Tome 3 · 05
La bonne Hélène avait, depuis la maladie de son fils, pris entière possession du jeune homme, de sa commode et de ses armoires, et de tout ce qu’elles contenaient : chemises manquant de boutons, bas ayant besoin de réparations, et, faut-il l’avouer ? lettres trouvées parmi le linge, et auxquelles il fallait bien que quelqu’un répondît durant l’état de faiblesse et d’incapacité d’Arthur.
Peut-être mistress Pendennis avait-elle le louable désir d’obtenir quelques explications sur ce terrible mystère de Fanny Bolton, dont elle n’avait jamais soufflé mot à son fils, quoiqu’il fût sans cesse présent à son esprit et qu’il lui causât une inexprimable inquiétude et une anxiété sans bornes.
Elle avait fait enlever le marteau de cuivre de la porte intérieure de l’appartement, craignant avec raison que le brusque signal du facteur ne troublât le repos du malade ; et elle ne lui permit de voir aucune des lettres qui arrivaient, ni celles des bottiers qui le tracassaient, ni celles des chapeliers qui avaient une somme considérable à payer le samedi suivant, et qui seraient fort obligés à M. Arthur Pendennis s’il voulait bien régler, etc. Pen, qui était toujours insouciant et prodigue, avait naturellement sa quote-part de documents de ce genre ; et quoique ses dettes fussent peu considérables, elles l’étaient encore assez pour alarmer la conscience de sa scrupuleuse mère. Elle avait quelques épargnes. La généreuse abnégation de Pen, qui avait refusé de toucher désormais aux modestes ressources d’Hélène, et sa propre économie, je dirais presque parcimonie (elle vivait si simplement et évitait tout ce qui sentait l’ostentation), lui avaient permis de mettre de côté une petite somme d’argent, dont elle consacra joyeusement une partie au payement des dettes du jeune gentleman. Combien de dignes jeunes gens et de respectables lecteurs livreraient à ce prix leur correspondance à leurs parents ! Peut-être n’y a-t-il pas de plus grande preuve d’une conscience régulière et tranquille, que l’empressement qu’on met à répondre au signal du facteur. Béni soit celui que son double coup de marteau rend heureux ! Les bons l’attendent avec avidité ; mais les méchants tremblent à ce bruit. C’était donc fort aimable de la part de mistress Pendennis d’éviter à Pen l’ennui de recevoir des lettres ou d’y répondre, tant que dura sa maladie.
Il ne se trouva, dans la commode ni dans les armoires du jeune homme, rien qui pût en aucune façon l’inculper, mais rien non plus qui prouvât son innocence dans la malheureuse affaire de Fanny Bolton : car la veuve se vit réduite à demander à son beau-frère s’il savait quelque chose de cette odieuse et terrible intrigue où son fils était engagé.
Un jour (ils étaient alors à Richmond, et Pen était allé s’asseoir avec Warrington sur un des bancs de la terrasse), la veuve retint le major Pendennis en consultation, et mit devant lui ses terreurs et ses perplexités. Pas toutes, pourtant : car, comme c’est la coutume chez les hommes et chez les femmes, elle ne fit pas une entière confession ; et je ne suppose pas que jamais prodigue à qui ait été demandé l’inventaire de ses dettes, ou dame élégante interrogée par son mari sur le total des notes de sa modiste, ait encore avoué l’exacte vérité. Mistress Pendennis n’avoua donc de ses perplexités que celles qu’il lui plut de confier à son directeur temporaire.
Quand donc elle demanda au major quelle marche elle devait suivre en cette terrible… en cette horrible affaire, et s’il savait quelque chose qui s’y rapportât, le vieux gentleman contracta sa figure de telle manière qu’on n’aurait pu dire s’il souriait ou non ; de ses petits yeux, il regarda drôlement la veuve, puis les ayant rebaissés sur le tapis :
« Ma chère bonne créature, dit-il, je ne sais rien de tout cela, et je ne désire pas en savoir quelque chose ; et, puisque vous me demandez mon avis, je pense que vous feriez bien de n’en rien savoir non plus. Il faut que jeunesse se passe ; et morbleu ! ma bonne dame, si vous vous imaginez que notre garçon est un Jo…
— Épargnez-moi ces discours, je vous en prie, dit Hélène en l’interrompant d’un air de majesté.
— Ma chère créature, ce n’est pas moi qui ai entamé la conversation, permettez-moi de vous le dire, répliqua le major en s’inclinant d’une manière fort aimable.
— Je ne puis supporter qu’on parle ainsi d’un tel péché… d’un si épouvantable péché, reprit la veuve, dont les yeux se remplirent de larmes. Je ne puis supporter la pensée que mon fils soit coupable d’un tel crime. Je voudrais presque qu’il fût mort avant de l’avoir commis. Je ne sais comment j’y puis survivre moi-même ; car cela me fend le cœur, major Pendennis, de penser que le fils de son père… que mon enfant… lui, que je me rappelle avoir connu si bon et si plein d’honneur, soit tombé assez épouvantablement bas pour,… pour…
— Pour s’amuser avec une petite grisette, ma chère créature ? dit le major. Morbleu ! si toutes les mères d’Angleterre allaient se fendre le cœur, parce que… Non, non ; je vous donne ma parole d’honneur… Voyons, ne vous tourmentez pas… ne pleurez pas. Je ne puis supporter de voir couler les larmes d’une femme… je ne l’ai jamais pu supporter… non, jamais. Mais comment savons-nous qu’il y a eu quelque chose de… grave ? Est-ce qu’Arthur a dit quelque chose ?
— Son silence confirme la chose, répondit mistress Pendennis en sanglotant derrière son mouchoir.
— Pas du tout. Il est des sujets, ma chère, dont un jeune homme ne peut assurément pas entretenir sa maman, insinua le beau-frère.
— Elle lui a écrit, ajouta la dame, de derrière son mouchoir de batiste,
— Quoi ! avant qu’il fût malade ? Rien de plus probable.
— Non, depuis, dit avec effort la mère désolée, toujours de derrière son mouchoir ; pas avant ; c’est-à-dire je ne le pense pas… c’est-à-dire, je…
— Depuis, seulement ; et vous avez… oui, je comprends. Je suppose que, lorsqu’il était trop malade pour lire sa correspondance, vous la lisiez pour lui, hein ?
— Je suis la plus malheureuse mère qui soit au monde ! s’écria l’infortunée Hélène.
— La plus malheureuse mère qui soit au monde, parce que votre fils est un homme, et non un ermite ! Prenez garde, ma chère sœur. Si vous avez supprimé des lettres à lui adressées, peut-être vous êtes-vous fait à vous-même un grand mal ; et, si je connais bien le caractère d’Arthur, ce pourrait être entre vous et lui une cause de différend que vous regretteriez toute votre vie ; et ce différend serait diablement plus grave, ma bonne dame, que la petite,… la petite affaire qui en aurait été l’occasion.
— Il n’y a eu qu’une seule lettre, s’écria Hélène, rien qu’une toute petite,… quelques mots seulement. La voici… Oh ! comment, comment pouvez-vous parler ainsi ? »
Quand la bonne âme dit : « Rien qu’une toute petite, » le major eut une telle envia de rire, malgré l’agonie de la pauvre âme qu’il aimait et plaignait de tout son cœur, que vraiment il ne put répliquer un seul mot. Chacun considérait l’affaire à son point de vue et selon sa morale, et le lecteur sait que la morale du major n’était pas celle d’un ascétique.
« Je vous recommande, reprit-il gravement, de la cacheter, s’il est possible ; ces lettres sont assez souvent fermées au moyen de pains à cacheter ; remettez-la parmi les autres lettres de Pen, et donnez-lui le tout quand il le demandera. Ou bien, si nous ne pouvons la cacheter, nous avons fait erreur et cru que c’était la note de quelque fournisseur.
— Je ne puis dire un mensonge à mon fils, » répliqua la veuve.
Cette lettre avait été glissée silencieusement dans la boîte, deux jours avant qu’ils quittassent le Temple, et Marthe l’avait apportée à mistress Pendennis. Celle-ci n’avait jamais vu l’écriture de Fanny ; mais, quand elle eut la lettre entre ses mains, elle en reconnut aussitôt l’auteur. Depuis qu’elle était au chevet de son fils malade, elle avait chaque jour attendu cette lettre. Elle avait ouvert quelques autres de ses lettres, parce qu’elle voulait découvrir celle-là. Cet horrible papier empoisonnait, en ce moment même, son petit cabas. Elle l’en tira et l’offrit à son beau-frère.
« Arther Pendennis, esq., » lut-il, tandis qu’un ris moqueur apparaissait sur ses lèvres. C’était une timide et irrégulière petite écriture.
« Non, ma chère, je n’en veux pas lire davantage. Mais vous, qui l’avez lue, vous pouvez me dire ce que contient cette lettre… Rien que des vœux, hérissés de fautes d’orthographe, pour sa santé, dites-vous, et le désir de le voir ?… Eh bien ! il n’y a pas de mal à cela. Et comme vous me demandez… (Ici le major commença à faire une assez drôle de mine, mais il reprit son air grave.) Comme vous me demandez des renseignements, je puis bien vous dire, ma foi ! que… hom !… que Morgan, mon valet, a pris quelques informations relativement à cette affaire, et que… mon ami le docteur Goodenough s’en est occupé aussi. Et il paraît que cette petite personne s’était fort amourachée d’Arthur, qui avait payé son entrée au jardin du Vauxhall, ainsi que Morgan l’a appris d’une de nos vieilles connaissances, d’un gentleman irlandais, qui s’est vu jadis sur le point d’avoir l’honneur d’être le… d’un Irlandais, enfin. Il paraît, en outre, que le père de la fillette, un homme violent et ivrogne, a battu la mère, qui soutient à son mari, d’une part, que sa fille est entièrement innocente, tandis que, d’autre part, elle a dit à Goodenough qu’Arthur s’est conduit comme une brute vis-à-vis de son enfant. Vous voyez donc que l’histoire reste à l’état de mystère. Voulez-vous l’éclaircir ? Je n’ai qu’à interroger Pen, et il me contera tout sur-le-champ… Il est aussi homme d’honneur que qui que ce soit.
— Homme d’honneur ! répéta la veuve avec un amer dédain. Ô frère, qu’est-ce que vous appelez honneur ? Si mon fils est coupable, il faut qu’il épouse cette fille. Je me mettrai à genoux devant lui pour le conjurer de l’épouser.
— Bon Dieu ! êtes-vous folle ? » s’écria le major.
Puis, se rappelant certaines circonstances de l’histoire d’Arthur et d’Hélène, il reconnut aussitôt que, si Hélène en priait son fils, celui-ci épouserait la jeune fille. Il était assez entêté pour faire une folie, quand il s’agissait d’une femme aimée.
« Ma chère sœur, avez-vous perdu l’esprit ? continua-t-il d’un ton plus doux, après une pause pleine d’agitation, durant laquelle il fit la réflexion qui précède. Quel droit avons-nous de supposer qu’il se soit passé quelque chose entre cette fille et lui ? Voyons la lettre. Son cœur se fend ; écrivez-moi, oh ! je vous en prie !… malheureuse à la maison… un père dénaturé… votre garde-malade… Pauvre petite Fanny… le tout écrit, comme vous dites, d’une orthographe à blesser tout sentiment des convenances. Mais, mon Dieu ! ma chère, qu’y a-t-il là dedans ? Rien du tout, si ce n’est que le petit démon continue à faire la cour à votre fils. Elle n’est entrée chez lui que lorsque le délire où il était ne lui permettait plus de la reconnaître. La blanchisseuse… comment l’appelez-vous ?… la Flanagan l’a dit à Morgan. Elle est venue en compagnie d’un vieux bonhomme, un vieux M. Bows, qui a eu l’obligeance de venir me chercher à Stillbrook ; et, soit dit entre parenthèses, je le laissai en cabriolet sans payer la course ; c’était diablement bien de sa part, cela… Non, il n’y a rien du tout dans cette histoire.
— Le croyez-vous ? Oh !… Dieu merci !… Dieu merci !… s’écria Hélène. Je vais porter la lettre à Arthur et l’interroger. Regardez-le donc. Il est sur la terrasse avec M. Warrington. Ils parlent à des enfants. Mon fils a toujours aimé les enfants. Il est innocent, Dieu merci ! Dieu merci ! Laissez-moi le rejoindre. »
Le vieux Pendennis avait son opinion particulière. Quand, un moment auparavant, il soutenait si vivement l’innocence d’Arthur, le vieux gentleman avait très-probablement une pensée toute différente ; il jugeait d’Arthur par ce qu’il aurait fait lui-même à sa place. « Si elle rejoint Arthur, et que celui-ci dise la vérité, comme le coquin la dira, tout sera gâté, » pensa-t-il. Et il tenta un nouvel effort.
« Ma chère bonne âme, dit-il en prenant la main d’Hélène et la portant à ses lèvres, comme votre fils ne vous a pas parlé de cette affaire, demandez-vous d’abord si vous avez le droit de l’interroger. Si vous le croyez homme d’honneur, de quel droit doutez-vous de son honneur en l’affaire qui nous occupe ? Qui est-ce qui l’accuse ? Un misérable anonyme qui n’allègue contre lui aucune charge spéciale. S’il y en avait véritablement, est-ce que les parents de la jeune fille ne se présenteraient pas ? Arthur n’est pas tenu de repousser une accusation anonyme, ni vous de l’accueillir ; et quant à ce qui est de le croire coupable, parce qu’une fille de cette classe s’est trouvée faisant les fonctions de garde-malade auprès de lui, morbleu ! vous pourriez tout aussi bien exiger qu’il épousât cette maudite vieille buveuse de genièvre, cette blanchisseuse irlandaise, mistress Flanagan. »
La veuve éclata de rire à travers ses larmes. Le vieux général avait gagné la victoire.
« Épouser mistress Flanagan, morbleu ! continua-t-il en tapant sur l’étroite main d’Hélène. Non pas. Le garçon ne vous a pas parlé de la chose, et vous n’en savez rien. Le garçon est innocent, cela va sans dire. Et, ma bonne âme, quelle marche devons-nous suivre ? Supposez qu’il en tienne pour cette fille… voyons, n’allez pas reprendre votre mine désolée, ce n’est qu’une supposition, et il est bien permis à un jeune homme d’être amoureux, n’est-ce pas ! Dès qu’il sera guéri, il se remettra à ses trousses.
— Il faut qu’il vienne à la maison. Il faut que nous partions pour Fairoaks sur-le-champ ! s’écria la veuve.
— Ma bonne créature, il s’ennuiera mortellement à Fairoaks. Il n’y aura rien à faire qu’à songer à son amour. Il n’y a pas d’endroit au monde pour changer une amourette en une grande passion, et pour rendre un homme mélancolique et rêveur, comme une maudite maison de campagne isolée où il n’y a rien à faire. Il faut que nous l’occupions, que nous l’amusions ; il faut que nous l’emmenions à l’étranger ; il n’est jamais sorti de l’Angleterre que pour une fugue d’un instant à Paris. Il faut que nous voyagions un peu. Il faut qu’il ait avec lui une garde-malade qui prenne bien soin de lui ; car Goodenough dit qu’il l’a échappé diablement belle (ne vous effrayez pas) ; ainsi il faut que vous veniez pour le soigner. Je suppose que vous emmènerez miss Bell, et, pour ma part, j’aimerais à inviter Warrington. Arthur ne peut se passer de Warrington. La famille de Warrington est une des plus anciennes de l’Angleterre, et il est, lui, un des meilleurs garçons que j’aie jamais rencontrés. Je l’aime excessivement.
— Est-ce que M. Warrington sait quelque chose de cette affaire ? demanda Hélène. Je sais qu’il s’est absenté deux mois avant qu’elle arrivât, Pen me l’avait écrit.
— Il n’en sait pas un mot. Je… je l’ai questionné à ce sujet. Je l’ai sondé. Il n’a jamais entendu parler de l’affaire, jamais ; je vous en donne ma parole ! s’écria le major, assez alarmé. Et je crois, ma chère, que vous feriez beaucoup mieux de ne pas lui parler de cela… oui, beaucoup mieux… naturellement. Le sujet est aussi délicat que pénible. »
La bonne et naïve créature prit la main de son frère et la serra.
« Merci, frère, dit-elle, Vous avez été bon, très-bon pour moi. Vous m’avez donné une grande consolation. Je vais regagner ma chambre et réfléchir à ce que vous m’avez dit. Cette maladie et ces… ces émotions, m’ont fort agitée ; et vous savez que je ne suis pas très-forte. Mais je vais me retirer et remercier Dieu de l’innocence de mon fils. Il est innocent, n’est-ce pas, monsieur ?
— Oui, ma très-chère créature, oui, » répondit le vieux bonhomme en l’embrassant affectueusement, et tout subjugué par sa tendresse.
Il la suivit du regard lorsqu’elle se retira, et l’affection qu’exprimaient ses yeux était rendue plus piquante, pour ainsi dire, par un mélange de mépris qui semblait l’accompagner.
« Innocent ! répéta-t-il ; plutôt que de faire de la peine à cette bonne âme, je jurerais qu’il est innocent jusqu’à ce que ma figure en fût toute noire ! »
Ayant remporté cette victoire, le guerrier fatigué et heureux se coucha sur le sofa, se couvrit le visage de son foulard jaune, et se livra à un bon petit somme, dont les rêves furent sans doute fort agréables, car il ronfla avec une régularité satisfaisante.
Cependant les jeunes gens assis sur la terrasse tuaient les heures de soleil le plus agréablement du monde, et Pen, du moins, se montrait fort bavard. Il contait à Warrington le plan d’un nouveau roman et d’une tragédie nouvelle. Warrington se mit à rire à l’idée de Pen faisant une tragédie.
« Par Jupiter ! répliqua son ami, je vous prouverai que j’en suis capable ! » Et il commença à déclamer quelques vers de sa pièce.
Le petit solo de trombone qu’exécutait le major fut interrompu par l’arrivée de miss Bell. Elle revenait d’une visite à sa vieille amie, lady Rockminster, qui avait loué une villa d’été dans le voisinage, et qui, ayant appris la maladie d’Arthur et l’arrivée de mistress Pendennis à Richmond, avait fait une visite à la mère du jeune homme. Et, quoiqu’elle n’aimât pas notre jeune romancier, elle avait été pleine d’attentions pour lui, et lui avait envoyé des raisins, des perdrix et une foule d’autres choses. La vieille dame aimait beaucoup Laure, et aurait voulu qu’elle vînt s’établir chez elle ; mais Laure ne pouvait quitter sa mère en ces conjonctures. Hélène était fatiguée de ses veilles constantes au chevet d’Arthur, et sa santé avait beaucoup souffert ; aussi le docteur Goodenough avait eu raison de prescrire des remèdes pour elle aussi bien que pour son fils.
Le vieux Pendennis se leva en sursaut à l’entrée de la jeune demoiselle. Il avait le sommeil léger. Il lui fit un discours fort galant. Il avait été plein de galanterie pour elle dans ces derniers temps. Où avait-elle cueilli les roses qui fleurissaient sur ses joues ? Combien il s’estimait heureux d’être arraché à ses rêves par une aussi charmante réalité !
Laure était pleine de franchise et d’humeur, deux choses qui lui inspiraient, pour le vieux gentleman, un sentiment fort approchant du mépris. Elle prenait plaisir à faire ressortir son culte du monde, et à tirer de ce vieil habitué des clubs et des salons l’exposition de sa morale, et ses anecdotes sur les grands personnages.
Mais en ce moment, toutefois, elle n’était pas disposée à se montrer satirique. Elle avait fait, dit-elle, une promenade dans le parc avec lady Rockminster, et elle rapportait du gibier pour Pen et des fleurs pour maman. Elle semblait très-inquiète au sujet de maman. Elle venait de quitter mistress Pendennis. Hélène était très-fatiguée, et elle craignait qu’elle ne fût gravement malade. Ses grands yeux se remplirent de tendres marques de sympathie pour l’état de sa chère amie. Elle s’en alarmait. Est-ce que ce bon, ce cher docteur Goodenough, ne pouvait pas la guérir ?
« La maladie d’Arthur et d’autres inquiétudes d’esprit, répondit lentement le major, ont sans doute ébranlé la santé d’Hélène. »
La vive rougeur qui empourpra le visage de la jeune fille prouva qu’elle comprenait à quoi le vieillard faisait allusion. Mais elle le regarda fixement et ne répliqua rien.
« Il eût pu m’épargner cela, pensait-elle. Où veut-il en venir, en me rappelant, à moi, cette honteuse affaire ? »
Il était fort possible, en effet, qu’il eût un but en vue. Le vieux diplomate parlait rarement sans dessein.
Le docteur Goodenough, reprit-il, l’avait entretenu de la santé de leur chère amie : il lui fallait du repos et un changement de scène ; oui, un changement de scène. Les circonstances douloureuses qui étaient arrivées, il fallait les oublier et n’en jamais parler ; il demandait pardon à miss Bell de l’allusion qu’il y faisait lui-même actuellement ; cela ne lui arriverait plus jamais ; non plus qu’à elle, il en était bien sûr. Il fallait tout mettre en œuvre pour calmer et consoler leur amie, et il proposait d’aller passer l’automne aux eaux, quelque part dans le voisinage du Rhin, où Hélène pourrait réparer ses forces, et Arthur tâcher de devenir un autre homme. Sans doute que Laure n’abandonnerait pas sa mère.
Oh ! non, certes. Laure n’était inquiète qu’au sujet d’Hélène, d’Hélène seule… c’est-à-dire au sujet d’Arthur aussi, à cause d’Hélène. Elle irait à l’étranger, et n’importe où, pour Hélène.
Et Hélène, après avoir médité là-dessus pendant une heure dans sa chambre, était alors aussi pressée de partir qu’un écolier qui a lu un livre de voyages est pressé d’aller sur mer. Où iraient-ils ? Le plus loin serait le mieux ; en quelque endroit si éloigné que le souvenir même ne pût les y suivre, et si enchanteur que Pen n’eût jamais envie de le quitter ; en un mot, n’importe où, pourvu qu’il y fût heureux. Elle ouvrit son pupitre d’une main tremblante, et en tira le livret de son banquier, pour compter ses petites économies. Si elles ne suffisaient pas, elle avait sa croix de diamants. Elle emprunterait de nouveau à Laure.
« Partons, partons, pensait-elle ; partons dès qu’il pourra supporter le voyage. Venez, bon docteur Goodenough, venez vite, et donnez-nous la permission de quitter l’Angleterre. »
Le bon docteur vint dîner chez eux, le jour même.
« Si vous vous agitez ainsi, dit-il à Hélène, si votre cœur bat ainsi et que vous persistiez à vous tourmenter de la sorte au sujet d’un jeune gentleman dont la santé se rétablit aussi vite que possible, nous serons forcés de vous faire garder la chambre, et miss Laure devra vous veiller. Elle tombera malade à son tour, et je voudrais bien savoir comment diable un docteur, obligé de venir vous soigner tous gratuitement, s’y prendra pour vivre. Mistress Goodenough est déjà jalouse de vous et dit, fort justement, que je m’éprends d’amour pour mes malades. Oui, oui, il faut que vous quittiez le pays le plus tôt que vous pourrez, afin que j’aie un peu de paix dans ma famille. »
Quand on parla à Arthur de partir pour le continent, ce gentleman accueillit ce projet avec le plus grand empressement et le plus vif enthousiasme. Il lui tardait de se mettre en route. À partir de ce moment, il laissa pousser ses moustaches, afin, je suppose, de dresser sa bouche à prononcer parfaitement le français et l’allemand ; et il fut sérieusement tourmenté de ce que ses moustaches, en poussant, se trouvèrent être d’un rouge fort décidé. Il n’avait vu devant lui qu’un automne à Fairoaks ; et peut-être l’idée d’y passer deux ou trois mois ne souriait-elle guère au jeune homme.
« Il n’y a pas là une âme à qui parler, disait-il à Warrington. Je ne puis supporter les sermons du vieux Portman, ni ses graves conversations d’après-dîner. Je sais par cœur toutes les anecdotes du vieux Glanders sur la guerre d’Espagne. Les Clavering sont les seuls chrétiens qu’on puisse voir dans le voisinage, et mon oncle dit qu’ils n’y retourneront pas avant Noël. Et puis, Warrington, j’ai besoin de sortir du pays. Pendant votre absence, j’ai eu, malepeste ! une tentation à laquelle je suis bien heureux d’avoir résisté, même au prix de ma maladie qui y a mis fin. »
Et alors il raconta à son ami toutes les circonstances de l’affaire du Vauxhall, telles que le lecteur les connaît déjà.
Warrington prit un air fort sérieux en entendant cette histoire. Abstraction faite du délit moral, il était enchanté pour Arthur que celui-ci eût échappé à un danger qui aurait pu faire le malheur de toute sa vie, « et qui certainement, dit Warrington, eût occasionné le malheur et la ruine de l’autre personne. Et votre mère, et… et vos amis, quel chagrin c’eût été pour eux ! » ajouta le camarade de Pen, sans se douter des ennuis et des chagrins que ces bonnes gens avaient déjà endurés.
« Pas un mot à ma mère ! s’écria Pen fort alarmé. Elle ne s’en serait jamais consolée. Un esclandre pareil l’eût tuée, je crois. Et, ajouta-t-il d’un air fin, comme si ce jeune coquin de Lovelace eût été engagé toute sa vie dans ce qu’on appelle des affaires de cœurs, la meilleure chose à faire, quand un danger de cette sorte vous menace, ce n’est pas d’y faire face, mais d’y tourner le dos et de prendre la fuite.
— Étiez-vous donc bien amoureux ? demanda Warrington.
— Hum ! fit Lovelace. Elle ne prononçait pas ses h, mais c’était une chère petite fille. »
Ô Clarisses de cette vie ! Ô vous pauvres petites ignorantes, et vaines et folles filles ! Si seulement vous saviez comment les Lovelace parlent de vous ; si seulement vous pouviez entendre la conversation de Jack avec Tom au café ou au club ; si seulement vous voyiez Ned tirer vos pauvres petites lettres de son porte-cigares et les passer, par-dessus la table des officiers, à Charley, à Billy, à Harry, vous ne vous presseriez pas tant d’écrire, vous n’écouteriez pas d’une oreille si avide les paroles trompeuses des séducteurs ! Il est une sorte de crime qui n’est complet que lorsque l’heureux coquin s’en vante après coup ; et rappelez-vous bien que l’homme qui a commencé par trahir votre honneur trahira certainement aussi votre secret.
« Il est difficile de combattre et facile de succomber, dit Warrington d’un air sombre. Et comme vous dites, Pendennis, lorsqu’un danger pareil vous menace, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de tourner le dos et de prendre la fuite. »
Après ce petit entretien sur un sujet sur lequel Pen se fût étendu beaucoup plus éloquemment un mois auparavant, la conversation revint aux projets de voyage à l’étranger, et Arthur pressa vivement son ami d’être de la partie. Warrington faisait partie de la famille, et partie de la cure. Arthur dit que sans Warrington il n’aurait pas la moitié du plaisir qu’il se promettait.
Mais Georges dit non ; il ne pouvait pas partir. Il lui fallait rester à la maison et prendre la place de Pen.
L’autre répliqua que cela n’était pas nécessaire, car Shandon était de retour à Londres, et Arthur avait droit à un congé.
« Ne me pressez pas, dit Warrington, je ne puis partir. J’ai des engagements particuliers. Mieux vaut que je reste chez moi. Je n’ai pas l’argent nécessaire au voyage, voilà la chose en un mot comme en cent ; car les voyages coûtent de l’argent, vous savez. »
Ce petit obstacle sembla fatal à Pen. Il en parla à sa mère. Mistress Pendennis était très-contrariée ; M. Warrington avait été excessivement bienveillant ; mais elle supposait qu’il savait le mieux ce qu’il avait à faire. Et après, elle se reprocha sans doute son égoïsme, qui lui faisait désirer d’emmener son garçon et de l’avoir tout pour elle seule.
« Qu’est-ce que Pen m’a appris, mon cher monsieur Warrington ? demanda le major, un jour qu’il se trouvait seul avec lui. Ne pas partir avec nous ! C’est une chose que nous ne pouvons souffrir ; Pen ne guérirait pas sans vous. Je vous promets que ce n’est pas moi qui le soignerai. Il lui faut quelqu’un de plus solide, de plus gai, et qui soit mieux en état de l’amuser qu’un vieux bonhomme rhumatique comme moi. J’irai très-probablement à Carlsbad, quand je vous aurai vus installés, vous autres. Les voyages ne coûtent rien de nos jours, ou si peu de chose !… Et, Warrington, rappelez-vous, je vous prie, que j’étais un très-vieux ami de votre père, de sorte que, si vous et votre frère vous n’êtes pas en position de… d’anticiper votre pension de cadet, je vous demande la faveur que vous me regardiez comme votre banquier ; car ne voilà-t-il pas passé trois semaines que Pen contracte des dettes envers vous, puisque vous avez fait ce qu’il m’a dit être sa besogne, et cela, morbleu ! avec un talent et un génie exemplaires ! »
Mais, en dépit de cette offre bienveillante et de cette générosité inouïe de la part du major, Georges Warrington s’obstina à refuser, et répéta qu’il resterait à la maison ; mais ce fut d’une voix tremblante et d’un ton irrésolu qui indiquaient un ardent désir de partir, quoique sa langue persistât à dire non.
Cependant la bienveillance persévérante du major ne se laissa point rebuter. Le soir, pendant le repas, Hélène s’étant absentée un moment pour voir ce que faisait Pen, qui avait regagné son lit, le vieux Pendennis revint à la charge, et fit des reproches à Warrington de son refus de se joindre à leur troupe.
« N’est-ce pas que c’est manquer de galanterie, miss Bell ? dit-il en se tournant vers cette demoiselle. N’est-ce pas que c’est un crime de lèse-amitié ? Voici que nous formons la plus heureuse société qui soit au monde, et cette odieuse et égoïste créature veut la disperser ! »
Les longs cils de miss Bell se baissèrent sur sa tasse de thé, et Warrington devint pourpre, mais ne dit mot. Miss Bell ne parla pas non plus ; mais elle rougit en même temps que lui.
« Priez-le de venir avec nous, vous, ma chère, dit le bienveillant vieux gentleman, et peut-être vous écoutera-t-il…
— Pourquoi M. Warrington m’écouterait-il ? » demanda la demoiselle.
Cette question, toutefois, semblait s’adresser à sa cuiller plutôt qu’au major.
« Priez-le ; vous ne l’avez pas prié, dit le naïf oncle de Pen.
— Je serais heureuse, en vérité, si M. Warrington se joignait à nous, dit Laure à sa cuiller.
— Vraiment ? » demanda Georges.
Elle leva les yeux et répondit :
« Oui. »
Leurs regards se rencontrèrent.
« J’irai partout où vous me direz d’aller ; je ferai tout ce que vous me direz de faire, » dit Georges presque à voix basse et en parlant avec effort, comme si ces paroles lui avaient fait mal.
Le vieux Pendennis était enchanté ; l’affectionnée vieille créature battit des mains, et s’écria :
« Bravo ! bravo ! c’est marché fait… c’est marché fait, morbleu ! Une poignée de main par-dessus le marché, jeunes gens ! » Et Laure, d’un air plein de tendre gaieté, tendit la main à Warrington. Il la prit, et son visage exprima une étrange agitation. Il sembla sur le point de parler quand Hélène arriva de la chambre de Pen, tournant vers eux sa figure pâle et effrayée, qu’éclairait la bougie qu’elle tenait à la main.
Laure rougit plus que jamais et retira sa main.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Hélène.
— C’est un marché que nous avons fait, ma chère créature, dit le major de sa voix la plus caressante. Nous venons d’enchaîner M. Warrington par une promesse de partir avec nous.
— En vérité ! » répliqua Hélène.