Tome 3 · 09
Il arriva, à cette grande fête anglaise où tout Londres se porte sur le plateau d’Epsom, que plusieurs des personnages auxquels nous avons été présentés dans le cours de cette histoire s’y rassemblèrent pour voir le Derby.
Dans une voiture découverte, des plus confortables, et que deux chevaux avaient traînée jusque-là, on voyait mistress Bungay, de Paternoster-Row, vêtue comme Salomon dans toute sa gloire, et ayant à côté d’elle la modeste mistress Shandon, pour qui, depuis qu’elle avait fait sa connaissance, la digne femme du libraire éprouvait une vive et sincère amitié. Bungay, qui s’était fortifié par un copieux luncheon, jouait aux quilles comme un enragé, et la sueur ruisselait de sa boule chauve. Shandon marchait pesamment au milieu des tentes qui servaient de cabarets et où se pressait une foule de bohémiens. Finucane restait, fidèle chevalier, auprès des deux dames, qui recevaient les visites de gentlemen de leur connaissance et ayant des relations avec la librairie.
M. Archer, entre autres, vint faire sa courbette à mistress Bungay, et lui dire qui courait. Ce personnage là-bas était le premier ministre : Sa Seigneurie venait de lui dire de parier pour Borax ; mais Archer pensait que Muffineer était meilleur coureur. Il montra d’innombrables ducs et grands seigneurs à mistress Bungay ravie.
« Voyez là-haut sur la grande estrade, dit-il. C’est l’ambassadeur chinois avec les mandarins de sa suite. Fou-tchou-fou m’a remis une lettre de recommandation du gouverneur général de l’Inde, mon plus intime ami, et pendant quelque temps j’ai été très-bon pour lui ; il trouvait ses baguettes d’ivoire mises pour lui sur ma table, toutes les fois qu’il lui plaisait de venir dîner. Mais il amenait son cuisinier avec lui, et, le croiriez-vous, mistress Bungay ? un jour que j’étais dehors et que l’ambassadeur se promenait en notre jardin avec mistress Archer, mangeant des groseilles à maquereau, dont les Chinois sont excessivement friands, cet animal de cuisinier, voyant le cher petit épagneul-blenheim de ma femme (c’était un présent du duc de Marlborough, dont l’ancêtre fut sauvé à la bataille de Malplaquet par le trisaïeul de mistress Archer), s’empara du pauvre petit diable, lui coupa la gorge, l’écorcha et nous l’envoya au second service, farci de viandes hachées.
— Seigneur Dieu ! dit mistress Bungay.
— Vous pouvez vous imaginer le chagrin de ma femme lorsqu’elle apprit ce qui était arrivé ! Notre cuisinier accourut, jetant les hauts cris, et nous dit qu’il venait de trouver dans la cour la peau du pauvre Fido ; mais déjà nous en avions tous mangé ! Elle ne voulut plus parler à l’ambassadeur, jamais ; et je vous donne ma parole qu’il n’est pas revenu dîner chez nous depuis ce jour. Le lord-maire, qui m’avait fait l’honneur d’accepter mon invitation, trouva ce plat fort bon ; et je vous dirai que, mangé avec des pois verts, cela a un goût fort approchant de celui du canard.
— Vous ne parlez pas sérieusement, s’écria la femme du libraire tout étonnée.
— C’est un fait, parole d’honneur. Voyez-vous cette dame en bleu assise à côté de l’ambassadeur ? c’est lady Flamingo, et l’on dit qu’elle va l’épouser et retourner à Pékin avec Son Excellence. Elle se fait pressurer les pieds à dessein. Mais elle n’arrivera qu’à s’estropier, et ne pourra jamais réussir dans son entreprise, jamais. Ma femme a le plus petit pied de toute l’Angleterre, et porte des souliers d’enfant de six ans ; mais qu’est-ce que cela en comparaison d’un pied de Chinoise, mistress Bungay ?
— À qui est cette voiture où vous voyez M. Pendennis, monsieur Archer ? demanda mistress Bungay. Il était ici avec M. Warrington, il n’y a qu’un moment. Il est hautain dans ses manières, ce M. Pendennis, et il en a bien le droit, car on dit qu’il fréquente la plus haute société. A-t-il hérité d’une fortune considérable, monsieur Archer ? Je vois qu’il est encore en deuil.
— Dix-huit cents livres (45 000 fr.) de rente en terre, et vingt-deux mille cinq cents livres (562 500 fr.) en trois et demi pour cent. Voilà ce qu’il a hérité, dit M. Archer.
— Seigneur Dieu !… eh mais, vous savez tout, monsieur Archer ! s’écria la dame de Paternoster-Row.
— Je le sais parce que j’ai été appelé pour le testament de la pauvre mistress Pendennis, répliqua M. Archer. L’oncle de Pendennis, le vieux major, ne fait presque rien sans moi ; et, comme le jeune héritier est assez prodigue de sa nature, nous avons mis cette fortune à l’attache, afin de l’empêcher d’en faire des choux et des raves… Comment vous portez-vous, milord ?… Connaissez-vous ce gentleman, mesdames ? Vous avez lu les discours qu’il prononça au parlement : c’est lord Rochester.
— Lord Lustucru, s’écria Finucane, de sa place. Allons, allons, Archer, c’est Tom Staples, du Morning-Advertiser.
— Vraiment ? répliqua Archer avec simplicité. Ma foi, j’ai la vue très-courte, et je vous donne ma parole que je croyais voir Rochester. Ce gentleman qui a une jumelle (nouveau salut de la tête), c’est lord John ; et ce grand qui est avec lui, ne le connaissez-vous pas ? c’est sir James.
— Vous les connaissez parce que vous les voyez au parlement, grommela Finucane.
— Je les connais parce qu’ils ont la bienveillance de me permettre de les appeler mes plus intimes amis, reprit Archer. Regardez le duc de Hampshire ; quel modèle, quel type du beau vieux gentleman anglais ! Il ne manque jamais le Derby. « Archer, me disait-il hier encore, j’ai assisté soixante-cinq fois au Derby ; j’apparus pour la première fois sur le terrain à l’âge de sept ans, sur un poney pie, avec mon père, le prince de Galles et le colonel Hanger ; et je n’ai manqué que deux courses, l’une quand j’avais la rougeole à Eton, et l’autre en l’année de Waterloo, parce que j’étais en Flandre avec mon ami Wellington. »
— Et qui donc est dans cette voiture jaune, avec ces parasols rose et jaune ? demanda mistress Bungay. M. Pendennis et une quantité de gentlemen sont à causer avec elles.
— C’est lady Clavering, de Clavering-Park, domaine attenant à celui de mon ami Pendennis. Vous voyez sur le siège le jeune fils et héritier ; il est terriblement gris, le petit chenapan ! et la jeune dame est miss Amory, fille de lady Clavering et de son premier mari ; elle est extraordinairement gracieuse avec mon ami Pendennis, mais j’ai sujet de croire qu’il a le cœur pris ailleurs. Vous avez entendu parler du jeune M. Foker, le grand brasseur Foker, vous savez bien ; il a essayé de se pendre à cause d’une fatale passion pour miss Amory qui l’a refusé ; mais la corde a été coupée juste à temps par son domestique, et il est actuellement à l’étranger avec un gardien.
— Que ce jeune homme est heureux ! dit mistress Bungay avec un soupir. Qui eût cru, lorsqu’il venait dîner si tranquille et si modeste chez nous, il y a trois ou quatre ans, qu’il deviendrait un si grand personnage ? J’ai vu son nom sur la liste des personnes de la cour, l’autre jour ; il a été présenté par le marquis de Steyne, et l’on est parfaitement sûr de le voir figurer à toutes les fêtes données par la noblesse.
— Je l’ai présenté à beaucoup de monde lors de son arrivée à Londres, dit M. Archer, et son oncle, le major Pendennis, a fait le reste. Holà ! voici Cobden ; il faut que j’aille lui parler, pour sûr. Adieu, mistress Bungay. Bonjour, mistress Shandon. »
Une heure auparavant, et sur une autre partie du terrain, on eût pu voir une vieille diligence, dont l’impériale délabrée portait un tas de pauvres diables râpés, frappant du pied et poussant des cris, tandis que le grand événement de la journée, la course de Derby, traversait le vert gazon devant les milliers de personnes qui criaient assemblées pour voir cette magnifique scène. C’était le véhicule de Wheeler de la Tête d’Arlequin, qui avait amené de Bow-Street une société choisie, avec un modeste luncheon. Tandis que la course passait rapide comme l’éclair, chaque membre de cette société choisie beuglait le nom du cheval ou de la couleur qu’il croyait ou espérait voir arriver le premier. « C’est Cornet ! c’est Muffineer ! Les manches bleues ! Le bonnet jaune ! le bonnet jaune ! le bonnet jaune ! » Ainsi criaient ces gentlemen sportsmen, durant cette délicieuse minute d’émotion qui précéda la fin de la lutte ; et lorsqu’on déploya le signal flottant qui annonçait le numéro du fameux cheval Podasokus, vainqueur de la course, un des gentlemen, debout sur l’impériale du véhicule de la Tête d’Arlequin, s’élança en l’air comme un pigeon prenant son vol pour porter la nouvelle à Londres ou à York.
Mais cet élan ne l’éleva qu’à quelques pouces au-dessus de sa place, où il retomba aussitôt, faisant craquer sous le poids de sa joie les planches de la vieille voiture détraquée.
« Hourra ! hourra ! cria-t-il. Podasokus est vainqueur ! Souper pour dix, Wheeler, mon garçon. Je vous invite tous, ça va sans dire, et le diable emporte la dépense ! »
Et les gentlemen de l’impériale, ces fanfarons râpés, ces beaux équivoques, dirent : « Merci… nous vous félicitons, colonel ; nous souperons volontiers avec vous. » Puis ils se murmurèrent les uns aux autres : « Le colonel gagne quinze cents guinées, et il a parié avec un homme qui a les moyens de payer. »
Et chacun de ces beaux râpés, de ces sales dandys, se mit à observer son voisin avec soupçon, de peur que ce voisin ne saisît l’occasion d’attirer le colonel en un endroit isolé pour lui emprunter de l’argent. Et le gagnant ne jouit pas d’un seul instant de solitude durant toute l’après-midi, tellement ses amis le surveillaient de près et se surveillaient entre eux.
En une autre partie du terrain, vous eussiez pu voir un véhicule certainement plus modeste, sinon plus misérable que la diligence délabrée qui avait amené la société choisie de la Tête d’Arlequin. C’était le cabriolet n 2002, qui avait transporté un gentleman et deux dames depuis la station du Strand. Une de ces dames, assise sur le siège, et se régalant avec sa maman et leur compagnon d’une salade de homard et d’une bouteille de bière aigre, était si fraîche et si jolie, qu’un grand nombre des splendides jeunes dandys qui flânaient par là, qui s’amusaient au noble jeu de quilles, qui causaient avec les dames aux magnifiques costumes assises dans de magnifiques carrosses sur la colline, renonçaient à ces plaisirs pour regarder la souriante fillette aux joues roses du cabriolet 2002. Les couleurs de la jeunesse et de la gaieté s’étalaient sur les joues de la petite et ondulaient sur la blancheur de son teint, comme les jolis petits nuages argentés sur l’azur du ciel au-dessus de leurs têtes. La joue de la vieille dame était rouge aussi ; mais c’était un rouge pommelé permanent, et qui ne devenait plus foncé qu’à mesure qu’elle engloutissait de nouveaux verres de bière ou de grog à l’eau-de-vie. Alors sa figure rivalisait avec la coquille écarlate du homard qu’elle dévorait.
Le gentleman qui escortait ces dames était plein d’attention pour elles, ici, sur le terrain des courses, comme il l’avait été durant le voyage. Pendant toute la délicieuse promenade de Londres jusqu’à Epsom, il n’avait pas cessé de les égayer par ses bons mots. Il adressait intrépidement la parole aux plus gros et plus majestueux soldats de la garde, se pavanant dans les plus imposants véhicules, comme au boueur Bob, menant sa Molly dans la plus humble des charrettes traînées par un baudet. Il avait lâché des volées d’étourdissantes facéties dans les fenêtres des maisons tout le long de la route, dans les rangs de jeunes filles des écoles qui lui répondaient par leurs sourires, dans de petits régiments de bruyants moutards qui le saluaient de leurs hourras derrière les grilles de leurs académies classiques et commerciales, dans des croisées garnies de soubrettes rieuses, de bonnes faisant sauter leurs poupons dans leurs bras, et de modestes vieilles filles à la physionomie grave et sévère.
La jeune fille en chapeau de paille à rubans roses, et sa maman qui dévorait le homard, disaient que, lorsqu’il était en train, il n’y avait personne comme ce M. Sam. Il avait bourré le cabriolet de trophées conquis sur les propriétaires ruinés du jeu de quilles le plus voisin : c’étaient une quantité de pelotes à épingles, de pommes en bois, de diablotins à ressort comprimés dans des boîtes, et de petits soldats. Il avait fait venir une bohémienne, tenant dans ses bras un enfant basané, pour dire la bonne aventure aux dames ; et le seul nuage qui obscurcit momentanément le soleil de cette heureuse société fut l’œuvre de l’oracle du destin, lequel dit à la jeune fille « qu’elle devait se garder d’un homme blond qui la trompait, qu’elle avait fait une maladie grave, et qu’elle reconnaîtrait qu’un homme brun lui était fidèle. »
Àcette nouvelle, la fillette fut tout interdite ; sa mère et le jeune homme échangèrent des signes d’étonnement et d’intelligence. Peut-être la sorcière avait-elle dit les mêmes paroles à cent autres personnes ce jour-là.
Cheminant seul au milieu de la foule et des voitures, et remarquant, selon son habitude, les diverses circonstances et les individus que cette scène animée offrait à ses regards, un de nos jeunes amis rencontra soudain le cabriolet 2002, et le petit groupe assemblé devant le véhicule. Lorsqu’il aperçut la demoiselle perchée sur le siège, elle tressaillit et pâlit ; sa mère, au contraire, devint plus rouge que jamais ; et M. Sam, jusque-là si gai et si triomphant, prit aussitôt un air farouche et soupçonneux. Ses yeux se détournèrent de Fanny Bolton (que le lecteur a sans doute reconnue dans le portrait que nous avons fait de la jeune fille sur le siège), pour se reporter furieux sur Arthur Pendennis, qui s’avançait pour la saluer.
Arthur aussi prit un air sombre et soupçonneux, lorsqu’il trouva M. Samuel Huxter en compagnie de ses vieilles connaissances. Mais son soupçon était celui de la morale alarmée, et faisait, je puis le dire, grand honneur à M. Arthur. Tel est le soupçon de mistress Lynx, quand elle voit causer ensemble M. Brown et mistress Jones, ou qu’elle aperçoit deux ou trois fois mistress Lamb dans une belle loge à l’Opéra. Il se peut qu’il n’y ait pas de mal dans la conversation de M. Brown avec mistress Jones, et que mistress Lamb ait obtenu fort honnêtement sa loge à l’Opéra, encore qu’il soit notoire que ses moyens ne lui permettent pas un tel luxe ; mais une personne aussi morale que mistress Lynx a le droit de s’effrayer un peu, en manière de précaution. Et Arthur avait sans doute ses raisons pour prendre cet air sévère.
Le cœur de Fanny se mit à battre violemment. Les grosses mains de Huxter, plongées dans les poches de son paletot, se fermèrent machinalement et s’armèrent, pour ainsi dire, en embuscade. Mistress Bolton commença à parler de toutes ses forces et avec une merveilleuse volubilité.
« Seigneur Dieu ! je suis-t-y heureuse de revoir M. Pendennis ! et que vous avez bonne mine, monsieur ! Et nous parlions de vous, monsieur, il n’y a qu’un instant ; n’est-ce pas, Fanny ? Et si ce sont là ces fameuses courses de Hepsom dont on parle tant, je ne regrette pas, pour ma part, de ne les avoir jamais vues auparavant, et je m’en serais bien encore passée. Comment se porte le major Pendennis ? Et ce bon M. Warrington, qui a remis à Fanny la grande marque de bienveillance que vous avez bien voulu lui donner ? Oh ! je ne l’oublierai jamais. M. Warrington est si grand, qu’il s’est presque cassé la tête contre la porte de la loge. Vous vous rappelez comme M. Warrington s’est cogné la tête, n’est-ce pas, Fanny ? »
Tandis que mistress Bolton parlait ainsi, Dieu sait quelle multitude de pensées diverses traversèrent l’esprit de Fanny, et quels temps heureux, quelles tristes luttes, quels chagrins solitaires et quelles timides consolations elle se rappela ! Quelles angoisses eut la pauvre petite créature en pensant combien elle avait aimé cet Arthur Pendennis, qu’à présent elle n’aimait plus ! Il était là, debout devant elle, celui pour qui elle voulait mourir dix mois auparavant ; il était là, mis comme un dandy, fier, un crêpe noir à son chapeau blanc et des boutons de jais à sa chemise. Il avait à la boutonnière de son habit un œillet que quelqu’un lui avait donné, sans doute ; ses mains étaient captives dans des gants couleur de lavande cousus de noir, et les plus étroits qu’il pût mettre ; et il jouait avec la plus fine des badines.
M. Huxter, lui, ne portait pas de gants, mais de grands souliers-bottes, et il sentait très-fort le tabac. Et vraiment, il faut l’avouer, on pensait, en le regardant, qu’un seau d’eau lui ferait grand bien.
Toutes ces réflexions et une myriade d’autres traversèrent l’esprit de Fanny pendant que sa maman débitait son discours, et que la fillette examinait Pendennis de dessous ses paupières baissées. Elle l’examina de la tête aux pieds : le cercle laissé sur son front blanc par son chapeau quand il le souleva ; ses beaux, ses superbes cheveux qui avaient repoussé ; les breloques de sa chaîne de montre, la bague qu’il portait au doigt sous son gant, sa jolie botte luisante, si différente du soulier de Sam !
Après que sa main tremblante eut serré la main gantée de chevreau couleur de lavande qui s’offrait à elle, après que sa mère eut débité son discours, tout ce que Fanny trouva à dire, ce fut :
« Voici M. Samuel Huxter que vous connaissiez autrefois, monsieur. Monsieur Samuel, vous savez que vous connaissiez autrefois M. Pendennis… et… et accepterez-vous un petit rafraîchissement ? »
Ces simples paroles, dites d’une voix tremblante, eurent néanmoins pour Pendennis un sens qui soulagea son esprit d’un soupçon pesant, et peut-être son cœur d’un remords. Le nuage qui assombrissait la figure du prince de Fairoaks disparut ; un sourire de bonne humeur et un malin clignement des yeux égayèrent la physionomie de Son Altesse.
« J’ai grand’soif, dit-il, et je serai bien aise de boire à votre santé, Fanny ; et j’espère que M. Huxter me pardonnera de l’avoir traité si durement la dernière fois que nous nous sommes rencontrés. J’étais si contrarié et si fort en colère, que je ne savais vraiment plus ce que je disais. »
Et là-dessus, la main droite gantée de chevreau couleur de lavande s’offrit à Huxter, en signe d’amitié.
Le sale poing caché dans la poche du jeune carabin fut forcé de s’ouvrir et de sortir désarmé de son embuscade. Le pauvre diable sentit, en mettant sa main dans celle de Pen, combien la sienne propre était chaude et sale ; elle laissa des traces noires sur le gant de Pen. Il eût volontiers refermé le poing pour en porter un coup à la bonne figure de l’autre ; il se fût volontiers mesuré avec lui sur le terrain, en présence de Fanny et de toute l’Angleterre, pour voir quel était le plus solide des deux, lui Sam Huxter de l’hôpital Saint-Barthélemy, ou bien ce dandy grimaçant.
Pen prit un verre avec une ineffable bonne humeur ; il ne regarda pas quel verre c’était ; il ne faisait pas difficulté de boire après des dames. Il le remplit d’une bière tiède et mousseuse, qu’il affirma être délicieuse, et qu’il but cordialement à la santé de la société.
Pendant qu’il buvait et causait de la manière la plus aimable, une jeune dame en robe gorge-de-pigeon, avec une ombrelle blanche doublée de rose et les plus jolies petites bottines gorge-de-pigeon qu’on eût jamais vues, vint à passer à côté de Pen, appuyée sur le bras d’un robuste gentleman à la moustache militaire.
La jeune dame ferma son petit poing et lança une malicieuse œillade en passant à côté de Pen. L’homme aux moustaches partit d’un joyeux éclat de rire. Il avait ôté son chapeau pour saluer les dames du cabriolet 2002. Vous auriez dû voir les yeux de Fanny Bolton suivre la jeune dame gorge-de-pigeon. Mais, dès que Huxter eut remarqué la direction de leurs regards, ils se détournèrent de la nymphe gorge-de-pigeon et se fixèrent sur les yeux de Sam Huxter avec l’expression de la plus naïve bonne humeur.
« Quelle admirable créature ! dit Fanny. Quelle robe charmante ! Avez-vous remarqué, monsieur Sam, ses ravissantes petites mains ?
— C’était le cap’taine Strong, dit mistress Bolton ; mais je voudrais bien savoir quelle est cette jeune femme.
— Une de mes voisines de campagne… miss Amory, répliqua Arthur, la fille de lady Clavering. Vous avez souvent vu sir Francis à Shepherd’s-Inn, mistress Bolton. »
Pendant qu’il parlait, Fanny bâtit tout un roman en trois volumes : amour, infidélité, brillant mariage à Saint-Georges, Hanover-Square, jeune fille au cœur brisé. Et Sam Huxter n’était pas le héros de cette histoire, le pauvre Sam qui avait tiré de sa poche un cigare de Cuba excessivement fort, qu’il fumait au petit nez de Fanny.
Après cette visite de ce maudit fat de Pendennis, le soleil fut moins brillant, le ciel moins bleu pour Sam Huxter ; les quilles n’eurent plus d’attraits pour lui ; la bière lui sembla aigre et chaude à ne plus pouvoir être bue ; le monde était changé. Il avait mis dans la poche du cabriolet une quantité de pois avec une canonnière de fer-blanc, pour s’amuser en retournant à Londres. Il ne les tira pas de la poche et oublia complètement leur existence, jusqu’à ce qu’un autre farceur lança une décharge en plein dans la triste figure de Sam. Après quelques jurons annonçant une extrême surprise de ce salut inattendu, Sam partit d’un éclat de rire sauvage et sardonique.
Mais Fanny fut charmante tout le long du chemin. Elle lui souriait, elle le flattait, elle l’agaçait. Elle faisait entendre de petits rires joyeux ; elle admirait tout ; elle prit les diablotins et dit qu’elle avait mille obligations à Sam. Et lorsqu’elle fut arrivée à la maison, et que M. Huxter, la figure encore sombre, prit froidement congé d’elle, elle fondit en larmes et lui dit qu’il était une méchante mauvaise créature.
Là-dessus, avec une explosion de sentiments presque aussi violente que chez Fanny, le jeune médecin prit la fillette dans ses bras, jura qu’elle était un ange et lui une jalouse brute, avoua qu’il était indigne d’elle, qu’il n’avait pas le droit de haïr Pendennis ; enfin il la pria, la supplia, de dire encore une fois qu’elle…
Qu’elle quoi ? La fin de cette question et la réponse de Fanny furent prononcées par des bouches si rapprochées l’une de l’autre, que personne ne put entendre leurs paroles. Mistress Bolton s’écria : « Allons, allons, monsieur Huxter, pas de folies, s’il vous plaît. Je trouve que vous vous êtes conduit comme un méchant scélérat, et que vous avez été extraordinairement cruel avec Fanny ; voilà mon opinion. »
En quittant le n 2002, Arthur alla rendre ses hommages au carrosse, dans lequel l’auteur de Mes Larmes était allé s’asseoir avec sa robe gorge-de-pigeon à côté de sa maman. L’infatigable vieux major Pendennis tenait compagnie à lady Clavering, dans l’équipage de laquelle il avait occupé le siège de derrière ; le jeune Plein-d’Espoir trônait sur le siège, confié aux soins du capitaine Strong.
Un grand nombre de dandys et d’hommes d’un certain monde, d’élégants militaires et de jeunes roués des administrations publiques, s’étaient groupés autour de la voiture pendant qu’elle stationnait sur la colline, et avaient échangé un ou deux mots avec lady Clavering et quelques menues phrases avec miss Amory. Ils avaient offert de parier contre elle et lui avaient tenu toutes sortes de propos et de malignes insinuations. Ils lui avaient montré les personnes assistant aux courses, et qui n’étaient pas toutes de celles qu’une demoiselle peut connaître.
Quand Pen arriva à la voiture de lady Clavering, il eut à se frayer un chemin à travers la foule de ces jeunes daims qui faisaient la cour à miss Amory ; autrement il n’aurait pu s’approcher de cette jeune personne, qui par signes l’invitait à venir à côté d’elle.
« Je l’ai vue, dit-elle, elle a de bien beaux yeux ; vous êtes un monstre.
— Pourquoi un monstre ? répliqua Pen en riant. Honni soit qui mal y pense ! Ma jeune amie de là-bas est aussi bien protégée que n’importe quelle demoiselle de la chrétienté. Elle a sa maman d’un côté, et de l’autre son prétendu. Pourrait-il arriver malheur à fille ainsi gardée ?
— On ne sait pas ce qui pourrait ou ne pourrait pas arriver, dit miss Blanche en français, quand une fille a la volonté et qu’elle est poursuivie par un monstre pervers comme vous. Figurez-vous, colonel, que je viens de rencontrer monsieur votre neveu près d’un cabriolet, en compagnie de deux dames et d’un homme, oh ! quel homme ! et ils mangeaient du homard, et ils riaient, ils riaient !
— Je n’ai pas remarqué que l’homme fût du nombre des rieurs, dit Pen ; et je crois qu’il avait envie de me manger après le homard. Il m’a serré la main si fort que mon gant en a des meurtrissures noires et bleues. C’est un jeune chirurgien. Il vient de Clavering. Ne vous rappelez-vous pas le Pilon et le Mortier d’or de High-Street ?
— Si vous vous faites soigner par lui quand vous serez malade, reprit miss Amory, il vous tuera. Il vous donnera votre compte comme vous le méritez, car vous êtes un monstre. »
Ce retour perpétuel du mot monstre choqua Pen.
« Elle parle beaucoup trop légèrement de ces choses-là, pensa-t-il ; je serais un monstre, comme elle dit, qu’elle m’eût reçu de la même manière. Ce n’est pas ainsi que doit parler ni penser une dame anglaise. Laure ne parlerait pas comme cela, Dieu merci ! »
Et, à cette pensée, sa figure s’assombrit.
« À quoi pensez-vous ? Est-ce que vous allez me bouder à présent ? demanda Blanche. Major, grondez votre méchant neveu. Il ne m’amuse pas du tout. Il est aussi bête que le capitaine Crackenbury.
— Qu’est-ce que vous dites de moi, miss Amory ? s’écria l’officier aux gardes en souriant. Si c’est quelque chose de bon, dites-le en anglais, car je ne comprends pas le français lorsqu’on le parle si diablement vite.
— Ce n’est rien de bon, Crack, dit le capitaine Clinker, camarade de Crackenbury. Allons-nous-en, et ne gâtons pas les affaires. On dit que Pendennis lui fait les yeux doux.
— On dit qu’il a diablement d’esprit, répliqua Crackenbury avec un soupir. Lady Violette Lebas dit qu’il a diablement d’esprit. Il a écrit un livre, ou un poème, ou quelque chose ; et il écrit ces choses si diablement spirituelles dans… dans les journaux, vous savez. Le diable m’emporte, Clinker, je voudrais avoir de l’esprit !
— C’est un souhait inutile, Crack, mon garçon, dit l’autre. Je ne saurais faire un bon livre, mais je crois que j’en écrirais un passable sur le Derby. Que ce Clavering est plat !… Et la Bégum ! Elle me plaît, cette vieille Bégum. Elle vaut dix fois sa fille. Quelle a été la joie de la vieille créature en gagnant à la loterie !
— Clavering est bon pour sa dette, n’est-ce pas ? demanda le capitaine Crackenbury.
— Je l’espère, » répondit son ami ; et ils disparurent pour s’amuser aux quilles.
Avant la fin des divertissements de la journée, beaucoup d’autres gentlemen de la connaissance de lady Clavering s’approchèrent de sa voiture et causèrent avec la société qu’elle contenait. La digne dame était fort gaie, riant et jasant selon sa coutume, et offrant des rafraîchissements à tous ses amis, jusqu’à ce que ses vastes paniers et ses bouteilles fussent vides, et que ses laquais et ses postillons fussent dans cet état d’excitation où postillons et laquais sont communément le jour du Derby.
Le major remarqua que quelques-uns de ceux qui rendirent visite à la voiture jetaient des coups d’œil singuliers et significatifs à lady Clavering.
« Comme elle le prend avec insouciance ! murmura l’un d’eux à l’oreille d’un autre.
— La Bégum est immensément riche, répliqua l’ami.
— Qu’est-ce qu’elle prend avec insouciance ? se demanda le vieux Pendennis. Quelqu’un a-t-il perdu de l’argent ? Lady Clavering a dit ce matin qu’elle était heureuse, parce que sir Francis lui avait promis de ne pas parier. »
M. Wellbore, le voisin de campagne de Clavering, passait devant le carrosse, et il fut appelé par la Bégum, qui le railla de ce qu’il aurait voulu faire semblant de ne pas la reconnaître. Pourquoi n’était-il pas venu plus tôt ? Pourquoi n’était-il pas venu pour le lunch ? Lady Clavering était enchantée. Elle lui dit, elle dit à tout le monde qu’elle avait gagné cinq livres sterling à la loterie. Lorsqu’elle apprit cette nouvelle à M. Wellbore, celui-ci prit un air si singulièrement malin et avec cela si mélancolique, qu’une sinistre appréhension s’empara du major Pendennis.
« Je m’en vais voir après les chevaux et ces coquins de postillons qui tardent tant à venir, » dit-il.
Quand il fut de retour, sa figure ordinairement bienveillante et souriante était assombrie par quelque chagrin.
« Qu’est-ce que vous avez ? » demanda la bonne Bégum.
Le major prétendit que la fatigue du jour et le soleil lui avaient donné la migraine.
La voiture se mit en route et se dirigea vers Londres. Ce n’était pas le moins brillant équipage de cette vaste et pittoresque procession. Les postillons demi-ivres faisaient galoper leurs vaillants chevaux sur le terrain des courses, au milieu de l’admiration des piétons, des applaudissements ironiques des charrettes attelées d’ânes, et des bruyantes malédictions des cochers dont ils venaient à heurter les carrosses.
La Bégum, étendue sur ses magnifiques coussins, semblait la personnification de la bonne humeur, et l’aimable sylphide souriait avec une languissante élégance. Plus d’un honnête ouvrier encaissé dans un fiacre avec sa famille, plus d’un dandy d’occasion regagnant sa demeure perché sur un cheval de louage harassé, admira ce brillant équipage en se disant sans doute que ces richards devaient être bien heureux. Strong était toujours sur le siège, haranguant d’une voix hautaine les postillons et la multitude. Maître Frank avait été remis dans l’intérieur, où il dormait à côté du major, dissipant par ce sommeil les vapeurs du luncheon perpétuel qu’il avait librement arrosé de champagne.
Cependant le major ruminait en son esprit les nouvelles qui l’avaient rendu si sérieux.
« Si sir Francis Clavering continue de ce train-là, se disait Pendennis le vieux, ce petit coquin d’ivrogne sera aussi ruiné que son père et son grand-père avant lui. La fortune de la Bégum ne saurait résister à de pareilles saignées ; aucune fortune n’y pourrait résister ; elle a déjà payé six fois ses dettes. Quelques années de plus et quelques autres coups comme celui-ci l’auront ruinée.
— Ne pensez-vous pas que nous pourrions instituer des courses à Clavering, maman ? demanda miss Amory. Oui, il faut que nous les fassions rétablir : car il y avait des courses autrefois, dans le bon vieux temps. C’est un amusement national, vous savez ; et nous pourrions avoir un bal à Clavering, des danses pour les fermiers, et des jeux champêtres dans le parc. Oh ! ce serait charmant.
— Ce serait fameusement amusant, dit la maman. N’est-il pas vrai, major ?
— Les courses sont un amusement fort dispendieux, ma chère dame, » répondit le major Pendennis, d’une mine si piteuse que la Bégum se moqua de lui et lui demanda en riant s’il avait perdu de l’argent aux courses.
Après un somme d’environ une heure et demie, l’héritier de la maison commença à présenter des symptômes de réveil, étirant ses jeunes bras jusque dans la figure du major, et lançant ses pieds dans les genoux de sa sœur assise en face de lui. Quand l’aimable enfant fut complètement rendu à la connaissance de lui-même et des circonstances, il se mit à jaser avec entrain.
« Hé ! maman, dit-il, je l’ai fait tout de même cette fois-ci ; oui, je l’ai fait.
— Qu’est-ce que vous avez fait, cher Franky ? demanda la maman.
— Combien est-ce, dix-sept demi-couronnes ? Deux livres plus une demi-couronne, n’est-ce pas ? J’ai tiré Borax à notre loterie, mais j’ai acheté Podasokus et Man-milliner à Leggat minor pour deux tartelettes et une bouteille de gingerbeer.
— Oh ! la perverse petite créature ! Comment osez-vous commencer de si bonne heure à jouer ? s’écria miss Amory.
— Retenez votre langue, s’il vous plaît. Vous imaginez-vous que je vous en demanderai la permission, miss ? répliqua le frère. Et puis, maman…
— Eh bien, cher Franky ?
— Vous me taperez tout de même quand nous serons rentrés, vous savez… » Ici Franky partit d’un éclat de rire. « Hé, maman, voulez-vous que je vous dise quelque chose ? »
La Bégum exprima le désir de connaître ce quelque chose, et son fils et héritier continua :
« Quand nous étions à la grande tribune, Strong et moi, après les courses, et que je causais avec Leggat minor qui se trouvait là avec son gouverneur, je vis que papa était furieux comme un ours ; et, maman, Leggat minor me dit qu’il avait entendu dire à son gouverneur que papa avait perdu sept mille livres sterling en pariant pour le favori. Je ne parierai jamais pour le favori quand je serai grand. Non, non, le diable m’emporte !… Laissez-moi tranquille, Strong, voulez-vous ?
— Capitaine Strong ! capitaine Strong ! est-ce vrai ? s’écria l’infortunée Bégum. Est-ce que sir Francis a parié de nouveau ? Il m’avait promis de ne pas parier. Il m’avait donné sa parole d’honneur qu’il ne parierait pas. »
Strong, de la place qu’il occupait sur le siège, avait entendu la fin de la communication du jeune Clavering, et il s’efforçait en vain d’imposer silence au petit malheureux.
« Je crains que ce ne soit vrai, madame, dit-il en se retournant. Je déplore cette perte autant que vous-même. Il m’avait promis, à moi aussi, qu’il ne parierait pas ; mais le jeu est plus fort que lui ! il ne peut s’empêcher de jouer. »
Àcette triste nouvelle, lady Clavering fondit en larmes. Elle déplora son malheureux sort, et se dit la plus infortunée des femmes. Elle déclara qu’elle se séparerait de son mari et ne payerait plus les dettes de cet ingrat. Elle raconta avec une volubilité arrosée de larmes une vingtaine d’histoires qui n’étaient que trop authentiques, et qui prouvaient comment son mari l’avait toujours trompée, et comment elle l’avait toujours tiré d’embarras. Dans ce triste état, tandis que le jeune Plein-d’Espoir songeait aux deux guinées qu’il avait gagnées, et que le major se demandait s’il ne valait pas mieux renoncer à certains projets qu’il avait formés, l’équipage s’arrêta enfin devant la maison de la Bégum, Grosvenor-Place. Les gamins et les oisifs, qui se tenaient là pour voir la fin du jour de Derby, applaudirent la voiture, enviant les heureux qui en descendaient.
« Et c’est pour le fils de cet homme que l’on me dépouille de ma fortune ? dit Blanche, frémissante de colère, en montant l’escalier, appuyée sur le bras du major ; pour ce fourbe, cet escroc, ce menteur, ce voleur ! car il nous vole, nous pauvres femmes !
— Calmez-vous, ma chère miss Blanche, dit le vieux gentleman ; calmez-vous, je vous en prie. Vous avez été durement, injustement traitée ; mais rappelez-vous que vous avez toujours un ami en moi, et fiez-vous à un vieux bonhomme qui s’efforcera de vous rendre service. »
La demoiselle et l’héritier Plein-d’Espoir de la maison Clavering s’étant mis au lit, les trois autres qui avaient été à Epsom restèrent quelque temps occupés à une grave consultation.