Tome 3 · 02
La lettre du docteur Portman partit pour Londres, et le digne ecclésiastique s’efforça de ramener mistress Pendennis à un état plus calme jusqu’à l’arrivée d’une réponse qui la rassurât sur la moralité de M. Pen. C’était ce que le docteur tâchait d’espérer, ou du moins persistait-il à le dire. Le désir d’Hélène de se rendre à Londres pour détourner son fils de la mauvaise voie ne pouvait se réaliser avant deux ou trois jours. L’apothicaire lui défendit même de regagner Fairoaks le premier jour, et ce ne fut que le lendemain matin qu’elle se retrouva chez elle sur son sofa, auprès de la fidèle Laure qui la soignait en silence.
Malheureusement pour lui et pour toutes les personnes intéressées, Pen ne lut l’homélie à lui adressée par le docteur Portman que plusieurs semaines après que cette épître eut été composée. Cependant la veuve attendait chaque jour la réponse de son fils aux accusations portées contre lui, et son mal augmentait à chaque jour de retard.
Ce fut une rude tâche pour Laure de supporter cette anxiété, d’être témoin des souffrances de sa plus chère amie, et surtout de voir qu’Hélène continuait à ressentir de l’éloignement pour elle. Mais c’était l’habitude de cette jeune personne de toujours faire son devoir aussi bien que possible, et elle y parvenait, grâce aux secours que Dieu accordait aux constantes prières d’un cœur si pur. Comme ces devoirs s’accomplissaient sans le moindre bruit, et que les prières qui lui donnaient la force de les remplir se faisaient aussi dans la solitude de sa chambre, loin de tout œil humain, nous sommes forcé de nous taire sur les vertus de Laure ; elles ne comportent pas qu’on en parle : une fleur ne peut s’accommoder à l’atmosphère viciée d’une salle de bal. Nous nous bornerons donc à dire qu’une bonne femme est la plus aimable fleur qui soit sous la voûte céleste, et que nous admirons avec amour sa grâce muette, son parfum si pur, et la délicate fraîcheur de sa beauté ! Fleur suave et charmante, la plus belle et la plus immaculée ! n’est-ce point une pitié de te voir courbée sous le poids de la douleur ou dévorée par la mort inexorable, de voir la maladie épuiser tes forces, un long chagrin te consumer peu à peu, ou un sort fatal t’enlever soudainement au printemps de la vie ? Nous méritons de souffrir, nous autres ; mais toi, pourquoi serais-tu malheureuse, si ce n’est que nous savons que Dieu châtie ceux qu’il aime le mieux ? il aime à purifier encore ces purs esprits par des épreuves répétées.
Donc, Pen ne reçut pas là lettre, quoiqu’elle fût dûment confiée à la poste et fidèlement jetée par le facteur dans la boîte aux lettres de la maison de Lamb-Court, et, de là, portée par la blanchisseuse dans la chambre d’Arthur et placée sur son bureau avec le reste de la correspondance de Sa Seigneurie. Et ne l’avons-nous pas vu, notre jeune héros, passer de sa petite chambre à coucher dans la pièce attenante, au moment où mistress Flanagan, sa blanchisseuse, était en train de boire son genièvre ?
Le lecteur bénévole, qui a suivi jusqu’ici la carrière de M. Arthur, et qui, naturellement, a fait des observations sur le caractère moral et les singularités du jeune homme, a probablement aussi découvert, à présent, quel est le défaut dominant de M. Pen, quel est ce plus grand ennemi contre lequel il a à lutter et dont nous avons artificieusement fait mention dans notre titre. Beaucoup d’entre nous, mon public aimé, ont à lutter contre le même coquin : un scélérat qui saisit toutes les occasions de nous attirer du mal, de nous susciter des querelles, de nous pousser à l’oisiveté, de nous entraîner dans les mauvaises compagnies, de nous jouer mille mauvais tours. En un mot, le plus grand ennemi de Pen, c’était lui-même ; et comme il avait entretenu, flatté, caressé cet individu pendant toute sa vie, le gredin était devenu insolent soient, comme tous les valets gâtés : de sorte que, à la moindre tentative pour le contraindre ou pour lui faire faire ce qui lui déplaisait, il se montrait furieusement rétif et revêche. Une personne accoutumée à faire des sacrifices, telle que Laure, qui a pris l’habitude de renoncer à son propre plaisir pour celui d’autrui, vient facilement à bout de la chose ; mais Pen, qui ne s’était jamais exercé au renoncement à soi-même, souffrit cruellement quand il fallut en venir là, et murmura violemment en se voyant obligé de se priver d’un plaisir.
Il avait pris la résolution, ce vaillant esprit, de ne plus revoir Fanny, et il voulut la tenir. Il s’efforça de bannir de sa tête toute pensée de cette séduisante petite personne, et il eut recours pour cela au travail, à la fatigue, aux distractions et à la société. Mais il travailla trop ; il se fatigua trop à pied et à cheval ; il mangea, but et fuma trop ; et tous les cigares qu’il fuma, tous les punchs qu’il avala, ne purent chasser de son cerveau échauffé l’image de la petite Fanny. Au bout d’une semaine de ce régime de renoncement à soi-même, la fièvre avait étendu notre jeune gentleman sur son lit.
Ôvous, lecteur, qui n’avez jamais eu la fièvre dans un logement de garçon, prenez pitié du malheureux destiné à subir cette calamité !
Un comité de demoiselles à marier, ou de toutes autres personnes chrétiennes intéressées à la propagation des vertus domestiques, devrait s’adresser à Cruikshank, à Leech, ou à quelque autre pareil interprète des folies du jour, pour lui faire faire une série de dessins représentant les horreurs de la vie de garçon, et engager ainsi le spectateur à chercher un sort meilleur et une condition plus agréable.
Est-il quelque chose de plus déplaisant que le déjeuner d’un garçon solitaire, avec la noire bouillotte sur un triste feu en plein été, ou, ce qui est pis encore, avec un feu qui s’est éteint, à Noël, une demi-heure après que la femme de ménage l’a allumé ? Le maître du logis entre frissonnant dans cette solitude, et se voit forcé de commencer sa journée par une chasse au bois et au charbon ; avant de se mettre à ses travaux d’étudiant, il doit s’acquitter des fonctions de fille de service, à la place de mistress Flanagan, qui est absente sans permission.
Ou bien est-il plus beau sujet, pour le peintre classique, que la chemise du garçon, ce vêtement qu’il veut mettre juste à l’heure du dîner, et qu’il trouve totalement dégarni de boutons ?
Il y a aussi le retour du garçon en son logis, après une joyeuse journée de Noël passée dans une gentille maison de campagne pleine de jolies figures, d’accueils affectueux et de regrets sincères. Il laisse sa valise chez le barbier de la cour ; il allume sa triste vieille chandelle à la petite lampe qui éclaire à demi l’escalier ; il entre dans la chambre déserte qui lui est familière, et où il ne trouve, pour lui faire accueil, pour témoigner quelque intérêt à son bonheur personnel, que les cartes de visite qui sont là à l’attendre, étendues sur sa table.
Ajoutez à ces scènes l’effrayant tableau de la maladie du garçon, et, à partir du jour de la publication de ce lugubre diorama, les loyers commenceront certainement à baisser dans le Temple. Être bien portant dans un pareil logement, c’est déjà une vie assez triste, assez isolée, assez égoïste ; mais y être malade, y passer des nuits dans l’insomnie et les douleurs, soupirer après le jour et la femme de ménage, s’administrer soi-même sa médecine en consultant sa montre, n’avoir pendant de longues heures d’autres compagnons que son imagination malade et ses pensées fiévreuses, nulle main amie pour vous verser à boire quand vous avez soif, ou pour unir l’oreiller brûlant qui se replie sous votre tête : c’est là vraiment un sort si lugubre et si tragique, que nous n’insisterons pas sur ses horreurs. Nous nous bornerons à plaindre de tout notre cœur les garçons qui le bravent chaque jour dans le Temple.
Tel fut le sort d’Arthur Pendennis, après les divers excès dont nous avons parlé, et auxquels il avait assujetti son malheureux cerveau. Un soir il se coucha indisposé, et il se réveilla malade le lendemain. La seule visite qu’il reçut ce jour-là, outre sa blanchisseuse ou femme de ménage, fut l’apprenti de l’imprimerie, qui arriva du bureau de la Gazette de Pall-Mall, et que Pen s’efforça de satisfaire du mieux qu’il put. Les efforts qu’il fit pour travailler n’aboutirent qu’à augmenter sa fièvre ; il ne put fournir qu’une partie de la copie qu’il envoyait ordinairement. Shandon étant absent, et Warrington ne se trouvant pas à Londres pour donner un coup de main, les colonnes politiques et littéraires de la Gazette menacèrent de rester vides, car le sous-directeur ne savait comment les remplir.
M. Finucane courut au logis de Pen, et trouva ce gentleman si mal, que le digne Irlandais se mit à l’œuvre pour le remplacer, s’il était possible. Il produisit une série d’articles politiques et critiques qui édifièrent sans doute considérablement les lecteurs de ce journal. Les allusions à la grandeur de l’Irlande, au génie et à la vertu des habitants de ce pays outragé, découlèrent magnifiquement de la plume de Finucane. Et Shandon, le rédacteur en chef, qui prenait paisiblement ses vacances à Boulogne-sur-Mer, ayant parcouru les colonnes du journal qu’on lui envoyait, reconnut aussitôt le style du fameux rédacteur, jeta la feuille à sa femme et lui dit en riant : « Voyez, ma chère Marie, Jack s’est remis à l’œuvre. »
Vraiment Jack était un chaud ami et un vaillant partisan, et, lorsqu’il tenait la plume, il laissait rarement échapper l’occasion de faire savoir au monde que Rafferty était le plus grand peintre de l’Europe, de s’étonner de la mesquine jalousie de l’Académie qui refusait de l’admettre dans son sein, de répéter que le bruit courait généralement dans le West-End qu’on avait nommé M. Rooney membre du parlement, gouverneur de Barataria, ou d’introduire dans le sujet qu’il traitait, quel qu’il fût, quelques mots de louange à l’adresse des Tours Rondes et de la Chaussée des Géants.
Et il ne se contenta pas de faire du mieux qu’il put la besogne de Pen ; mais cet excellent camarade offrit encore de se priver de la liberté dont il jouissait les samedis et dimanches, pour passer ces jours-là à soigner Arthur. Celui-ci toutefois refusa obstinément cette offre bienveillante, l’assurant avec force remercîments qu’il supporterait mieux sa maladie tout seul.
Le vendredi soir, après avoir achevé son œuvre sur le papier, Finucane alla souper à l’Arrière-Cuisine, et il informa le capitaine Costigan de la maladie de leur jeune ami dans son appartement du Temple. Deux jours plus tard, le capitaine, s’étant ressouvenu de la chose, se dirigea vers Lamb-Courtet fit une visite au malade dans l’après-midi du dimanche. Il trouva mistress Flanagan, la femme de ménage, pleurant dans le salon, et il obtint d’elle de tristes nouvelles de l’état du pauvre cher jeune gentleman. La maladie de Pen avait si fort alarmé la digne femme, qu’elle s’était vue forcée d’avoir recours au stimulant de l’eau-de-vie pour se donner la force de supporter la douleur que lui causait l’état du jeune homme. Elle se penchait sur son lit et tâchait de lui rendre toutes sortes de petits services, si bien que ses attentions devinrent insupportables au malade, et qu’il la pria d’un ton bourru de ne pas s’approcher de lui. Nouvelles larmes et redoublement de chagrin chez la femme de ménage, et aussi nouveau recours à la bouteille qu’elle prenait comme un remède anodin.
Le capitaine la tança vertement de son intempérance, et lui fit sentir les fatales conséquences qu’amènerait nécessairement la continuation de son imprudente conduite.
Pen, qui avait une fièvre violente, fut néanmoins très-satisfait de la visite du capitaine Costigan. Couché sur son lit, il entendit la voix bien connue de l’Irlandais, s’empressa de le faire entrer, et le pria de prendre un siège et de causer avec lui.
Le capitaine tâta très-gravement le pouls au jeune homme. Sa main tremblante et gluante trouva un moment d’immobilité pour presser l’artère d’Arthur. Son pouls battait avec impétuosité, sa figure était hagarde et brûlante, ses yeux sombres et injectés de sang ; sa barbe n’avait pas été rasée depuis près de huit jours.
Pen fit asseoir son visiteur, et, s’agitant sur sa triste couche, se mit à parler vivement de l’Arrière-Cuisine, du Vauxhall et de Fanny. Quand retourneraient-ils ensemble au Vaux hall, et comment se portait la petite Fanny ?
Oui, comment se portait-elle ? Nous savons qu’elle rentra fort triste à la maison le dimanche précédent, après avoir vu Arthur allumer sa lampe dans son logis, tandis qu’il y était en tête-à-tête avec Bows. Bows ne tarda pas à rentrer chez lui, et, en passant devant la loge, il jeta un coup d’œil dans l’appartement de mistress Bolton ; mais il avait l’air fort triste. Fanny passa une seconde nuit dans l’inquiétude. Son agitation réveilla plus d’une fois ses petites camarades de lit. Elle n’osait pas continuer la lecture de Walter Lorraine ; son père était à la maison, et il n’aurait pas souffert de lumière. Elle mit le livre sous l’oreiller et y porta souvent la main pendant la nuit. Elle venait à peine de s’endormir, quand les petites commencèrent à s’agiter au point du jour, presque aussi matinales que les oiseaux. Quoiqu’elle fût très-fâchée contre Bows, elle monta chez lui à l’heure accoutumée, et alors le brave musicien se mit à lui parler.
« J’ai vu M. Pendennis hier soir, Fanny, dit-il.
— Ah !… Eh bien ! je m’en doutais, répliqua Fanny en regardant d’un air farouche le mélancolique vieillard.
— Je vous ai toujours aimée avec tendresse depuis que nous sommes venus loger ici, continua-t-il. Vous étiez alors une enfant, et vous m’aimiez, Fanny ; vous m’avez aimé jusqu’au moment où vous rencontrâtes ce gentleman, il y a trois ou quatre jours.
— Et maintenant je suppose que vous allez dire du mal de lui, reprit Fanny. Dites-en donc, monsieur Bows ; cela fera que je vous aimerai davantage.
— Non certes, je n’en dirai pas. Je crois que c’est un très-bon et très-honnête jeune homme.
— Vraiment ?… Vous savez que, si vous disiez un mot contre lui, je ne vous adresserais plus jamais la parole… non, jamais ! » s’écria miss Fanny en fermant son petit poing et arpentant la chambre de haut en bas.
Bows observait tous les mouvements de l’ardente petite créature avec admiration et avec une sympathie pleine de tristesse. Une vive rougeur colorait ses joues, son corps tremblait, ses yeux lançaient des éclairs d’amour, de colère, de défi.
« Vous voudriez dire du mal de lui, s’écria-t-elle ; mais vous n’osez pas ; vous savez que vous n’osez pas !
— Il y a plusieurs années que je le connais, continua Bows. Il était alors presque aussi jeune que vous l’êtes à présent, et il avait une passion romanesque pour la fille de notre ami le capitaine, qui est actuellement lady Mirabel. »
Fanny se mit à rire.
« Je suppose qu’il y avait d’autres personnes aussi qui étaient amoureuses de miss Costigan, dit-elle ; je ne me soucie pas d’entendre leur histoire.
— Il voulait l’épouser ; mais il y avait grande disproportion d’âge entre eux, et surtout de rang. Elle le refusa parce qu’il n’avait pas d’argent. Elle fit très-sagement de le refuser ; car ils eussent été tous deux très-malheureux, et elle n’était pas élevée pour vivre avec la famille de M. Pendennis ni pour rendre sa maison agréable. M. Pendennis a son chemin à faire dans le monde, et il faut qu’il épouse une personne de même rang que lui. Une femme qui aime un homme ne cherche pas à ruiner son avenir, à le brouiller avec sa famille, à le plonger dans la pauvreté et dans la misère pour satisfaire son amour. Une honnête fille ne fait pas cela ; elle ne le fait pas, par égard pour celui qu’elle aime, d’abord, et ensuite par égard pour elle-même. »
L’émotion de Fanny, qui tout à l’heure était pleine de colère et de défi, se changea ici en effroi et en supplication.
« Qu’est-ce que je sais du mariage, Bows ? dit-elle. Quand en a-t-il été question ? Que s’est-il passé entre ce jeune gentleman et moi, qui puisse donner lieu à des paroles si cruelles ? Ce n’est pas ma faute, ni celle d’Arthur… de M. Pendennis, si je l’ai rencontré au Vauxhall. C’est le capitaine qui nous y a menées, maman et moi. Nous n’avons jamais pensé à mal, pour sûr. Il arriva et nous tira de peine, et fut si bienveillant ! Puis il revint nous voir et demander de nos nouvelles ; et c’était bien, très-bien, de la part d’un si grand gentleman, de se montrer si poli avec de pauvres gens comme nous ! Et hier nous allâmes nous promener au jardin du Temple, maman et moi, et… et… »
Ici elle s’interrompit pour laisser libre cours à cet argument sans réplique en usage chez les femmes : les larmes ; puis elle s’écria :
« Oh ! je voudrais être morte ! Je voudrais être couchée dans ma tombe, et jamais, jamais ne l’avoir vu !
— Il en a dit tout autant, Fanny, » répliqua Bows.
Et Fanny lui demanda d’une voix entrecoupée de sanglots :
« Pourquoi… pourquoi souhaiterait-il de ne m’avoir jamais vue ? Est-ce que je lui ai jamais fait du mal ? Oh ! je mourrais plutôt que de lui faire du mal ! »
Là-dessus, le musicien lui fit part de la conversation de la veille, lui montra que Pen ne pouvait ni ne devait songer à faire d’elle sa femme, et qu’elle devait de son côté s’efforcer de l’oublier, si elle attachait quelque prix à sa bonne réputation.
Fanny quitta le musicien, convaincue, mais non guérie de son amour, en lui promettant d’éviter le danger qui la menaçait. Lorsqu’elle rentra à la loge, elle dit tout à sa mère. Elle parla de son amour pour Arthur et déplora naïvement l’inégalité de leurs conditions, qui s’élevait comme une barrière entre, eux.
« Voyez la Dame de Lyon, dit Fanny ; oh ! maman combien j’aimais M. Macready dans cette pièce ! combien j’aimais Pauline pour sa fidélité au pauvre Claude ! Toujours il occupe la première place dans ses pensées, et il revient vers elle, officier, après avoir traversé une foule de dangers. Si tout le monde admire Pauline, et je suis sûre qu’on ne peut faire autrement que de l’admirer pour sa fidélité à un pauvre homme, pourquoi un gentleman rougirait-il d’aimer une pauvre fille ? Ce n’est pas que M. Arthur m’aime. Oh ! non… non ! Je ne suis pas digne de lui ; une princesse seule peut être digne d’un tel gentleman. Quel poète ! quel style admirable ! et quel air plein de grandeur ! Je suis sûre qu’il est noble, et d’une ancienne famille, et qu’un ennemi retient injustement le domaine ne ses ancêtres. Peut-être est-ce son oncle. Ah ! comme je le servirais, si je pouvais ! comme je travaillerais pour lui ! comme je me ferais son esclave, oh oui ! Je ne demanderais pas plus que ceci, maman : qu’il me fût permis de le voir le matin ; et quelquefois il me dirait : Comment vous portez-vous, Fanny ? ou bien : Dieu vous bénisse, Fanny ! comme il l’a dit hier. Et je travaillerais, je travaillerais ! et je resterais levée toute la nuit à lire, à apprendre, à me rendre digne de lui. Le capitaine dit que sa mère demeure à la campagne et que c’est une grande dame. Oh ! je voudrais aller la servir, maman ! Je sais faire une foule de choses, je travaille très-proprement, et… et quelquefois il viendrait à la maison, et alors je le verrais ! »
Àces mots, la jeune fille laissa tomber sa tête sur l’épaule de sa mère, et donna libre cours à ses larmes, auxquelles la matrone mêla naturellement les siennes.
« Il ne faut plus penser à lui, Fanny, dit-elle. S’il ne revient pas vers vous, c’est un horrible et méchant homme.
— Ne l’appelez pas ainsi, mère, répliqua Fanny. C’est le meilleur des hommes, le meilleur et le plus aimable. Bows dit qu’il est malheureux de quitter la pauvre petite Fanny. Ce n’est pas sa faute, n’est-ce pas ? si nous nous sommes rencontrés ; et ce n’est pas non plus sa faute si je ne dois pas le revoir. Bows dit que je ne dois pas le revoir, et c’est vrai, mère. Il m’oubliera, mais je ne l’oublierai jamais, moi. Oh ! non. Je prierai toujours pour lui, et je l’aimerai toujours… jusqu’à la mort… Et j’en mourrai, je le sais, et alors mon âme l’accompagnera toujours partout.
— Vous oubliez votre pauvre mère, Fanny, et vous me fendez le cœur en continuant ces discours, dit mistress Bolton. Peut-être le reverrez-vous. Je suis sûre que vous le reverrez. Je suis sûre qu’il viendra aujourd’hui. Si jamais j’ai vu un homme amoureux, cet homme c’est lui. Quand le jeune homme d’Émilie Budd se présenta d’abord pour demander sa main, il fut renvoyé par le vieux Budd, un personnage très-respectable, le violoncelle de l’orchestre de Salder’s-Wells ; et sa propre famille, à lui, n’en voulut pas entendre parler non plus. Mais il revint. Nous savions toutes qu’il reviendrait. Émilie l’avait toujours dit, et il l’épousa. Et celui-ci reviendra aussi. Retenez bien les paroles d’une mère : vous verrez s’il ne revient pas, chérie. »
Àce moment de la conversation, M. Bolton entra dans la loge pour le repas du soir. La mère et la fille se turent dès qu’elles virent le père. Mistress Bolton caressa et cajola le hargneux aide de camp de l’entrepreneur des pompes funèbres, et dit ;
« Bon Dieu ! monsieur Bolton, qui eût espéré vous voir manquer à votre club un lundi soir ? Fanny, chère, apportez à souper à votre papa. Que voulez-vous manger, monsieur Bolton ?… La pauvre fille a un abcès à l’œil, ou un grain de sable dedans… j’étais juste à regarder ce que c’est quand vous êtes entré. »
Et elle serra la main de sa fille pour lui recommander la prudence et la discrétion. Les larmes de Fanny se séchèrent ; grâce à cette merveilleuse hypocrisie, à cet étonnant pouvoir de dissimulation dont les femmes sont douées, toute trace de son émotion disparut ; elle alla prendre son ouvrage et s’assit dans son coin, si grave et si tranquille que l’insouciant papa ne soupçonna même pas ses souffrances.
On eût dit que le destin était résolu à enflammer et à augmenter la maladie et l’amour de la pauvre enfant, tellement les circonstances et les personnes qui l’entouraient semblaient s’entendre pour l’activer. Sa mère l’encourageait et approuvait son amour ; et les paroles mêmes dont Bows s’était servi pour tâcher d’étouffer cette flamme n’avaient servi qu’à accroître cette malheureuse fièvre. Pen n’était pas un méchant ni un séducteur ; Pen était noblement inspiré quand il voulait éviter Fanny. Pen l’aimait, le bon, le grand, le magnifique jeune homme à la chaîne d’or, aux cheveux châtains parfumés ! Oui, il l’aimait, ou du moins il l’eût aimée cinq ans plus tôt, avant que le monde eût endurci cet ardent et insouciant jeune homme, avant qu’il eût appris à rougir d’une folle et imprudente passion, avant qu’il eût étranglé cette passion, comme de pauvres femmes étranglent leurs enfants innocents, non pas à cause du crime, mais à cause de la honte, et parce qu’elles redoutent de se voir partout montrer au doigt.
Est-il au monde une personne respectable qui n’approuve pas M. Pen d’avoir évité un mariage avec une fille mal élevée et de basse condition ; dont un gentleman ne pouvait raisonnablement reconnaître les parents, et dont les manières n’eussent pas été en harmonie avec sa nouvelle position ? Quel philosophe ne lui dirait pas que la meilleure chose à faire avec ces petites amourettes, quand elles viennent, c’est de s’en débarrasser, de les laisser passer et de les guérir ; qu’aucun homme ne meurt d’amour pour une femme, ni aucune femme pour un homme ; et que l’un ou l’autre, ayant reconnu l’impossibilité de satisfaire ses désirs en ce cas particulier, doit oublier son amour, tourner ses regards d’un autre côté et faire un autre choix ?
Et cependant, peut-être y a-t-il quelque chose à opposer à ces raisonnements. Peut-être Bows avait-il raison d’admirer cet amour de Pen, tout aveugle et irréfléchi qu’il fût, qui le disposait à risquer tout son avoir pour la personne aimée. Si le sacrifice de soi-même est en général une vertu louable, peut-être ne mérite-t-il pas beaucoup de louanges quand il n’est déterminé que par des choses de ce monde. Enfin réservons ce point pour être décidé par le moraliste qui voudra discuter la question.
Ce qu’il y a de certain, c’est que M. Pen, avec l’expérience du monde qu’il avait alors, eût repoussé avec raillerie et indignation l’idée d’épouser une fille de cuisine sans le sou. Et ce point étant bien arrêté dans son esprit, il ne faisait que son devoir d’honnête homme en étouffant toute malheureuse tendresse qu’il pouvait éprouver pour la pauvre petite Fanny.
Elle attendit donc, elle attendit longtemps, espérant qu’Arthur viendrait. Elle attendit toute une semaine, et ce fut au bout de ce temps que la pauvre petite créature apprit par Costigan la maladie d’Arthur.
Il arriva, le soir même qui suivit la visite de Costigan à Pen, que l’oncle d’Arthur, l’excellent major, revint de Buxton, où sa santé s’était rétablie. Il chargea son valet Morgan d’aller savoir des nouvelles d’Arthur, et d’inviter ce gentleman à déjeuner le lendemain chez le major. Le major ne faisait que passer à Londres pour se rendre chez le marquis de Steyne, à Stillbrook, où il devait tirer des perdrix.
Morgan revint vers son maître avec une mine fort longue. Il avait vu M. Arthur ; M. Arthur était vraiment très-mal ; M. Arthur était au lit avec la fièvre. On devrait lui envoyer un docteur. Morgan trouvait le cas fort alarmant.
Bonté divine ! quelle triste nouvelle pour le major ! Il avait espéré qu’Arthur pourrait venir à Stillbrook ; il s’était arrangé pour l’emmener, et s’était procuré une invitation de lord Steyne pour son neveu. Quant à lui, il était forcé de partir ; il ne pouvait planter là lord Steyne ; la fièvre était peut-être contagieuse ; c’était peut-être la rougeole ; il n’avait jamais eu la rougeole, lui ; et à son âge elle pouvait être dangereuse. Y avait-il quelqu’un auprès de M. Arthur ? Morgan répondit qu’il y avait quelqu’un qui soignait M. Arthur.
Le major demanda alors si son neveu avait consulté quelque médecin.
Morgan répliqua qu’il avait fait la même question, et qu’on lui avait répondu que M. Pendennis n’avait pas vu de médecin.
Le maître de Morgan fut sincèrement contrarié d’apprendre le malheur d’Arthur. Il serait allé le voir ; mais quel bien cela pouvait-il faire à Arthur, que le major attrapât la fièvre ? Ses propres incommodités l’empêchaient absolument de soigner tout autre que lui-même. Mais le jeune homme devait consulter un médecin, le meilleur médecin ; et Morgan fut incontinent dépêché, avec un billet du major Pendennis, vers son ami le docteur Goodenough qui, par bonheur, se trouva à Londres et chez lui, et qui quitta son dîner sur-le-champ. Une demi-heure après, sa voiture s’arrêtait dans la rue du Temple-Supérieur, près de la maison de Pen.
Le major avait prié cet excellent médecin de lui apporter des nouvelles de son neveu au club où il dînait, et le docteur y fit son apparition dans le courant de la soirée.
L’affaire était très-sérieuse ; le malade avait une forte fièvre ; Goodenough avait saigné Pen immédiatement, et retournerait le voir avant tous ses autres malades le lendemain matin.
La major alla se coucher avec cette malheureuse nouvelle. Lorsque Goodenough revint le voir le lendemain, selon sa promesse, il lui fallut écouter pendant un quart d’heure le récit des propres maladies du major, avant que celui-ci trouvât le loisir d’entendre parler d’Arthur.
Arthur avait passé une très-mauvaise nuit, au dire de sa… de sa garde. À une heure, il avait eu le délire. Cela pouvait finir mal ; mieux valait faire venir sa mère sur-le-champ.
Le major écrivit avec le plus grand empressement à mistress Pendennis, mais aussi en même temps avec les plus grandes précautions. Quant à aller voir le malade, c’était chose impossible pour le vétéran, dans l’état où il se trouvait.
« Est-ce que je pourrais lui être de quelque utilité, mon cher docteur ? » demanda-t-il.
Le docteur répondit avec un rire particulier :
« Non, je ne crois pas que vous puissiez lui être de quelque utilité. Votre précieuse santé exige les plus grands ménagements, et vous feriez mieux d’aller vous reposer à la campagne. J’irai moi-même voir le malade deux fois par jour, et je ferai tout mon possible pour le sauver. »
Le major déclara sur l’honneur que, s’il pouvait être bon à quelque chose, il courrait immédiatement chez Pen. Dans l’état des choses, Morgan irait veiller à ce qu’il ne manquât de rien. Le docteur devait écrire au major à Stillbrook par chaque courrier ; il ne serait là qu’à environ quarante milles de Londres, et, s’il arrivait quelque chose, il reviendrait, fallût-il sacrifier n’importe quoi.
Le major exerçait sa bienveillance par délégué et par la poste. Et que pouvait-il faire de plus ? comme il disait.
« Parbleu ! dans ces cas-là, vous savez que mieux vaut ne pas déranger le malade. Si le pauvre diable meurt, eh bien ! vous savez que c’est une chose finie. Mais pour guérir, et je suis sûr, mon cher docteur, que vous serez d’accord avec moi, pour guérir il n’y a rien de tel que de rester tranquille… parfaitement tranquille. »
C’est ainsi que le vieux gentleman cherchait à satisfaire sa conscience.
Le jour même il partit pour Stillbrook par le chemin de fer (car des chemins de fer ont été exécutés depuis le commencement de cette histoire, quoiqu’ils n’aient pas encore tout à fait pénétré dans le pays de M. Pen), et il fit son apparition au dîner du marquis de Steyne, avec son costume habituel et sa perruque frisée.
Mais nous devons dire, pour rendre justice au major, qu’il avait l’air fort sombre et fort malheureux. Wagg et Wenham le raillèrent de son abattement ; ils lui demandèrent s’il était contrarié dans ses amours, et se divertirent autrement encore à ses dépens. Il perdit son argent au whist après dîner, et coupa avec l’atout le plus haut pique de son partner. La pensée du jeune homme malade, dont il était fier et qu’il aimait à sa façon, tint le vieillard éveillé pendant la moitié de la nuit, l’agita et lui donna la fièvre.
Le lendemain, il reçut un billet d’une écriture qu’il ne connaissait pas : c’était celle de M. Bows. Le musicien disait que M. Arthur Pendennis avait eu une assez bonne nuit, et que, comme le docteur Goodenough avait dit que le major désirait être tenu au courant de l’état de son neveu, il avait cru, lui, Robert Bows, devoir lui mander cette nouvelle par le chemin de fer.
Le jour suivant, il allait partir pour la chasse, vers midi, avec quelques-uns des gentlemen qui étaient en visite chez le marquis de Steyne, et la société, en attendant les voitures, se trouvait réunie sur la terrasse devant la maison, quand une citadine arriva de la station prochaine, et un vieux gentleman assez râpé s’en élança, qui demanda le major Pendennis. C’était M. Bows. Il entraîna le major à l’écart pour lui parler ; la plupart des gentlemen qui étaient là virent, à l’air alarmé du major, qu’il était arrivé quelque chose de grave.
Wagg dit : « C’est un huissier qui vient gripper le major ; » mais personne ne rit de cette plaisanterie.
« Holà ! qu’est-ce qu’il y a, Pendennis ? s’écria lord Steyne de sa voix stridente. Quelque malheur ?
— C’est… c’est… mon garçon qui est mort, » dit le major en sanglotant.
Le vieillard était tout accablé.
« Non, pas mort, milord ; mais très-mal quand j’ai quitté Londres, » dit M. Bows à voix basse.
Au moment où ces trois personnages parlaient, arriva un briska. Le pair regarda sa montre.
« Vous avez vingt minutes pour rejoindre le train-poste. Montez, Pendennis, et allez comme tous les diables ; entendez-vous, cocher ? »
Le briska s’éloigna rapidement avec Pendennis et ses compagnons. Et nous espérons que l’expression dont se servit le marquis de Steyne lui sera pardonnée.
De la gare, le major se rendit en toute hâte au Temple, où il trouva une voiture de voyage arrivée avant lui et bloquant l’étroite ruelle. Deux dames en étaient sorties et demandaient leur chemin aux portiers. Le major regarda par hasard le panneau de la voiture, et y vit la tête d’aigle à demi effacée regardant le soleil, et, au-dessous, la devise Nec tenui penna. C’était la vieille voiture de son frère, fabriquée depuis longues, longues années. Hélène et Laure demandaient leur chemin pour arriver à l’appartement du pauvre Pen.
Il courut à elles, prit vivement le bras de sa sœur et lui baisa la main. Ils entrèrent tous trois dans Lamb-Court, et montèrent ensemble le sombre escalier.
Ils frappèrent très-doucement à la porte sur laquelle était écrit le nom d’Arthur, et elle fut ouverte par Fanny Bolton.