‹ Histoire de PendennisChapitre 57 sur 76 · Tome 3 · 07

Tome 3 · 07

Le digne major Pendennis remplit la promesse qu’il avait faite à Warrington, de manière à satisfaire sa conscience ; et, pour tranquilliser Hélène au sujet de son fils, il lui fit comprendre que toutes relations étaient rompues entre Arthur et l’odieuse petite portière, et qu’elle n’avait plus à redouter d’attachement imprudent ni d’avilissant mariage de la part de Pen. Le jeune homme lui-même eut l’esprit soulagé, après le premier et rude coup porté à sa vanité, lorsqu’il put se dire que miss Fanny ne mourrait pas d’amour pour lui, et qu’il n’avait aucune conséquence fâcheuse à craindre de cette malheureuse et courte liaison.

La petite troupe était donc libre de mettre à exécution son projet de voyage sur le continent. Arthur Pendennis, rentier, voyageant avec Mme Pendennis et Mlle Bell, et Georges Warrington, particulier, âgé de 32 ans, taille de 6 pieds (anglais), figure ordinaire, cheveux noirs, barbe idem, etc., se procurèrent des passe-ports du consul de Sa Majesté le roi des Belges, à Douvres, et se rendirent de ce port à Ostende, d’où ils cheminèrent à loisir, visitant Bruges et Gand, avant d’aller à Bruxelles et sur les bords du Rhin.

Nous n’avons pas dessein de décrire ce voyage tant de fois raconté, ni la joie de Laure en arrivant dans de tranquilles et antiques cités qu’elle voyait pour la première fois, ni l’étonnement et l’intérêt qu’inspirèrent à Hélène les couvents de béguines, ni la presque terreur qu’elle éprouva à la vue des nonnes voilées de noir, agenouillées les bras en croix devant des autels illuminés, et des pompes et cérémonies si étranges du culte catholique. Des moines marchant nu-pieds dans les rues ; des statues de saints et de vierges couronnées dans les églises, devant lesquelles la foule se prosternait et adorait, violant ainsi la loi de Dieu, selon la mère de Pen, de la manière la plus flagrante ; des prêtres en vêtements magnifiques, ou cachés au fond de sombres confessionnaux ; les théâtres ouverts et le peuple dansant le dimanche : toutes ces choses et ces mœurs nouvelles choquèrent et effrayèrent la simple campagnarde. Quand les jeunes gens, après leur promenade du soir, rejoignaient la veuve et sa fille adoptive, ils trouvaient des livres de dévotion sur la table ; et, à leur arrivée, Laure cessait ordinairement la lecture à haute voix des psaumes, ou des pages du livre saint qu’Hélène aimait le plus.

Les derniers événements relatifs à son fils avaient cruellement secoué Hélène ; Laure épiait avec une anxiété bien vive, quoique cachée, tous les mouvements de sa plus chère amie ; et le pauvre Pen était très-assidu à rendre ses devoirs à sa mère, dont le cœur blessé n’avait que tendresse pour lui, malgré le secret qui existait entre eux, malgré la douleur, je dirais presque la fureur de la mère, à la pensée qu’elle était dépossédée du cœur de son fils, ou que du moins ce cœur avait des replis où elle ne devait ni n’osait pénétrer. Elle souffrait en se rappelant les jours bénis de l’enfance d’Arthur, où il n’en était pas ainsi, où le cœur de son fils n’avait pas de secrets, où elle était tout pour lui, où il lui confiait ses espérances et ses plaisirs, ses chagrins d’enfant, ses petites vanités et ses petits triomphes, dans leurs tendres embrassements ; les jours où sa demeure était encore le nid de Pen, avant que le destin, l’égoïsme, la nature, l’eussent poussé à prendre son essor, à voler de ses propres ailes, à chanter ses propres chants, à chercher un autre nid et une autre compagnie.

Observant ces soucis rongeurs et ce cruel désappointement dans son amie, Laure dit un jour à Hélène :

« Si Pen m’avait aimée, comme c’était votre désir, j’aurais gagné Pen, mais je vous aurais perdue, vous, maman ; j’en suis sûre. Et je préfère que vous m’aimiez. Je ne pense pas que les hommes sachent ce que c’est qu’aimer comme nous aimons. »

Hélène convenait, en soupirant, de la vérité de cette dernière partie du discours de la jeune demoiselle ; mais elle protestait contre la première. Pour moi, je suppose que Laure avait raison dans l’un et l’autre dire ; quant à la dernière assertion, c’est une vieille et banale vérité que l’amour n’est que d’une heure chez l’homme, tandis qu’il est de tout le jour et de toute la nuit chez la femme.

Damon a ses contributions, son sermon, la parade, la note du tailleur, ses devoirs de membre du Parlement, et le diable sait combien d’autres choses encore pour l’occuper ; Délia n’a que Damon à qui songer. Damon est le chêne ou le pilier qui se tient ferme ; Délia est le lierre ou le chèvrefeuille qui enlace ses bras autour de lui. N’est-ce pas la vérité, Délia ? N’est-il pas dans votre nature de ramper à ses pieds et de les baiser, de vous enlacer autour de son tronc et de vous y suspendre ? et n’est-il pas dans la nature de Damon de se tenir ferme, les mains dans les poches de son pantalon, comme un véritable Anglais, tandis que la tendre et jolie parasite se cramponne après lui ?

Le vieux Pendennis n’avait accompagné nos amis que jusqu’au bord de l’eau ; il les avait laissés s’embarquer et avait donné à Warrington la direction de la petite expédition. Quant à lui, il devait faire une courte visite à la maison d’un grand personnage de ses amis, et se proposait de rejoindre plus tard sa belle-sœur en Allemagne, aux eaux où la petite société se rendait.

Le major pensait que les soins qu’il avait prodigués pendant si longtemps à sa famille malade méritaient un peu de relâche ; et, quoique les perdrix fussent bien réduites en nombre, il restait encore des faisans à tirer à Stillbrook, où séjournait encore le noble marquis de Steyne. Le vieux Pendennis se rendit donc en cette demeure hospitalière, et s’y divertit d’une manière fort satisfaisante. Un duc royal, quelques étrangers de marque, quelques hommes d’État illustres, et d’autres personnes très-agréables, y étaient en visite. Cela fit du bien au cœur du vieux bonhomme de voir son nom dans le Morning-Post, parmi ceux des hôtes distingués que le marquis de Steyne traitait à sa maison de campagne de Stillbrook.

Pendennis était un personnage fort utile et fort amusant dans une maison de campagne. À la chasse et au fumoir, il racontait aux jeunes gens de drôles de petites anecdotes et des histoires grivoises qui les faisaient rire de lui et avec lui. Le matin, il était aux petits soins pour les dames dans leurs salons. Il promenait les nouveaux venus dans le parc et les jardins, leur montrait la carte du pays, et le meilleur point de vue pour la maison et le lac ; il leur montrait quelle partie du bois serait abattue, et où passait l’ancienne route avant qu’on eût taillé la colline et construit le nouveau pont ; il leur indiquait l’endroit du parc où le vieux lord Lynx découvrit sir Phelim O’Neal à genoux devant sa femme, etc., etc. ; il appelait les jardiniers et concierges par leurs noms ; il savait le nombre des gens assis dans la chambre de la gouvernante, et de ceux qui dînaient au réfectoire des domestiques ; il avait un mot pour chacun, et sur chacun, et un peu contre chacun. Bref, il était inappréciable dans une maison de campagne, et il méritait bien ses vacances après ses travaux ; aussi en jouissait-il largement.

Et peut-être, tandis qu’il s’amusait ainsi avec ses amis de campagne, le major n’était-il pas fâché de laisser à Warrington la conduite de l’expédition de famille, et de le forcer à rester au service de ces dames. C’était une servitude qu’il n’était que trop bien disposé à subir, pour l’amour de son ami d’abord, et ensuite pour cette société elle-même, qu’il trouvait de jour en jour plus charmante.

Warrington savait l’allemand, et il voulut bien donner des leçons de cette langue à miss Laure, qui était fort empressée de s’instruire, quoique Pen fût encore trop faible ou trop paresseux pour reprendre alors ses études allemandes. Warrington faisait les fonctions de courrier et d’interprète ; Warrington veillait aux bagages quand on s’embarquait, quand on montait en voiture, quand on arrivait à l’hôtel et quand on le quittait ; il traitait les questions d’argent, et mettait la petite troupe en ordre de marche. Warrington découvrait la chapelle anglaise, et, lorsque mistress Pendennis et miss Laure étaient disposées à y aller, il les y accompagnait très-gravement. Warrington marchait à côté de l’âne de mistress Pendennis, quand cette dame faisait sa promenade du soir ; il lui cherchait une voiture, ou le Galignani ; ou il arrangeait pour elle un siège confortable sous les tilleuls, quand les baigneurs se promenaient après le dîner, et que l’orchestre du Kursaal exécutait ses aimables concerts sous les arbres de la promenade de la ville de bains, où nos amis fatigués s’étaient arrêtés.

Plus d’un dandy prussien ou français, venu au bain pour le Trente et quarante, jeta des regards de convoitise à la fraîche et jolie jeune Anglaise qui accompagnait la pâle veuve, et eût volontiers dansé avec elle une valse ou un galop. Mais Laure ne se montra pas dans la salle de bal, si ce n’est une ou deux fois, quand Pen daigna y faire un tour avec elle. Pour Warrington, ce diamant brut n’avait pas le poli d’un maître de danse ; il ne savait pas valser, quoiqu’il eût volontiers appris cet art avec une partenaire comme Laure… Une partenaire comme Laure ! baste ! Qu’est-ce qu’un célibataire aux jambes roides avait affaire de valser avec de jeunes filles ? pourquoi cette assiduité auprès de miss Bell ? pourquoi boire le plaisir comme une liqueur agréable, au prix de je ne sais quelle tristesse, quels regrets et quels désirs qui le tourmenteront plus tard dans sa solitude ? Et pourtant il ne s’en allait pas. À voir ses soins constants et ses attentions pour la veuve, vous eussiez dit qu’il était son fils… ou bien un aventurier qui voulait l’épouser pour sa fortune, ou du moins obtenir d’elle quelque grand avantage, quelque précieux trésor. Et c’était fort probable : car notre histoire, comme le lecteur l’a sans doute déjà découvert, est une histoire d’égoïsme, dont presque chaque personnage, selon son caractère plus ou moins généreux que celui de Georges, et selon l’usage général du monde, s’occupe surtout du numéro un.

Donc, Warrington se dévouait par égoïsme à Hélène, qui se dévouait par égoïsme à Pen, qui, à cette époque, se dévouait en égoïste à lui-même, n’ayant alors nul autre personnage ni objet qui l’occupât, si ce n’est la santé de sa mère qui lui inspirait de sérieuses et réelles inquiétudes. Mais, quoiqu’ils fussent assis l’un auprès de l’autre, ils ne s’entretenaient pas beaucoup, et le nuage existait toujours entre la mère et le fils.

Laure attendait chaque jour Warrington, et l’accueillait chaque jour avec plus de franchise et d’empressement. Il se surprenait à causer avec elle, comme il ne se fût pas cru capable de causer. Il se surprenait à faire des actes de galanterie dont il était étonné après coup. Il se surprenait à regarder en pâlissant les pattes d’oie qui se formaient à l’angle externe de ses yeux, et quelques filets blancs dans ses cheveux, et quelques poils argentés dont la présence l’importunait au milieu de son épaisse barbe noire. Il se surprenait à considérer les jeunes élégants des bains : les blonds Allemands à la taille serrée dans leurs habits étroits, les Français cabrioleurs aux moustaches cirées et aux bottes brillamment vernies, les dandys anglais (y compris Pen) à l’air calme et dominateur, à la langueur insolente ; et à chacun d’eux il enviait quelque excellence, quelque qualité de jeunesse, ne fût-ce qu’une jolie figure, qu’ils avaient et dont Warrington manquait.

Et chaque soir, quand la nuit venait, il quittait le petit cercle avec plus de répugnance ; et, se retirant dans l’appartement qu’il occupait, il se sentait plus seul et plus malheureux. La veuve ne put faire autrement que de remarquer son attachement. Elle comprit alors pourquoi le major Pendennis, toujours secrètement opposé à son projet favori, avait si vivement désiré que Warrington fût de la partie. Laure avouait franchement l’estime et l’enthousiasme que Georges lui inspirait, sans qu’Arthur fît le moindre mouvement. Arthur ne voulait pas voir ce qui se passait, ou bien il ne se souciait pas de l’empêcher ; peut-être même l’encourageait-il. Hélène se rappela lui avoir entendu dire souvent qu’il ne comprenait pas qu’un homme demandât encore la main d’une femme, après avoir essuyé un premier refus. Elle était à la torture, en querelle sourde avec son fils, l’objet le plus cher qu’elle eût au monde ; elle doutait de Laure et n’osait exprimer son doute ; elle éprouvait de l’aversion pour Warrington, le bon, le généreux Warrington.

Faut-il s’étonner que les eaux salutaires de Rosenbad ne lui fissent aucun bien, et que le docteur Von Glauber, le médecin des bains, lorsqu’il venait la voir, trouvât que la pauvre dame n’était pas en voie de guérison ?

Cependant, la santé de Pen s’améliorait rapidement ; il dormait avec une extraordinaire persévérance douze heures sur vingt-quatre ; il mangeait prodigieusement : si bien qu’au bout de deux mois, il eut presque recouvré le poids et la vigueur de son corps avant sa maladie.

Ils étaient depuis environ quinze jours aux bains, quand une lettre du major Pendennis leur annonça sa prochaine arrivée à Rosenbad. En effet, le major suivit de près sa missive. Il était accompagné de son fidèle valet Morgan, sans lequel le vieux gentleman ne pouvait voyager. Dans ses excursions, le major portait un costume élégant et juvénile. À le voir par derrière, on l’eût pris pour un des jeunes gens dont Warrington commençait à envier la taille mince et le teint frais. Ce n’était que lorsque le digne homme se mettait en marche, qu’on remarquait que l’âge avait affaibli ses genoux et ralenti les mouvements des gracieuses petites bottes vernies dans lesquelles le joyeux vieux voyageur emprisonnait encore ses pieds.

Il y avait alors, à Rosenbad, des grands personnages de notre propre pays et des pays étrangers. Le vieux Pendennis parcourut avec une vive satisfaction la liste des étrangers, le soir de son arrivée, parce qu’il y trouva plusieurs de ses connaissances du grand monde ; il voulait avoir l’honneur de présenter très-prochainement son neveu à une grande-duchesse allemande, à une princesse russe et à un marquis anglais. Arthur, lui, ne refusait pas de faire la connaissance de ces hauts personnages, car il aimait la vie élégante avec toutes les splendeurs et les aménités qui en faisaient partie.

Ce soir même, le hardi vieux gentleman, s’appuyant sur le bras de son neveu, fit son apparition au Kursaal, et perdit ou gagna un ou deux napoléons au trente et quarante. Il ne jouait ni pour perdre ni pour gagner, dit-il, mais pour faire comme les autres ; il risqua donc son napoléon, et prit la chance comme elle se présenta. Il montra à Pen les Russes et les Espagnols jouant des monceaux d’or, et blâma leur avidité comme une chose sordide et barbare. Un gentleman anglais doit jouer là où c’est la mode de jouer, mais il ne doit se laisser ni exalter ni accabler par la chance. Et il raconta avoir vu perdre dix-huit mille guinées en une seule séance à son ami le marquis de Steyne, lorsqu’il n’était encore que lord Gaunt, qui fit ensuite sauter la banque trois nuits consécutives à Paris, sans montrer la moindre émotion dans la défaite ni dans la victoire.

« Et voilà ce que j’appelle se conduire en gentleman anglais, Pen, mon cher garçon, dit le vieux gentleman, s’échauffant en contant ses réminiscences ; voilà ce que j’appelle le grand genre, qui ne se trouve plus que chez nous et dans quelques familles de France. »

Puis, voyant passer devant lui des princesses russes dont la réputation avait depuis longtemps cessé d’être équivoque, et des dames anglaises avariées, qu’on rencontre toujours en compagnie de leur fidèle chevalier de la saison, dans ces lieux de plaisir et de distraction, le vieux major se mit à conter à son neveu, avec une loquacité empressée et une malicieuse satisfaction, d’étonnantes circonstances de la vie de ces héroïnes ; et il amusa le jeune homme par mille anecdotes scandaleuses.

Il se sentit, morbleu ! tout rajeuni, dit-il à Pen, lorsque, toute rouge et rayonnante, et suivie de son énorme chasseur portant son châle, la princesse Obstropski lui sourit, le reconnut et l’accosta. Il se rappelait l’avoir vue actrice d’un des théâtres du Boulevard, à Paris, en 1814, lorsqu’elle devint la femme d’un aide de camp de l’empereur Alexandre, le prince Obstropski, homme de grands talents, qui en savait plus long que les autres sur la mort de l’empereur Paul, et qui faisait le diable à quatre. Le major demanda fort poliment et respectueusement à la princesse la permission de lui faire une visite et de lui présenter son neveu, M. Arthur Pendennis, à qui il montra une demi-douzaine d’autres personnes, dont les noms étaient aussi fameux et les histoires aussi édifiantes.

Qu’est-ce que la pauvre Hélène eût pensé, si elle avait entendu ces histoires, si elle avait su à quelle espèce de gens son beau-frère présentait Arthur ? Une seule fois, appuyée sur le bras de son fils, elle avait traversé la salle où les tables vertes étaient préparées pour le jeu, et où les croupiers criaient d’une voix rauque ces paroles fatales : Rouge gagne, couleur perd. Elle était sortie terrifiée de ce pandémonium, en suppliant Pen, en lui arrachant la promesse renforcée de sa parole d’honneur, de ne jamais jouer à ces tables. Mais ce spectacle qui effrayait la naïve veuve ne faisait qu’amuser et rajeunir le roué vétéran. Il respirait gaiement l’air au milieu duquel sa belle-sœur étouffait. Ce qui était bien pour elle n’était pas bien pour lui ; la nourriture du major était un poison pour Hélène. Les créatures humaines sont ainsi diversement constituées, et le monde est peuplé d’une variété merveilleuse de personnes. Disons toutefois, à l’honneur de M. Pen, qu’il tint loyalement la promesse faite à sa mère, et dit hardiment à son oncle l’intention qu’il avait d’y être fidèle.

Quand le major arriva, sa présence jeta une sorte de nuage sur au moins trois des personnes de notre petite société : sur Laure, qui n’avait rien moins que du respect pour lui ; sur Warrington, qui le traitait avec un mépris et une hauteur involontaires ; et sur la veuve craintive et alarmée, qui redoutait son intervention dans les projets chéris, quoique presque désespérés, qu’elle nourrissait pour son fils. En effet, le major était porteur de nouvelles qui devaient, sans qu’il s’en doutât, amener une catastrophe dans les affaires de tous nos amis.

Pen et les deux dames avaient un appartement dans une maison bourgeoise de Rosenbad ; l’honnête Warrington logeait dans le voisinage ; et le major avait, à son arrivée, pris ses quartiers dans un des grands hôtels. Sa dignité l’exigeait. Il s’était donc logé à l’Empereur romain, hôtel qui était aussi placé sous l’invocation des Quatre saisons, où quelque trois cents joueurs, malades ou ennuyés, prenaient place chaque jour autour d’une énorme table d’hôte et s’y donnaient de fréquentes indigestions.

Pen se rendit à cet hôtel, le matin qui suivit l’arrivée du major, pour présenter respectueusement ses devoirs à son oncle. Il trouva le salon du vétéran dûment frotté et mis en ordre par M. Morgan, les chapeaux du major soigneusement brossés, ses habits préparés, son nécessaire de toilette, son porte-parapluie, ses Guides du voyageur, son passe-port, ses cartes routières, et tous les autres objets indispensables à un Anglais en voyage, aussi régulièrement placés qu’ils l’eussent pu être dans l’appartement que son maître occupait dans Bury-Street, Chaque chose était prête, depuis la bouteille d’eau laxative fraîchement remplie chez le pharmacien jusqu’au livre de prières du vieux bonhomme : car il ne voyageait jamais sans son livre de prières, et se faisait un devoir d’aller à la chapelle anglaise dans toutes les villes qu’il honorait par son séjour.

« Tout le monde en fait autant, disait-il ; tout gentleman anglais en fait autant. »

Cet homme pieux eût aussi bien omis d’aller voir l’ambassadeur d’Angleterre dans la capitale d’un des États du continent, qu’oublié de se montrer à la chapelle consacrée au culte national.

Le vieux gentleman avait pris un bain, comme tout le monde en prend à Rosenbad, dont les eaux sont très-renommées ; et il n’avait pas encore achevé sa toilette, lorsque Pen arriva. Le major appela Arthur d’un ton joyeux dans une seconde pièce où il était occupé avec Morgan, et le valet en sortit, remettant au jeune homme un petit paquet à l’adresse de Pen. « Ce sont les lettres et journaux de M. Arthur, que j’ai apportés de son logement à Londres, » dit Morgan. Ce paquet se composait principalement de numéros de la Gazette de Pall-Mall ; notre ami M. Finucane avait pensé que son collaborateur ne serait pas fâché de les voir. Les journaux étaient attachés par une ficelle, et les lettres étaient dans une enveloppe sur laquelle le digne Finucane avait mis l’adresse de Pen.

Parmi ces lettres se trouvait un petit billet adressé, comme un autre que nous connaissons, à Arther Pendennis, Esquire. Arthur l’ouvrit en tressaillant et en rougissant ; il le lut avec un vif intérêt, avec douleur et respect. Elle s’était présentée au logis d’Arthur, disait Fanny Bolton, et avait appris qu’il était parti… parti pour l’Allemagne, sans même laisser un mot pour elle, ni une réponse à sa dernière lettre, par laquelle elle lui demandait une seule parole d’amitié ; sans laisser les livres qu’il lui avait promis dans un temps plus heureux, avant qu’il fût malade, et qu’elle aurait voulu garder comme un souvenir de lui. Elle ajoutait qu’elle ne faisait pas de reproches à ceux qui l’avaient trouvée à son chevet, lorsqu’il avait la fièvre et qu’il ne connaissait plus personne, à ceux qui avaient chassé la pauvre fille sans une seule parole. Elle en serait morte de chagrin, croyait-elle, si le docteur Goodenough ne l’avait soignée, et ne lui avait conservé une vie qu’il eût peut-être mieux valu perdre. Elle pardonnait à tout le monde ; et, quant à Arthur, elle prierait toujours pour lui. Lorsqu’il était si malade et qu’on lui coupa les cheveux, elle avait pris la liberté d’en garder pour elle une petite boucle ; elle l’avouait. Lui permettait-il de la garder encore, ou sa maman ordonnerait-elle qu’elle la rendît aussi ? Elle était prête à obéir en toutes choses à Arthur, et ne pouvait pas oublier qu’il avait été jadis si bon, oh ! si bon et si bienveillant pour sa pauvre Fanny.

Quand le major Pendennis, tout frais et souriant après avoir achevé sa toilette, sortit de sa chambre à coucher, il trouva Arthur dans la salon, avec ce billet devant lui, et une colère terrible peinte sur son visage ; ce dont le vieillard fut tout surpris.

« Quelles nouvelles de Londres, mon garçon ? demanda-t-il avec un peu d’hésitation ; est-ce que vos créanciers sont à vos trousses, que vous faites une mine si renfrognée ?

— Savez-vous quelque chose de cette lettre, monsieur ? répliqua Arthur.

— De quelle lettre, mon bon monsieur ? repartit l’autre sèchement, voyant tout de suite ce qui était arrivé.

— Vous savez de quoi je parle… cette lettre de miss… de Fanny Bolton, la pauvre chère petite ! s’écria Arthur. Quand était-elle dans ma chambre ? S’y trouvait-elle quand j’avais le délire ?… Il me semblait la voir… Y était-elle ? Qui l’a mise à la porte ? Qui a intercepté les lettres qu’elle m’écrivait ? Qui a osé faire cela ? Est-ce vous, oncle ?

— Je n’ai pas l’habitude de me mêler des lettres d’autrui, ni de répondre à des questions aussi diablement impertinentes ! s’écria le major Pendennis, tout tremblant d’indignation. Il y avait une fille dans votre chambre quand j’y arrivai, au grand détriment de tous mes plaisirs, morbleu ! et recevoir un pareil retour de mon affection pour vous n’est pas agréable ; non, pardieu ! monsieur, ce n’est pas agréable du tout.

— Ce n’est pas de quoi il s’agit, monsieur, reprit Arthur avec chagrin, et… et je vous demande pardon, mon oncle. Vous êtes, vous avez toujours été très-bon pour moi ; mais je vous le demande encore une fois : Avez-vous dit quelque chose de blessant à cette pauvre fille ? Est-ce vous qui l’avez renvoyée de ma chambre ?

— Je n’ai jamais dit un mot à cette fille, répondit l’oncle, et je ne l’ai jamais renvoyée de chez vous. Je ne sais rien de ce qui la concerne, et je ne désire pas en savoir plus que de l’homme qui est dans la lune.

— Alors c’est ma mère qui a fait cela ! s’écria Arthur. Est-ce ma mère qui a renvoyé cette pauvre enfant ?

— Je vous répète que je n’en sais rien, monsieur, répliqua le vétéran avec humeur. Parlons d’autre chose, s’il vous plaît.

— Je ne pardonnerai jamais à la personne qui a fait cela, » dit Arthur, se levant d’un bond et prenant son chapeau.

Le major s’écria :

« Arrêtez, Arthur ; pour l’amour de Dieu, arrêtez ! »

Mais avant qu’il eût achevé ces mots, Arthur s’était précipité hors de la chambre ; et, l’instant d’après, le major le vit traverser à grandes enjambées la rue qui conduisait à sa demeure.

« Servez le déjeuner ! » dit le vieux bonhomme à Morgan ; puis il hocha la tête et soupira en regardant par la fenêtre : « Pauvre Hélène ! pauvre âme ! il va y avoir une scène. Je savais qu’il y en aurait une : et voilà, ma foi ! toute la graisse dans le feu. »

En arrivant chez lui, Pen ne trouva que Warrington au salon : il attendait les dames pour les conduire à la chambre où la petite colonie anglaise de Rosenbad se réunissait le dimanche pour l’exercice de son culte national. Hélène et Laure ne s’étaient pas encore montrées ; la veuve était souffrante et sa fille lui tenait compagnie. Le courroux de Pen était si grand qu’il ne put en différer l’explosion. Il jeta la lettre de Fanny par-dessus la table à son ami.

« Lisez cela, Warrington, dit-il. Elle m’a soigné dans ma maladie, elle m’a arraché aux griffes de la mort, et voilà comme on a traité la chère petite créature ! On m’a caché ses lettres ; on m’a traité comme un enfant, et elle comme un chien, la pauvre petite ! C’est ma mère qui a fait cela !

— Dans ce cas, rappelez-vous qu’elle est votre mère, interrompit Warrington.

— Le crime n’en est que plus grand pour avoir été commis par elle, répliqua Pen. Elle aurait dû prendre la défense de la pauvre fille, et non se déclarer son ennemie ; elle devrait se mettre à genoux devant elle pour lui demander pardon. Et moi aussi ! et je le ferai ! je suis choqué de la cruauté qu’on lui a montrée. Quoi ! elle me donnait tout ce qu’elle avait, et c’est ainsi qu’on l’en récompensait ! Elle sacrifiait tout pour moi, et on la repoussait du pied.

— Chut ! fit Warrington ; on pourrait vous entendre de la chambre voisine.

— M’entendre ! eh bien, qu’on m’entende ! s’écria Pen, d’une voix plus forte encore. Ceux qui interceptent mes lettres peuvent entendre mes paroles. Je dis que cette pauvre fille a été honteusement traitée, et je ferai ce que je pourrai pour lui rendre justice ; oui, je le ferai. »

La porte de la chambre voisine s’ouvrit, et Laure s’avança, la figure pâle et sévère. Elle jeta à Pen un regard où brillaient la fierté, le défi, l’aversion.

« Arthur, votre mère est très-souffrante, dit-elle ; il est fâcheux que vous parliez si haut, car vous la troublez.

— Il est fâcheux que l’on m’ait forcé de parler, répliqua Pen. Et j’ai autre chose à dire encore, avant d’avoir fini.

— Je pense que ce que vous avez à dire n’est pas pour mes oreilles, dit Laure avec hauteur.

— Vous pouvez l’écouter ou non, comme il vous plaira, reprit M. Pen. Je vais entrer et parler à ma mère. »

Laure s’approcha rapidement » de manière à ne pouvoir être entendue par son amie dans l’autre pièce.

« Pas à présent, monsieur, dit-elle à Pen. Vous pourriez la tuer. Votre conduite la rend déjà bien assez malheureuse.

— Quelle conduite ? s’écria Pen avec fureur. Qui ose attaquer ma conduite ? Qui ose s’immiscer dans mes affaires ? Est-ce vous l’instigatrice de cette persécution ?

— J’ai déjà dit que c’était un sujet dont il ne me convenait ni de parler ni d’entendre parler, répliqua Laure. Quant à maman, si elle avait agi autrement vis-à-vis de… de la personne à laquelle vous semblez prendre tant d’intérêt, c’eût été à moi de quitter votre maison, et non à cette… à cette personne.

— Pardieu ! voilà qui est trop fort ! s’écria Pen avec un horrible jurement.

— C’est peut-être ce que vous désiriez, dit Laure en relevant fièrement la tête. En voilà assez, s’il vous plaît. Je ne suis pas habituée à entendre parler de ces choses-là en termes pareils. »

Puis, après une majestueuse révérence, la jeune demoiselle tourna ses pas vers la chambre de son amie. En refermant la porte, elle regarda pleinement son adversaire en face.

Pen était hors de lui d’étonnement, de perplexité, de fureur, en présence de cette monstrueuse et déraisonnable persécution. Il éclata d’un rire bruyant et amer, quand Laure se retira ; par des ricanements et des outrages, comme un homme qui raille en subissant une cruelle opération, il se mit à tourner en ridicule sa propre douleur et la colère de sa persécutrice. Ce rire qui exprimait l’amertume et la souffrance, résultat d’une torture aussi cruelle qu’imméritée, fut entendu dans la chambre attenante, comme avaient été entendues quelques-unes de ses malheureuses paroles ; et, comme elles, il fut interprété à faux par Laure et par Hélène. Il fut comme un coup de poignard pour le tendre cœur, déjà blessé, d’Hélène ; il alluma le mépris et la colère dans l’esprit fier et hautain de Laure.

« Et c’est à ce libertin endurci, pensa-t-elle, à cet homme qui se vante de ses basses intrigues, que j’avais donné mon cœur !

— Il viole les lois les plus sacrées, se dit Hélène. Il préfère la créature de sa passion à sa propre mère ; et quand on lui fait des reproches, il rit et se fait gloire de son crime. Elle m’a donné tout ce qu’elle avait ; c’est lui qui l’a dit, raisonnait la pauvre veuve ; et il s’en vante, il rit, il brise le cœur de sa mère. »

L’émotion, la honte, la douleur, la mortification, la tuaient presque. Elle sentait que la cruauté de Pen la ferait mourir.

Warrington songeait aux paroles de Laure : C’est peut-être ce que vous désiriez. « Elle aime encore Pen, se dit-il. C’est la jalousie qui la faisait parler ainsi… Allons-nous-en, Pen. Allons chercher le calme à l’église. Il faudra expliquer cette affaire à votre mère. Elle ne paraît pas savoir la vérité, ni vous non plus, mon bon ami. Allons-nous-en, et causons de tout cela. » Puis il marmotta encore une fois : « C’est peut-être ce que vous désiriez. Oui, elle l’aime. Pourquoi ne l’aimerait-elle pas ? Quel autre homme puis-je désirer qu’elle aime ? Que peut-elle être pour moi, sinon la plus chère, la plus belle et la meilleure des femmes ? »

Laissant donc les deux femmes occupées, comme eux-mêmes, à méditer sur ces choses, nos deux amis s’éloignèrent, et gardèrent assez longtemps le silence.

« Il faut que j’arrange cette affaire, pensait l’honnête Georges, puisqu’elle l’aime encore ; il faut que je fasse mieux comprendre à Pen ce que c’est que l’autre femme. »

Avec cette pensée charitable, le brave garçon se mit à conter plus en détail ce que Bows lui avait dit de la conduite et de l’inconstance de miss Bolton, et il lui dépeignit cette fille comme n’étant qu’une petite coquette à tête légère. Peut-être exagéra-t-il la gaieté et le contentement qu’il s’imaginait avoir remarqués, chez Fanny, dans la scène avec M. Huxter.

Mais toutes les assertions de Bows avaient été colorées par la folle jalousie et la fureur de ce vieillard ; et, au lieu d’éteindre en Pen le désir naissant de revoir sa petite conquête, les paroles de Warrington ne firent qu’enflammer davantage et irriter Arthur, et lui inspirer une plus ardente anxiété de se justifier, comme il disait, auprès de Fanny.

Cependant ils étaient arrivés à la porte de l’église ; mais il est probable que ni l’un ni l’autre n’entendirent un mot du service, ni une syllabe du sermon de M. Shamble, tant ils étaient occupés de leurs propres méditations.

Le major les aborda, après le service, avec sa perruque bien frisée et son chapeau bien brossé, et avec son air le plus gentil et le plus joyeux. Il leur fit compliment de s’être montrés à l’église, et répéta que toute personne comme il faut se faisait un devoir, à l’étranger, d’assister au service du culte anglican. Il s’en retourna en compagnie des jeunes gens, jasant avec une loquacité enjouée, et distribuant, en chemin, des saluts à ses connaissances. Il s’imaginait innocemment que Pen et Georges s’amusaient royalement de ses anecdotes, dont ils laissaient couler les flots avec le silence du dédain.

Pendant le sermon de M. Shamble (prêtre anglican de l’espèce vagabonde, qui se louait pour la saison dans les endroits fréquentés par les Anglais ; il était criblé de dettes, adonné à la boisson, et même, disait-on, grand ami de la roulette), Pen, irrité de la persécution que sa mère et Laure avaient organisée contre lui, s’était décidé à faire un grand acte de révolte et aussi de justice, comme il était parvenu à se le persuader. Warrington, de son côté, se disait qu’une crise était arrivée dans ses affaires, et qu’il lui fallait rompre ses rapports avec une personne qui chaque jour lui devenait plus chère en le rendant plus malheureux. Oui, le temps était venu. Ces paroles fatales : C’est peut-être ce que vous désiriez, furent le texte d’une sombre homélie qu’il se prêcha à lui-même dans la chaire de son cœur attristé, pendant que M. Shamble débitait son sermon d’une voix faible.

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