Tome 3 · 04
Il est actuellement de notre devoir de rapporter un fait relatif à Pendennis, un fait que doivent connaître les lecteurs de ces véridiques mémoires, bien qu’il soit honteux et déshonorant pour le parrain d’un roman.
Arthur s’était couché avec la fièvre et, jusqu’à un certain point, malade d’amour. Mais après qu’il eut traversé sa maladie physique, après qu’il eut été saigné, après qu’il eut subi des vésicatoires, après qu’on lui eut rasé la tête, et qu’il eut été traité et médicamenté suivant l’ordonnance du docteur ; oui, il est certain que, lorsqu’il recouvra la santé physique, sa maladie morale l’avait quitté aussi. Bref, il n’était pas plus amoureux de Fanny Bolton que vous ou moi ; et nous avons beaucoup trop de sagesse et de moralité pour permettre à nos cœurs d’aller courir la prétantaine autour des filles de portiers.
Il se mit à se moquer de lui-même, lorsque, appuyé sur son oreiller, il songea à cette seconde cure opérée en lui. Il ne se souciait plus alors le moins du monde de Fanny ; il s’étonnait d’avoir jamais pu se soucier d’elle ; et, selon sa coutume, il fit l’autopsie de cette passion morte, il anatomisa son amour défunt pour sa pauvre petite garde-malade. Qu’est-ce qui avait pu le rendre si empressé et si ardent pour elle, quelques semaines auparavant ? Ce n’était pas son esprit, ni son éducation, ni sa beauté ; il y avait des femmes par centaines qui étaient plus belles que Fanny Bolton. C’était donc de son propre cœur à lui, Pendennis, que cet amour était né ; il ne résidait pas en elle. Elle était la même qu’il y a quinze jours ; mais les yeux qui la voyaient étaient changés, et hélas ! hélas ! ils n’étaient plus particulièrement avides de la revoir. Arthur se sentait très-bien disposé pour la petite créature ; mais cette violente affection pour elle qu’il ressentait quelques semaines auparavant, elle avait fui sous l’influence de la lancette et des pilules qui avaient chassé la fièvre de son corps.
Et ce fut pour Pendennis une abondante source de gratitude et de consolation (quoiqu’il y eût quelque chose d’égoïste dans ce sentiment, comme dans presque tous ceux de notre jeune homme) d’avoir eu la force de résister à la tentation, à l’époque où elle avait été le plus violente, et de n’avoir aucun reproche particulier à se faire en se rappelant sa conduite vis-à-vis de la jeune fille. Maintenant qu’il avait échappé au piège que Fanny Bolton lui tendait involontairement, il regardait ce piège comme on regarde un précipice où l’on a failli tomber ; mais je ne suis pas sûr qu’il n’eût pas honte de cette satisfaction même qu’il éprouvait. Il peut être agréable, mais il est humiliant de s’avouer qu’on n’aime plus.
Cependant les doux sourires et la tendre vigilance de sa mère à son chevet remplissaient le jeune homme de paix et de sécurité. Voir le retour de la santé, c’était tout ce que demandait l’infatigable Hélène ; exécuter tous les caprices et tous les ordres de son malade, c’était sa plus grande joie et sa récompense. Il se sentait environné de son amour, et en était presque aussi reconnaissant qu’aux jours de sa faible et débile enfonce.
Pen avait peut-être bien quelque vague idée d’avoir eu Fanny pour garde, au commencement de sa maladie ; mais cette idée était tellement confuse qu’il ne pouvait croire à sa réalité, ni la distinguer d’avec les illusions qu’il se rappelait avoir eues durant le délire de la fièvre. Et, comme il n’avait pas jugé convenable d’entretenir sa mère de Fanny Bolton avant sa maladie, il ne pouvait pas non plus lui parler maintenant de ses sentiments pour cette fille, ni faire d’Hélène sa confidente. C’était, de part et d’autre, l’effet d’une précaution malheureuse et d’un manque de confiance ; un mot ou deux dits en temps utile eussent évité à la bonne dame, et à ceux qui lui tenaient de près, beaucoup d’anxiété et de douleur.
J’ai le regret de dire qu’en voyant miss Bolton installés chez Pen comme garde-malade, mistress Pendennis avait très mal interprété l’intimité qui semblait exister entre ces deux infortunées jeunes personnes ; elle avait décidé en elle-même que les accusations portées contre Arthur étaient vraies. Pourquoi ne pas avoir été aux informations ? Il est certaines histoires au désavantage d’un homme que les femmes qui l’aiment le plus sont toujours les plus pressées de croire. La femme n’est-elle pas souvent la première à être jalouse de son mari ? Le pauvre Pen eut une bonne provision de cette espèce d’amour soupçonneux de la part de la garde-malade qui veillait sur lui ; la bonne et pure créature s’imaginait que son fils avait passé par une maladie beaucoup plus terrible et plus avilissante que sa simple fièvre physique, et qu’il était souillé par le crime autant qu’affaibli par la maladie. Il lui fallut supporter en silence cette conviction, et essayer de mettre un masque de confiance et de joie sur le doute et le désespoir qui la rongeaient intérieurement.
Lorsque le capitaine Shandon, toujours à Boulogne, lut le numéro suivant de la Gazette de Pall-Mall, il dit à mistress Shandon qu’on ne découvrait plus le style de Jack Finucane dans les articles de fond, et que M. Warrington avait dû se remettre à l’œuvre.
« Je reconnaitrais entre cent le claquement de son fouet et la trace que laisse après elle la lanière du personnage. Jack Bludyer se met au travail comme un boucher, et vous mutile votre sujet. M. Warrington achève son homme, et vous le sangle proprement et régulièrement tout le long de l’échine en faisant jaillir le sang à chaque coup. »
Àcette terrible métaphore, mistress Shandon répliqua :
« Hélas ! Charles, comment pouvez-vous parler ainsi ? J’ai toujours regardé M. Warrington comme un noble cœur et un brave gentleman ; et je sais bien qu’il a été fort bon pour les enfants.
— Oui, il est bon pour les enfants, dit Shandon ; mais il est cruel pour les hommes. Il est certain, ma chère, que vous ne comprenez pas un mot de ce que je dis ; et mieux vaut qu’il en soit ainsi car il ne résulte que peu de bien de tout ce qu’on écrit pour les journaux, et nous sommes beaucoup mieux ici à Boulogne, où nous vivons tranquilles et à l’aise, et où l’eau-de-vie ne coûte que deux francs la bouteille. Versez-nous donc un autre verre de grog, Marie chère ; nous reprendrons bientôt le harnais. Cras ingens iterabimus æquor ; le diable l’emporte ! »
En un mot, Warrington se mit à travailler de toutes ses forces pour remplacer son ami malade, et il fit terriblement la besogne de Pen dans la Gazette de Pall-Mall. Il écrivit des articles de variétés et de critique littéraire ; il suivit les théâtres et les concerts, et en parla avec la sauvage énergie qui lui était habituelle. Il avait la main trop rude pour ces petits sujets, et ce fut pour lui un plaisir de dire à la mère d’Arthur, à son oncle et à Laure, que dans tout le bataillon des écrivains il n’y avait pas de main plus gracieuse, plus légère, plus agréable et plus élégante que celle d’Arthur.
« Les gens de ce pays, madame, ne savent pas ce que c’est que le style ; autrement ils comprendraient les mérites de notre jeune homme, dit-il à mistress Pendennis. Je l’appelle nôtre, madame, parce que je l’ai formé, et je suis aussi fier de lui que vous-même. À part un peu d’entêtement, un peu d’égoïsme, et quelques airs qui sentent un peu trop le dandy, je ne connais pas d’homme plus honnête, plus loyal, ni plus doux. Sa plume est méchante quelquefois ; mais il est aussi bienveillant qu’une demoiselle, que miss Laure elle-même, et je crois qu’il ne ferait de mal à âme qui vive. »
Quoique Hélène poussât un profond, profond soupir, et que Laure, elle aussi, fût blessée au cœur, ces deux dames n’en furent pas moins reconnaissantes à Warrington de la bonne opinion qu’il avait d’Arthur ; elles l’aimèrent pour son attachement à Pen. Le major Pendennis chanta très-haut les louanges de Warrington, et avec plus d’enthousiasme qu’il n’avait coutume d’en éprouver.
« C’est un gentilhomme, ma chère créature, dit-il à Hélène, un gentilhomme de la tête aux pieds, ma bonne dame ; les Warrington du Suffolk sont baronnets depuis Charles I. Pourrait-il être autre chose qu’un gentilhomme, venant de cette famille ? Son père, sir Miles Warrington enleva une… je vous demande pardon, miss Bell. Sir Miles était fort connu à Londres, et ami du prince de Galles. Ce gentleman est un homme de talent, du plus grand talent, et qui serait sûr de faire son chemin, s’il avait quelque motif capable de lui faire déployer son énergie. »
Laure rougit tandis que le major chantait les louanges du héros d’Arthur. En contemplant le mâle visage de Warrington et ses yeux sombres et mélancoliques, Laure faisait des conjectures sur son compte, et elle avait décidé qu’il avait dû être victime d’un amour malheureux ; et c’est en se surprenant à méditer ainsi, que miss Bell rougit.
Warrington loua une chambre dans le voisinage, l’appartement de Grenier, Flag-Court. Après avoir fait la besogne de Pen avec une grande énergie dans la matinée, son bonheur et son plaisir étaient d’aller passer l’après-midi avec la société du malade ; et plus d’une fois il eut l’honneur, par ces tièdes soirées d’automne, de donner le bras à miss Bell pour faire un tour de promenade dans le jardin du Temple.
Et quand la franche Laure demandait à Hélène la permission de prendre ce passe-temps, le major s’empressait de répondre : « Oui, oui, parbleu ! sans doute vous pouvez sortir avec lui ; c’est ici comme à la campagne, vous savez. Chacun va avec chacune au jardin ; vous savez qu’il y a des sergents de ville et tout ce qu’il faut ; tout le monde se promène dans le jardin du Temple. »
Du moment que ce grand arbitre de morale n’y trouvait rien à redire, pourquoi la simple Hélène eût-elle fait quelque objection ? Elle était bien aise que sa fille pût respirer un peu d’air frais au bord du fleuve, et elle avait du plaisir à la voir rentrer de ces innocentes excursions, les joues plus rouges et l’esprit plus gai.
Il faut vous dire que Laure et Hélène avaient eu une petite explication. Quand arriva la nouvelle de la grave maladie de Pen, Laure insista pour accompagner à Londres la mère terrifiée ; elle n’accepta pas le refus que lui donna Hélène encore irritée. Puis, quand une seconde prière fut accueillie par un second refus plus dur encore que le premier, quand on crut la vie du pauvre garçon désespérée, quand on sut que sa conduite avait été telle qu’il fallait renoncer à tout espoir de mariage, Laure toute en larmes confia enfin à sa mère un secret que tout lecteur de cette histoire connaît déjà, pour peu qu’il ait d’observation. Désormais qu’elle ne pouvait plus épouser Arthur, lui refuserait-on la consolation d’avouer avec quelle sincérité, avec quelle force, avec quelle tendresse elle l’avait toujours aimé ? Les deux femmes confondirent leurs larmes et calmèrent ainsi quelque peu leur douleur. Ce fut pour elles un adoucissement aux chagrins et aux terreurs du voyage que de les partager ensemble.
Que pouvait espérer Fanny quand elle se trouva soudainement en présence de deux juges pareils ? Rien qu’une prompte condamnation, un terrible châtiment et un impitoyable renvoi ! Les femmes sont de cruels critiques dans les cas tels que celui où se trouvait impliquée la pauvre Fanny ; et nous aimons qu’elles soient ainsi : car, outre la garde qu’un mari met autour de son harem, et la défense qu’une femme trouve dans son cœur, dans sa foi, dans son honneur, n’a-t-elle pas encore toutes ses amies de son propre sexe pour veiller à ce qu’elle ne s’égare pas, et pour la déchirer en pièces si on la surprend en faute ?
Quand un de nos Mahmouds ou de nos Sélims de Baker-Street ou de Belgrave-Square inflige à sa Fatime un juste châtiment, la mère coud Fatime dans son sac, et ses sœurs et belles-sœurs ont soin qu’elle soit bien submergée. Et l’auteur de ce livre ne blâme pas cet usage. Il déclare très-solennellement qu’il est Turc, lui aussi. Il porte barbe et turban, tout comme un autre, et approuve hautement cette coutume du sac, Bismillah ! Mais vous, ô créature sans tache, à qui est dévolu le droit d’infliger la peine de mort, prenez bien garde au moins de ne pas faire disparaître une autre que la coupable. Soyez bien sûre de votre fait avant de faire avancer la barque, et ne plongez votre sujet dans le Bosphore que lorsque vous êtes bien convaincue qu’il mérite un tel sort. Voilà tout ce que je voulais alléguer en faveur de la pauvre Fatime, absolument tout… pas un mot de plus, j’en jure par la barbe du Prophète ! Si elle est coupable, qu’elle périsse ; emportez le sac, lancez-le au milieu des cris et des murmures de la Corne d’or. Puis, justice étant faite, nagez, rameurs, et allons souper.
Le major donc ne s’opposa en aucune façon aux promenades de Warrington avec miss Laure ; au contraire, en bienveillant vieux gentleman qu’il était, il encouragea de toutes manières l’intimité de ce couple. Y avait-il quelque exhibition en ville ? il était d’avis que Warrington y menât Laure. Warrington eût proposé de la conduire au Vauxhall même, que le plus complaisant des hommes n’y eût vu aucun mal, ni Hélène non plus, si le vieux Pendennis avait permis la chose ; et certes il n’y aurait eu aucun mal entre deux personnes dont l’honneur était sans tache ; entre Warrington, qui se trouvait pour la première fois en intimité avec une femme pure, noble et sans art, et Laure, qui pour la première fois aussi était en rapport constant avec un gentleman de beaucoup de talents naturels et aimables, doué d’une foule de qualités, plein d’enthousiasme, de simplicité, d’humeur, et à qui son genre de vie et ses habitudes simples avaient donné une fraîcheur d’esprit qui contrastait si bien avec les manières indifférentes et le fade sourire que Pen avait empruntés aux dandys. Il y avait dans la rudesse même de Warrington une politesse qui manquait à l’élégance de Pen. Quelle différence entre l’énergie, le respect, le désir de plaire, le rire cordial, la simple et confiante émotion de Warrington, et l’air de langueur royale dont le sultan Pen acceptait les hommages de ceux qui l’entouraient ! Qui donc avait fait de Pen un tel dandy et un tel despote ? Les femmes l’avaient gâté, comme elles aiment à gâter les hommes, et comme les hommes aiment à être gâtés par elles. Elles l’avaient rassasié d’obéissance et saturé de respect et de soumission, si bien qu’il s’était lassé des esclaves qui le servaient, et dont les caresses et les cajoleries ne le touchaient plus. Au dehors, il était assez vif, assez brillant, assez passionné, comme la plupart des hommes constitués et élevés de la sorte. Cette phrase risque-t-elle encore d’être mal comprise, et quelqu’un osera-t-il supposer que l’auteur veut pousser les femmes à la révolte ? Jamais, par les favoris du Prophète ! il le jure encore une fois. Il porte la barbe, et il lui plaît que ses femmes soient des esclaves. À quel homme cela ne plaît-il point ? Quel homme, je le demande, voudrait subir les coups de bec de la poule ? Nous couperons plutôt toutes les têtes de la chrétienté et de l’empire turc.
Or donc, Arthur étant si languissant, si indifférent, si insouciant des faveurs dont on le comblait, comment se faisait-il que Laure eût tant d’amour et d’enthousiaste estime pour lui, et qu’elle ne cessât de parler de lui pendant toute la route depuis Fairoaks jusqu’à Londres, tandis qu’elle voyageait avec Hélène ? Dès qu’Hélène avait fini un trait relatif au cher garçon, et raconté, avec Dieu sait combien de sanglots et d’exclamations et de regards vers le ciel, quelque saisissant incident arrivé vers le temps où le héros fut mis en culotte, Laure commençait une autre histoire également intéressante et également ornée de larmes, et racontait avec quel héroïsme il s’était fait arracher une dent, ou avait refusé de se la faire arracher ; avec quelle audace il avait dérobé un nid d’oiseau, ou avec quelle magnanimité il l’avait laissé intact ; comment il avait donné un schelling à la vieille pauvresse sur le communal, ou s’était privé de sa tartine de beurre pour le petit mendiant qui venait dans la cour, et ainsi de suite. À tour de rôle, les deux femmes chantaient, en sanglotant et se lamentant, les louanges de leur héros qui, comme mon digne lecteur a dû s’en apercevoir depuis longtemps, n’est pas plus un héros que l’un ou l’autre de nous. Étant ce qu’il était, pourquoi une fille raisonnable l’aimait-elle si tendrement ?
C’est un point qui a déjà été discuté plus haut dans un malheureux paragraphe (lequel a récemment attiré sur la tête de l’auteur tout le courroux de l’Irlande), et où il était dit que les plus grands coquins et scélérats ont tous eu quelqu’un qui les aima. Cela étant pour ces monstres, pourquoi les mortels ordinaires ne seraient-ils pas aimés ? Et pour qui une jeune demoiselle se prendra-t-elle d’amour, si ce n’est pour l’homme qu’elle voit ? On ne suppose pas qu’elle perde son cœur à de vains rêves, comme une princesse des Mille et une Nuits, ni qu’elle engage sa foi au portrait d’un gentleman vu à l’exposition, ou à un dessin des Illustrated London News. Vous avez en vous un instinct qui vous pousse à vous attacher à quelqu’un ; vous rencontrez quelqu’un, vous entendez constamment faire l’éloge de quelqu’un, vous vous promenez à pied, à cheval ou en voiture ; vous valsez ou vous causez avec quelqu’un, ou vous vous trouves à l’église dans le même banc que quelqu’un ; vous vous rencontrez une seconde fois, puis une troisième, et… Les mariages sont écrits dans le ciel, dit votre chère maman en vous mettant votre couronne de fleurs d’oranger, tandis que des larmes de joie remplissent ses yeux ; et puis il y a un déjeuner de noce ; vous ôtez votre robe de satin blanc, vous montez dans votre équipage à quatre chevaux ; enfin, vous et lui, vous êtes un couple heureux… Ou bien l’affaire est rompue, et alors, pauvre cher cœur blessé ! alors vous rencontrez un autre quelqu’un, et vous enlacez vos jeunes affections au numéro deux. Il est dans votre nature d’agir ainsi. Supposez-vous que vous aimiez uniquement pour l’homme, et non pas aussi un peu pour vous-même ? Supposez-vous que vous boiriez si vous n’aviez pas soif, ou que vous mangeriez si vous n’aviez pas faim ?
Laure donc aima Pen, parce qu’à peine voyait-elle à Fairoaks d’autre homme que lui, excepté le docteur Portman et le capitaine Glanders ; parce que sa mère louait constamment son Arthur, parce qu’il avait l’air comme il faut, qu’il était assez joli garçon, qu’il avait assez d’esprit, et enfin, surtout, parce qu’il était dans la nature de Laure d’aimer quelqu’un. Ayant une fois admis cette image dans son cœur de jeune fille, elle l’y serra et l’y soigna tendrement ; pendant les longues absences d’Arthur, qui la laissaient, elle, toujours seule, elle chérit et caressa silencieusement cette image ; et, lorsqu’elle arriva à Londres et qu’elle eut occasion de devenir assez intime avec M. Georges Warrington, que voulez-vous qui l’empêchât de le trouver un très-singulier, très-original, très-agréable et très-amusant personnage ?
Longtemps après ces jours, quand le sort eut disposé, selon son caprice, des divers personnages actuellement réunis dans le sombre bâtiment de Lamb-Court, peut-être quelques-uns d’eux regardèrent-ils en arrière dans le passé, en se disant que ce temps-là avait été un temps heureux, et que leurs causeries du soir, leurs petites promenades et leurs simples récréations autour du sofa de Pen convalescent, avaient été très-amusantes. Le major eut dorénavant une opinion favorable du mois de septembre à Londres ; il déclara au club et dans le monde que la morte saison était souvent très-agréable en ville, diablement agréable, morbleu !
Le soir il regagnait son logis de Bury-Street, en s’étonnant qu’il fût déjà si tard, et que la soirée se fût passée si doucement. Il faisait fort assidûment son apparition au Temple toutes les après-midi, et gravissait le haut et noir escalier avec une activité et une persévérance tout à fait bénévoles. Et il mit dans ses intérêts le chef de Bays-Club (ce cuisinier fameux, que les soins qu’il voulait donner à son Traité de Gastronomie forçaient à rester dans la métropole) ; il lui fit apprêter de petites gelées, des soupes claires et délicates, et autres petites choses bonnes pour les malades, que le valet Morgan apportait chaque jour à la petite colonie de Lamb-Court. Puis, la permission de boire un ou deux verres de vrai xérès ayant été accordée à Pen par le docteur Goodenough, le major annonça (il avait presque les larmes aux yeux) que son noble ami, le marquis de Steyne, passant par Londres pour se rendre sur le continent, avait donné ordre qu’on mît à la disposition de M. Arthur Pendennis autant de bouteilles qu’il en désirerait de son précieux, de son inappréciable amontillado, qui était un présent du roi Ferdinand au noble marquis. La veuve et Laure en goûtèrent avec respect, quoique l’amer bouquet de ce vin ne fût guère de leur goût ; mais le malade en fut grandement fortifié, et Warrington déclara qu’il était superlativement bon. Il porta même un toast au major dans un discours comique, après dîner, le jour où l’on servit ce vin pour la première fois, et but ensuite à la santé de lord Steyne et de l’aristocratie en général.
Le major le remercia avec la plus grande gravité et par un discours où ces mots : les circonstances présentes se firent entendre au moins le nombre de fois voulu. Pen, dans son fauteuil, applaudit d’une voix faible. Warrington apprit à miss Laure à crier : Écoutez ! écoutez ! et il frappa du poing sur la table. Le valet Pidgeon grimaça un sourire.
Quand l’honnête docteur Goodenough arriva pour sa visite gratuite et accoutumée, il trouva la société ainsi joyeusement occupée à faire honneur au xérès du marquis.
Warrington connaissait Sibwright, le locataire du deuxième, et ce galant gentleman, en réponse à un billet qui l’instruisait de l’usage qu’on faisait de son appartement, écrivit la lettre d’acquiescement la plus polie et la plus fleurie. Il mettait son logis au service des belles dames qui l’occupaient, son lit à leur disposition, ses tapis à leurs pieds. Tout le monde était bien disposé pour le malade et sa famille. Aussi le cœur de Pen (et celui de sa mère aussi, comme on le peut imaginer) se fondait à la pensée de tant de bienveillance. Qu’il soit permis au biographe de Pen de faire allusion à un temps peu éloigné, où un malheur asses semblable lui amena un ami providentiel, un médeoin bienveillant, et mille preuves de la bonté la plus touchante et de la plus surprenante sympathie
Il y avait un piano dans la chambre de M. Sibwright. Ce gentleman, amateur de tous les arts, jouait lui-même de cet instrument, et cela excessivement mal. Il y avait même une romance qui lui était dédiée ; mais il faut dire que les paroles étaient de lui et la musique de son ami dévoué, Leopoldo Twankidillo. Le soir, Laure chantait parfois de simples airs et de vieilles ballades campagnardes, en s’accompagnant sur cette boîte à musique, comme M. Warrington l’appelait ; mais ce ne fut pas sans trembler et rougir beaucoup les premières fois, ce qui allait très-bien à la jeune demoiselle. Elle avait une magnifique voix de contralto. Warrington, qui distinguait à peine une note d’avec une autre, et dont tout le répertoire se composait d’un seul air (ou plutôt d’un braiment presque aussi discordant que celui de l’âne), qui devait être une imitation du God save the King, restait assis comme en extase à écouter les chants de miss Bell. Il en pouvait suivre le rhythme, sinon l’harmonie, et il observait, avec un enthousiasme croissant tous les jours, cette pure, tendre et généreuse personne, pendant qu’elle faisait de la musique.
Je voudrais savoir si cette pauvre pâle petite fille en chapeau noir, qui avait coutume de se tenir sous le réverbère de Lamb-Court, les yeux fixés sur les fenêtres ouvertes d’où sortait cette musique, je voudrais savoir, dis-je, si elle prenait plaisir à l’entendre.
Quand arrivait l’heure où Pen devait se coucher, les chants se taisaient. On allumait la lampe dans la chambre au-dessus, sa chambre à lui, où la veuve le ramenait. Puis le major et M. Warrington, et quelquefois miss Laure, faisaient une partie d’écarté ou de trictrac ; d’autres fois, elle travaillait à des pantoufles en tapisserie, des pantoufles pour homme, qui pouvaient être pour Arthur, pour Georges, ou pour le major Pendennis : l’un de ces trois personnages eût donné tout au monde pour ces pantoufles.
Tandis qu’on s’occupait ainsi dans la maison, un vieux gentleman asses râpé emmenait la pâle fille en chapeau noir, qui n’avait pas le droit d’être dehors la nuit. Les portiers du Temple, les blanchisseuses et autres amateurs qui avaient écouté le concert, disparaissaient aussi.
Un peu avant dix heures, un autre concert se faisait entendre, celui du carillon de Saint-Clément, dans le Strand, qui jouait le joyeux air d’un psaume, juste avant que l’horloge sonnât les dix coups. C’était le moment fatal. Laure commençait à rouler ses pantoufles. Marthe, de Fairoaks, apparaissait avec un bougeoir et le sourire sur les lèvres, et le major disait : « Bon Dieu ! comment ! il est déjà si tard ! » Warrington et lui quittaient la partie non achevée, se levaient et serraient la main à miss Bell. Marthe, de Fairoaks, les éclairait à travers le corridor et dans l’escalier ; et, tandis qu’ils descendaient, ils l’entendaient fermer à clef et au verrou la porte de la chambre où ils avaient joué et où elle se retirait avec sa jeune maîtresse.
Marthe disait, en grimaçant un sourire, que, s’il survenait quelque danger, elle prendrait cette épée crochue suspendue au mur dans la chambre du gentleman. Elle entendait par ces mots le cimeterre à fourreau de velours rouge, ayant les noms du Prophète gravés sur la lame, que Percy Sibwright, esquire, avait rapporté de son voyage en Orient, avec un élégant costume albanais qu’il revêtit au bal de lady Mullinger, Gloucester-Square, Hyde-Park, et avec lequel il produisit un si brillant effet. Il s’empêtra dans la queue de miss Kawsey, qui portait la robe qu’elle avait mise pour être présentée à la cour par sa maman, qui fut présentée elle-même par la femme du grand chancelier ; et cette rencontre amena des événements qui n’ont rien de commun avec cette histoire. Est-ce que miss Kewsey n’est pas actuellement mistress Sibwright ? Est-ce que Sibwright n’est pas juge d’un tribunal de comté ?… Bonne nuit, Laure ; bonne nuit, Marthe, de Fairoaks. Dormez bien et réveillez-vous heureuse, pure et douce créature.
Parfois, après ces soirées, Warrington faisait un bout de chemin avec le major Pendennis, rien qu’un bout de chemin, jusqu’à la porte du Temple, jusqu’à l’entrée du Strand, jusqu’à Charing-Cross ou jusqu’au club. Mais il n’allait pas au club ! s’écrie le lecteur. Eh bien ! alors, jusque dans Bury-Street, où il échangeait en riant une poignée de main avec le major sur le seuil de la porte de celui-ci. Tout le long du chemin, ils avaient causé de Laure. C’était merveille que le major fût devenu aussi enthousiaste de cette demoiselle, lui qui jadis l’avait en aversion, comme nous le savons fort bien.
« Une fille diablement belle, morbleu ! une fille diablement bien élevée ! Ma belle-sœur a les manières d’une duchesse, et elle élèverait bien n’importe quelle fille. Miss Bell est un peu campagnarde. Mais le parfum de l’aubépine est agréable, le diable m’emporte ! Comme elle rougit ! Vos jeunes filles de Londres donneraient bien des guinées pour un pareil bouquet… Ce sont des fleurs naturelles, morbleu ! Et puis elle a un peu d’argent aussi… rien qui vaille la peine d’en parler… rien qu’une pauvre petite somme. >
M. Warrington était sans doute sur tout cela parfaitement d’accord avec le major ; et, quoiqu’il eût le sourire sur les lèvres en serrant la main au vétéran, sa figure s’assombrissait dès qu’il l’avait quitté. Il retournait chez lui à grandes enjambées, et fumait pipe sur pipe jusque très-avant dans la nuit, et écrivait articles sur articles, tous de plus en plus féroces, à la place de son ami Pen actuellement hors de combat.
Oui, c’était un temps heureux pour presque toute cette petite société. Pen se rétablissait de jour en jour. Dormir et manger, et puis manger et dormir, telles étaient ses constantes occupations. Son appétit avait quelque chose d’effrayant. Il rougissait de le déployer devant Laure, et presque même devant sa mère, qui riait et applaudissait à tout ce qu’il mangeait. Quand on enlevait le poulet rôti qui était son dîner, il suivait d’un œil d’envie le départ de cet ami, et se mettait à demander de la gelée, et du thé, et quoi encore ? Il dévorait comme un ogre. Le docteur s’écriait : « Halte-là ! » mais Pen ne l’écoutait pas. La nature lui parlait d’une voix plus forte que le docteur, et ce bienveillant médecin et ami le remit de bonne grâce aux mains de la nature, qui elle aussi fait métier de guérir.
C’est le moment de parler, très-délicatement et en stricte confidence, d’un accident qui lui arriva, et auquel il ne lui plaisait pas qu’on fît allusion. Durant son délire, l’impitoyable Goodenough avait ordonné qu’on lui appliquât de la glace sur la tête et qu’on coupât toute sa belle chevelure. Cela s’était fait dans le temps de… de l’autre garde-malade, qui, naturellement, laissa tous ces cheveux dans un papier pour la veuve. Mais Hélène, qui compta, pour ainsi dire, ce précieux trésor, était persuadée que la jeune fille en avait dérobé une partie. Il est vrai que les femmes sont si soupçonneuses en pareille matière !
Quand cette perte cruelle fut mise sous les yeux du major Pendennis (on comprend que c’était la première fois que le vétéran voyait à nu la boule du pauvre jeune homme), Arthur était déjà hors de danger et acquérait tous les jours plus de vigueur. Le major, avec un singulier clignement des yeux, et les joues couvertes d’une sorte de rougeur, dit qu’il connaissait une… personne… un coiffeur, ma foi ! un brave homme, qu’il enverrait au Temple, et qui porterait… remède à ce malheur temporaire.
Laure regarda Warrington, les yeux pétillants de la plus malicieuse gaieté ; Warrington pouffa de rire ; la veuve même ne put résister à l’envie de rire dont elle fut prise.
Le major, rougissant, pesta contre l’impudence des jeunes gens, et dit que, lorsqu’il se ferait couper les cheveux, il en garderait une mèche pour miss Laure.
Warrington proposa à Pen une perruque d’avocat. Il y avait en bas celle de Sibwright, qui lui irait à merveille.
« C’est absurde ! » répliqua Pen, qui parut aussi confus que son oncle.
La fin de tout cela fut qu’un gentleman de Burlington-Arcade se présenta le jour suivant chez M. Pendennis, avec qui il eut une entrevue particulière dans sa chambre à coucher.
Huit jours après, le même individu se représenta, avec une boîte sous le bras et un sourire d’ineffable politesse sur le visage, annonçant qu’il rapportait les cheveux de M. Pendennis.
Ce dut être un noble mais triste spectacle de voir Pen, dans la pièce la plus retirée de son appartement, contemplant mélancoliquement sa beauté ravagée et les moyens artificiels de cacher ces ravages. Il se montra enfin avec ses cheveux ; mais Warrington rit tant, que Pen se mit à bouder et retourna prendre son bonnet de velours, gracieux turban, œuvre de la plus tendre des mamans.
Alors M. Warrington et miss Bell prirent quelques fleurs aux chapeaux des dames, et en tressèrent une couronne pour en décorer la perruque, qu’ils apportèrent en procession et à laquelle ils rendirent hommage. Bref, ils se livrèrent à mille badinages, espiègleries, malices et petits jeux innocents, si bien que les deuxième et troisième étages du n 6, Lamb-Court, Temple, retentirent de plus d’éclats de rire et de gaieté qu’il n’y en avait eu dans ces murs depuis bien des années.
Enfin, après dix jours de cette vie, un soir que la petite guetteuse vint prendre son poste habituel d’observation sous le réverbère de la cour, nulle musique au second étage, nulle lumière au troisième ; toutes les fenêtres étaient ouvertes et les locataires partis.
Mistress Flanagan, la blanchisseuse, dit à Fanny ce qui était arrivé. Les dames et toute la société étaient allées à Richmond pour changer d’air. L’antique voiture de voyage avait été attelée et garnie de moelleux coussins pour Pen et sa mère ; miss Laure s’offrit très-gracieusement à voyager dans l’omnibus sous la garde de M. Georges Warrington, qui revint, cette nuit, prendre possession de son vieux lit dans l’appartement triste et désert, de ses vieux livres et de ses vieilles pipes ; mais peut-être n’y retrouva-t-il pas son vieux sommeil.
La veuve avait laissé sur sa table un vase plein de fleurs très-gentiment arrangées ; et, lorsqu’il rentra, leur parfum remplissait la chambre déserte. C’était un souvenir des bonnes et aimables créatures qui étaient parties et qui avaient embelli pendant un peu de temps ce séjour triste et solitaire. Georges sentait qu’il venait de passer les plus heureux jours de toute sa vie ; il le sentait, maintenant qu’ils étaient passés ; il s’approcha des fleurs, il les prit en ses mains, il les porta à sa figure, il en respira le parfum, il les baisa peut-être. En les remettant sur la table, il passa sa rude main sur ses yeux avec une parole et un rire pleins d’amertume. Il eût volontiers donné sa vie et son âme pour conquérir ce prix qu’Arthur rejetait.
Lui fallait-il de la gloire ? il en eût gagné pour elle ; du dévouement ? il y avait là un grand cœur plein de tendresse, d’amour généreux et de douceur, qui ne demandait qu’à se donner à elle. Mais cela ne se pouvait pas. Le destin en avait décidé autrement.
« Quand bien même ce serait possible, elle ne voudrait pas de moi, pensait Georges. Un vilain grossier vieux garçon comme moi, qu’a-t-il qui puisse le faire aimer d’une femme ? Je me fais vieux, et je n’ai pas marqué dans le monde. Je n’ai ni beauté, ni jeunesse, ni argent, ni réputation. Pour conquérir l’amour d’une femme, il faut que l’homme puisse faire autre chose que de la regarder et de lui offrir à genoux son rude dévouement. Que puis-je faire ? Une foule de jeunes gens m’ont dépassé dans la carrière ; ce qu’ils appelaient les prix de la lutte ne me semblait pas valoir la peine de les leur disputer. Mais elle ! si elle avait été à moi et qu’elle eût désiré un diamant… Ah ! je jure qu’elle l’aurait eu !… Mais baste ! quelle folie de se vanter de ce qu’on aurait fait !… Nous sommes les esclaves de la destinée. Notre sort est préparé pour nous, et le mien m’attend depuis longtemps… Allons, fumons une pipe, pour chasser d’ici l’odeur de ces fleurs… Pauvres petites fleurs muettes ! Demain vous serez mortes ! Pourquoi venir montrer vos joues rouges dans ce sombre séjour ? »
Àcôté de son lit Georges trouva une Bible neuve que la veuve avait mise là. Un billet placé entre les feuillets disait qu’elle n’avait pas vu ce livre parmi ceux qui se trouvaient dans sa chambre, cette chambre où elle avait passé tant d’heures, et où Dieu avait accordé à ses prières la vie de son fils ; qu’elle donnait à l’ami d’Arthur ce qu’elle pouvait lui donner de mieux, qu’elle le priait de lire quelquefois dans ce volume, et de le garder comme un témoignage de l’estime et de l’affection d’une mère reconnaissante.
Le pauvre Georges baisa tristement le livre, comme il avait baisé les fleurs, et le jour le surprit lisant encore ces pages vénérables, où tant de cœurs blessés, tant d’âmes tendres et fidèles, ont trouvé consolation dans le malheur, refuge et espérance dans l’affliction.