‹ Histoire de PendennisChapitre 56 sur 76 · Tome 3 · 06

Tome 3 · 06

Hélène redoutait-elle que Pen, en recouvrant ses forces, ne sentît renaître aussi son malheureux penchant pour la petite Fanny ? Quoique, depuis sa conversation avec le major, elle ne dît jamais un mot relatif à cette jeune personne, et quoiqu’elle parût complètement ignorer l’exigence de Fanny, mistress Pendennis ne cessait cependant pas d’avoir l’œil ouvert sur toutes les actions de maître Arthur ; elle trouvait dans sa maladie un prétexte pour le garder presque à vue, et se montrait surtout jalouse de lui éviter tout l’ennui de sa correspondance, au moins pour le présent.

Il est probable qu’Arthur ne voyait pas ses lettres sans un certain tremblement ; il est probable que, lorsqu’il les recevait à table, en présence de la famille, sentant le regard de sa mère attaché sur lui (quoique les yeux de la bonne âme semblassent fixés sur sa tasse de thé ou sur son livre), il s’attendait chaque jour à voir une petite écriture qu’il eût reconnue, encore qu’il ne l’eût jamais vue : aussi son cœur battait-il toujours lorsqu’il arrivait des lettres à l’adresse d’Arthur Pendennis. Était-il plus satisfait, ou plus contrarié, de ce que chaque jour son attente était trompée ? Son esprit était-il soulagé de ce qu’il ne venait pas de lettre de Fanny ?

Quoique, sans doute, dans ces affaires-là, quand Lovelace est fatigué de Clarisse, ou Clarisse de Lovelace, il soit préférable pour tous deux de rompre sur-le-champ, et de s’en aller chacun de son côté, après l’insuccès de la tentative d’union, afin de poursuivre seul sa carrière à travers la vie ; cependant notre amour-propre, ou notre pitié, ou bien le sentiment que nous avons des convenances, n’aime pas cette soudaine banqueroute du cœur. Avant d’annoncer au monde que notre maison de Lovelace et C ne peut faire face à ses engagements, nous tâchons d’entrer en accommodement ; nous avons de tristes assemblées d’associés, nous retardons la fermeture du magasin et la lugubre proclamation de la faillite. Elle est inévitable ; mais nous mettons nos bijoux en gage pour faire durer les choses un peu plus longtemps.

En somme, je ne crains pas de dire que Pen était assez contrarié de ne recevoir aucun reproche de Fanny. Quoi ! pouvait-elle le quitter, sans même se retourner une fois pour le regarder ? Pouvait-elle se laisser périr, sans même étendre une petite main, ou du moins crier : « Arthur, au secours ? »

Bah ! bah ! ils ne périssent pas tous, ceux qui risquent ce voyage. Quelques-uns se noient lorsque le navire sombre ; mais la plupart ne font qu’un plongeon, et s’escriment si bien des mains et des pieds qu’ils atteignent le rivage. Et ce que le lecteur connaît déjà de l’humeur et du caractère d’Arthur Pendennis, esquire, du Temple-Supérieur, le mettra à même de dire si ce gentleman appartient à la classe de ceux qui s’enfoncent ou de ceux qui surnagent.

Quoique Pen fût encore trop faible pour faire un demi-mille à pied, et que sa précieuse santé ne permît pas qu’on le laissât se promener seul en voiture, sans quelqu’un pour prendre soin de lui ; cependant Hélène ne pouvait surveiller aussi M. Warrington, et n’avait aucune autorité pour empêcher ce gentleman d’aller à Londres, si quelque affaire l’y appelait. Le fait est que, s’il y fût allé pour y rester, peut-être la veuve en eût-elle été bien aise pour certaines raisons particulières : mais elle réprimait ces désirs égoïstes dès qu’elle les constatait ; et, se rappelant les attentions et les services de Warrington et sa constante amitié pour Arthur, elle le traitait presque comme un membre de la famille, avec cette mélancolique bienveillance et cette soumise résignation qui lui étaient habituelles. Mais, je ne sais trop comment, un matin que Warrington était appelé en ville par ses affaires, elle devina quel but il avait, et qu’il était allé à Londres afin de rapporter à Pen des nouvelles de Fanny.

En effet, Arthur avait eu un entretien avec son ami ; il lui avait conté plus en détail ses aventures avec Fanny (aventures que le lecteur connaît déjà), et quels étaient ses sentiments vis-à-vis d’elle. Il était fort reconnaissant d’avoir échappé au grand danger (et à cela Warrington disait amen de tout son cœur), et de n’avoir aucune faute grave à se reprocher dans sa conduite avec elle ; mais s’ils se quittaient, comme il le fallait, il serait bien aise de lui dire un Dieu vous bénisse ! et d’espérer qu’elle conserverait bon souvenir de lui. Il entretint Warrington de cette affaire avec tant de gravité et d’émotion, que Georges, qui s’était, lui aussi, prononcé très-fortement pour la séparation, commença à craindre que son ami ne fût pas aussi bien guéri qu’il se vantait de l’être, et que, s’il advenait qu’Arthur et Fanny se retrouvassent ensemble, la tentation et le danger ne nécessitassent un nouveau combat Et quel en serait le résultat ?

« Il est pénible de lutter, Arthur, et il est facile de succomber, dit Warrington ; et le meilleur courage pour nous autres, pauvres malheureux, c’est de fuir le péril. Je ne serais pas ce que je suis à présent, si j’avais pratiqué ce que je prêche.

— Et qu’avez-vous donc pratiqué, Georges ? demanda Pen avec empressement. Je savais bien qu’il y avait eu quelque chose. Contez-nous cela, Warrington.

— Il y a eu quelque chose qui ne peut être réparé, répliqua Warrington, et qui a détruit trop tôt tout mon bonheur. Je vous ai dit que je vous en parlerais quelque jour, Pen ; et je le ferai, mais pas à présent. Prenez aujourd’hui la morale sans la fable, Pen, mon garçon ; et, si vous tenez à voir un homme dont toute la vie a été brisée par un malheureux rocher contre lequel il s’est heurté presque enfant, regardez-moi, Arthur, et que je vous serve d’avertissement ! »

Nous avons vu que M. Huxter, en écrivant à ses parents à Clavering, avait fait mention d’un club fashionable dont il était membre, et où il rencontrait habituellement un Irlandais, officier distingué, qui, entre autres nouvelles, lui avait appris, relativement à Pendennis, les détails que le jeune médecin avait transmis à Clavering.

Ce club n’était autre que l’Arrière-Cuisine, où l’élève de l’hôpital Saint-Barthélemy avait coutume de rencontrer le général, lequel, par son accent, son extérieur, son caractère et sa conversation, divertissait un grand nombre de jeunes gens qui allaient s’amuser et se rafraîchir le soir à l’Arrière-Cuisine.

Huxter, qui avait de grandes dispositions pour tout imiter, un tragédien célèbre ou un comique favori, un coq chantant sur son fumier, un tire-bouchon s’insinuant dans le goulot d’une bouteille ou un bouchon en sortant, ou un officier irlandais de bonne famille qui ne mettait que trop d’empressement à s’offrir comme un modèle, à débiter son bavardage et ses pauvres vieilles litanies, toutes les fois qu’il se présentait un verre de quelque chose à boire, un auditeur, ou quelque autre occasion ; Huxter, disons-nous, étudia notre ami le général avec un goût particulier, et fit maintes fois poser le pauvre diable. Le digne vieillard était sûr de se laisser prendre à une amorce de grog à l’eau-de-vie d’une valeur de six pence ; et, sous l’influence de ce breuvage, il était le plus heureux des hommes lorsqu’il contait les histoires des triomphes de sa fille et de ses propres triomphes à lui, en amour, à la guerre, dans les orgies et dans la haute société.

Ainsi Huxter put offrir à ses amis divers portraits du général : de Costigan se battant en djuel dans Phaynix-Park ; de Costigan lors de son entrevue avec le djuc d’York ; de Costigan à la taible de son geindre, entouré de la nobelesse de son pays ; de Costigan ivre, se désolant de l’ingratitchude de sa fille, et disant que ses cheveux gris se précipitaient vers une tombe prématchuraie.

Ainsi notre ami servait à attirer à l’Arrière-Cuisine un certain nombre de jeunes gens qui consommaient les liqueurs de l’hôte, tout en se divertissant des singularités du général, de sorte que mon hôte pardonnait à Costigan la plupart de ses défauts, en considération du bien qu’ils faisaient à sa maison.

Ce n’était certes pas la plus haute position en ce monde, ni celle que nous désirerions pour un vieillard digne de respect ; mais on peut dire de ce vieux bouffon qu’il ne soupçonnait pas que sa condition ne fût pas élevée, et qu’il n’y avait pas une goutte de son sang alcoolisé, ni une pensée de son cerveau troublé, qui fussent hostiles à âme qui vive. Son enfant même, sa cruelle Émily, il l’eût serrée contre son cœur, il lui eût pardonné en pleurant ; et quel plus bel éloge peut-on faire de la charité chrétienne d’un homme, que de dire qu’il est prêt à pardonner à tous ceux qui lui ont fait tout le bien possible, et dont il se plaint à tort ?

Parmi les jeunes gens qui fréquentaient l’Arrière-Cuisine et qui se gaudissaient de la société du capitaine Costigan, l’on s’imaginait que le capitaine faisait un mystère du lieu de sa demeure, par crainte des créanciers, ou par désir de solitude, et qu’il logeait en quelque endroit étonnant.

L’hôte, quand on l’interrogeait à cet égard, ne répondait pas aux questions qu’on lui faisait. Il avait pour maxime de ne connaître les gentlemen qui fréquentaient sa maison, que dans cette maison ; lorsqu’ils quittaient le club, après avoir payé leur écot en gentlemen et s’être conduits comme tels, toute communication cessait entre lui et eux. Enfin il pensait, en tant que gentleman lui-même, que c’était une impertinente curiosité que de chercher à savoir où demeurait tout autre gentleman.

Costigan, même dans les moments où l’ivresse le tendait le plus communicatif, esquivait aussi toute réponse aux questions ou allusions qu’on lui faisait à ce sujet. Ce n’est pas qu’il y eût là-dessous quelque mystère, comme nous le savons fort bien, nous qui avons eu plus d’une fois l’honneur de pénétrer dans son appartement ; mais, dans le cours d’une longue vie pleine de vicissitudes, le capitaine avait souvent logé dans des maisons où la solitude était nécessaire à son repos, et où l’arrivée de quelques visiteurs ne lui eût apporté rien moins que du plaisir.

De là vient que toutes sortes d’histoires étaient inventées par les mauvais plaisants ou les personnes crédules, relativement au lieu de sa demeure. On disait qu’il dormait habituellement dans une guérite de la Cité, dans un cabriolet en remise où le propriétaire lui donnait asile, dans la colonne du duc d’York, etc. ; les plus extravagantes de ces rumeurs étant mises en circulation par le facétieux et imaginatif Huxter. Car Huxey, quand la société de quelque dandy ne lui imposait pas silence et qu’il se trouvait avec ses amis particuliers, était un personnage tout différent du jeune homme que nous avons vu maté par les airs impertinents de Pen. Adoré par sa famille, à Clavering, il était la vie et l’âme du cercle où il se trouvait, à un banquet joyeux comme à la table de dissection.

Par une belle matinée de septembre, Huxter se régalait d’une tasse de café dans une échoppe de Covent-Garden, après avoir passé une délicieuse nuit à danser au Vauxhall, lorsqu’il aperçut le général qui descendait Henrietta-Street d’un pas chancelant, ayant à ses trousses une bande de petits polissons qui le huaient. Ils avaient quitté de bonne heure leurs lits sous les arches du pont, et rôdaient déjà en quête d’un déjeuner et du gagne-pain de la journée.

Le pauvre vieux général n’était pas dans l’état où les ricanements et les facéties de ces petits gueux faisaient beaucoup d’effet sur lui ; les cochers de fiacre et les bateliers le connaissaient, et faisaient sur lui leurs commentaires ; les policemen le suivaient du regard, et ordonnaient d’un ton de mépris et de pitié aux gamins de le laisser tranquille. Qu’importaient au général la pitié, le mépris des hommes, et les ricanements des petits polissons ? Il descendait la rue d’un œil vitreux et d’un pas chancelant, conservant juste assez de raison pour savoir où il allait et suivre son chemin accoutumé. Il s’était mis au lit sans savoir comment. Cela lui arrivait aussi souvent qu’à n’importe quel homme à Londres. Il s’était éveillé et n’avait demandé à personne comment il se trouvait là ; et il rentrait chez lui par son chemin accoutumé, en courant de dangereuses bordées, lorsque, de l’endroit où il prenait son café, Huxter l’aperçut.

Reconnaître son ami, et payer ses deux pence (le fait est qu’il ne lui en restait que huit, autrement il eût pris un cabriolet au Vauxhall pour rentrer chez lui), ce fut pour l’actif Huxter l’affaire d’un instant. Costigan se plongea dans les ruelles qui avoisinent le théâtre de Drury-Lane, et où abondent les boutiques de marchands de genièvre, d’écaillères et de loueurs de costumes, dont les propriétaires dormaient encore derrière leurs volets fermés, quoique l’aurore aux doigts de rose colorât déjà les cheminées de leurs maisons. Huxter suivit le général à travers ces étroits passages, jusqu’à ce qu’il atteignît Oldcastle-Street, qui est la rue où se trouve l’entrée de Shepherd’s-Inn.

Là, juste en vue de son logis, une fatale tranche d’écorce d’orange vint se placer entre le talon du général et le pavé, et fit tomber en arrière le pauvre diable.

Huxter accourut aussitôt, et, après une pause, durant laquelle le vétéran, étourdi par sa chute et par le whiskey qu’il avait bu, recueillit autant que possible ses sens frappés de vertige, le jeune médecin releva le général boiteux et lui offrit avec bonté de le ramener chez lui. Le général refusa d’abord de répondre aux questions de l’étudiant en médecine, et de dire où il logeait ; il déclara qu’il demeurait tout près de là, et qu’il arriverait chez lui sans difficulté. Il se dégagea du bras de Huxter et se précipita en avant, comme pour regagner seul sa demeure ; mais il chancelait si fort et courait de telles embardées d’un côté à l’autre de la rue, que le jeune médecin insista pour l’accompagner, et parvint enfin, après bien des expressions consolantes et encourageantes, à prendre la sale vieille main du général sous ce qu’il appelait sa nageoire. Il traversa ainsi la rue avec le vieux bonhomme, qui se lamentait pitoyablement. Costigan s’arrêta lorsqu’il fut arrivé devant l’antique portail orné des armoiries du vénérable Shepherd.

« C’est ici, » dit-il en s’approchant de la porte et faisant un effort pour sonner. Le bruit de la sonnette amena le portier, le vieux M. Bolton, qui grognait et faisait une mine terrible, selon sa coutume, toutes les fois que son tour venait d’ouvrir à cet oiseau matinal.

Costigan voulut causer un moment avec Bolton ; mais celui-ci s’y refusa d’un ton aigre.

« Ne m’ennuyez pas, dit-il. Allez vous mettre dans votre lit, capitaine, et ne retenez pas les honnêtes gens hors du leur. »

De sorte que le capitaine traversa la cour en louvoyant, et atteignit son escalier qu’il gravit en trébuchant à chaque pas, ayant toujours le digne Huxter à ses trousses.

Costigan possédait une clef, que Huxter inséra pour lui dans le trou de la serrure, de sorte qu’il n’y eut pas besoin d’éveiller le petit M. Bows du sommeil dont le vieux musicien s’était endormi depuis peu. Huxter aida le capitaine ivre à se déshabiller, et, après s’être assuré qu’il n’avait pas d’os brisé, il le fit se coucher et mit des compresses d’eau froide à un de ses genoux et de ses tibias, que Costigan s’était déchirés, ainsi que son pantalon, dans la chute causée par l’écorce d’orange. À l’âge du général, et avec ses habitudes, de pareilles blessures sont lentes à guérir ; l’inflammation s’y mit, et le vieux bonhomme resta quelques jours couché, souffrant de la fièvre et de ses meurtrissures.

M. Huxter entreprit la guérison de son intéressant malade avec beaucoup de confiance et d’empressement, et il fit preuve d’un talent convenable. Il venait voir son ami tous les jours et le consolait, par son bavardage, de l’absence de cette société dont Costigan avait besoin, et dont il était un des principaux ornements. Il donna ses instructions à ceux qui soignaient l’invalide, relativement à la quantité de whiskey qu’on pouvait lui permettre, et, comme le pauvre vieux resta plusieurs jours sans pouvoir se lever de son lit ou de son sofa, il lui fut impossible d’enfreindre ces instructions. Bows, mistress Bolton et notre petite amie Fanny se remplaçaient tour à tour au chevet du général, et le vieux guerrier jouit de tout le confort possible dans son malheur.

Huxter, que son affabilité et son caractère sociable rendaient promptement intime avec les personnes dans la société desquelles il se trouvait, lorsque toutefois l’habitude du beau monde ne leur faisait pas repousser les familiarités de ce jeune gentleman, ne tarda pas à se lier avec nos connaissances de Shepherd’s-Inn, dans les mansardes comme dans la loge du portier. Il croyait avoir vu Fanny quelque part ; il était sûr de l’avoir rencontrée ; mais il n’est pas étonnant qu’il ne se rappelât pas exactement où, car la pauvre petite créature ne voulut jamais lui dire que c’était au Vauxhall. D’ailleurs il l’avait vue dans un moment où la danse et les liqueurs lui troublaient les idées ; et puis la petite Fanny était bien changée par la fièvre, l’agitation, l’amour et le désespoir que les trois dernières semaines avaient versés sur la tête de cette petite victime. Sa tête était alors penchée en avant, et sa figure très-pâle et hâve ; bien des fois ses yeux avaient tristement regardé le facteur lorsqu’il arrivait, et son cœur se laissait accabler par le désespoir, quand elle le voyait s’éloigner sans lui avoir rien apporté.

Quand arriva l’accident de M. Costigan, Fanny fut assez contente d’avoir une occasion d’être utile à quelqu’un et de faire quelque chose ; elle espérait trouver dans ces occupations l’oubli de ses chagrins ; elle sentait qu’elle les supportait plus vaillamment en faisant son devoir, quoique, pour sûr, elle laissât couler plus d’une larme dans la tisane du vieil Irlandais. Hélas ! hélas ! remuez bien la tisane et prenez courage, petite Fanny ! Si tous ceux qui ont souffert du même mal que vous devaient mourir, mourir sur-le-champ, quelle fameuse année cela ferait pour les entrepreneurs des pompes funèbres !

Soit compassion pour son unique malade, soit qu’il trouvât du plaisir dans sa société, M. Huxter ne tarda pas à venir voir Costigan au moins deux ou trois fois par jour ; et, si un des membres de la famille du portier n’était pas auprès du général, le jeune docteur avait toujours quelques instructions particulières à leur donner en passant devant la loge. C’était un bon garçon ; il fabriquait ou achetait des joujoux pour les enfants ; il leur apportait des pommes et des gâteaux à l’eau-de-vie ; il apporta même un masque avec lequel il les effraya et fit épanouir un sourire sur la pâle figure de Fanny. Il appelait la portière par son nom de mistress Bolton, et était très-intime, très-familier, très-facétieux avec cette dame, bien différent de ce fier et grossier animal, ainsi que mistress Bolton appelait alors certain jeune gentleman de notre connaissance, qu’elle disait n’avoir jamais pu souffrir.

C’est de cette dame, qui était sans façon dans sa conversation, que Huxter apprit la maladie dont la petite Fan était minée, et la manière dont Pen s’était conduit vis-à-vis d’elle. On s’imagine bien que le récit de mistress Bolton ne fut pas impartial. À l’entendre, on eût pu croire que ce jeune gentleman avait usé des artifices les plus persévérants et les plus coupables pour gagner le cœur de la jeune fille, qu’il avait violé les promesses les plus sacrées à elle faites, et que tout champion du beau sexe devait le haïr et le châtier comme un scélérat.

Dans l’état d’esprit où Huxter se trouvait alors au sujet d’Arthur, qui lui avait témoigné un si cruel mépris, il était naturellement disposé à ajouter foi à tout ce qui se disait de défavorable à l’infortuné convalescent. Mais pourquoi n’écrivit-il pas à Clavering, comme il avait fait la première fois, pour rendre compte de l’inconduite de Pen et des faits particuliers qui venaient d’arriver à sa connaissance ? Il annonça par lettre à son beau-frère que M. Pendennis, cet aimable jeune homme, venait d’échapper à une fièvre violente, et que sans doute tout Clavering, où il était si populaire, se réjouirait de sa guérison ; il dit aussi qu’il était retenu à Londres par un cas intéressant de fracture complexe arrivée à un officier de distinction ; mais quant à Fanny Bolton, il n’en fit aucune mention dans ses lettres, imitant en cela son compatriote Arthur Pendennis. Ô vous, mères, qui restez à la campagne, jusqu’à quel point croyez-vous être instruites des faits et gestes de vos garçons ? Oui, jusqu’à quel point, je vous le demande ?

Mais Huxter n’avait aucune raison de celer sa façon de penser à M. Bows ; et, très-peu de temps après sa conversation avec mistress Bolton, M. Sam entretint le musicien des rapports qu’il avait eus dans son enfance avec Pendennis ; il le dépeignit comme un maudit polisson, comme un fat plein d’orgueil, et il exprima la résolution de lui rabaisser la crête aussitôt qu’il serait assez remis pour se défendre en homme.

Bows prit alors la parole à son tour, et donna sa version de l’histoire, faisant d’Arthur et de la petite Fan un héros et une héroïne. Il conta comment ils s’étaient rencontrés sans qu’il y eût machination de la part de Pen, mais par l’effet d’une bévue du vieil Irlandais, actuellement au lit avec une jambe cassée ; il dit que Pen s’était conduit avec noblesse et abnégation, et que mistress Bolton n’était qu’une sotte. Il rapporta la conversation que lui, Bows, avait eue avec Pen, et les sentiments exprimés par ce jeune homme.

L’histoire de Bows donna peut-être quelques remords à l’accusateur de Pen, qui avoua franchement ses torts au sujet d’Arthur, et renonça à son projet de lui rabaisser la crête.

Mais la cessation de l’hostilité de Huxter contre Pendennis ne diminua point ses attentions pour Fanny, attentions que l’infortuné Bows remarqua avec sa jalousie et son amertume habituelles.

« Il suffit que j’aime quelqu’un, pensait le vieux bonhomme, pour que survienne un autre qui m’est préféré. J’ai toujours eu le même guignon, depuis ma jeunesse jusqu’à présent que je suis sexagénaire. Un homme tel que moi, que peut-il espérer de mieux que d’être un objet de raillerie ? C’est aux jeunes de réussir et d’être heureux, et non pas à de vieux nigauds comme moi. Toute ma vie j’ai joué le deuxième violon, dit-il avec un rire amer ; comment puis-je supposer que la chance va me sourire, après qu’elle m’a été si longtemps contraire ? »

C’est avec cet égoïsme que Bows considérait l’état des choses, quoique peu de personnes, en regardant la figure pâle et désolée de la pauvre petite fille, eussent supposé qu’il eût quelque motif d’être jaloux. Fanny accueillait avec bonté les attentions de M. Huxter et les efforts qu’il faisait pour la consoler. Elle riait de ses plaisanteries et de ses jeux avec ses petites sœurs ; mais elle retombait, aussitôt après, dans un abattement qui aurait dû prouver à M. Bows que le nouveau venu n’occupait pas encore de place dans son cœur, si la jalousie n’avait pas quelque peu troublé la vue du vieux musicien.

Mais Bows voyait trouble. Fanny attribuait à l’intervention de Bows le silence de Pen. Fanny le haïssait. Fanny le traitait constamment avec cruauté et injustice. Elle se détournait lorsqu’il lui adressait la parole ; elle avait en horreur les tentatives qu’il faisait pour la consoler. C’était une triste vie que M. Bows menait là, et son affection était payée d’un cruel retour.

Quand Warrington arriva à Shepherd’s-Inn, en qualité d’ambassadeur de Pen, ce fut le logement de M. Bows qu’il se fit indiquer. Sans doute qu’Arthur, au nom de qui il agissait dans ces délicates négociations, lui avait dit de s’adresser au musicien. Il n’entrevit même pas miss Fanny, lorsqu’il s’arrêta à la porte pour demander ce renseignement.

Warrington trouva M. Bows occupé à soigner son malade, de la chambre duquel il sortit pour se rendre à l’appel de son visiteur. Nous avons dit qu’ils se connaissaient déjà, et ils échangèrent assez cordialement une poignée de main.

Après une petite conversation préliminaire, Warrington dit qu’il était envoyé par son ami Pendennis et la famille de celui-ci, pour remercier Bows des soins qu’il avait donnés à Arthur au commencement de sa maladie, et de l’obligeance qu’il avait eue d’aller chercher le major à la campagne.

Bows répliqua qu’il n’avait fait que son devoir ; il ne croyait pas revoir jamais en vie le jeune gentleman, lorsqu’il s’était mis en route pour prévenir le major ; il était bien aise de la guérison de M. Pendennis, et de savoir qu’il était avec ses parents.

« Heureux ceux qui ont des parents, monsieur Warrington ! dit le musicien. Je serais alité dans cette mansarde, que personne ne s’inquiéterait de moi et ne demanderait si je suis vivant ou mort.

— Quoi ! pas même le général, monsieur Bows ? demanda Warrington.

— Le général aime sa bouteille de whiskey par-dessus tout au monde, répondit l’autre. Nous demeurons ensemble par habitude et par économie ; mais il ne s’inquiète pas plus de moi que vous-même… Qu’est-ce que vous avez à me demander, monsieur Warrington ? Ce n’est pas pour me faire une visite que vous êtes venu, je le sais fort bien. Personne ne me fait de visite, à moi. C’est au sujet de Fanny, la fille de la portière, que vous êtes venu… je le vois bien. Est-ce que M. Pendennis, à présent qu’il est rétabli, désire la revoir ? Est-ce que Sa Seigneurie le sultan se propose de lui jeter le mouchoir ? Elle a été très-malade, monsieur, depuis le jour où mistress Pendennis l’a mise à la porte… ce qui était très-aimable de la part d’une dame, n’est-ce pas ? La pauvre fille et moi, nous avons trouvé le jeune gentleman en proie au délire de la fièvre, ne connaissant plus personne, n’ayant personne qui le soignât, si ce n’est son ivrognesse de buandière. Fanny le veille jour et nuit ; moi, je pars à la recherche de son oncle. La maman arrive et jette Fanny à la porte. L’oncle arrive et me laisse le cabriolet à payer. Faites mes compliments à ces dames et à ce gentleman, et dites-leur que nous sommes tous deux bien reconnaissants. Oh ! oui, bien reconnaissants. Une comtesse, morbleu ! n’aurait pas mieux agi ; et, pour la veuve d’un apothicaire (on m’a dit que telle était la position sociale de mistress Pendennis), cette conduite est assurément très-aristocratique et de bon goût. Elle devrait faire peindre sur les panneaux de sa voiture un pilon et un mortier d’or. »

C’est sans doute M. Huxter qui avait appris à Bows la profession du père de Pen ; et, si le musicien prenait le parti de Pen contre le jeune médecin, et celui de Fanny contre M. Pendennis, cela vient de ce que le vieux gentleman était d’une humeur si sauvage qu’il lui fallait contredire tout le monde.

Warrington l’écouta avec curiosité, et ne prit pas en mauvaise part l’irascibilité et les sarcasmes du musicien.

« Je n’ai jamais rien su de tout cela, dit-il, ou le major Pendennis ne m’en a parlé que d’une manière fort vague. Comment une dame devait-elle agir ? Je pense (car je ne lui ai jamais parlé de cette affaire) qu’elle s’imaginait que la jeune femme et mon ami Pen avaient des relations… intimes, que mistress Pendennis ne pouvait naturellement reconnaître…

— Oh ! non, sans doute, monsieur. Expliquez-vous, monsieur ; dites tout de suite ce que vous entendez par là, que le jeune gentleman du Temple avait fait une victime de la fille de Shepherd’s-Inn, n’est-ce pas ? De sorte qu’il fallait la jeter à la porte ou la broyer vive, par Jupiter ! dans le mortier d’or. Non, monsieur Warrington, il n’y a rien eu de pareil ; il n’y a pas eu de victime, ou, s’il y en a eu une, c’est M. Arthur, et non la jeune fille. M. Arthur est un honnête garçon, oui, vraiment, quoiqu’il soit vain et assez dandy. Il a un cœur d’homme sensible, et en homme de cœur il a fui la tentation. Je l’avoue, quoique cela me fasse souffrir ; je l’avoue, oui, il a du cœur ; mais la fillette n’en a pas, monsieur. Elle fera tout pour attirer un homme, et l’abandonnera ensuite sans remords, monsieur. Si elle est abandonnée elle-même, monsieur, elle souffrira de l’abandon et pleurera. Elle a eu la fièvre quand mistress Pendennis l’eut mise à la porte, et elle a fait la cour au docteur, au docteur Goodenough, qui vint la guérir. À présent elle s’est éprise d’un autre gaillard, un autre carabin, ha ! ha ! Le diable m’emporte, monsieur, elle aime le mortier et le pilon, elle rôde autour des boîtes à pilules, tant elle les aime, et elle a un individu de l’hôpital Saint-Barthélemy qui fait des grimaces de pendu pour amuser les petites sœurs, et qui dissipe sa mélancolie. Allez-y voir, monsieur ; vous le trouverez sans doute dans la loge. Si vous voulez savoir des nouvelles de miss Fanny, il faut vous adresser à la boutique du docteur, monsieur, et non pas à un vieux ménétrier comme moi. Adieu, monsieur, voilà mon malade qui m’appelle. »

Une voix sortait, en effet, de la chambre à coucher du capitaine, une voix bien connue, qui disait :

« Je voudrais bien une petite goutte de quelque chose, Bows ; j’ai soif. »

Et Warrington prit congé de l’irascible musicien, content peut-être de savoir que les choses allaient ainsi, et que la délaissée de Pen se consolait.

Le hasard voulut qu’au moment où il passait devant la loge, M. Huxter fût en train d’effrayer les enfants au moyen du masque dont nous avons parlé. Fanny souriait languissamment de ses farces. Warrington rit avec amertume.

« Est-ce que toutes les femmes sont comme celle-là ? se dit-il. Je crois qu’il en est une qui ne lui ressemble pas, » ajouta-t-il avec un soupir.

Tandis qu’il attendait, dans Piccadilly, l’omnibus de Richmond, Georges rencontra le major Pendennis, qui devait prendre la même voiture, et il conta au vieux gentleman tout ce qu’il avait vu et appris au sujet de Fanny.

Le major Pendennis fut grandement satisfait ; et, comme on pouvait l’attendre d’un tel philosophe, il fit précisément la même observation qui était échappée à Warrington.

« Toutes les femmes sont les mêmes, dit-il. La petite se console. Hélas ! quand j’apprenais Télémaque, au collège, Calypso ne pouvait se consoler… Vous savez le reste, Warrington ; eh bien ! je disais toujours que c’était abseurde ; oui, abseurde, morbleu ! et c’est la vérité… Ainsi, elle a trouvé un nouveau soupirant, la petite portière ? Diablement gentille, la fillette ! Pen sera furieux… ne pensez-vous pas, Warrington ? Mais il faudra lui apprendre la nouvelle avec ménagement, ou sa fureur sera telle qu’il se mettra aussitôt à courir après elle. Oui, il faut ménager le jeune homme.

— Je pense que mistress Pendennis devrait savoir que Pen s’est très-bien conduit en cette affaire. Évidemment, elle le croit coupable, et, d’après ce que m’a conté M. Bows, Arthur s’est conduit en brave garçon.

— Mon cher Warrington, répliqua le major d’un air alarmé, dans l’état d’agitation où se trouve mistress Pendennis, ce qu’il y a, selon moi, de mieux à faire, c’est de ne pas lui dire un mot de tout cela ; ou bien, voyons, laissez-moi le soin de lui parler ; je lui dirai la chose avec douceur ; je vous en donne ma parole d’honneur… De sorte que Calypso est consolée, vraiment ? »

Et cette satisfaisante vérité le fit rire sous cape, heureux dans le coin de l’omnibus, pendant tout le temps que dura le trajet.

Pen était fort pressé d’apprendre de son ambassadeur le résultat de sa mission ; et, dès que les deux jeunes gens se trouvèrent seuls, l’ambassadeur répondit aux questions d’Arthur.

« Vous vous rappelez, Pen, votre poème d’Ariane à Naxos, dit Warrington. La poésie n’en valait pas le diable, pour sûr.

— Après ? demanda Pen, en proie à une vive agitation.

— Vous souvient-il de ce qui arriva à Ariane quand Thésée l’eut abandonnée ? Vous en souvient-il, jeune homme ?

— C’est un mensonge ! c’est un mensonge !… Ce n’est pas là ce que vous avez à m’apprendre ! s’écria Pen en se levant d’un bond, la figure toute rouge.

— Asseyez-vous, nigaud, » dit Warrington ; et, poussant Pen de ses deux doigts, il le fît retomber dans son fauteuil. « Mieux vaut pour vous qu’il en soit ainsi, jeune homme ! » ajouta-t-il tristement, en réponse à la rougeur farouche qui colorait la figure d’Arthur.

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