‹ Histoire de PendennisChapitre 58 sur 76 · Tome 3 · 08

Tome 3 · 08

Notre pauvre veuve (aidée de sa fidèle Marthe, de Fairoaks, qui s’étonnait et se moquait des mœurs allemandes, et surveillait les affaires du modeste ménage) avait fait un petit festin en l’honneur de l’arrivée du major Pendennis. Mais il n’y eut que le major et ses deux jeunes amis qui en profitèrent, car Hélène fit dire qu’elle était trop souffrante pour dîner avec eux, et Laure tint compagnie à sa mère adoptive.

Le major causa pour trois, et ne s’aperçut pas, ou ne voulut pas s’apercevoir de la tristesse et du silence des deux autres convives.

Le soir arriva avant qu’Hélène et Laure rejoignissent la compagnie au salon. Elle entra appuyée sur Laure, le dos tourné au jour expirant, de sorte qu’Arthur ne put voir la pâleur de son visage et la douleur qu’exprimaient ses traits. Lorsqu’elle s’approcha de Pen, qu’elle n’avait pas vu de toute la journée ; lorsqu’elle mit ses bras caressants sur les épaules de son fils, et qu’elle le baisa avec tendresse, Laure la quitta et se dirigea vers une autre partie de la chambre.

Pen remarqua que la voix de sa mère et tout son faible corps tremblaient ; sa main était froide et gluante, lorsqu’elle la mit sur son front en l’embrassant avec tristesse. Mais le spectacle du malheur d’Hélène ne fit qu’ajouter à la colère et à la mauvaise humeur du jeune homme. À peine lui rendit-il son baiser, et sa physionomie, lorsqu’il répondit à l’appel du regard de la malade, exprimait la dureté et la cruauté.

« C’est elle qui me persécute, pensa-t-il, et elle vient à moi de l’air d’une martyre.

— Vous semblez très-souffrant, mon enfant, dit-elle. Je n’aime pas à vous voir cette mine-là. »

Et elle se dirigea d’un pas chancelant vers un sofa, sans lâcher une main qu’Arthur laissait inerte dans la main froide et maigre de sa mère.

« J’ai eu bien des ennuis, mère, » dit Pen, dont l’émotion soulevait la poitrine.

Àces mots, le cœur d’Hélène se mit à battre si fort, qu’elle resta sans voix et comme morte de terreur.

Warrington, Laure et le major Pendennis étaient tous haletants, voyant que l’orage allait éclater.

« J’ai reçu des lettres de Londres, reprit Arthur, et une, entre autres, qui m’a donné plus de chagrin que je n’en avais eu de ma vie. Elle m’a appris que d’autres lettres adressées à moi ont été interceptées et volées, que… que… une jeune personne qui m’a témoigné le plus grand amour et qui m’avait soigné, a été très-cruellement traitée par… par vous, mère.

— Pour l’amour de Dieu, taisez-vous ! s’écria Warrington. Elle est malade… ne voyez-vous pas comme elle souffre ?

— Laissez-le continuer, dit la veuve d’une voix faible.

— Laissez-le continuer, afin qu’il lui donne le coup de la mort, dit Laure en se précipitant à côté de sa mère. Parlez, monsieur, parlez, et voyez-la mourir.

— C’est vous qui êtes cruelle, s’écria Pen plus exaspéré et plus farouche, parce que son propre cœur, naturellement tendre et faible, se révoltait avec indignation contre l’injustice qu’il y avait à lui attribuer la cause de ces souffrances. C’est vous qui êtes cruelle, vous qui m’attribuez toute cette douleur ; c’est vous qui êtes cruelle avec vos méchants reproches, vos méchants soupçons contre mon honneur, vos méchantes persécutions contre les personnes qui m’aiment… Oui, contre les personnes qui m’aiment et qui bravent tout pour moi, et que vous méprisez, que vous foulez aux pieds parce qu’elles sont de plus basse condition que vous. Faut-il vous dire ce que je veux faire… ce que je suis résolu à faire, à présent que je sais quelle a été votre conduite ?… Je retournerai vers cette pauvre fille que vous avez chassée de chez moi, et je lui demanderai de revenir partager ma demeure avec moi. Je braverai l’orgueil qui la persécute, et les impitoyables soupçons qui sont une insulte à elle et à moi.

— Voulez-vous dire, Pen, que vous… ? » commença la veuve, les yeux ardents et les mains étendues vers son fils. Mais Laure l’interrompit.

« Silence ! chut ! chère mère ! » s’écria-t-elle, et la veuve se tut.

Malgré la violence avec laquelle Pen s’exprimait, Hélène n’était que trop avide d’entendre ce qu’il avait encore à dire.

« Continuez, Arthur, continuez, ajouta-t-elle d’une voix défaillante.

— Pardieu ! je dis, moi, qu’il ne continuera pas, ou du moins je ne l’entendrai pas ! s’écria le major, tremblant de colère, lui aussi. Si, après tout ce que nous avons fait pour vous, monsieur, après tout ce que j’ai fait moi-même pour vous, vous voulez insulter votre mère et déshonorer votre nom en vous alliant à une fille de cuisine de basse extraction, allez et épousez-la, morbleu !… Mais alors, madame, n’ayons plus rien de commun avec lui. Je me lave les mains de tout ce que vous ferez, monsieur… Oui, je m’en lave les mains. Je suis un vieux bonhomme ; je n’ai plus longtemps à rester en ce monde. Je descends, morbleu ! d’une famille aussi ancienne et aussi honorable que pas une en Angleterre, et j’espérais qu’avant d’être enterré, morbleu ! je verrais ce garçon que j’aimais, que j’ai élevé, que j’ai dorloté jusqu’à ce jour, faire quelque chose pour me prouver que notre nom… oui, que le nom de Pendennis demeurerait sans tache après nous, morbleu ! Mais si cela ne lui convient pas, qu’il fasse comme il voudra, le diable m’emporte ! et je dirai : Ainsi soit-il ! Morbleu ! mon père et mon frère Jack étaient les hommes les plus fiers de toute l’Angleterre, et je n’aurais jamais cru qu’un tel déshonneur dût souiller mon nom… jamais !… et… et maintenant je rougis de m’appeler Arthur Pendennis ! »

Ici, la voix du vieux bonhomme fut étouffée par un sanglot.

C’était la seconde fois qu’Arthur faisait jaillir des larmes de dessous ses paupières ridées.

Le son de cette voix étouffée arrêta soudain la colère de Pen, et il cessa d’arpenter la chambre, comme il avait fait jusqu’à ce moment.

Laure était à côté du sofa d’Hélène, et Warrington était resté jusque-là spectateur presque muet, mais non indifférent, de cette scène orageuse.

Cependant les ombres du soir commençaient à s’épaissir.

Après le moment de calme qui suivit l’explosion passionnée du major, on n’entendit pas sans une grande émotion la voix grave de Georges, qui s’éleva tremblante au milieu du silence de cette chambre envahie par le crépuscule.

« Me permettrez-vous de vous parler un peu de moi-même, mes bons amis ? dit-il. Vous avez été si bonne pour moi, madame ; vous avez eu tant de bienveillance pour moi, Laure (j’espère que je pourrai vous appeler quelquefois par ce nom) ; et nous avons été si grands amis, mon cher Pen et moi, que depuis longtemps je voulais vous conter mon histoire. Et si je ne vous l’ai pas contée plus tôt, c’est qu’elle est bien triste et qu’elle contient le secret d’une autre personne. Quoi qu’il en soit, cela fera peut-être du bien à Arthur de la connaître, et il est juste qu’elle soit connue de tous ceux qui sont ici. Elle détournera vos pensées d’un sujet qui, par suite d’une erreur fatale, vous a causé beaucoup de peine à tous. Vous plaît-il que je raconte mon histoire, mistress Pendennis ?

— Parlez, je vous prie. »

Ce fut tout ce que dit Hélène, et vraiment elle n’écoutait guère. Elle avait l’esprit occupé d’une autre idée que lui avaient donnée les paroles de Pen, et elle tremblait d’espoir parce qu’elle croyait comprendre qu’après tout il n’était pas coupable dans cette affaire.

Georges se versa un verre de vin, le but, et reprit en ces termes :

« Vous me connaissez tous pour ce que vous me voyez, dit-il, pour un homme qui n’a aucun désir de s’élever dans le monde, un homme insouciant de réputation, vivant dans une mansarde et au jour le jour, quoique j’aie des amis et un nom, et je puis même dire des talents, qui me serviraient si je voulais. Mais je ne veux pas. Je mourrai dans cette mansarde très-probablement, et seul. Je me suis condamné à ce sort au commencement de ma vie… Vous dirai-je ce qui m’inspira de l’intérêt pour Arthur, il y a des années, ce qui m’entraîna vers lui la première fois que je le vis ? Les étudiants de notre collège, à Oxbridge, s’entretenaient de cette première affaire avec l’actrice de Chatteries, dont Pen m’a souvent parlé depuis, et qui, sans l’habile tactique du major, serait peut-être actuellement votre bru, madame… Je ne puis voir Pen dans l’obscurité où nous sommes ; mais il rougit, j’en suis sûr ; et j’ose dire que miss Bell rougit aussi, et que mon ami le major Pendennis sourit, comme il en a le droit, car il a remporté la victoire. Quel serait à présent le sort d’Arthur s’il s’était, à dix-neuf ans, attaché pour la vie à une femme sans instruction, plus âgée que lui, et n’ayant de commun avec lui rien de ce qui eût pu en faire une compagne supportable : ni amour, ni confiance, ni égalité de rang et d’éducation ? Ce sort pourrait-il être autre que très-malheureux ? Et quand tout à l’heure il menaçait de contracter un mariage semblable, soyez sûrs que ce n’était là qu’une menace inspirée par la colère qui, vous me permettrez de le dire, madame, était bien naturelle dans ces circonstances. Car, après une conduite noble et généreuse… oui, je puis le dire, moi qui connais très-bien toute cette histoire, après une conduite noble, généreuse et pleine d’abnégation, ce qui est rare chez Arthur, il a rencontré chez des parents de très-cruels soupçons, et il a à leur reprocher d’avoir très-injustement traité une autre innocente personne, à qui vous avez tous de grandes obligations. »

La veuve fit un effort pour se lever, et Warrington s’en apercevant, demanda : « Est-ce que je vous fatigue, madame ?

— Oh ! non… continuez, continuez, » répondit Hélène enchantée. Et il continua.

« Voyez-vous, c’est à cause de cette première histoire de Pen, que j’avais entendu conter au milieu d’autres cancans de collège, que je me suis pris à l’aimer, et aussi parce que (me pardonnerez-vous cela, miss Laure ?), et aussi parce que j’aime l’homme qui se montre capable d’un grand et déraisonnable amour pour une femme. Voilà pourquoi nous devînmes amis, voilà pourquoi nous sommes tous amis ici… et nous le serons toujours, n’est-il pas vrai ? ajouta-t-il d’une voix plus basse en se penchant vers Laure. Et Pen a été, pour un homme solitaire et malheureux, un bon compagnon et une grande consolation… Je ne me plains pas de mon sort, voyez-vous ; car personne n’a le sort qu’il désire. Dans ma mansarde, où vous avez laissé des fleurs au milieu de mes vieux bouquins, et avec ma pipe pour femme, je suis très-content ; ce n’est que par occasion que j’envie d’autres hommes dont la carrière est plus brillante, ou qui ont, pour se consoler dans le malheur, ce dont m’ont privé le destin et ma propre faute : l’amour d’une femme ou d’un enfant. »

Ici un soupir se fit entendre dans le voisinage de Warrington, et une main s’étendit de son côté dans l’obscurité. Cette main, toutefois, se retira aussitôt : car la pruderie de nos femmes est telle, qu’avant que le sentiment, l’estime ou la bienveillance ait pu s’exprimer de quelque manière, la femme a déjà songé à elle-même et aux convenances, et qu’elle rougit pour peu qu’on fasse attention à elle. Réprimant donc ce mouvement spontané, comme cela se devait, la modestie se redressa, la bienveillante amitié se recula honteuse d’elle-même, et Warrington reprit son histoire.

« Mon sort est tel que je l’ai fait, et il n’est heureux ni pour moi ni pour d’autres qui y sont enveloppés. Moi aussi, j’eus une aventure avant d’aller à l’Université, et il n’y avait personne pour me sauver, comme le major Pendennis sauva Pen. Pardonnez-moi, miss Laure, si je conte cette histoire devant vous. Il est bon que vous entendiez tous ma confession. Avant d’aller à l’Université, j’étais à dix-huit ans chez un maître particulier, et là, comme Arthur, je m’attachai, ou je crus m’attacher à une femme plus âgée que moi, et de condition bien inférieure à la mienne. Vous vous éloignez de moi…

— Non, pas, dit Laure, » dont la main alla cette fois se poser résolûment dans celle de Warrington.

Quelques allusions indirectes qui étaient échappées à Georges en d’autres circonstances, et ses premières paroles au commencement de cette histoire, avaient fait tout deviner à Laure.

« C’était la fille d’un fermier du voisinage, reprit Warrington avec une certaine hésitation dans la voix, et je m’imaginai… ce que s’imaginent tous les jeunes gens. Ses parents connaissaient mon père, et ils m’encouragèrent, par toutes sortes de grossiers artifices et de misérables flatteries que je vois bien à présent, à fréquenter leur maison. Pour être juste envers cette personne, je dois dire qu’elle ne se soucia jamais de moi, et qu’elle fut contrainte à ce qui arriva par les menaces de sa famille. Plût à Dieu que je ne me fusse pas trompé ! mais dans ces affaires-là nous sommes trompés parce que nous voulons l’être. Bref, je croyais aimer cette pauvre femme.

« Que pouvait-il résulter d’un tel mariage ? Je reconnus bientôt que j’avais épousé une grossière paysanne. Elle ne comprenait rien de ce qui m’intéressait. Sa stupidité s’étendit sur moi comme un poêle funèbre, et finit par me faire horreur. Et, après quelque temps d’une union furtive et malheureuse (car il faut tout vous dire), je trouvai quelque part des lettres (quelles lettres, grand Dieu !) qui me prouvèrent que son cœur, tel qu’il était, ne m’avait jamais appartenu, et qu’elle aimait depuis longtemps une personne de sa propre basse condition.

« À la mort de mon père, je payai les dettes que j’avais contractées à l’université, et ce qui me resta d’argent, je le plaçai en rentes sur les têtes de ceux qui portaient mon nom, à condition qu’ils se cacheraient au loin et ne revendiqueraient pas ce nom. Cette condition, ils l’ont observée, comme ils l’eussent violée si quelqu’un leur avait offert pour cela une somme plus forte. Si j’avais gagné de la réputation, de la gloire, cette femme serait venue la réclamer ; si je m’étais fait un nom à moi, ces créatures qui n’y auraient eu aucun droit eussent voulu le porter ; et j’entrai dans le monde à vingt ans, Dieu me pardonne, sans espoir et perdu à jamais. Je fus la victime inexpérimentée de fourbes vulgaires, et peut-être n’est-ce que tout récemment que j’ai trouvé combien, hélas ! combien il est difficile de leur pardonner. Je vous ai dit la morale avant la fable, Pen ; et voilà la fable dite aussi. Gardez-vous d’épouser une femme au-dessous de vous. J’étais fait, je crois, pour un sort meilleur ; mais Dieu m’a distribué celui-là, de sorte que je n’ai qu’à rester spectateur des succès et du bonheur d’autrui, en me faisant le moins de bile possible.

— Morbleu ! monsieur, s’écria le major avec gaieté, je voulais vous faire épouser miss Laure que voici.

— Et morbleu ! maître écervelé, je vous dois un millier de guinées, dit Warrington.

— Comment cela, un millier ? ce n’était qu’un poney, monsieur, » répliqua simplement le major, ce qui provoqua le rire de son interlocuteur.

Quant à Hélène, elle était si contente qu’elle se leva debout et dit : « Dieu vous bénisse… Dieu vous bénisse à jamais, monsieur Warrington ! »

Elle baisa ses deux mains et courut à Pen, dans les bras de qui elle tomba.

« Oui, chère mère, dit-il, d’une voix émue, en la serrant contre son cœur avec une généreuse tendresse et en lui pardonnant ; je suis innocent, et ma chère, bien chère maman m’a fait injure.

— Oh ! oui, mon enfant, je vous ai fait injure, Dieu merci, je vous ai fait injure ! murmura Hélène. Allons-nous-en, Arthur ; sortons d’ici… je veux demander pardon à mon enfant et… et à mon Dieu ; et je veux vous bénir et vous aimer, mon fils. »

Il l’emmena chancelante dans sa chambre dont il ferma la porte ; et les trois spectateurs de cette touchante réconciliation les regardèrent partir en silence.

Jamais le jeune homme n’oublia les tendres accents de cette voix défaillante qui résonnait si délicieusement à son oreille, les regards de ces yeux qui brillaient pour lui d’une sainte et ineffable affection, le tremblement de ces lèvres qui lui souriaient avec tristesse. Dans ses meilleurs moments, comme dans ses heures de peine et d’épreuve, et dans ses temps de succès, Arthur vit toujours la figure de sa mère qui le regardait avec tendresse, qui le bénissait avec une expression de pitié et de pureté, comme il la vit ce soir-là, tandis qu’elle était encore auprès de lui ; et il lui sembla, avant qu’elle le quittât tout à fait, voir un ange transfiguré et glorifié par l’amour. Cet amour d’une mère, c’est le plus grand des biens, la plus grande des merveilles que Dieu ait donnés à l’homme ; aussi mettons-nous à genoux, et remercions notre Père.

Cependant la lune s’était levée ; Arthur se rappela bien dans la suite comme elle éclairait la douce et pâle figure de sa mère. Leurs paroles, ou plutôt celles d’Arthur, car Hélène pouvait à peine dire un mot, étaient plus tendres et plus pleines de confiance qu’elles n’avaient été depuis des années. Il était redevenu le franc et généreux enfant que sa mère avait tant aimé jadis. Il lui raconta l’histoire qui, mal connue d’elle, lui avait causé tant de peine ; les efforts qu’il avait faits pour fuir la tentation, et combien il était reconnaissant envers Dieu qui lui avait donné la force d’y résister. Jamais il n’avait songé à faire outrage à la jeune fille, jamais ; ni à blesser les lois de l’honneur et le cœur si pur de sa mère. La menace d’aller rejoindre Fanny avait été prononcée dans un moment d’exaspération dont il se repentait. Il ne la reverrait jamais. Mais sa mère lui dit qu’il devait la revoir, que c’était elle qui avait été hautaine et coupable, qu’elle voudrait bien donner quelque chose à Fanny Bolton ; elle demanda pardon à son cher fils d’avoir ouvert la lettre, et dit qu’elle écrirait à la jeune fille… si elle en avait le temps. Pauvre petite ! n’était-il pas naturel qu’elle aimât Arthur ? Puis Hélène baisa de nouveau son fils, et le bénit.

Tandis qu’ils causaient, neuf heures sonnèrent, et Hélène lui rappela que, lorsqu’il était petit, elle avait coutume de monter à sa chambre à coucher, à cette heure-là, pour lui entendre réciter le Notre Père. Et une fois encore, une fois, le jeune homme se mit à genoux, à côté de sa pieuse mère, et dit en sanglotant la prière que la tendresse de Dieu nous a enseignée, et qui, depuis bientôt vingt siècles, a été répétée par des millions d’hommes pécheurs et repentants. Et, lorsqu’il prononça les dernières paroles de l’oraison, la tête de la mère se pencha vers celle du fils, et ses bras se fermèrent autour de lui, et tous deux répétèrent ensemble ces mots : « Mais délivrez-nous du mal à tout jamais. Ainsi soit-il. »

Un peu de temps après, il pouvait être neuf heures et quart, Laure entendit la voix d’Arthur qui appelait ; « Laure ! Laure ! »

Elle se précipita aussitôt dans la chambre, et trouva le jeune homme encore à genoux et tenant la main de sa mère. La tête d’Hélène, retombée en arrière, était toute pâle à la clarté de la lune. Pen se retourna, saisi d’une affreuse terreur.

« Au secours, Laure, au secours ! dit-il. Elle est évanouie, elle est… »

Laure poussa un cri et tomba à côté d’Hélène.

Ce cri attira Warrington, et le major Pendennis, et les domestiques. La sainte femme était morte. La dernière émotion de son cœur avait été la joie, une joie qui devait désormais être éternelle et sans mélange. Ce tendre cœur ne battait plus ; il ne devait plus connaître d’angoisses, ni de doutes, ni de douleurs, ni d’épreuves. Son dernier battement avait été un battement d’amour, et le dernier souffle d’Hélène une bénédiction.

La triste petite société reprit promptement la route d’Angleterre, et Hélène fut déposée à côté de son mari, dans la vieille église de Clavering, où elle avait prié tant de fois.

Laure alla demeurer quelque temps chez le docteur Portman, qui lut l’Office des morts sur le cadavre de sa chère sœur, au milieu de ses propres sanglots et de ceux de toute la petite congrégation réunie autour de la tombe d’Hélène. Il n’y eut pas beaucoup de monde qui s’inquiéta d’elle, ni qui parla d’elle, quand elle eut cessé de vivre. Le monde ne connaissait guère plus cette douce et pieuse dame qu’il ne connaît une nonne dans un cloître. Quelques paroles parmi les habitants des chaumières qu’elle avait coutume de secourir, quelques phrases de maison en maison à Clavering, où telle dame raconta comment la veuve était morte d’une maladie du cœur, tandis que telle autre calculait la fortune laissée par sa voisine, et qu’une troisième se demandait si Arthur louerait Fairoaks ou viendrait y demeurer, ajoutant qu’il aurait bientôt mangé tout son avoir : ce fut là tout, et, quand arriva le jour de marché, la bonne âme était déjà oubliée de tous, sauf une ou deux personnes qui l’aimaient.

Voudriez-vous que la douleur causée par votre mort durât quelques semaines de plus ? et la vie de la tombe vous paraîtrait-elle moins solitaire si vos noms, quand vous y serez déposés en silence, continuaient à être prononcés encore un peu de temps par des voix humaines qui s’occuperaient de vous ?

Elle était partie, cette âme si pure, que deux ou trois personnes seulement connaissaient et aimaient. Le plus grand vide qu’elle laissa fut dans le cœur de Laure, à qui son amour avait tenu lieu de tout, et qui n’avait plus que sa mémoire à chérir.

« Je suis content qu’elle m’ait donné sa bénédiction avant de s’en aller, » dit Warrington à Pen.

Quant à Arthur, humblement reconnaissant et étonné de tant d’affection, à peine avait-il demandé à Dieu de l’en rendre digne, quoiqu’il sentît qu’une sainte intercédait là-haut pour lui.

Toutes les affaires de la dame furent trouvées parfaitement en ordre, et sa petite fortune prête à être transmise à son fils, pour qui elle l’avait gardée en dépôt. Certains papiers prouvèrent qu’elle connaissait depuis longtemps la maladie qui la minait, une maladie du cœur, et qu’elle s’attendait à mourir subitement ; il se trouva même une prière écrite de sa main, par laquelle elle demandait à finir ses jours, comme elle les avait finis, dans les bras de son fils.

Laure et Arthur s’entretinrent des paroles de la défunte. La jeune fille se les rappelait avec tendresse, ce dont le jeune homme fut un peu honteux, parce qu’il se disait qu’Hélène avait été bien plus aimée de Laure que de lui-même. Il s’en rapporta entièrement à Laure pour connaître les désirs d’Hélène : ce qu’elle aurait voulu faire, quels pauvres elle comptait secourir, quels legs ou souvenirs elle aurait voulu transmettre. Ils empaquetèrent le vase que, dans sa gratitude, Hélène avait destiné au docteur Goodenough, et l’envoyèrent exactement au bon médecin ; une cafetière d’argent, dont la veuve se servait habituellement, fut envoyée à Portman ; une bague en diamants, garnie de cheveux de la défunte, fut donnée avec un compliment affectueux au bon Warrington.

Ce dut être un jour bien triste pour la pauvre Laure que celui où elle retourna pour la première fois à Fairoaks, où elle revit la petite chambre qu’elle avait occupée et qui n’était plus la sienne, ainsi que l’appartement désert de la veuve, où ces deux femmes avaient passé ensemble tant d’heureux instants. Là se trouvaient naturellement les vêtements dans la garde-robe, le coussin sur lequel elle s’agenouillait pour prier, le fauteuil de toilette, la glace qui ne devait plus refléter son cher et triste visage.

Après que Laure y fut restée quelque temps, Pen frappa à la porte, et la fit redescendre au parloir, où il insista pour qu’elle bût un peu de vin ; et il lui dit, lorsqu’elle porta le verre à la bouche :

« Dieu vous bénisse ! Il ne sera jamais rien changé dans votre chambre. C’est toujours votre chambre ; c’est toujours la chambre de ma sœur. N’est-ce pas, Laure ? » Et Laure répondit : « Oui. »

Parmi les papiers de la veuve, on trouva un paquet sur lequel Hélène avait écrit : « Lettres du père de Laure, » et qu’Arthur donna à la jeune fille. C’était la correspondance du cousin avec la cousine, avant que l’un et l’autre fussent mariés. L’encre en avait jauni, et les larmes que tous deux, peut-être, avaient versées sur ces lignes étaient desséchées ; le chagrin, dont l’amertume y était consignée, avait sans doute sa consolation : car ils étaient alors réunis, ces amis dont la séparation sur la terre avait été pour tous deux une cause de douleurs si cruelles. Laure connut pour la première fois le lien qui l’avait si fortement attachée à Hélène ; elle apprit combien cette femme, qui avait été pour elle plus qu’une mère, était restée fidèle à la mémoire de son père ; combien était sincère l’amour qu’elle avait eu pour lui, et avec quelle modeste soumission aux décrets de la Providence elle avait renoncé à lui.

Pen se rappela un legs de sa mère, dont Laure ne pouvait avoir connaissance. C’était ce désir d’Hélène de faire quelque présent à Fanny Bolton. Pen écrivit à la jeune fille, et envoya sa lettre dans une enveloppe à l’adresse de M. Bows, avec un billet par lequel il priait ce gentleman d’en prendre lecture avant de la remettre à Fanny.

« Chère Fanny, écrivit Pen, j’ai à répondre à deux lettres de vous, dont l’une a éprouvé un grand retard à cause de ma maladie… (Pen avait trouvé la première de ces lettres dans le pupitre de sa mère, après la mort de celle-ci, et il avait été singulièrement ému en la lisant). Je vous dois des remercîments, ma bonne garde-malade et amie, qui m’avez si tendrement soigné quand j’avais la fièvre. Et je dois vous dire que les dernières paroles de ma chère mère, qui n’est plus, ont été des paroles de bienveillance et de gratitude pour ma petite garde. Elle a dit qu’elle vous aurait écrit si elle en avait eu le temps, qu’elle aurait voulu vous demander pardon si elle vous a traité durement, et qu’elle vous aurait priée de montrer que vous lui pardonniez, en acceptant quelque gage d’amitié et d’estime qu’elle vous destinait. »

Pen terminait en disant que son ami Georges Warrington, esquire, de Lamb-Court, Temple, était dépositaire d’une petite somme d’argent dont les intérêts lui seraient payés jusqu’à sa majorité ou son changement de nom, duquel un affectueux souvenir serait toujours conservé par son reconnaissant ami, Arthur Pendennis.

La somme était petite en vérité, quoique suffisante pour faire une sorte d’héritière de Fanny Bolton, dont les parents furent apaisés, et dont le père dit que M. Pendennis avait agi en vrai gentleman. Mais Bows grommela que c’était une facile sympathie que de mettre un emplâtre de bank-note sur un cœur blessé ; et la pauvre Fanny ne vit que trop clairement que cette lettre de Pen était un adieu.

« Envoyer des billets de cent guinées à des filles de portière, c’est diablement bien ! dit le vieux major Pendennis à son neveu, qu’il traita désormais avec plus de déférence et de civilité, à cause de sa double qualité de chef de la famille et de propriétaire de Fairoaks. Comme il y avait un peu d’argent comptant à la Banque, et que c’était le désir de votre pauvre mère, il n’y a peut-être pas de mal à cela. Mais je voudrais, mon brave garçon, vous rappeler que vous n’avez que cinq cents livres sterling de rente, quoique, grâce à moi, le monde vous en prête diantrement plus ; et je vous prie à genoux, mon garçon, de ne point entamer votre capital. Conservez-le bien, monsieur ; ne vous laissez pas entraîner à des spéculations, monsieur ; gardez votre terre, et ne l’hypothéquez pas. Tatham m’a dit qu’un embranchement du chemin de fer de l’Ouest passera presque certainement par Chatteries, et, si on peut l’attirer de votre côté de la rivière Brawl, et à travers vos champs, monsieur, votre domaine vaudra diablement d’argent, et vos cinq cents livres de rente s’élèveront à huit ou neuf cents. Quoi qu’il en soit, gardez vos terres, je vous en conjure, gardez-les. Et puis, Pen, je pense que vous devez renoncer à votre sale logement du Temple pour prendre un appartement convenable. Et à votre place, monsieur, je voudrais avoir un homme pour me servir, et un cheval ou deux en ville dans la saison. Tout cela engloutira presque votre revenu, et je sais qu’il vous faudra vivre serré. Mais souvenez-vous que vous occupez une certaine place dans la société, et que vous ne pouvez vous permettre de faire une pauvre figure dans le monde. Que comptez-vous faire cet hiver ? Vous n’allez pas le passer à Fairoaks, et je suppose que vous ne continuerez pas à écrire dans cette gazette… Peste soit de son nom !

— Nous allons passer quelque temps à l’étranger, Warrington et moi, et puis après nous verrons ce qu’il y aura à faire, répliqua Arthur.

— Et vous louerez Fairoaks, naturellement ? Bon collège dans le voisinage, vie à bon marché, pays qui conviendrait diablement à quelque colonel des Indes orientales ou à quelque famille amie de la retraite. J’en parlerai au club ; il y a un tas de gens au club qui cherchent quelque chose de pareil.

— J’espère que Laure y passera l’hiver au moins, et y fera sa demeure, » répondit Arthur.

Àquoi le major haussa les épaules, et dit qu’il devrait y avoir des couvents pour les demoiselles anglaises, et qu’il serait à désirer que miss Bell ne fût pas là pour entraver les arrangements de famille. Elle s’ennuierait à mort dans cette maison isolée.

En effet, c’eût été un bien triste séjour pour la pauvre Laure, qui n’était pas trop heureuse dans la maison du docteur Portman, dans la bourgade où tant de choses lui rappelaient la chère parente qu’elle avait perdue. Mais la vieille lady Rockminster, qui adorait sa jeune amie Laure, accourut de Baymouth, sa résidence, dès qu’elle apprit par le journal la mort de mistress Pendennis et la présence de Laure à Clavering ; et elle insista pour que Laure restât auprès d’elle six mois, un an, toute sa vie. Et Marthe, de Fairoaks, suivit en qualité de femme de chambre sa jeune maîtresse dans la maison de la vieille lady.

Pen et Warrington assistèrent au départ de Laure. Il serait difficile de dire lequel des deux jeunes gens la regardait avec plus de tendresse.

« Votre cousin est impertinent et presque vulgaire, ma chère ; mais il me semble avoir bon cœur, dit la petite lady Rockminster, qui avait son franc-parler sur toutes choses et sur tout le monde ; mais j’aime mieux Barbe-Bleue. Dites-moi, est-il touché au cœur ?

— Il y a longtemps que M. Warrington est… fiancé, répliqua Laure en baissant les yeux.

— Que me contez-vous là, enfant ? Et, bon Dieu, ma chère ! quelle jolie croix de diamants ! Pourquoi la porter ce matin ?

— Arthur, mon frère, vient de me la donner. C’était… c’était… »

Elle ne put finir sa phrase. La voiture passa sur le pont, et devant la chère, chère porte de Fairoaks… qui n’était plus sa demeure.

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