaite, et ainsi de suite.

Pen déclamait Byron et Moore, amour et poésie ; son affaire à elle était de lever les yeux au ciel ou de les fixer un moment sur la figure de son amoureux en s’écriant : « Oh ! que c’est beau ! Oh ! que c’est admirable ! Répétez encore une fois ces vers. » Et le jeune homme recommençait, et elle revenait à ses pensées de robe retournée ou de hachis de mouton.

De fait, l’amour de Pen ne fut pas longtemps un secret pour l’aimable Emily ni pour son père. Dès la seconde visite qu’il leur fit, son admiration devint manifeste pour tous deux, et, lorsqu’il se fut retiré, le vieux gentleman dit à sa fille en lui clignant de l’œil par-dessus son verre de grog :

« Ma foi ! Milly chère, je crois que vous avez pris à l’hameçon ce gaillard-là.

— Bah ! ce n’est qu’un petit garçon, cher papa, répliqua Milly ; ce n’est qu’un enfant. »

Pen eût été peu enchanté s’il avait entendu cette phrase ; mais il galopait vers Fairoaks, transporté de plaisir, et répétant partout le nom d’Emily.

« Vous ne l’avez pas moins pris à l’hameçon, ajouta le capitaine, et laissez-moi vous dire que ce n’est pas un poisson à dédaigner. J’ai interrogé Tom à l’hôtel du Roi Georges, et Flint, l’épicier qui fournit sa mère. Belle fortune ; sort en équipage ; parc et terres superbes, le parc de Fairoaks ; fils unique, et tout le domaine à lui quand il aura vingt et un ans. Vous pourriez aller plus loin et trouver moins bien, miss Fotheringay.

— Ces garçons-là ne sont presque tous que des bavards, dit sérieusement Milly. Vous savez comme, à Dublin, vous m’avez tourmentée au sujet du jeune Poldoody ; et j’ai tout un pupitre plein des vers qu’il m’écrivait quand il était au collège de la Trinité ; mais il a quitté le pays, et sa mère lui a fait épouser une Anglaise.

— Lord Poldoody était un jeune seigneur ; et, chez des gens de cette sorte, c’est tout naturel. D’ailleurs, vous n’étiez pas dans la position où vous êtes à présent, Milly chère. Mais il ne faut pas trop encourager ce jeune homme ; car, pardieu ! Jack Costigan ne veut pas qu’on se moque de sa fille.

— Sa fille ne le veut pas davantage, papa, vous pouvez être sûr de cela, dit Milly. Encore une goutte de punch ; il est vraiment exquis. Vous n’avez pas besoin de vous préoccuper au sujet du jeune homme. Je pense être assez avancée en âge pour savoir me garder, capitaine Costigan. »

Pen s’habitua donc à venir tous les jours, arrivant et s’en retournant au galop, et s’amourachant de plus en plus d’Emily à chaque visite. Quelquefois le capitaine assistait à leur conversation ; mais, comme il avait une parfaite confiance en sa fille, le plus souvent il laissait seul le jeune couple, et, lorsque Pen entrait, s’en allait faire quelque commission d’un air crâne et le chapeau enfoncé sur un œil.

Que ces entrevues étaient délicieuses ! Le salon du capitaine était une chambre basse lambrissée, avec une grande fenêtre donnant sur le jardin du doyen. C’est là que Pen s’asseyait vis-à-vis d’Emily, causant avec cette beauté calme et sereine qui ne dédaignait pas de manier l’aiguille ; et par les grands carreaux le soleil dardait ses rayons, illuminant la figure et toute la personne de miss Fotheringay. Au milieu de la conversation, la grosse cloche commençait parfois à retentir, et alors Pen s’arrêtait souriant et gardait le silence jusqu’à ce que ces sons majestueux eussent expiré ; ou bien c’étaient les freux des ormes de la cathédrale qui faisaient de bruyants croassements vers l’heure du coucher du soleil ; ou bien encore les voix de l’orgue et des choristes arrivaient portées sur l’aile de la brise et étouffaient doucement les paroles de Pen.

Il faut dire que miss Fotheringay, vêtue d’un châle fort simple et coiffée d’un chapeau modeste à voile baissé, allait à l’église tous les dimanches de sa vie, accompagnée de son infatigable père, qui disait les répons avec un superbe accent des plus gras, chantait les psaumes et les hymnes avec les fidèles, et se conduisait de la manière la plus exemplaire.

Le petit Bows, l’ami intime de la famille, fut excessivement irrité à l’idée du mariage de miss Fotheringay avec un blanc-bec de sept ou huit ans plus jeune qu’elle. Bows, qui était estropié, et qui s’avouait un peu plus difforme même que Bingley, le directeur, ce qui l’empêchait de paraître sur la scène, était un homme singulièrement capricieux, qui n’avait pas peu de talent et d’esprit. Attiré d’abord par la beauté de miss Fotheringay, il s’était mis à lui apprendre à jouer. De sa voix fêlée il criait les rôles, et son élève les apprenait par cœur de sa bouche, et les répétait d’une voix pleine et sonore. Il indiquait les attitudes, plaçait et faisait mouvoir les beaux bras que l’on sait. Ceux qui ont vu cette grande actrice au théâtre peuvent se rappeler qu’elle avait toujours les mêmes gestes, les mêmes regards, les mêmes inflexions de voix ; qu’elle se tenait sur la même planche de la scène, dans la même position ; qu’elle roulait ses yeux au même instant et de la même manière ; qu’elle pleurait précisément avec la même expression navrante, en disant la même syllabe pathétique. Mais après qu’elle s’était montrée tremblante d’émotion en présence des spectateurs, si épuisée et si désolée que vous eussiez pensé qu’elle allait s’évanouir de douleur, elle ramassait ses cheveux, dès que la toile était baissée, et rentrait chez elle pour manger une côtelette de mouton, qu’elle arrosait d’un verre du porter le plus fort. Les pénibles labeurs de la journée étant finis, elle se mettait au lit, et ronflait aussi résolûment et aussi régulièrement qu’un portefaix.

Bows fut donc indigné à l’idée que son élève pouvait jeter là toutes ses chances de succès pour donner sa main à un petit rentier campagnard. Il prophétisait que, dès qu’un directeur de Londres la verrait, elle serait engagée pour Londres, et qu’elle y aurait le plus grand succès. Le malheur était que les directeurs de Londres l’avaient vue. Elle avait joué à Londres, trois ans auparavant, et sa stupidité lui avait fait faire un fiasco complet. Ce fut postérieurement à cette chute que Bows se chargea de la guider et de lui apprendre ses rôles. Comme il travailla ! comme il cria ! comme il se démena, répétant les vers cent et cent fois ! et avec quelle indomptable patience et quelle invincible sottise elle imita tous ses gestes ! Elle savait que c’était lui qui la faisait ce qu’elle était, et elle se laissait faire. Elle n’était pas reconnaissante, ni ingrate, ni méchante, ni d’un mauvais caractère. Non. Elle n’était que stupide… et Pen était amoureux fou d’elle.

Les chevaux de poste des Armes de Clavering arrivèrent en temps utile, et emmenèrent nos amis de Fairoaks au théâtre de Chatteries, où Pen eut la satisfaction de voir réuni un public assez nombreux. Les jeunes gentlemen de Baymouth avaient une loge, au premier rang de laquelle étaient assis M. Foker et son ami, M. Spavin, dans la plus éblouissante toilette de soirée. Ils saluèrent Pen d’une façon cordiale, et se mirent à examiner son monde, qui obtint leur approbation : car la petite Laure était une jolie fillette aux joues rouges et aux abondantes boucles brunes lustrées ; et quant à mistress Pendennis, vêtue de velours noir, avec la croix de diamants qu’elle étalait dans les grandes occasions, elle paraissait extraordinairement belle et majestueuse. Derrière elle se trouvaient M. Arthur et le doux Smirke, avec sa mèche frisée sur son beau front et le nœud de sa cravate blanche parfaitement en ordre. Il rougit de se voir en pareil lieu ; mais qu’il se trouvait heureux d’y être ! Lui et mistress Pendennis avaient apporté deux exemplaires d’Hamlet pour suivre la tragédie, selon la coutume des honnêtes campagnards qui vont au spectacle en grande cérémonie.

Samuel, cocher, palefrenier et jardinier de M. Pendennis, prit place au parterre, où se trouvait aussi le domestique de M. Foker. Le parterre était émaillé de sous-officiers du régiment de dragons, dont la musique se faisait entendre à l’orchestre, grâce à l’aimable permission du colonel Swallowtail. Ce corpulent et illustre guerrier, avec sa médaille de Waterloo et une troupe de ses jeunes officiers, faisait très-bel effet dans les loges.

« Quel est ce vieux qui vous salue, Arthur ? » demanda mistress Pendennis à son fils.

Pen devint tout rouge.

« Il s’appelle le capitaine Costigan, madame, répliqua-t-il, et il a servi dans la Péninsule. »

C’était en effet le capitaine, tout de neuf habillé, avec une énorme paire de gants de chevreau blancs, de l’un desquels il saluait Pendennis, tandis que l’autre s’étalait sur son cœur et sur les boutons de son habit. Pen n’en dit pas davantage. Comment donc mistress Pendennis pouvait-elle savoir que M. Costigan était le père de miss Fotheringay ?

M. Hornbull, de Londres, remplissait ce soir le rôle d’Hamlet. M. Bingley s’était modestement contenté de celui d’Horatio, et réservait toute sa puissance pour jouer William dans la Suzanne aux yeux noirs, qui était la seconde pièce.

Nous n’avons pas à nous occuper du jeu des acteurs, si ce n’est pour dire qu’Ophélia parut charmante et joua d’une manière admirable ; riant, pleurant, promenant sur la scène des yeux hagards, agitant ses beaux bras blancs, et lançant autour d’elle des fleurs brisées et des fragments de chansons : bref, c’était une folle ravissante. Quelle occasion pour ses magnifiques cheveux noirs de se dérouler sur ses épaules ! Elle fit le plus charmant cadavre qu’on eût jamais vu ; et, tandis qu’Hamlet et Laertes bataillaient dans sa fosse, de derrière les coulisses elle regardait la loge de Pen et ceux qui s’y trouvaient.

Et il n’y avait dans cette loge qu’une voix pour la louer. Mistress Pendennis s’extasiait sur sa beauté. La petite Laure était enchantée de la tragédie, et du spectre, et de la pièce qui se joue dans la pièce (durant laquelle, voyant Hamlet aux genoux d’Ophélia, Pen éprouva une violente envie d’étrangler M. Hornbull) ; mais, quoique tout cela s’embrouillât un peu dans sa jeune cervelle, l’enfant n’eut que des louanges pour cette belle créature. Pen fut charmé de l’effet qu’elle produisit sur sa mère, et l’ecclésiastique, de son côté, était dans le plus grand enthousiasme.

Quand le rideau tomba sur le groupe de personnages égorgés qui sont si soudainement expédiés à la fin de Hamlet, et dont la mort n’étonna pas peu la pauvre petite Laure, une bruyante exclamation et un immense applaudissement s’élevèrent de toutes les parties de la salle. L’intrépide Smirke, violemment excité, battit des mains et cria : « Bravo ! bravo ! » aussi fort même que les officiers de dragons. Ceux-ci étaient si profondément émus que, pour emprunter une phrase à nos voisins, ils s’agitaient sur leurs bancs. Le gros Swallowtail leur avait donné le signal d’applaudir, en brandissant sa casquette, et naturellement les sous-officiers du parterre suivirent l’exemple de leurs chefs. Un rugissement de bravos parcourut toute la salle ; Pen beugla avec les plus exaltés : « Fotheringay ! Fotheringay ! » MM. Spavin et Foker, de leur loge, crièrent taïaut comme à la chasse, quand la bête est en vue. Mistress Pendennis elle-même commençait à agiter son mouchoir, et la petite Laure dansait, riait, battait des mains, et levait sur Pen des yeux étonnés.

Hornbull ramena la bénéficiaire sur la scène au milieu d’une explosion d’enthousiasme, et elle parut si belle, si radieuse, les cheveux encore flottants sur les épaules, que Pen ne put contenir ses transports. Il se pencha par-dessus le fauteuil de sa mère, et poussa un hourra formidable en agitant son chapeau. Ce fut tout ce qu’il put faire de garder son secret vis-à-vis d’Hélène, et de ne pas lui dire : « Regardez c’est cette femme ! n’est-elle pas sans pareille ? je vous dis que je l’aime ! » Mais il déguisa ces sentiments sous d’énormes hourras hurlés de toute la force de ses poumons.

Quant à miss Fotheringay et à sa tenue, nous renvoyons le lecteur à une des pages précédentes, où il en trouvera la description. Elle fit absolument le même manège. Elle promena des regards de reconnaissance sur toute la salle, trembla et faillit s’évanouir d’émotion sur sa trappe favorite. Elle saisit les fleurs (Foker lui avait lancé un bouquet monstrueux, et Smirke même essaya de lui jeter une rose, et rougit terriblement en la voyant tomber dans le parterre), elle saisit les fleurs et les serra contre son cœur palpitant, etc., etc. En un mot, pour le reste, voir à la page 52. Notre pauvre vieux Pen vit scintiller sur sa poitrine un médaillon qu’il avait acheté chez M. Nathan, dans High Street, avec son dernier schelling et un souverain emprunté à Smirke.

Puis vint Suzanne aux yeux noirs, et nos sensibles amis furent excessivement charmés et touchés de cette tant douce histoire. Suzanne en robe de bure avec un ruban rose à son bonnet ne fut pas moins aimable qu’Ophélia. Bingley fut un excellent William. Goll, dans le rôle de l’amiral, ressembla à la statue de proue d’un vaisseau de soixante-quatorze ; et Garbetts, dans celui du capitaine Boldweather, misérable qui forme le projet d’enlever Suzanne aux yeux noirs, dit admirablement en agitant un immense chapeau à cornes : « Eh bien ! arrive que pourra, je la perdrai ! » Tous les acteurs jouèrent avec leur talent accoutumé. Aussi fut ce avec un regret sincère que nos amis virent tomber le rideau qui mit fin à cette jolie et tendre histoire,

Si Pen avait été seul avec sa mère dans la voiture en retournant à Fairoaks, il lui eût tout dit ce soir-là. Mais il était sur le siège, fumant un cigare au clair de la lune, à côté de Smirke, qui s’était enveloppé de son cache-nez pour se réchauffer.

Ils avaient déjà fait une couple de milles, quand le tandem de M. Foker passa rapidement avec ses lanternes allumées à côté des graves vieux chevaux de poste de Clavering, et M. Spavin salua le carrosse de mistress Pendennis de variations assez considérables sur l’air : Rule, Britannia, exécutées sur le cornet à piston.

Il arriva que, deux jours après les susdites gaietés, M. le doyen de Chatteries donna à dîner en son doyenné à quelques ecclésiastiques de ses amis. Il est assez vraisemblable qu’on y but du porto d’une qualité supérieure et qu’on y abîma l’évêque au dessert ; mais cela ne nous regarde pas à présent. Notre ami, le docteur Portman, de Clavering, fut un des convives ; et comme c’était un galant homme, lorsque, de sa place à table, il vit l’épouse du doyen se promenant sur le tapis vert avec ses enfants qui jouaient autour d’elle et son parasol rose au-dessus de sa charmante tête, il sortit par la porte-fenêtre de la salle à manger et descendit sur la pelouse qui longe cette pièce, laissant les autres cravates blanches se gausser de monseigneur l’évêque. Le docteur Portman offrit donc son bras à la doyenne, et tous deux arpentèrent nonchalamment ensemble la vieille pelouse unie comme un velours, qui avait été fauchée et ratissée pour des doyens dont personne ne se souvenait plus. Ils se promenèrent de cette manière aisée, tranquille, confortable, qui plaît tant après un bon dîner, par une calme et belle soirée d’été, aux gens d’âge moyen et de bonne constitution, quand le soleil vient de se coucher derrière les énormes tours de la cathédrale, et que la lune en faucille apparaît à chaque instant plus brillante dans le ciel.

Or, à l’extrémité du jardin du doyen, s’élève, comme nous l’avons dit, la maison de mistress Creed, et les fenêtres de la chambre du premier étage étaient ouvertes pour laisser entrer l’air de cette aimable soirée d’été. Une demoiselle de vingt-six ans, aux yeux parfaitement ouverts, et un malheureux jeune homme de dix-huit ans, aveuglé par l’amour et la folie, se trouvaient ensemble dans cette chambre. Comme nous les avons déjà vus à la même place, le lecteur reconnaîtra sans peine, en ces deux personnages, M. Arthur Pendennis et miss Costigan.

Le pauvre garçon avait franchi le Rubicon. Tremblant d’amour, le cœur palpitant avec violence, les yeux pleins de larmes malgré ses efforts, la voix presque étouffée par l’émotion, le pauvre Pen avait dit ces paroles qu’il ne pouvait plus contenir ; il s’était jeté, avec tout son trésor d’amour, d’admiration et d’ardeur, aux pieds de cette beauté déjà mûre.

Est-il le premier qui ait agi de même ? Est-ce que personne, avant ou après lui, n’a mis au jeu tout son bel avenir, comme un sauvage joue sa terre et tout ce qu’il possède contre une gorgée de l’eau de feu des Peaux-Blanches ou contre deux yeux brillants ?

« Votre mère sait-elle cela, Arthur ? » dit lentement miss Fotheringay.

Il saisit follement sa main et la baisa mille fois. Elle ne la lui retira pas.

« Est-ce que la vieille dame le sait ? répéta miss Costigan. Peut-être bien qu’elle le sait, » se dit-elle ; et, se rappelant quelle belle croix de diamants mistress Pendennis portait le soir au spectacle, elle pensa : « Pour sûr, cette croix passera à la famille !… Calmez-vous, cher Arthur, » reprit-elle de sa voix grave et mélodieuse, en lui souriant avec douceur.

Puis, de celle de ses mains qui était libre, elle releva légèrement les cheveux qui tombaient sur le front brûlant du jeune homme. Arthur était dans un tel transport, dans un tel tourbillon de bonheur, qu’à peine pouvait-il parler. Enfin il dit, haletant :

« Ma mère vous a vue, et vous admire outre mesure. Elle apprendra bientôt à vous aimer ; qui pourrait faire autrement ?… Elle vous aimera parce que je vous aime.

— Eh bien, oui, je pense que vous m’aimez, répliqua miss Costigan, peut-être avec une sorte de pitié pour Pen.

Elle le pensait ! Naturellement ici M. Pen commença une rapsodie à travers laquelle nous n’avons aucun motif de le suivre, puisque nous sommes parfaitement maître de nos sentiments. Bien entendu que les mots d’amour, de vérité, d’éternité, y jouèrent leur rôle ; il chercha des expressions plus capables de faire apprécier la profondeur effrayante de son affection, mais il n’en put trouver. Ce discours, disons-nous, ne nous regarde pas. Il n’était vraisemblablement pas très-sage ; mais quel droit avons-nous d’écouter à la porte ? Laissons le pauvre garçon jeter son cœur aux pieds de cette femme, et traitons-le avec douceur. Sans doute il est mieux d’aimer sagement, mais mieux vaut encore aimer follement que de ne pas être capable d’amour. Il en est parmi nous qui ne peuvent aimer, et même nous sommes fiers de notre impuissance.

Àla fin de son discours, Pen baisa de nouveau avec ravissement cette main impériale ; et ce fut, je crois, à ce moment même, tandis que le docteur Portman et la doyenne causaient ensemble, que le jeune Ridley Roset, fils de celle-ci, tira sa mère par le derrière de son immense robe et s’écria :

« Maman, vous dis-je, regardez donc là-haut ! » Et il hocha son innocente petite tête.

C’était en effet un spectacle comme en voient rarement les doyens dans leurs jardins, et qui ne se trouve guère dans les chapitres de chanoines.

Le pauvre Pen baisait les doigts rosés de son enchanteresse, qui recevait cet hommage avec le plus grand calme et une bonne humeur parfaite. Le jeune Ridley levait les yeux et grimaçait un sourire ; la petite miss Rosa regardait son frère et restait la bouche béante d’étonnement. La physionomie de la doyenne défait toute description ; et, quant au docteur Portman, lorsqu’il vit la scène dont son premier favori et cher élève Pen était un des acteurs, il s’arrêta must de fureur et de surprise.

Mistress Haller découvrit au même instant ceux qui les observaient d’en bas, tressaillit et se mit à rire.

« En vérité, s’écria-t-elle, il y a quelqu’un dans le jardin du doyen ! » Et elle se retira avec un calme parfait, tandis que Pen se reculait, la figure rouge comme un brasier ardent.

Lorsqu’il s’aventura de nouveau à regarder dans le jardin, les promeneurs étaient rentrés.

La lune en faucille brillait d’un vif éclat dans le ciel, les étoiles scintillaient, la cloche de la cathédrale sonnait neuf heures, les hôtes du doyen (à l’exception d’un seul, qui avait fait seller son cheval et qui était parti pour Dumpling depuis assez longtemps) se régalaient de thé et de gâteaux beurrés dans le salon de la doyenne, quand Pen prit congé de miss Costigan.

Pen arriva en son temps à la maison, et il allait se glisser dans son lit (car le pauvre garçon était très-fatigué, très-agité, et ses nerfs avaient été si fortement tendus qu’il n’était plus bien loin du point où commence la folie), lorsque le vieux laquais John vint lui dire, d’un air de mauvais augure, que sa mère voulait le voir en bas.

Là-dessus, Pen remit sa cravate et descendit au salon, où il trouva non-seulement sa mère, mais encore l’ami de celle-ci, le révérend docteur Portman. La figure d’Hélène semblait fort pâle à la lueur de la lampe ; celle du docteur, au contraire, était rouge et frémissante de courroux et d’émotion.

Pen vit aussitôt qu’une crise était arrivée et qu’on avait découvert quelque chose.

« Eh bien ! voyons ce que c’est, pensa-t-il.

— Où avez-vous été, Arthur ? dit Hélène d’une voix tremblante.

— Comment pouvez-vous regarder en face, monsieur, cette… cette chère dame et un prêtre du Christ ? s’écria le docteur, malgré les regards suppliants de la pâle Hélène. Où a-t-il été ? où le fils de sa mère aurait dû rougir d’aller. Car votre mère est un ange, monsieur, un ange. Comment osez-vous apporter la souillure dans sa maison, et faire le malheur de cette créature sans tache par la pensée de votre crime ?

— Monsieur ! dit Pen.

— Ne le niez pas, monsieur, rugit le docteur. N’ajoutez pas le mensonge, monsieur, à votre autre infamie. Je vous ai vu moi-même, monsieur. Je vous ai vu du jardin du doyen. Je vous ai vu baiser la main de cette infernale et fardée…

— Arrêtez ! dit Pen en frappant du poing sur la table, tellement que la lampe secouée jeta une grande flamme vacillante ; je suis très-jeune, mais vous voudrez bien vous rappeler que je suis gentilhomme… Je ne souffrirai pas qu’on outrage cette dame.

— Cette dame, monsieur ! s’écria le docteur ; cela une dame ! Vous… vous… en présence de votre mère, vous appelez cette… cette femme une dame !

— Oui, et en présence de n’importe qui ! répliqua Pen avec véhémence. Elle ne serait déplacée nulle part. Il n’y a pas de femme plus pure qu’elle. Elle est aussi bonne que belle. Si tout autre que vous l’eût insultée, je lui aurais dit ma façon de penser ; mais comme vous êtes mon plus vieil ami, je suppose que vous avez le privilège de douter de mon honneur.

— Non, non, Pen, cher Pen, s’écria Hélène dans un accès de joie. Je vous disais, je vous disais, docteur, qu’il n’était pas… pas ce que vous pensiez. »

Et la pauvre créature s’avança tremblante et se jeta au cou de Pen.

Pen se sentait homme et capable de tenir tête à tous les docteurs du monde. Il était bien aise que cette explication fût venue.

« Vous avez vu combien elle est belle, dit-il à sa mère, d’un air caressant et protecteur, comme Hamlet avec Gertrude dans la tragédie. Je vous dis, chère mère, qu’elle est tout aussi bonne. Quand vous la connaîtrez, vous direz la même chose. C’est de toutes les femmes, vous exceptée, la plus simple, la plus aimable, la plus affectionnée. Pourquoi ne serait-elle pas au théâtre ?… Elle nourrit son père par son travail.

— Vieux réprouvé d’ivrogne, grommela le docteur ; mais Pen ne l’entendit pas, ou ne fit pas attention à ses paroles.

— Si vous pouviez voir, ainsi que moi, comme sa vie est régulière, comme toute sa conduite est pure et pieuse, vous mépriseriez autant que moi, oui, autant que moi, répéta Pen en jetant au docteur un regard sauvage, le calomniateur qui a osé lui faire injure. Son père fut officier et se distingua en Espagne. Il fut l’ami de S. A. R. le duc de Kent ; il est intimement connu du duc de Wellington et de quelques-uns des premiers officiers de notre armée. Il croit avoir rencontré mon oncle Arthur chez lord Bill. Sa famille est une des plus anciennes et des plus respectables d’Irlande, et certes elle est aussi bonne que la nôtre. Les… les Costigan ont été rois d’Irlande.

— Eh ! Dieu aie pitié de mon âme ! s’écria le docteur, sachant à peine s’il allait éclater de rire ou de colère. Vous ne voulez pas dire que vous ayez dessein de l’épouser ? »

Pen prit son air le plus majestueux :

« Quel autre désir supposez-vous donc que je puisse avoir, docteur Portman ? » demanda-t-il.

Complètement dérouté dans son attaque, et terrassé par cette botte soudaine de Pen, le docteur ne put que prononcer ces paroles, qui eurent peine à sortir de sa gorge :

« Mistress Pendennis… faites venir le major, madame.

— Faire venir le major ? de tout mon cœur, » dit Arthur, prince de Pendennis et grand-duc de Fairoaks, en faisant de la main le geste le plus superbe.

Et le colloque se termina par la rédaction des deux lettres qui furent déposées, à Londres, sur la table où déjeunait le major Pendennis, au commencement de la très-véridique histoire du prince Arthur.

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