‹ Histoire de PendennisChapitre 60 sur 76 · Tome 3 · 10

Tome 3 · 10

Près d’une année s’est passée, comme le lecteur s’en apercevra, depuis un événement dont le récit se trouve quelques pages plus haut. Arthur va bientôt échanger son habit noir contre un habit bleu. Sa propre personne a subi d’autres changements plus agréables et plus remarquables. Il a mis de côté sa perruque, et ses cheveux s’offrent de nouveau, quoique un peu plus clair-semés, aux regards du public. Et il a eu l’honneur d’apparaître à la cour en uniforme de cornette de la compagnie de yeomanry à cheval de Clavering ; il a été présenté à Sa Majesté par le marquis de Steyne.

C’était une démarche fortement et pathétiquement provoquée par le major Pendennis. L’oncle d’Arthur ne voulait pas que l’année se passât sans que fût accomplie cette cérémonie, qui est comme la confirmation du titre de gentilhomme. Le vieux major pensait que son neveu devait appartenir à un club un peu plus choisi que celui du Mégathérium ; et il avait partout annoncé son grand désappointement en apprenant que la fortune du jeune homme était restée au-dessous de ses espérances, au-dessous de quinze cents livres sterling de rente.

Tel est le chiffre de la fortune que le monde prête à Arthur ; aussi ses éditeurs commencent à le traiter avec beaucoup plus de respect qu’auparavant, et les mamans elles-mêmes ne sont nullement inciviles avec lui : car, si leurs jolies filles doivent naturellement épouser des hommes plus riches d’espérances, du moins est-il encore, lui, fort désirable pour les laides. Si la belle et séduisante Myra doit accrocher un comte, la pauvre petite Béatrice, qui a une épaule plus haute que l’autre, doit s’attacher pour la vie à quelque rustre ; et pourquoi M. Pendennis ne serait-il pas son soutien ?

Dès le premier hiver qui suivit son entrée en jouissance de la fortune de sa mère, mistress Hawxby fit donner, à la campagne, des leçons de billard par M. Pendennis à sa Béatrice ; elle ne voulut se faire accompagner de nul autre que lui dans sa petite voiture à un cheval, parce qu’il était un homme lettré et que sa Béatrice était lettrée aussi ; et elle déclara que le jeune homme, cédant à l’instigation de son horrible vieil oncle, s’était conduit de la manière la plus infâme en jouant avec l’amour de Béatrice. La vérité est que le vieux gentleman, qui connaissait le caractère de mistress Hawxby, et l’ardeur avec laquelle cette dame employait toutes sortes d’artifices pour séduire les jeunes étourdis, était arrivé à la campagne en question et avait entraîné Arthur hors de l’atteinte de ses griffes, sinon de sa langue. Pendennis le vieux aurait voulu que son neveu passât les fêtes de Noël à Clavering, où la famille de ce nom était de retour ; mais Arthur ne s’en sentit pas le courage. Clavering était trop près du pauvre vieux Fairoaks, où il y avait de trop tristes souvenirs pour le jeune homme.

Nous avons aussi perdu de vue les Clavering jusqu’à leur réapparition sur le terrain des courses d’Epsom, et nous devons en peu de mots rendre compte de leurs actes pendant cet intervalle.

Durant l’année qui vient de s’écouler, le monde n’a traité avec bienveillance aucun des membres de la famille Clavering. Lady Clavering, une des meilleures femmes qui aient jamais pris plaisir à un bon dîner ou fait une faute de grammaire, a vu son appétit et sa bonne humeur tristement éprouvés par des chagrins de famille, par des disputes qui rendraient immangeables les plus délicieux chefs-d’œuvre d’un cuisinier français, et qui changeraient en un lit de cailloux le sofa le plus moelleusement rembourré.

« J’aimerais mieux que Clavering ne me donnât pour mon dessert qu’un navet, Strong, oui, un navet, au lieu de tous ces ananas et de tous ces muscats, dit la pauvre lady Clavering en regardant les fruits étalés sur sa table et confiant ses chagrins à son fidèle ami, si je pouvais avoir un peu de tranquillité et le manger en paix. Oh ! que j’étais plus heureuse quand j’étais veuve, et avant que j’eusse hérité tout cet argent ! »

Les Clavering avaient effectivement fait fausse route dans le monde, et n’avaient tiré de toute l’hospitalité par eux déployée, ni agrément, ni position, ni remercîment, ni une marque de bienveillance de toutes les personnes qu’ils avaient invitées. Le succès de la première saison passée à Londres avait été douteux, mais la seconde fut pour eux une chute indubitable.

« La patience humaine n’est pas assez grande pour pouvoir supporter sir Francis Clavering, disait-on. Il est trop vulgaire, trop assommant, trop mal famé. » Il y avait, sur cette maison et tout son entourage, une tache, sans qu’on pût bien dire en quoi elle consistait. Qu’était-ce que la Bégum, avec tout son argent ? D’où venait-elle, cette femme qui ne prononçait pas ses h ? Quel extraordinaire petit modèle de suffisance, que cette jeune fille avec ses grâces affectées et son imitation des Françaises ! Comment des Anglaises bien élevées pouvaient-elles la fréquenter ? Quels étranges personnages que ceux qui s’assemblaient autour de ces deux femmes ! Sir Francis Clavering était un joueur qui faisait sa société de débauchés et d’escrocs. Hély Clinker, qui était de son régiment, disait que non-seulement il trichait aux cartes, mais qu’il avait même fait le poltron. Qu’avait pu penser lady Rockminster de prendre la Bégum sous sa protection ?

Mais après la première saison, lady Rockminster, qui avait pris lady Clavering sous son égide, la planta là ; les grandes dames refusaient d’amener leurs filles aux fêtes données par elle ; les jeunes gens qui y venaient s’y conduisaient avec la licence la plus odieuse et la familiarité la plus méprisante ; et la pauvre lady Clavering avouait elle-même qu’elle était obligée de recevoir dans son salon ce qu’elle appelait la canale, parce que les gros bonnets refusaient de venir.

Elle n’avait pas le moindre mauvais vouloir pour la canaille, la pauvre chère dame ; elle n’était pas fière du tout, et ne se croyait pas meilleure que sa voisine : mais elle avait pris à la lettre les ordres que sa marraine lui avait donnés à son entrée dans le monde ; elle voulait connaître les gens qu’elle invitait. De fait, la canaille était beaucoup plus amusante que la haute société ; mais, comme nous l’avons déjà dit, il est aisé de quitter une maîtresse, tandis qu’il est cruel d’être quitté par elle. Ainsi, vous pouvez renoncer à la société sans grande douleur ; vous éprouverez même un sentiment de satisfaction en la quittant, tandis que vous ressentirez une grande mortification et une vive douleur, si c’est elle qui vous plante là.

Nous avons eu occasion de parler d’un jeune fashionable qu’on aurait pu espérer trouver fidèle, lui du moins, parmi les infidèles ; et ce jeune homme était Harry Foker, esquire. Mais il n’avait pas mené ses affaires avec prudence, et sa malheureuse flamme, d’abord confiée à Pen, fut ensuite connue de toute la ville, qui s’en moqua. Elle finit même par arriver aux oreilles de sa faible et tendre mère, puis à celles du chauve et inflexible Foker senior.

Quand M. Foker apprit cette désagréable nouvelle, il se passa entre son fils et lui une scène violente et pénible, qui aboutit à un exil d’un an pour le pauvre petit gentleman. L’Angleterre lui fut interdite, et ordre positif lui fut donné de revenir, à l’expiration de ce temps, pour conclure son mariage avec sa cousine, ou pour se retirer avec trois cents livres sterling de rente, et ne jamais revoir père ni brasserie. M. Henry Foker s’en alla donc, emportant avec lui ce chagrin et ces soucis qui passent sans payer de droits aux douanes les plus sévères, et qui sont les compagnons accoutumés de l’exil. Avec ce crêpe sur les yeux, les boulevards mêmes de Paris lui parurent tristes, et le ciel de l’Italie sombre.

Pour sir Francis Clavering, cette année fut très-malheureuse. Les événements rapportés dans le dernier chapitre achevèrent sa ruine. C’était en l’an de grâce où, comme ceux de nos lecteurs qui s’occupent de courses peuvent se le rappeler, Podasokus, le cheval de lord Harrowhill (jeune seigneur fort classique qui donnait à ses coursiers des noms tirés de l’Iliade), gagna le Derby, au grand dépit des malins qui prononçaient le nom du vainqueur de toutes sortes de façons extraordinaires, et qui avaient parié pour Borax, lequel fut honteusement vaincu. Sir Francis Clavering, qui était intime avec quelques-uns des plus grands coquins du turf, et qui, naturellement, était bien renseigné, avait parié de grosses sommes contre le gagnant et pour le favori. Et le résultat de cette affaire fut une perte de sept mille guinées, comme son fils l’avait annoncé à la pauvre lady Clavering.

Ce fut vraiment un rude coup pour cette dame, qui bien des fois déjà avait payé les dettes de son mari ; qui avait reçu tout autant de fois ses promesses et ses serments de se corriger ; qui avait satisfait ses usuriers et ses marchands de chevaux ; qui avait meublé ses maisons de Londres et de Clavering, et qui devait trouver sur-le-champ cette énorme somme de sept mille livres sterling, pour payer l’extravagance de son lâche mari.

Nous avons dit plus haut comment le vieux Pendennis était devenu le conseiller de la famille Clavering, et comment, en sa qualité d’ami intime de la maison, il en avait parcouru toutes les chambres, même cet affreux cabinet que nous avons tous et dans lequel, selon le proverbe, se trouve enfermé le squelette de famille.

Quant aux affaires pécuniaires du baronnet, si le major ne les connaissait pas, c’est parce que Clavering lui-même les ignorait et les tenait cachées sous un tel enchevêtrement de mensonges, qu’il était impossible à conseil ou attorney, ou à qui que ce fût, de les bien connaître. Mais le major était mieux informé relativement à lady Clavering ; et quand arriva le malheur du Derby, il s’occupa de se mettre parfaitement au courant de toutes les ressources quelconques de cette dame, et il apprit alors les sacrifices importants et répétés que la veuve Amory avait faits en faveur de son présent mari.

Il ne cachait pas son opinion (elle lui avait valu les bonnes grâces de miss Blanche) que la fille de lady Clavering avait été durement traitée au profit de son fils issu du second mariage ; et, dans ses entretiens avec lady Clavering, il avait donné à entendre que Blanche devait être mieux pourvue. Nous avons déjà dit qu’il avait fait comprendre à la veuve qu’il savait tous les détails de sa malheureuse jeunesse, s’étant trouvé aux Indes à l’époque où… où arrivèrent les pénibles événements qui eurent pour résultat de la séparer de son premier mari. Il pouvait lui dire où trouver le journal de Calcutta qui contenait les détails du procès d’Amory, et il fit valoir auprès de la Bégum, qui ne lui fut pas peu reconnaissante de ces ménagements, que, sachant depuis longtemps tous les malheurs qu’elle avait eus, il n’en avait cependant jamais rien dit à personne, et était constamment resté l’ami de sa famille.

« Sans doute, ma chère lady Clavering, j’ai pu avoir des motifs intéressés, dit-il. Nous en avons tous, et je ne vous cache pas les miens, qui sont d’amener le mariage de mon neveu avec votre fille. »

Àquoi lady Clavering répondit, assez surprise peut-être de voir le major rechercher l’alliance de sa famille, qu’elle était toute disposée à donner son consentement.

Mais il répliqua franchement : « Ma chère lady, mon garçon n’a que cinq cents livres sterling de rente, et une femme qui n’aurait que dix mille livres pour toute fortune n’améliorerait guère sa position. Nous pourrions faire mieux que cela pour lui, permettez-moi de le dire ; et c’est maintenant un fin et prudent jeune homme qui a jeté ses premiers feux, qui a des talents et beaucoup d’ambition, et qui veut, en se mariant, améliorer sa position. Si vous vouliez, sir Francis et vous (et sir Francis, croyez-moi, ne vous refusera rien), vous pourriez mettre Arthur à même de s’avancer considérablement dans le monde et de montrer ce qu’il y a en lui. De quelle utilité est ce siège au parlement pour Clavering, lui qui ne dit jamais un mot à la chambre, et qui y montre à peine sa figure ? J’ai ouï dire à des gentlemen qui ont entendu mon garçon à Oxbridge, qu’il était fameux comme orateur, pardieu ! Mettez-lui une fois le pied dans l’étrier et le cheval entre les jambes, et je suis sûr qu’il ne sera pas le dernier au combat, madame. J’ai éprouvé le gaillard, et je crois le connaître assez bien. Il est beaucoup trop nonchalant, trop insouciant, trop volage pour faire son petit bonhomme de chemin, et arriver, comme font nos légistes, à la fin de leur vie ! Mais donnez-lui un élan, de bons amis et une occasion, et je vous promets qu’il se fera un nom dont ses fils seront fiers. Je ne vois pas d’autre moyen de parvenir, pour un homme comme lui, qu’en faisant un sage mariage, non pas avec une misérable héritière qui se contenterait pour la vie de quinze cents livres de rente, mais avec une personne qu’il puisse aider, et qui l’aidera lui-même, à s’avancer dans le monde, à qui il puisse donner un nom honoré et une belle position dans le pays, morbleu ! en retour des avantages qu’elle lui apportera. Il vaudrait mieux pour vous avoir au parlement un gendre distingué que d’y avoir votre mari, qui ne fait de bien ni à lui-même ni à personne autre. Voilà, dis-je, pourquoi je m’intéresse à vous, et pourquoi je vous offre ce que je crois un marché avantageux pour tous deux.

— Vous savez que je considère Arthur comme étant presque déjà de la famille, répliqua l’excellente Bégum ; il vient et il s’en va quand et comme il veut ; et plus je pense à sa chère mère, plus je vois qu’il y a peu… qu’il n’y a pas de personnes qui aient été aussi bonnes pour moi. Et je suis sûre d’avoir pleuré en apprenant sa mort ; j’aurais même pris le deuil, mais le noir ne me va pas du tout. Je sais qui sa mère voulait lui faire épouser : c’est Laure, pour qui la vieille lady Rockminster s’est éprise d’une si vive amitié, et ce n’est pas étonnant. Elle est bien meilleure que ma fille, je les connais toutes deux. Ma Betsy… ma Blanche veux-je dire, n’a pas été une consolation pour moi, major. C’est Laure que Pen devrait épouser.

— Pour n’avoir que cinq cents livres de rente ! Ma chère bonne âme, vous êtes folle, dit le major Pendennis. Réfléchissez à ce que je vous ai dit. Ne décidez rien dans vos affaires avec votre malheureux mari sans me consulter ; et rappelez-vous que le vieux Pendennis est toujours votre ami. »

Depuis un certain temps, l’oncle de Pen tenait un semblable langage à miss Amory. Il lui avait fait ressortir l’avantage de l’alliance qui lui tenait à cœur, et lui avait affirmé que les mariages de convenance réciproque étaient les meilleurs mariages du monde.

« Voyez tous ces mariages d’amour, ma chère jeune créature. Les gens qui les font ne manquent jamais de se quereller par la suite ; une fille qui s’enfuit à Gretna-Green avec Jack est bien sûre de s’enfuir plus tard en Suisse avec Tom. La grande chose dans le mariage, c’est de convenir qu’on se rendra utile l’un à l’autre. La dame apporte la fortune, et le gentleman sait en tirer parti. La femme de mon garçon apporte le cheval, Pen le monte et remporte le prix, morbleu ! Voilà ce que j’appelle un mariage raisonnable. Deux époux pareils ont de quoi causer quand ils sont ensemble. Vous seriez en tête-à-tête avec Cupidon lui-même… Blanche et Pen seraient Cupidon et Psyché, morbleu !… que vous commenceriez à bâiller au bout de quelques soirées, si vous n’aviez d’autre sujet de conversation que l’amour. »

Quant à miss Amory, elle se contentait bien de Pen, aussi longtemps qu’il ne se présentait pas de meilleur parti. Et combien y a-t-il de jeunes demoiselles qui ne lui ressemblent pas ? Combien de mariages d’amour sont heureux jusqu’à la fin ? Combien d’unions sentimentales ne finissent pas par la banqueroute du cœur ? Combien de passions héroïques ne dégénèrent pas en indifférence et en mépris, ou n’aboutissent pas à une honteuse défaite ?

Ces aperçus philosophiques de la vie, le major ne cessait pas de les faire remarquer à Pen, qui avait l’esprit tourné de manière à voir les deux faces de beaucoup de choses, et qui, tout en comprenant la vie de sentiment, laquelle était fort au-dessus de l’intelligence du major, appréciait également la vie pratique et s’en accommodait, ou pensait pouvoir s’en accommoder.

Il arriva ainsi que, durant le printemps qui suivit la mort de sa mère, il subit en grande partie l’influence des conseils de son oncle, et s’habitua dans la maison de lady Clavering. Miss Amory l’accepta sans qu’il eût demandé sa main, et fut elle-même acceptée sans être fiancée. Pen et Blanche étaient très-familiers, sans affecter beaucoup de tendresse l’un pour l’autre ; ils se rencontraient et se quittaient avec une parfaite bonne humeur. Et Pendennis se disait : « Suis-je donc le même individu qui, il y a huit ans, a ressenti une si grande passion, et qui l’année passée avait la fièvre et le délire au sujet de Briséis ? »

Oui, c’était le même Pendennis, à qui le temps avait apporté, comme à nous tous, ses conséquences, ses consolations et ses développements ordinaires. Nous changeons fort peu. Quand nous disons que cet homme ou cette femme n’est plus la même personne que nous nous rappelons avoir connue dans notre jeunesse ; quand nous remarquons, pour les déplorer, des changements dans nos amis, nous ne songeons peut-être pas que les circonstances ne créent pas tels défauts ou telles qualités, mais qu’elle se bornent à les mettre en évidence. La langueur et l’indifférence égoïstes de la possession d’aujourd’hui ne sont que la conséquence de l’égoïste ardeur de notre recherche d’hier ; le dédain et la fatigue, qui crient vanitas vanitatum, ne sont que la lassitude d’un appétit malade parce qu’il est rassasié de plaisir ; l’insolence du parvenu n’est que la continuation nécessaire de la carrière de l’homme qui a eu à lutter contre le besoin ; les changements de notre esprit sont, comme nos cheveux gris et nos rides, l’accomplissement des diverses phases successives de la croissance et de la décadence de l’homme. Ce qui est à présent blanc comme la neige a été d’un noir lustré ; ce qui est aujourd’hui indolente obésité était, il y a quelques années, santé pleine de fraîcheur et de vigueur ; cette fatigue calme, bienveillante, résignée et désappointée, c’était il n’y a pas longtemps de l’ambition furieuse et violente, qui ne s’est enfin soumise au repos qu’après mainte bataille et mainte défaite.

Heureux celui qui peut supporter généreusement sa défaite, et remettre d’un cœur plein de noble humilité son épée brisée au Destin vainqueur ! N’êtes-vous pas frappé de terreur, ô lecteur ami, qui avez peut-être ouvert cette histoire pour vous amuser un moment, et qui la refermez pour vous livrer à de plus graves réflexions ? vous qui avez consommé votre succès ou votre désastre, occupant une place distinguée ou ignorée dans la foule ; qui avez passé par Dieu sait combien de luttes, d’efforts, de défaites, de succès, ou de crimes et de remords ; qui avez aimé et oublié, ri et pleuré tant de fois ! N’êtes-vous pas frappé de terreur en pensant que vous êtes le même vous, dont l’enfance est en ce moment présente à votre souvenir, avant que commençât le voyage de la vie ? Ce voyage a été heureux, et vous entrez dans le port au milieu des applaudissements de la foule et des salves des canons, et le fortuné capitaine salue de dessus son navire ; mais il y a sous l’étoile qui décore sa poitrine un souci que personne ne connaît. Ou bien vous avez fait naufrage, et vous vous êtes cramponné, sans espoir, à un tronçon de mât flottant solitaire sur l’abîme. Le naufragé et le capitaine qui arrive au port pensent tous deux, sans doute, à la maison paternelle, et se rappellent le temps où ils étaient enfants ; ils sont seuls tous les deux : l’un, seul sur son tronçon de mât, se noyant à l’insu de tous ; l’autre, seul au milieu de la foule qui l’applaudit.

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