‹ Histoire de PendennisChapitre 51 sur 76 · Tome 3 · 01

Tome 3 · 01

Nous avons eu occasion, au commencement de cette histoire, de parler de la petite bourgade de Clavering, près de laquelle s’élevait Fairoaks, la maison paternelle de Pen, et nous avons parlé aussi de quelques-uns des habitants de ce pays ; mais, comme la société n’y est nullement amusante ni agréable, nous ne nous sommes pas étendu fort longuement sur ce sujet.

M. Samuel Huxter, le gentleman avec lequel nous avons récemment fait connaissance au Vauxhall, était un des esprits d’élite de la petite ville, quand il la visitait pendant les vacances et qu’il égayait la table de ses amis par les bons mots de Saint-Barthélemy et les commérages des cercles fashionables qu’il fréquentait à Londres.

M. Hobnell, le jeune gentleman que Pen avait rossé lors de sa querelle au sujet de l’affaire Fotheringay, était le bienvenu à la table de mistress Huxter, mère de Samuel, pendant qu’il étudiait au collège de Clavering ; et il avait ses entrées à la pharmacie, où il savait fort bien trouver les pots de tamarin, et où il parfumait son mouchoir à l’eau de rose.

C’est à cette époque de sa vie qu’il devint amoureux de miss Sophie Huxter, et il l’épousa à la mort de M. Hobnell père, et l’emmena dans sa maison de la Garenne, à quelques milles de Clavering.

Sa famille y possédait et cultivait depuis longues années une petite propriété ; c’était une famille de yeomen agriculteurs. Le père de M. Hobnell démolit la vieille ferme et bâtit une maison neuve aux murs d’une blancheur éblouissante, avec de vastes écuries ; il mit un piano dans le salon, eut une meute de lévriers, et prit le titre de squire Hobnell. Lorsqu’il mourut et que son fils régna à sa place, la famille était classée parmi la haute société du comté. Sam Huxter n’exagérait donc pas trop en vantant à ses camarades de Londres, qui l’écoutaient avec admiration, le château de son beau-frère, ses chiens, ses chevaux et son hospitalité. Chaque année, ordinairement à l’époque où mistress Hobnell ne pouvait se dérober aux soins croissants de la chambre d’enfants, Hobnell faisait une fugue à Londres, louait un appartement à Tavistock, et se livrait avec son beau-frère aux plaisirs de la capitale. Ascott, les théâtres, Vauxhall, et les joyeuses tavernes du joyeux voisinage de Covent-Garden, étaient visités, tour à tour par le vif squire en compagnie du savant Samuel. Quand il était à Londres, il voulait, disait-il, faire comme on fait à Londres et s’amuser un peu ; puis, quand il reprenait le chemin de l’Ouest, il emportait un chapeau neuf et un châle pour mistress Hobnell, et laissait là les plaisirs élégants de la vie de Londres pour onze mois d’occupations et de plaisirs champêtres.

Sam Huxter était en correspondance avec son beau-frère, et lui mandait les nouvelles de la métropole en échange des bourriches de lièvres et de perdrix et des pots de crème caillée que le squire et sa bonne femme lui envoyaient. Ils ne connaissaient pas de jeune homme plus brillant ni plus distingué. Il était l’âme et la vie de leur maison, quand il arrivait en son pays natal. Ses chansons, ses bons mots et ses farces faisaient rire aux éclats la Garenne. Il avait sauvé la vie à l’aînée de leurs enfants en lui tirant une arête de la gorge ; enfin il faisait les délices de leur cercle.

Pen eut la mauvaise fortune de rencontrer de nouveau M. Huxter, trois jours seulement après la soirée au Vauxhall. Fidèle à sa promesse, il n’avait pas revu la petite Fanny. Il tâchait, par le travail et les distractions, de la bannir de son esprit. Il était constamment occupé dans sa chambre, quoique sans beaucoup de profit ; et, en sa qualité de critique de la Gazette de Pall-Mall, il fit un cruel et triste carnage d’un poème et d’un roman qui se présentèrent à son tribunal.

Les auteurs de ces livres dûment égorgés, il alla dîner seul au club désert de Polyanthus. Mais cette vaste solitude l’effraya et ne le rendit que plus triste. Il alla au théâtre. Toute la salle applaudissait et riait aux éclats ; mais il ne vit, lui, qu’une ignoble farce qui l’assombrit davantage. L’aspect de la triste figure de Pen eût certes étouffé la verve du bouffon sur la scène. Arthur savait à peine de quoi il était question ; la scène et le drame passèrent devant lui comme un rêve ou un accès de fièvre. Puis il se dit qu’il irait à l’Arrière-Cuisine, le lieu qu’il fréquentait avec Warrington… il n’avait pas encore la moindre envie de dormir. La veille, il avait marché vingt milles pour chercher le sommeil ; il avait traversé Hampstead-Common et les sentiers bordés de haies de Hendon, et n’avait pu dormir la nuit. Oui, il irait à l’Arrière-Cuisine. C’était une sorte de consolation pour lui de penser qu’il y verrait Bows.

Bows y était, assis très-calme au vieux piano. On chantait des chansons d’un comique ébouriffant ; la salle n’était qu’un immense éclat de rire. Que tout cela parut étrange à Pen ! Il ne voyait que Bows. N’était-il pas surprenant que dans un volcan éteint, comme son cœur, il sentît une flamme si brûlante ? Deux jours de laisser-aller l’avaient allumée ; deux jours d’abstinence n’avaient fait que l’attiser et la rendre furieuse.

Tandis qu’il rêvait à cela, buvant un verre après l’autre, ses regards rencontrèrent M. Huxter. Sam avait été au théâtre comme Arthur, et il entrait en ce moment dans la salle avec deux ou trois camarades. Au grand ennui de Pen, Huxter murmura quelques mots à l’oreille de ses compagnons. Arthur sentit que l’autre parlait de lui. Huxter se fraya ensuite un passage à travers la foule, et vint, suivi de ses amis, prendre place vis-à-vis de Pen, qu’il salua d’un signe de tête familier en lui tendant une main fort sale à serrer.

Pen serra la main à son concitoyen. Il se disait qu’il avait été d’une rudesse inutile avec lui, lors de leur dernière rencontre. Quant à Huxter, parfaitement satisfait de lui-même et du monde entier, il n’était jamais entré dans son esprit qu’il pût déplaire à quelqu’un, et la petite dispute ou bisbille au Vauxhall était une bagatelle à laquelle il ne daignait même pas songer.

Le disciple de Galien, après avoir demandé quatre verres de bière forte, dont se désaltérèrent ses amis et lui, se mit à chercher quel pouvait être le sujet de conversation le plus amusant pour Pen, et tomba précisément sur celui qui était le plus pénible pour notre jeune gentleman.

« Une joyeuse nuit au Vauxhall… hein ? dit-il en clignant de l’œil d’un air malin.

— Je suis bien aise d’apprendre que vous vous y êtes amusé, répliqua le pauvre Pen avec un soupir.

— J’étais diablement en train… oui, d’une manière tout à fait extraordinaire. J’avais dîné à Greenwich avec quelques bons gaillards. C’était un joli brin de mousseline que vous aviez pendu à votre bras… Qui était-ce ? » demanda le séduisant étudiant.

C’en était trop pour Arthur.

« Vous ai-je fait quelque question au sujet de vous-même, monsieur Huxter ? dit-il.

— Mon intention n’était pas de vous offenser ; je vous demande pardon. Peste ! comme vous prenez la mouche ! reprit son interlocuteur étonné.

— Vous rappelez-vous ce qui s’est passé entre nous l’autre soir ? demanda Pen avec une colère croissante. Vous l’avez oublié ? c’est fort probable. Vous étiez en train, comme vous venez de le dire, et très-grossier aussi.

— Morbleu ! monsieur, je vous ai demandé pardon, répliqua Huxter tout rouge.

— Vous l’avez fait, assurément, et je sais que je vous ai pardonné de tout mon cœur. Mais, si vous avez bonne mémoire, je vous ai prié aussi d’avoir la bonté de ne plus me compter à l’avenir au nombre de vos accointances, et de ne pas vous donner la peine de me reconnaître quand nous nous rencontrerions en public. Vous plaira-t-il de vous en souvenir désormais ? Et, comme voici la chanson qui commence, permettez-moi de vous laisser entièrement à la jouissance de cette musique. »

Il prit son chapeau, fit une courbette à M. Huxter stupéfait, et quitta la table au moment où, après quelques secondes de silence causé par l’étonnement, les camarades de Huxter, trouvant la déconvenue de leur ami fort plaisante, partirent d’un éclat de rire tel, que le président du club crut devoir intervenir en s’écriant : « Silence, messieurs ; veuillez faire silence pour l’Enleveur de cadavres ! »

Cette chanson populaire commençait quand Pen quitta l’Arrière-Cuisine. Il se flattait d’avoir parfaitement gardé son sang-froid. Il aurait voulu que Huxter se montrât querelleur. Il aurait aimé à se battre avec lui ou avec un autre. Il regagna son logis. Le travail de la journée, le dîner, le spectacle, le grog au whiskey, la querelle, rien ne l’avait calmé. Il ne dormit pas plus que la veille.

Quelques jours après, M. Samuel Huxter écrivit à M. Hobnell, à la campagne, une lettre dont M. Arthur Pendennis était le sujet principal. Sam racontait les occupations d’Arthur à Londres, et la maudite insolence de ses manières à l’égard de ses vieux amis d’enfance. Il dit que c’était un infâme débauché, un vrai don Juan, un être qui, s’il venait jamais à la campagne, devait être exclu de la maison de toute honnête personne. Il l’avait vu au Vauxhall dansant avec une jeune fille de condition inférieure, dont il faisait sa victime. Il avait découvert, par le moyen d’un gentleman irlandais (ci-devant dans l’armée) qui fréquentait un club dont lui, Huxter, était membre, quelle était cette fille sur qui ce hâbleur infatué de lui-même pratiquait ses ruses infernales, et il songeait à avertir le père de l’infortunée, etc., etc. La lettre effleurait ensuite quelques nouvelles d’intérêt général, et se terminait par les remercîments de son auteur pour le dernier envoi de lapins, ajoutant qu’il se tenait tout prêt à recevoir de nouvelles faveurs du même genre.

Il y avait une fois l’an, comme nous l’avons dit, un baptême à la Garenne ; et il arriva que cette cérémonie eut lieu le lendemain du jour où Hobnell avait reçu la lettre de son beau-frère de Londres. L’enfant (une charmante petite fille) fut nommée Myra-Lucretia, d’après ses deux marraines, miss Portman et mistress Pybus, de Clavering. Comme M. Hobnell avait communiqué cette lettre à sa femme, celle-ci en fit connaître le contenu à ses deux commères : c’était une jolie histoire, et elle circula joliment par tout Clavering, ce jour-là.

Myra n’en parla pas à sa maman ; elle était trop frappée d’horreur pour cela ; mais mistress Pybus n’eut pas la même réserve. Elle causa de l’affaire, non-seulement avec mistress Portman, mais encore avec l’honorable mistress Simcoe et son mari, avec mistress Glanders, dont les filles reçurent préalablement ordre de sortir de la chambre, avec Mme Fribsby, et, en un mot, avec toute la société de Clavering.

Mme Fribsby regarda furtivement le portrait du dragon, consulta sa mémoire blessée, et dit que les hommes seraient toujours les hommes, et que, tant qu’ils seraient hommes, ils seraient trompeurs ; elle cita même rêveusement quelques vers de Marmion, à l’effet de savoir où les amants trompeurs trouveraient le repos.

Mistress Pybus ne put inventer des mots assez énergiques pour exprimer la haine, l’horreur, le mépris, que lui inspirait un scélérat capable d’une aussi lâche conduite. C’était bien le résultat qu’on pouvait attendre d’un excès d’indulgence maternelle, de l’insolence, de l’extravagance, des airs aristocratiques (il est certain que Pen avait refusé de prendre le thé chez mistress Pybus), et de la fréquentation de la société si horriblement corrompue de cette épouvantable Babylone moderne qui s’appelle Londres !

Mistress Portman dit qu’elle craignait d’être forcée d’avouer que la fatale partialité de la mère avait gâté le garçon, que ses succès littéraires lui avaient tourné la tête, et que ses horribles passions lui avaient fait oublier les principes que le docteur Portman lui avait inculqués dans son enfance.

Quant à Glanders, cet atroce capitaine de dragons, il se mit à siffler lorsqu’il apprit par mistress Glanders ce qui s’était passé ; et, pendant le dîner, il fit plusieurs plaisantes allusions à ces événements. Là-dessus, mistress Glanders le qualifia du nom de brute, et l’horrible capitaine s’étant permis d’éclater de rire, elle ordonna à ses filles de sortir de la chambre.

M. Simcoe reçut la nouvelle avec calme, mais il en fut plutôt satisfait que fâché ; cela ne servit qu’à confirmer l’opinion qu’il avait toujours eue de ce malheureux jeune homme. Ce n’est pas qu’il eût lu une seule ligne de ses écrits dangereux et empoisonnés ; à Dieu ne plaise ! mais que pouvait-on attendre d’un homme si terriblement, si lamentablement, si déplorablement dépourvu de gravité ? Pen devint le sujet d’un second sermon débité dans la chapelle de Clavering, où les dangers de Londres et le péché qu’il y avait à lire ou à écrire des romans furent exposés un dimanche soir à un auditoire nombreux et plein de zèle. Les fidèles n’attendirent pas de savoir s’il était ou non coupable. Ils acceptèrent sa perversité comme une chose indubitable ; et, parmi ces admirables moralistes, ce fut à qui jetterait la pierre au pauvre Pen.

Le lendemain, mistress Pendennis, seule et presque défaillante d’émotion et de fatigue, courut à la maison du docteur Portman pour consulter le digne ecclésiastique. Elle avait reçu une lettre anonyme ; quelque âme chrétienne avait cru de son devoir de blesser le cœur qui n’avait jamais fait de mal à personne. Cette lettre anonyme racontait le crime de Pen, avec force citations de l’Écriture relatives à la condamnation des pécheurs qui lui ressemblent. Mistress Pendennis était dans un état de terreur et d’émotion dont la vue faisait pitié. Deux ou trois heures de cette souffrance l’avaient déjà vieillie. Dans son premier moment d’agitation, elle avait laissé tomber la lettre, et Laure l’avait lue. Laure rougit en la lisant ; tout son corps trembla, mais ce fut de colère.

« Les lâches ! s’écria-t-elle. Ce n’est pas vrai. Non, mère, ce n’est pas vrai.

— C’est vrai, et c’est votre ouvrage, Laure ! s’écria Hélène avec violence. Pourquoi l’avez-vous refusé, lorsqu’il a demandé votre main ? Pourquoi m’avez-vous brisé le cœur par ce refus ? C’est vous qui lui avez fait prendre la voie du crime. C’est vous qui l’avez jeté dans les bras de cette… de cette femme !… Marthe, apportez-moi mon châle et mon chapeau. Je vais sortir. Je ne veux pas que vous veniez avec moi. Allez-vous-en. Laissez-moi, cruelle fille ! Pourquoi avez-vous fait tomber cette honte sur ma tête ? »

Et, ayant ordonné à sa fille et à ses domestiques de la laisser seule, elle prit en courant le chemin de Clavering.

Le docteur Portman regarda la lettre, et crut reconnaître l’écriture. Naturellement il était déjà instruit de l’accusation portée contre le pauvre Pen. Il s’efforça de consoler Hélène, peut-être contrairement à sa propre conviction : car, ainsi que la plupart d’entre nous, le digne docteur était fort enclin à croire tout bruit défavorable à son prochain. Il lui fit remarquer que la lettre, étant anonyme, devait être l’œuvre d’un coquin, que l’accusation pouvait ne pas être vraie, que très-probablement même elle ne l’était pas ; que du moins fallait-il entendre Peu avant de le condamner ; qu’il n’était pas vraisemblable que le fils d’une telle mère se rendît coupable d’un tel crime, etc., etc.

Hélène reconnut aussitôt qu’il parlait contre son propre sentiment.

« Vous croyez pourtant qu’il l’a commis, dit-elle ; vous ne pouvez nier que telle est votre opinion. Oh ! pourquoi l’ai-je jamais quitté, docteur Portman ? pourquoi ai-je souffert qu’il me quittât ?… Mais non, il ne peut être un perfide séducteur, mon Dieu ; non, c’est impossible ; n’est-ce pas que vous ne le croyez pas ? Rappelez-vous sa conduite avec cette autre… personne ; comme il l’aimait follement ! C’était alors un honnête garçon ; c’est maintenant un honnête homme. Et puis, Dieu merci !… oui, j’en remercie Dieu à genoux, il a payé Laure. Vous disiez qu’il était bon ; vous, l’avez dit vous-même. Et maintenant… si cette femme l’aime (et vous savez qu’aucune femme ne pourrait faire autrement), s’il l’a enlevée de chez ses parents, ou si elle l’a tenté, comme c’est plus probable… eh bien ! il faut qu’elle devienne sa femme et ma fille. Il faut qu’il quitte ce monde terrible et qu’il revienne à moi… à sa mère, docteur Portman. Partons et ramenons-le, oui, ramenons-le ; et il y aura de la joie pour le… pour le pécheur qui se repent. Partons tout de suite, cher ami ; partons sur-le-ch… »

Hélène n’en put dire davantage. Elle tomba à la renverse et s’évanouit. Elle fut portée sur un lit dans la maison du compatissant docteur, et l’on appela un médecin pour la soigner. Elle demeura toute la nuit dans un état inquiétant. Laure arriva au presbytère, mais Hélène ne voulut pas la voir ; et le docteur Portman, la suppliant toujours de se tranquilliser, devenant plus confiant en l’innocence d’Arthur en présence de la terrible douleur de sa pauvre mère, écrivit à Pen pour l’avertir des bruits qui couraient sur son compte, et le supplier instamment de se repentir de ses fautes et de rompre une liaison si fatale à ses intérêts et au bien de son âme.

Et Laure ?… N’avait-elle pas le cœur déchiré par la pensée du crime d’Arthur et de l’éloignement qu’Hélène manifestait pour elle ? N’était-ce pas un rude coup pour l’innocente jeune fille que de perdre en même temps tout l’amour dont elle avait souci en ce monde ?

Page 1