‹ Histoire de PendennisChapitre 53 sur 76 · Tome 3 · 03

Tome 3 · 03

En voyant les deux dames et l’expression inquiète de la figure de la plus vieille, qui la regardait avec un air d’alarme et de terreur inscrutable, la pauvre fille reconnut aussitôt qu’elle avait devant elle la mère de Pen. Il y avait de la ressemblance entre les yeux hagards de la veuve et ceux d’Arthur qui se démenait sur son lit dans l’ardeur de la fièvre.

Fanny fixa un regard attentif, d’abord sur mistress Pendennis, et ensuite sur Laure ; le visage de celle-ci n’avait pas plus d’expression que s’il eût été de pierre. Tristesse et dureté de cœur, voilà ce qu’il y avait sur les figures des deux femmes ; ni l’une ni l’autre ne manifesta la moindre lueur de compassion ou de sympathie pour Fanny. Désespérée, elle porta ses regards sur le major qui se trouvait derrière elles. Le vieux Pendennis abaissa ses paupières et regarda furtivement en dessous la pauvre petite garde-malade d’Arthur.

« Je… je vous ai écrit hier, m’ame, s’il vous plaît, » dit Fanny en tremblant de tous ses membres.

Elle était aussi pâle que Laure, dont la figure triste et menaçante regardait par-dessus l’épaule de mistress Pendennis.

« Vraiment, madame ? répliqua mistress Pendennis. Je suppose que je puis à présent vous délivrer de la peine de soigner mon fils. Je suis sa mère, vous comprenez.

— Oui, m’ame. Je… Voici le chemin de sa… Oh ! attendez une minute, s’écria Fanny. Il faut que je vous prépare pour s… »

La veuve, dont le visage avait exprimé une implacable cruauté, recula d’un pas, haletante, et avec un petit cri qu’elle étouffa aussitôt.

« Il est dans cet état depuis hier, » dit Fanny dont les dents claquaient.

Un éclat de rire horrible sortit de la chambre de Pen, dont la porte était ouverte ; après plusieurs grands cris, le pauvre diable se mit à chanter une chanson bachique de collège ; puis il poussa des hourras comme s’il eût été au milieu d’une orgie, et frappa du poing contre la boiserie. Il avait le délire.

« Il ne me reconnaît pas, m’ame, dit Fanny.

— Vraiment. Peut-être reconnaîtra-t-il sa mère ; laissez-moi passer, s’il vous plaît, afin que je le rejoigne. »

Et la veuve passa brusquement à côté de la petite Fanny, et traversa le sombre corridor qui menait au salon de Pen.

Laure passa aussi devant Fanny sans dire un mot, et le major Pendennis suivit ces dames.

Fanny s’assit sur un banc dans le corridor ; elle pleura et pria du mieux qu’elle put. Elle fût volontiers morte pour lui, et ses parents la haïssaient. Ces belles dames n’avaient pas eu pour elle un mot de remercîment ni de bonté. Elle resta assise dans le corridor, Dieu sait combien de temps. Personne ne sortit pour lui parler. Elle resta assise là jusqu’à ce que le docteur Goodenough vint pour sa seconde visite de la journée, et il trouva la pauvre petite à la porte.

« Quoi ! vous êtes là, petite garde ? Comment va votre malade ? demanda le bon docteur. A-t-il eu un peu de repos ?

— Allez le leur demander. Ils sont dedans, répondit Fanny.

— Qui cela ? sa mère ? »

Fanny hocha la tête affirmativement sans parler.

« Il faut vous mettre au lit vous-même, ma pauvre petite fille, dit le docteur. Vous tomberez malade, vous aussi, si vous ne vous couchez pas.

— Oh ! ne pourrai-je venir le voir ? ne pourrai-je venir le voir ? Je… je l’aime tant ! » dit la petite fille.

Àces mots, elle se jeta à genoux et saisit la main du docteur dans un tel paroxysme de douleur, que ce spectacle attendrit le cœur du bon médecin et qu’il y eut comme un brouillard sur ses lunettes.

« Bah ! bah ! ça n’a pas le sens commun ! A-t-il pris sa potion, garde-malade ? A-t-il eu un peu de repos ? Sans doute il faut que vous veniez le voir, comme moi aussi.

— On me permettra de m’asseoir ici, n’est-ce pas, monsieur ? Je ne ferai pas de bruit. Je ne demande qu’à rester ici, » dit Fanny.

Là-dessus, le docteur l’appela sotte petite fille, la fit asseoir sur le banc où l’apprenti de l’imprimerie avait passé tant d’heures à attendre sa copie, lui donna une petite tape sur sa joue pâle, puis se dirigea rapidement vers la chambre du malade,

Mistress Pendennis était retranchée, pâle et grave, dans un grand fauteuil, au chevet de Pen. Sa montre était sur la table de nuit, à côté des médecines de Pen. Son chapeau et son manteau étaient dans l’embrasure de la fenêtre. Elle avait sur les genoux sa Bible, sans laquelle elle ne voyageait jamais. Son premier mouvement, après avoir vu son fils, avait été de prendre le châle et le chapeau de Fanny qui étaient sur la commode de la chambre à coucher, et de les porter dans l’autre pièce sur la table de travail. Elle avait fermé la porte sur le major Pendennis et sur Laure, et pris entière possession de son fils.

Elle avait craint beaucoup de n’être pas reconnue d’Arthur ; mais cette douleur lui fut épargnée, en partie du moins. Pen reconnut très-bien sa mère ; il lui sourit et lui fit un hochement de tête familier. Quand elle entra, il s’imagina aussitôt qu’ils étaient à Fairoaks, et se mit à rire et à bavarder avec force divagations. Laure l’entendit de la pièce où elle se trouvait. Son rire lui perça le cœur de traits empoisonnés. C’était donc vrai. Il avait été coupable… et avec cette créature !… une intrigue avec une servante ! Et elle l’avait aimé !… et il mourait, selon toute apparence, délirant et sans repentir !

De temps à autre le major murmurait une parole de consolation, que Laure entendait à peine.

Ce fut une lugubre séance pour tout le monde, et, quand Goodenough entra dans la chambre, son apparition fut accueillie comme celle d’un ange.

Ce n’est pas seulement pour le malade, c’est aussi pour les amis du malade que vient le docteur. Sa présence leur est souvent aussi utile qu’au patient lui-même, et ils soupirent après lui avec plus d’ardeur. Que de fois nous l’avons tous attendu ! quelle émotion nous cause le bruit des roues de sa voiture sur le pavé, et enfin son arrivée à notre porte ! comme nous recueillons toutes ses paroles ! et quelle consolation nous donne un sourire de ses lèvres, s’il peut nous accorder ce rayon de soleil pour éclairer nos ténèbres ! Qui n’a pas vu la mère scruter sa physionomie pour savoir s’il reste quelque espoir de sauver le petit enfant malade qui ne peut parler et qui est couché là, son petit corps luttant contre la fièvre ? Ah ! comme elle plonge dans ses yeux ! quelles actions de grâces, si elle y trouve un clair regard ! quelle peine et quelle affliction, s’il baisse les paupières et qu’il n’ose pas dire : « Espérez ! »

Ou bien c’est le père de famille qui est frappé. L’épouse terrifiée regarde devant elle, tandis que le médecin tâte le pouls au malade ; elle étouffe sa douleur parce qu’il a recommandé aux enfants de suspendre leurs jeux et leur bavardage. Devant le patient miné par la fièvre, l’épouse dans l’attente et les enfants qui ne se doutent de rien, le docteur est comme le Destin, le dispensateur de la vie et de la mort. Il faut qu’il sauve le malade cette fois encore : la femme prie tant pour sa guérison ! Il est facile de s’imaginer combien cette responsabilité doit être terrible pour un homme consciencieux ; combien doit être cruelle l’idée qu’on a prescrit un remède nuisible, ou celle qu’il eût été possible d’en donner un plus efficace. Si le cas est mortel, quel tourment que la sympathie pour les amis survivants ! Si le malade guérit, quelle immense joie que celle de la victoire !

Après une présentation très-précipitée à Hélène et à Laure, de l’arrivée desquelles il avait été instruit par la petite garde-malade, le docteur se mit à examiner le patient, dont la fièvre violente ne pouvait être le sujet d’aucune méprise, et à qui il crut devoir prescrire les plus puissants antiphlogistiques qu’il connût. Il consola de son mieux l’infortunée mère, l’assura qu’il n’y avait encore aucune raison de désespérer, qu’on devait attendre beaucoup de la jeunesse d’Arthur, de la force de sa constitution, etc. ; puis, s’étant efforcé de calmer ainsi les angoisses de mistress Pendennis, il entraîna le major dans la chambre vide (la chambre à coucher de Warrington) pour s’y consulter un moment avec lui.

Le cas était fort critique. La fièvre, si elle n’était pas coupée, pouvait et devait emporter le jeune homme : il fallait qu’il fût saigné sur-le-champ ; il fallait que la mère fût instruite de l’urgence. Pourquoi avait-elle amené cette autre jeune dame ? Une chambre de malade n’était pas sa place.

« Et il y a une autre femme encore, morbleu ! dit le major ; la… la petite personne qui a ouvert la porte. Ma belle-sœur a jeté là, sur la table, le châle et le chapeau du pauvre petit diable. Savez-vous quelque chose, docteur, de… de cette petite personne ? Je n’ai fait que l’entrevoir en arrivant, et elle m’a semblé, vrai dieu ! extraordinairement gentille. »

Le docteur sourit d’un air malin. Dans les moments les plus graves, quand il s’agit de vie et de mort, il se présente parfois de ces étranges contrastes, de ces occasions de gaieté ; et il vous vient de ces sourires, comme pour narguer la tristesse et la rendre plus triste encore !

« J’ai l’affaire, » dit-il en rentrant dans le salon ; il écrivit à la hâte sur la table deux billets, dont il cacheta l’un. Puis prenant le châle et le chapeau de la pauvre Fanny avec les billets, il alla rejoindre la pauvre petite messagère dans le corridor, et lui dit : « Vite, petite garde ; il faut porter cela à l’apothicaire et le prier de venir sur-le-champ. Vous irez ensuite chez moi et demanderez mon domestique Harbottle, à qui vous direz de faire préparer cette prescription ; vous attendrez jusqu’à ce que je… jusqu’à ce qu’elle soit prête. Cela pourra durer un peu de temps. »

Ainsi la pauvre Fanny s’en alla tristement avec ses deux billets. Elle trouva l’apothicaire qui demeurait dans le Strand, près de là, et qui arriva tout de suite, sa lancette en poche, pour saigner le malade. Puis Fanny se dirigea vers la maison du docteur, située dans Hanover-Square.

Le docteur rentra chez lui avant que la prescription fût prête ; car Harbottle, son domestique, resta très-longtemps à la composer.

Durant le reste de la maladie d’Arthur, la pauvre Fanny ne reparut plus chez lui en qualité de garde-malade. Mais on put voir, ce jour-là et le jour suivant, une jeune fille qui se tenait aux aguets dans l’escalier de Pen ; une triste, bien triste petite figure regardait et interrogeait l’apothicaire, et le garçon de l’apothicaire, et la femme de ménage, et le bon médecin lui-même, quand ils sortaient de la chambre du malade.

Et le troisième jour, le coupé du docteur s’arrêta à Shepherd’s-Inn, et cet homme bon, honnête et bienfaisant, entra dans la loge du portier, et y soigna une petite malade qu’il avait là ; et le meilleur remède qu’il eut à lui donner, ce fut quand il put dire à Fanny Bolton que la crise était passée et qu’enfin il y avait tout lieu d’espérer la guérison d’Arthur Pendennis.

Jack Costigan, esquire, ci-devant au service de Sa Majesté, vit la voiture du docteur, et critiqua ses chevaux et l’équipement.

« Livrée verte, parbleu ! dit le général, et une aussi belle paire de robustes chevaux bais qu’un vrai gintleman pourrait en désirer… tout cela pour un doctheur. C’est incvoyable comme ces doctheurs sont aujourd’hui pleins d’orgueil et d’arrogance. Ce n’est pas à dire que celui-ci ne soit pas un brave homme, un personnage scientifique et un excellent garçon, morbleu ! il a très-bien mené la fièvre de la pauvre petite fille, Bows, mon ami. »

M. Costigan était si satisfait de la conduite et du talent du docteur, que, toutes les fois qu’il rencontrait l’équipage de M. Goodenough, il se faisait un devoir de le saluer, ainsi que le médecin, qui était assis, d’une manière aussi polie et aussi magnifique que si le docteur Goodenough eût été le lord-liftenant lui-même, et lui Costigan un des élégants de Phainix-Park.

La gratitude de la veuve pour le médecin fut sans bornes, ou du moins presque sans bornes. Le digne gentleman se mit à rire à l’idée de recevoir des honoraires d’un homme de lettres ou de la veuve d’un confrère dans l’art d’Esculape. Et elle résolut, quand elle serait de retour à Fairoaks, d’envoyer à Goodenough le vase de vermeil, la perle de la maison et la gloire de feu John Pendennis. Ce vase, précieusement conservé dans son étui doublé de drap vert, lui avait été offert à Bath par lady Élisabeth Firebrace, lors de la guérison de son fils, feu sir Anthony Firebrace, qui avait eu la fièvre scarlatine. Hippocrate, Hygiée, le roi Bladud et des serpents entrelacés surmontent cette coupe, qui existe encore, et qui fut exécutée avec les plus grands soins par MM. Abednego, de Milsom-Street. L’inscription est l’œuvre de M. Birch, précepteur du jeune baronnet.

Ce précieux chef-d’œuvre d’orfèvrerie, la veuve résolut de le consacrer à Goodenough, le sauveur de son Arthur ; et telle était sa reconnaissance qu’il n’est pas de faveur qu’elle ne lui eût accordée, si ce n’est une seule, celle qu’il désirait le plus ; et c’était qu’elle fût un peu plus blenveillante et charitable pour la pauvre Fanny, de la simple et triste histoire de qui il avait appris quelque chose dans ses entrevues avec elle. Elle lui inspirait beaucoup d’intérêt, et il n’était pas disposé à faire beaucoup d’honneur à Pen de sa conduite en ces circonstances ; ou peut-être ne savait-il pas quelle avait été sa conduite. Toutefois, il était assez au fait de tout pour savoir que la pauvre aimante petite fille était sans souillure, qu’elle était venue chez Pen parce qu’elle croyait qu’il allait mourir, et qu’Arthur s’était à peine aperçu de sa présence ; enfin qu’elle éprouvait le plus profond et le plus pitoyable chagrin à l’idée de le perdre, vivant ou mort.

Mais, dans les deux ou trois occasions où Goodenough parla de Fanny, la figure de la veuve, toujours calme et douce, prit une expression si cruelle et si inexorable, que le docteur vit qu’il était inutile de lui demander justice ou pitié ; il coupa court à ses sollicitations et oessa de faire allusion à sa petite protégée. « Il est un mal que ni pavot, ni mandragore, ni tous les sirops soporifiques de l’Orient ne peuvent guérir chez les hommes de notre époque, » dit un poète populaire du temps d’Élisabeth ; et ce mal, quand il se manifeste chez les femmes, aucune découverte médicale des temps modernes, ni l’homœopathie, ni l’hydropathie, ni le mesmérisme, ni le docteur Simpson, ni le docteur Locook ne peuvent le guérir. Ce mal, c’est… non, ne l’appelons pas jalousie, mais plutôt rivalité et émulation chez les dames.

Certains de ces individus malfaisants et prosaïques qui font des commentaires et des calculs à chaque nouvel incident d’une histoire, et qui veulent savoir, par exemple, comment les deux rivaux, quand ils sont seuls aux prises et tenant le poignard sur la gorge l’un de l’autre, seront tirés d’une aussi meurtrière complication de circonstances ; certains de ces individus, disons-nous, demanderont peut-être comment Arthur, gentleman malade ; Hélène, sa mère ; Laure, fille adoptive de celle-ci ; Marthe, leur soubrette campagnarde ; mistress Wheezer, garde-malade de l’hôpital Saint-Barthélemy ; mistress Flaganan, femme de ménage irlandaise ; le major Pendennis, officier en retraite ; Morgan, son valet ; Pidgeon, garçon de M. Arthur Pendennis, et d’autres encore, ont pu se loger dans un petit appartement du Temple, composé de trois chambres, deux armoires, un corridor et un charbonnier.

La réponse est facile. Presque tous les locataires du temple étaient à la campagne, et, dans la maison de Lamb-Court où demeurait Pen, il n’y avait presque que les personnes occupées autour du lit du malade. Comme nous ne nous sommes pas étendu longuement sur sa fièvre, nous n’insisterons pas beaucoup non plus sur le sujet plus gai de sa guérison.

Tout le monde, avons-nous dit, était à la campagne, et naturellement on ne peut supposer qu’un fashionable aussi jeune que M. Sibwright, qui occupait l’appartement du deuxième étage, au-dessous de Pen, fût resté à Londres. Mistress Flanagan, la femme de ménage de M. Pendennis, connaissait mistress Rouncy, qui servait M. Sibwright ; et la chambre à coucher de ce gentleman fut préparée pour miss Bell, ou mistress Pendennis, quand celle-ci serait d’humeur à quitter le chevet de son fils afin d’essayer de goûter un peu de repos.

Si ce jeune daim, cette fleur de Baker-Street, qui avait nom Percy Sibwright, avait pu savoir par qui sa chambre à coucher était occupée, combien il eût été fier de cet appartement ! quels poèmes il eût écrits sur Laure ! Quelques-unes de ses œuvres ont été publiées dans les almanachs, et il y a des vers écrits de sa main dans les albums de la noblesse. C’était un élève de Camford qui avait, dit-on, failli remporter le prix de poésie anglaise. Mais Sibwright était absent, et son lit avait été livré à miss Bell. C’était le plus joli petit lit de fonte qu’il y eût au monde, avec des rideaux de perse doublés de rose ; il avait une caisse de réséda à la fenêtre de sa chambre à coucher, et c’était une satisfaction de voir ses bottes vernies formant deux rangées coquettes au-dessus de sa garde-robe. Il avait un musée de flacons d’essences, de pots de pommade et de graisse d’ours, très-curieux aussi à examiner ; et une galerie choisie de portraits de femmes presque toutes tristes, et généralement déguisées ou déshabillées, brillait autour des murs de cette élégante et fraîche retraite. Médora, les cheveux épars, se consolait avec son banjo de l’absence de Conrad. La princesse Fleur-de-Marie (de Rudolstein et des Mystères de Paris) regardait tristement à travers les barreaux de sa cage, qui était un couvent, dans lequel, pauvre oiseau captif, elle dépérissait. Dorothée, de don Quichotte, se lavait éternellement les pieds. Bref, c’était une élégante galerie digne d’un galant amateur du beau sexe.

Dans le salon de Sibwright, à côté d’un embryon de bibliothèque de jurisprudence dont les volumes neufs étaient reliés en veau, il y avait une assez considérable collection de classiques qu’il ne pouvait pas lire, et de poèmes et romans anglais et français qu’il lisait beaucoup trop. Ses lettres d’invitation de la saison dernière décoraient encore son miroir ; il n’y avait rien qui indiquât l’homme de loi, si ce n’est la botte à perruques, à côté de la Vénus, sur le rayon du milieu de la bibliothèque, et dont le couvercle portait imprimé en lettres d’or le nom de Percy Sibwright, esquire.

M. Bangham occupait l’appartement en commun avec Sibwright. M. Bangham était un homme de plaisir, marié à une riche veuve. M. Bangham n’avait pas de clientèle, et ne venait pas trois fois par trimestre voir sa chambre : il allait en tournée pour ces raisons mystérieuses qui font que certaines gens vont en tournée. Sa chambre était fort utile à Sibwright, quand ce jeune gentleman donnait ses petits dîners.

Il faut avouer que ces deux gentlemen n’ont rien à faire dans notre histoire, et que probablement nous ne les verrons jamais ; mais, leur porte nous étant ouverte, nous n’avons pu nous empêcher, en montant chez Pen, de jeter un coup d’œil chez eux. Ainsi, en nous rendant à nos affaires dans le Strand, nous ne pouvons nous empêcher de regarder dans la boutique ouverte sur notre passage, d’examiner le dîner de notre voisin au club, et, même à l’église, de lorgner les jolis minois à demi cachés par leurs chapeaux dans le banc à côté du nôtre.

Bien des années après les événements qui nous occupent à présent, Laure avoua en rougissant, et avec un rire plein de malice, qu’elle avait lu un roman français jadis fort en vogue ; et, quand son mari lui demanda avec étonnement où diable elle avait trouvé ce livre, elle dit que c’était au Temple, lorsqu’elle logeait dans l’appartement de M. Percy Sibwright.

« Et je n’ai jamais confessé, ajouta-t-elle, ce que je vais vous dire à présent : c’est que j’ouvris la boîte de laque, en tirai l’étrange perruque qui s’y trouvait, la mis sur ma tête et me regardai ainsi dans la glace. »

Supposons que Percy Sibwright fût entré dans ce moment. Qu’eût-il dit… ce transporté coquin ? Qu’eussent été pour lui tous les portraits des beautés déguisées qui ornaient sa chambre, en comparaison de cette beauté vivante ? Ah ! nous parlons du temps jadis, alors que Sibwright était garçon et avant qu’il fût nommé juge d’un tribunal de comté, alors que le monde, la plupart du monde, était jeune. Il y a du monde qui est jeune aussi à présent ; mais nous ne le sommes plus, nous autres.

Vous ne pouvez supposer que Pen fût en bien grand danger, quand miss Laure fit cette farce de la perruque ; autrement, quoiqu’elle en fût venue à ne plus trop se soucier de lui, le sentiment des convenances l’eût empêchée de jouer aucun tour ou d’essayer aucun déguisement.

Mais toutes sortes d’événements avaient eu lieu depuis quelques jours, qui avaient contribué à accroître sa gaieté et qui l’expliquaient. Il y avait toute une petite colonie des vieux amis et connaissances du lecteur qui s’étaient établis dans Lamb-Court, Temple, et autour du lit de notre malade. D’abord Marthe, la servante de mistress Pendennis, était arrivée de Fairoaks, sur l’invitation du major, qui pensait sagement que sa présence serait utile et agréable à sa maîtresse et à son jeune maître : car le voisinage constant de mistress Flanagan (qui, durant la maladie de Pen, eut besoin de plus de consolations spiritueuses qu’à l’ordinaire) ne pouvait être du goût ni de l’un ni de l’autre. Marthe arriva donc en temps opportun pour servir mistress Pendennis, qui ne se coucha pas avant la venue de cette fidèle créature. Alors seulement, son cœur maternel plein de gratitude, elle alla s’étendre sur le lit de paille de Warrington et au milieu de ses livres de mathématiques.

Il est vrai qu’un grand et heureux changement s’était, déjà avant ce jour, opéré dans l’état de Pen. La fièvre, vaincue par la lancette, les vésicatoires et les potions du docteur Goodenough, avait quitté le jeune homme ou ne revenait que faiblement à intervalles ; son intelligence égarée s’était rassise dans son cerveau affaibli ; il avait embrassé et béni sa mère de ce qu’elle était venue le rejoindre ; il avait appelé son oncle et Laure (qui furent tous deux différemment affectés, selon leurs caractères, par son air pâle et hâve, par ses mains de squelette, ses yeux enfoncés dans leurs orbites, sa voix sourde et sa figure décharnée et barbue) pour leur serrer les mains et les remercier affectueusement. Après cette entrevue, lorsque sa tendre mère les eut mis tous deux à la porte, il s’était endormi d’un paisible sommeil qui avait duré seize heures environ ; et, à son réveil, il s’était écrié qu’il avait grand’faim. S’il est pénible d’être malade et d’avoir la nourriture en horreur, qu’il est agréable en revanche d’être convalescent et d’avoir faim, bien faim ! Hélas ! les joies de la convalescence diminuent, comme toutes les autres joies, à mesure qu’on avance en âge… et puis… et puis vient cette maladie, après laquelle il n’y a plus du tout de convalescence.

Le jour de cet heureux événement, un autre personnage arriva dans Lamb-Court. De lourdes et épaisses bouffées de tabac le précédèrent dans le salon commun à Pen et à Warrington ; derrière ces bouffées apparut un homme ayant un cigare à la bouche et un sac de nuit sous le bras. C’était Warrington lui-même, revenu en toute hâte de Norfolk, à la réception de la lettre que M. Bows avait eu l’attention de lui écrire pour l’informer de la maladie de son ami. Il ne se trouvait pas à la maison quand cette lettre arriva chez son frère ; les comtés de l’Est n’avaient pas alors de chemins de fer (car nous prévenons le lecteur que nous ne faisons d’anachronismes que lorsque nous le voulons, et lorsque, par l’audacieuse violation des lois de la nature, nous pouvons démontrer quelque grande vérité morale), de sorte que Warrington ne fit son apparition qu’au jour heureux où l’on peut dire que commença la convalescence de Pen.

Après tout, sa surprise ne fut pas très-grande lorsqu’il trouva l’appartement de son ami malade occupé, et sa vieille accointance le major gravement assis dans une bergère (Warrington s’était introduit au moyen de son passe-partout), écoutant ou feignant d’écouter une jeune dame qui lui lisait d’une voix basse et douce une pièce de Shakspeare. La dame s’arrêta et tressaillit, et ôta son livre à l’aspect du grand voyageur avec son cigare et son sac de nuit. Le voyageur rougit, jeta son cigare dans le corridor, ôta son chapeau et le déposa quelque part ; puis, s’approchant du major, il saisit la main du vieux gentleman et lui fit une foule de questions au sujet d’Arthur.

Le major répondit d’une voix tremblante, quoique joyeuse. C’était chose curieuse comme l’émotion le vieillissait ! Et serrant à son tour la main de Warrington de sa vieille et tremblante main, il lui apprit l’heureuse crise d’Arthur et l’arrivée de sa mère avec sa jeune pupille, miss…

« Vous n’avez pas besoin de me dire son nom, répliqua M. Warrington avec vivacité, car il était heureux et exalté à la pensée de la guérison de son ami ; vous n’avez pas besoin de me dire votre nom. J’ai su tout de suite que c’était Laure. »

Il tendit la main à Laure et s’empara de celle de cette demoiselle. Une bienveillance et une tendresse immense rayonnaient de dessous les sourcils touffus de Warrington, et sa voix trembla lorsqu’il parla en la regardant. « Voilà donc Laure ! » semblaient dire ses regards. « Et voilà Warrington ! répliquait le cœur de la généreuse fille. Le héros d’Arthur, le brave et le bon ; il est venu de plusieurs centaines de milles pour porter secours à son ami, en apprenant qu’il était malade ! »

« Merci, monsieur Warrington. » Ce fut toutefois tout ce que Laure put dire, et, en lui rendant l’étreinte de sa main, elle rougit tellement qu’elle fut bien aise d’avoir la lampe derrière elle ; ainsi sa figure rougissante était dans l’ombre.

Tandis qu’ils se tenaient dans cette attitude, la porte de la chambre à coucher de Pen s’ouvrit furtivement, comme sa mère l’ouvrait toujours, et Warrington vit une autre dame qui d’abord le regarda, puis, se retournant vers le lit, fit : « Chut ! » en levant la main.

C’était à Pen qu’Hélène s’adressait.

Mais Arthur s’écria d’une voix faible, tremblante, joyeuse : « Entrez étourdissant… entrez, Warrington. J’ai reconnu que c’était vous à… à la fumée, mon vieux. »

Et étendant sa main amaigrie, les yeux pleins de larmes de faiblesse et de joie, Arthur serra la main de son ami.

« Madame, je… je vous demande bien pardon d’avoir fumé, » dit Warrington.

C’était presque la première fois qu’il rougissait de cette mauvaise habitude.

Hélène lui dit seulement : « Dieu vous bénisse, monsieur Warrington ! » Elle était si heureuse, qu’elle eût volontiers embrassé Georges.

Après que les amis, heureux aussi, eurent eu une courte, très-courte entrevue, la joyeuse et inexorable mère tendit la main à Warrington, et l’envoya rejoindre Laure et le major, qui n’avaient pas repris la lecture de Cymbeline, interrompue à l’arrivée du légitime propriétaire de l’appartement de Pen.

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