‹ Histoire de PendennisChapitre 61 sur 76 · Tome 3 · 11

Tome 3 · 11

Notre bonne Bégum fut d’abord tellement exaspérée de cette dernière preuve de la duplicité et de l’extravagance de son mari, qu’elle refusa d’aider sir Francis Clavering à payer ses dettes d’honneur, et déclara qu’elle se séparerait de lui, en l’abandonnant aux conséquences de sa folie et de son incorrigible défaut.

Après ses affaires de ce fatal jour des courses, l’infortuné joueur fut dans une disposition d’esprit à éviter tout le monde : ses compagnons du turf, envers lesquels il avait contracté des dettes qu’il tremblait de ne pouvoir payer, aussi bien que sa femme, ce banquier plein de longanimité, sur lequel il avait raison de douter qu’il lui fût permis de tirer plus longtemps.

Quand lady Clavering demanda, le lendemain matin, si sir Francis était chez lui, elle reçut pour réponse qu’il n’était pas rentré la veille, mais avait adressé un messager à son valet de chambre, avec ordre de lui envoyer des habits et ses lettres par le porteur.

Strong s’attendait à recevoir sa visite ou un message de lui, dans le courant de ce jour ou du suivant ; et il reçut effectivement un billet par lequel on le conjurait de venir voir son ami éperdu F. C. à l’hôtel de Short, Blackfriars, et d’y demander M. Francis. Car le baronnet avait cela de particulier qu’il aimait mieux dire un mensonge que la vérité, et qu’il commençait toujours la lutte contre la fortune par prendre la fuite et se cacher.

Le garçon décrotteur de l’établissement de M. Short, qui porta le message de Clavering à la maison de la place Grosvenor et en rapporta son sac de nuit, devina aussitôt quel était le propriétaire du sac. Il fit part de ce renseignement au valet qui dressait la table pour le déjeuner ; celui-ci le répéta dans la salle commune aux domestiques, où mistress Bonner, la femme de confiance de lady Clavering l’entendit, et l’on pense bien qu’elle en informa sa dame.

C’est ainsi que tout le monde, dans la maison de Grosvenor-Place, sut que sir Francis se cachait sous le nom de M. Francis dans une auberge de Blackfriars-road. Le cocher de sir Francis dit la nouvelle aux cochers d’autres gentlemen, qui la redirent à leurs maîtres et chez Tattersall, où l’on commença à craindre que sir Francis Clavering ne fût sur le point de faire un voyage en Orient.

Aussi le nombre de lettres qui arrivèrent dans la journée, à l’adresse de sir Francis Clavering, baronnet, fut tout à fait extraordinaire. Le cuisinier français envoya sa note à milady ; les marchands qui approvisionnaient la table de la Bégum, MM. Finer et Gimcrack, tapissiers-décorateurs, et Mme Crinoline, la célèbre modiste, envoyèrent aussi leurs petites notes à milady, avec le mémoire assez considérable de ce que miss Amory devait à ces divers établissements.

Dans l’après-midi du jour qui suivit le Derby, quand Strong, après un entretien avec son patron qu’il avait trouvé pleurant et buvant du curaçao à l’hôtel de Short, arriva selon sa coutume à Grosvenor-Place pour mettre ordre aux affaires, il trouva tous ces documents, œuvres de la méfiance et des soupçons, rangés sur le bureau du baronnet ; et il se mit à les ouvrir et à les examiner d’un air lamentable.

Mistress Bonner, femme de chambre et gouvernante du ménage de milady, entra pendant qu’il était ainsi occupé. Mistress Bonner, qui faisait partie de la famille et qui était aussi nécessaire à la Bégum que le chevalier l’était à sir Francis, se rangeait naturellement du côté de milady dans la dispute entre celle-ci et son mari, et était même plus irritée que lady Clavering.

« Elle ne payera pas, si elle veut écouter mon conseil, dit mistress Bonner. Vous voudrez bien, capitaine, retourner vers sir Francis, qui se cache dans une auberge vulgaire et n’ose pas se montrer à sa femme, et vous lui direz que nous ne payerons plus ses dettes. Nous avons fait de lui un homme, nous l’avons tiré de prison (et d’autres peut-être avec lui), nous avons à plusieurs reprises payé ses dettes, nous l’avons fait nommer membre du parlement, nous lui avons donné maison à la ville et à la campagne, où il n’ose pas montrer sa face, le lâche ! nous lui avons donné le cheval qu’il monte, le dîner qu’il mange et jusqu’aux habits qu’il a sur le dos ; et nous ne lui donnerons plus rien. Notre fortune, ou ce qui nous en reste, est pour nous, et nous n’en gaspillerons plus rien pour cet ingrat. Nous lui donnerons de quoi vivre, et nous le planterons là : voilà ce que nous ferons ; et c’est ce que vous pouvez lui dire de la part de Suzanne Bonner. »

La maîtresse de Suzanne Bonner, qui avait appris l’arrivée de Strong, le fit appeler en ce moment, et le chevalier se rendit auprès de lady Clavering, non sans espoir de la trouver plus traitable que mistress Bonner, son factotum. Plus d’une fois déjà il avait plaidé la cause de sir Francis auprès de la Bégum, dont il avait toujours apaisé la colère. Il essaya cette fois encore de l’attendrir. Il peignit avec de sombres couleurs l’état où il avait trouvé son patron, et dit qu’il ne répondait pas des conséquences, s’il ne pouvait pas faire honneur à ses engagements.

« Se tuera-t-il ? demanda mistress Bonner en riant ; se tuera-t-il, croyez-vous ? C’est ce qu’il pourrait faire de mieux. »

Strong jura qu’il l’avait trouvé avec ses rasoirs sur la table ; mais, à ces mots, lady Clavering elle-même se mit à rire avec amertume.

« Il ne se fera aucun mal, aussi longtemps qu’il restera à une pauvre femme un shilling dont il puisse la dépouiller. Sa vie est parfaitement en sûreté, capitaine ; vous pouvez m’en croire. Ah ! ce fut un jour néfaste que celui où j’arrêtai mes regards sur lui.

— Il est bien pire que votre premier mari, s’écria l’aide de camp de milady. C’était un homme, celui-là, un mauvais diable ; mais il avait le courage d’un homme. Tandis que cet individu-ci… que servira-t-il à milady de lui pardonner et de vendre ses diamants pour payer les dettes qu’il a faites ? Ce serait à recommencer l’année prochaine. À la première occasion, il se mettra à la tromper et à la voler encore ; et tout l’argent qu’elle a se fondra à entretenir un tas de fripons et d’escrocs… Je ne parle pas de vous, capitaine ; vous avez été assez bon ami pour nous, à cela près que nous voudrions ne vous avoir jamais vu. »

Les paroles que mistress Bonner avait laissé échapper relativement aux diamants apprirent au chevalier que la Bégum était disposée à se laisser fléchir une fois encore au moins, et qu’il y avait encore de l’espoir pour son patron.

« Parole d’honneur, madame, dit-il avec un sentiment de sympathie réelle pour les ennuis de lady Clavering, et d’admiration pour sa longanimité, et aussi avec un enthousiasme qui ne fut pas peu utile à la cause du pervers baronnet ; tout ce que vous dites contre Clavering, tout ce que mistress Bonner déblatère ici contre moi, nous l’avons bien mérité tous les deux, et ce fut un jour de malheur pour vous que celui où vous nous vîtes l’un et l’autre. Il s’est cruellement conduit avec vous ; et, si vous n’étiez pas la plus généreuse et la plus clémente des femmes, je sais bien qu’il ne lui resterait aucune chance. Mais vous ne pouvez souffrir que le père de votre fils soit déshonoré ; vous ne pouvez vouloir que le petit Frank entre dans le monde avec une telle flétrissure. Attachez-le, liez-le par toutes les promesses que vous voudrez ; je vous garantis qu’il y souscrira.

— Et qu’il les violera ensuite, dit mistress Bonner.

— Et qu’il les gardera cette fois, s’écria Strong. Il faut qu’il les garde. Que ne l’avez-vous vu pleurer, madame ! « Oh ! Strong, m’a-t-il dit, ce n’est pas pour moi que je souffre à présent ; c’est pour mon fils, c’est pour la meilleure femme qui soit en Angleterre, et que j’ai indignement traitée, je le sais. » Il ne voulait pas parier aux courses, madame ; en vérité, il ne le voulait pas. Il a été entraîné par ruse à parier ; tout le cercle a été dupé. Il a cru pouvoir parier à coup sûr, sans le moindre risque. Et ce lui sera une leçon pour toute sa vie. Voir pleurer un homme… oh ! c’est terrible !

— Peu lui importe de faire pleurer ma chère maîtresse, la pauvre chère âme ! dit mistress Bonner. Allez, il ne s’en soucie guère, capitaine. »

« Si vous avez un cœur d’homme, Clavering, dit Strong à son patron en lui rapportant cette scène, vous tiendrez votre promesse cette fois-ci ; car si vous la violez, je me tournerai contre vous, pardieu ! et je dirai tout.

— Quoi, tout ? » demanda M. Francis, à qui son ambassadeur rapportait les nouvelles chez Short.

Strong trouva le baronnet toujours pleurant et buvant du curaçao.

« Bah ! me prenez-vous pour un imbécile ? s’écria Strong. Supposez-vous que j’aie pu vivre aussi longtemps dans ce monde sans faire usage de mes yeux, Frank Clavering ? Vous savez que je n’ai qu’à parler pour que demain vous soyez réduit à la mendicité. Et je ne suis pas le seul qui possède votre secret.

— Qui donc le connaît encore ? demanda Clavering avec un effort convulsif.

— Le vieux Pendennis, ou je me trompe fort. Il a reconnu l’homme à première vue, lorsqu’il est entré ivre, le soir, dans votre maison.

— Il le connaît, vraiment ? s’écria Clavering… Le diable l’emporte ! il faut le tuer.

— Vous voudriez bien nous tuer tous, n’est-ce pas, mon vieux ? » répliqua Strong avec un rire moqueur en allumant son cigare.

Le baronnet se frappa le front de sa débile main ; peut-être son interlocuteur avait-il fidèlement interprété son désir.

« Oh ! Strong, s’écria-t-il, si j’osais, je mettrais fin à mon existence, car je suis le plus damné misérable chien qui soit en Angleterre. C’est là ce qui me rend si insouciant et si désordonné. C’est là ce qui me porte à boire. (Et il se versa d’une main tremblante un grand verre de curaçao, son fortifiant habituel, qu’il avala d’un trait.) C’est là ce qui me fait vivre avec ces voleurs. Je sais qu’ils sont des voleurs, tous sans exception, de damnés voleurs ! Et… et que voulez-vous que j’y fasse ? Je l’ignorais, vous le savez bien ; et je suis innocent, pardieu ! Et, jusqu’à ce que j’eusse vu ce maudit scélérat, je ne le savais pas plus que les morts. Je prendrai la fuite, je m’en irai bien loin, hors d’atteinte de ces chiens d’enfer ; je m’enfoncerai dans une forêt, pardieu ! et je me pendrai à un arbre… et… oh ! je suis le plus misérable gueux de toute l’Angleterre ! »

C’est ainsi, par des larmes, par des cris, des malédictions, que ce lâche exhalait sa douleur et déplorait son malheureux sort. Et il jura de se repentir au milieu de ces gémissements, de ce désespoir et de ces blasphèmes.

Un proverbe dit qu’il n’y a de mauvais vent que celui qui ne souffle favorablement pour personne. Le vent qui soufflait malheur à sir Francis Clavering était un bon vent pour un des habitants de l’appartement de M. Strong, dans Shepherd’s-Inn. C’était heureusement un homme solvable que celui contre qui avait parié le colonel Altamont ; et le jour où furent réglés les comptes du Derby, le capitaine Clinker, désigné pour payer les dettes inscrites dans le carnet de sir Francis (car lady Clavering, suivant le conseil du major Pendennis, ne voulut pas permettre que son mari liquidât lui-même ses transactions financières), remit leur argent aux nombreux créanciers du baronnet ; le colonel Altamont, entre autres, eut la satisfaction de recevoir cinquante fois la différence de trente à un, qui était ce qu’il avait parié pour le cheval vainqueur.

Un grand nombre des amis du colonel se présentèrent pour le féliciter de son bonheur. Toute la clique d’Altamont et les gentlemen qui se rencontraient dans le salon réservé du joyeux Wheeler, mon hôte de la Tête d’Arlequin, arrivèrent pour être témoins de la bonne fortune de leur camarade ; et leur généreuse sympathie pour son succès était telle, qu’ils eussent volontiers partagé avec lui.

« Voici le moment, disait Tom Driver au colonel, voici le moment de tirer du fond de la mer le navire qui a coulé bas dans le golfe du Mexique, avec trois cent quatre-vingt mille dollars, sans compter les doublons et les lingots.

— Les Treddydlum sont au plus bas ; on peut les avoir pour un morceau de pain ; jamais il ne s’est présenté si bonne occasion d’acheter des actions, » suggérait M. Keightley.

Quant à Jack Holt, il faisait valoir son projet pour introduire du tabac en contrebande, projet dont l’audace plaisait plus au colonel que toutes les autres spéculations qu’on lui proposait.

Puis vinrent les compères de la Tête d’Arlequin : Jack Rackstraw connaissait deux chevaux qu’il fallait que le colonel achetât ; Tom Fleet avait un journal satirique, l’Élégant, qui n’avait besoin que de deux cents livres de capital pour rapporter mille livres sterling de rente à n’importe qui, et qui vous donnera énormément de pouvoir et d’influence, colonel, heureux coquin que vous êtes, ajouta Tom, sans parler de l’entrée dans les foyers de tous les théâtres de Londres.

Enfin le petit Moses Abrams conjurait le colonel de ne pas écouter tous ces absurdes individus, avec leurs spéculations qui n’étaient que des blagues, mais de prêter son argent en échange de quelques bons billets que Moses lui procurerait, qui lui rapporteraient cinquante pour cent, et qui étaient aussi sûrs que la Banque d’Angleterre.

Tous ces braves gens se pressèrent autour du colonel avec leurs diverses séductions ; mais il eut assez de courage pour leur résister, pour boutonner la poche de son habit sur ses billets, rentrer chez Strong, et fermer la porte extérieure de l’appartement.

L’honnête Strong avait donné à son colocataire de bons conseils relativement à toutes ses connaissances ; et quoique, lorsqu’il était à court d’argent, il ne se gênât pas pour prendre vingt guinées dans la bourse du colonel, Strong était beaucoup trop loyal pour permettre que d’autres lui soutirassent l’argent qu’il avait gagné.

Ce n’était pas un méchant homme, cet Altamont, quand la fortune lui souriait. Il commanda une pimpante livrée pour Grady ; il fit verser au pauvre vieux Costigan des larmes de reconnaissance bientôt séchées, en lui donnant un billet de cinq guinées, après un bon petit dîner à l’Arrière-Cuisine ; il acheta un châle vert à mistress Bolton, et un jaune à Fanny : les deux plus beaux qui fussent en montre aux fenêtres d’un mercier de la rue du Régent.

Peu de temps après, miss Amory, le jour anniversaire de sa naissance, qui était au mois de juin, reçut de la part d’un ami un paquet contenant un énorme pupitre incrusté de cuivre, dans lequel se trouvait une parure d’améthystes les plus horribles qu’on eût jamais vues, une tabatière à musique, deux keepsakes des années précédentes, le tout accompagné de deux robes des couleurs les plus étonnantes. La réception de ces marchandises intrigua fort la sylphide, et la fit rire immodérément.

Or, il est de fait que le colonel Altamont avait, vers cette époque, fait un achat de cigares et de soie de France chez des marchands de bric-à-brac de Fleet-Street ; et que Strong le rencontra dans la salle des enchères publiques de Cheapside, où il venait d’acheter deux pupitres, plusieurs paires de chandeliers en plaqué fort riche, un surtout de table et un jeu de bagatelle. Le surtout resta chez lui, et figura dans les banquets que le colonel donna fréquemment. Il le trouva magnifique, jusqu’à ce que Jack Holt lui dit qu’il avait l’air d’avoir été donné en sus dans un marché. Et Jack Holt devait savoir ce qu’il en était.

Les dîners étaient très-fréquents chez le colonel, et sir Francis daigna n’en pas manquer un seul. Sa maison de Grosvenor-Palce était fermée. Le successeur de Mirobolant, qui avait envoyé sa note si prématurément, fut congédié avec indignation par lady Clavering ; ce qu’il y avait d’exagéré dans l’état de maison fut sagement élagué et réduit. Un des grands laquais fut supprimé, et l’autre donna congé sur-le-champ, ne voulant pas servir sans son camarade, ni dans une famille qui ne gardait qu’un laquais. Bref, la Bégum fit des réformes générales dans son ménage, qui fut mis sur un pied d’économie plus sévère, en conséquence des extravagances dont son abominable mari s’était rendu coupable. Le major, en qualité d’ami de lady Clavering ; Strong, au nom du pauvre sir Francis ; l’avoué de l’honnête Bégum, et la Bégum elle-même, exécutèrent ces réformes avec promptitude et sévérité.

Après avoir payé les dettes du baronnet, dont le règlement occasionna un grand scandale public et fit tomber sir Francis plus bas encore qu’auparavant dans l’estime du monde, lady Clavering quitta Londres en grand courroux pour se rendre aux eaux de Tunbridge, refusant de voir son vaurien de mari, que personne ne plaignait.

Clavering resta patiemment à Londres, n’étant nullement désireux de s’exposer à la juste indignation de son épouse. On pouvait le voir entrer, les oreilles basses, dans la chambre des Communes, ou en sortir furtivement pour aller fumer un cigare et faire une partie de billard avec le capitaine Raff et M. Marker ; ou bien il se montrait au cabaret ; il rôdait autour de ses avoués et de ses conseils dans Lincoln’s-Inn, où les patrons le faisaient attendre des heures dans leur étude, tandis que les clercs se parlaient des yeux les uns aux autres. Il n’est donc pas étonnant qu’il prît goût aux dîners de Shepherd’s-Inn, et qu’il se résignât parfaitement à ces parties ; qu’il s’y résignât, disons-nous ? il n’était nulle part aussi heureux que là ; il était malheureux en compagnie de ses égaux qui le méprisaient, tandis que là il était le principal personnage à table, où on l’appelait toujours sir Francis, où il disait ses misérables bons mots, et où il débitait, d’une voix fausse et tremblotante, sa triste petite chansonnette française, après que Strong avait chanté ses refrains joyeux, et l’honnête Costigan sifflé ses ballades hiberniennes. Un aussi gai ménage que celui de Strong, avec les ragoûts irlandais de Grady et le punch du chevalier après dîner, eût été le bienvenu pour nombre d’hommes plus haut placés que Clavering, qu’effrayait la solitude de sa maison, où il n’avait d’autre société que celle de la vieille gouvernante qui faisait le ménage, et de son valet de chambre qui se moquait de lui.

« Oui, le diable l’emporte ! dit-il à ses amis de Shepherd’s-Inn. Ce drôle de valet, il faut que je le chasse ; malheureusement je lui dois deux ans de gages, la peste l’étouffe ! et je ne puis les demander à milady. Le matin, il m’apporte mon thé tout froid, avec une damnée cuiller de plomb, en disant que milady a envoyé toute sa vaisselle chez son banquier, parce qu’elle n’était pas en sûreté à la maison. N’est-ce pas vraiment dur de sa part de ne pas me confier même une cuiller à thé ? N’est ce pas une conduite tout à fait vulgaire et indigne d’une personne de distinction, dites, Altamont ? Vous savez que milady est de basse naissance… c’est-à-dire… je vous demande pardon… hem… c’est-à-dire, elle agit très-cruellement en ne me témoignant pas plus de confiance. Et les domestiques mêmes se mettent à rire… Les damnés scélérats ! Je leur romprai tous les os de leurs grandes carcasses ; malédiction sur eux ! Oui, je les leur romprai. Ils ne répondent pas quand je sonne ; et mon valet est allé hier soir au Vauxhall avec une de mes belles chemises et mon gilet de velours, que j’ai bien reconnu. Le maudit impudent coquin ! ne s’est-il pas mis à danser devant moi ? que le diable l’emporte ! Je suis sûr qu’il ne finira qu’à la potence ; il mérite d’être pendu, comme toute cette infernale canaille de valets. »

Il était alors très-bienveillant pour Altamont ; il écoutait les histoires du colonel, quand Altamont racontait d’une voix retentissante comment, en revenant de la Nouvelle-Zélande, où il était allé pour la pêche de la baleine, ses camarades et lui avaient été obligés de s’embarquer de nuit pour échapper à leurs femmes, par Jupiter ! et comment ces pauvres diablesses se mirent à les poursuivre dans leurs canots, pagayant de toutes leurs forces pour rejoindre le navire qui cinglait toutes voiles déployées ; comment il était resté perdu dans les bois, trois mois durant, à la Nouvelle-Galles du Sud, où il s’était rendu pour trafiquer ; comment il avait vu Bonaparte à Sainte-Hélène, et lui avait été présenté avec les autres officiers du navire de la compagnie des Indes, dont il était commandant en second. Sir Francis écoutait alors toutes ces histoires avec une grande attention ; et il faut dire qu’Altamont en contait beaucoup en buvant, et qu’il mentait et se vantait beaucoup. Le baronnet se faisait un devoir de trinquer avec Altamont à dîner, et de le traiter avec toutes sortes de distinctions.

« Laissez-le tranquille, je sais où il veut en venir, disait Altamont en riant à Strong qui faisait des remontrances au baronnet, et laissez-moi tranquille aussi ; je sais très-bien ce que je dis. J’ai été officier à bord d’un navire de la compagnie des Indes, c’est la vérité ; j’ai trafiqué à la Nouvelle-Galles du Sud, ayant un bâtiment à moi que j’ai perdu, c’est la vérité. Je devins officier du nabab, c’est vrai ; seulement nous nous sommes querellés, mon royal maître et moi, Strong… voilà la chose. À qui cela fait-il du bien ou du mal, de raconter ces histoires ? Est-ce que quelqu’un me connaît ? L’autre gaillard est mort… il a été tué dans les bois, et son cadavre a été reconnu à Sydney. Si je croyais que quelqu’un voulût me trahir, pensez-vous que je ne lui tordrais pas le cou ? Ce ne serait pas la première fois que je ferais pareille chose, Strong… Je vous ai conté comment j’ai traité le surveillant avant de prendre congé… mais en loyal combat, entendez-vous, en loyal combat ; ou plutôt, c’est lui qui avait tous les avantages. Il avait son fusil et sa baïonnette, tandis que je n’avais qu’une hache. Cinquante personnes m’ont vu, oui, et m’ont applaudi quand je fis cela ; et je le ferais encore, si c’était à recommencer. Je n’ai peur de personne ; et il me faudrait la vie de celui qui me trahirait. Voilà ma règle, à moi… et passez-moi la bouteille. Vous ne vous tourneriez pas contre moi, vous ! je vous connais. Vous êtes un honnête garçon, qui soutiendriez un ami, et qui avez regardé la mort en face, comme il convient à un homme. Mais quant à ce lâche poltron ! ce misérable chien rampant, ce menteur, cet escroc de Clavering, qui marche dans mes souliers… car il marche dans mes souliers, le diable l’emporte ! je lui ferai tirer mes bottes et les nettoyer, morbleu ! ah ! ah ! ah ! »

Ici il fit entendre un grand éclat de rire, et Strong, se levant, mit de côté la bouteille d’eau-de-vie. L’autre continua de rire bonnement.

« Vous avez raison, mon vieux, dit-il ; vous gardez toujours la tête fraîche, vous… et, quand je commence à trop parler, quand, dis-je, je commence à canarder, je vous autorise à emporter la bouteille de rhum ; je vous le commande, je vous l’ordonne.

— Suivez mon conseil, Altamont, dit Strong d’un air grave, et prenez garde de trop pousser cet homme. Tâchez qu’il n’ait pas trop grand intérêt à se débarrasser de vous ; ou qui sait ce qu’il serait capable de faire ? »

L’événement qu’Altamont guettait avec une joie cynique ne tarda pas à arriver. Un jour, Strong étant absent pour quelque commission de son patron, sir Francis fit son apparition dans Shepherd’s-Inn, et trouva l’envoyé du nabab seul. Il injuria le monde en général, qui était pour lui dur et sans pitié ; il injuria sa femme, qui n’avait pas un brin de générosité dans le cœur ; il injuria Strong, qu’il accusait d’ingratitude ; il avait donné des guinées par centaines à Ned Strong ; il l’avait toujours traité en ami et l’avait sauvé de prison, par Jupiter ! Et voilà que Ned se rangeait du côté de sa femme contre lui, et la soutenait dans son infernale conduite vis-à-vis d’un mari.

« Ils ont conspiré entre eux de me laisser sans le sou, Altamont, dit le baronnet ; ils ne me donnent pas autant d’argent de poche que Frank en a au collège.

— Pourquoi n’allez-vous pas à Richmond lui en demander, Clavering ? répliqua Altamont avec un sauvage éclat de rire. Il ne pourrait pas voir son pauvre vieux gueux de père sans argent de poche ; qu’en pensez-vous ?

— Je vous dis que j’ai été obligé de m’humilier cruellement, reprit Clavering. Voyez, monsieur… voyez ces reconnaissances du prêteur sur gage ! Figurez-vous un membre du parlement et un baronnet de la vieille Angleterre, pardieu ! obligé de porter chez sa tante une pendule de salon et un encrier de Boule, et un serre-papiers de marbre avec une tête de canard en or, qui a bien certainement coûté cinq livres sterling à ma femme, et sur lequel on n’a voulu me prêter que quinze schellings et six pence ! Oh ! c’est une chose humiliante, monsieur, que la pauvreté, pour un homme qui a mes habitudes ; et ça me fait verser des larmes, monsieur, des larmes. Et ce damné valet de chambre, le diable l’emporte ! je voudrais qu’il fût pendu ! a eu la maudite impudence de me menacer de le dire à milady ; comme si les meubles de ma maison n’étaient pas à moi ; comme si je n’avais pas le droit de les garder, ou de les vendre, ou de les jeter par la fenêtre, si je veux, morbleu ! le damné coquin !

— Pleurez un peu, ne vous gênez pas devant moi ; cela vous soulagera de pleurer un peu, Clavering, répliqua l’autre. Eh ! mon vieux, je vous croyais si heureux jadis ! et quel misérable pistolet vous êtes à présent !

— C’est une honte de me traiter ainsi, n’est-ce pas ? continua Clavering ; car, bien qu’il fût ordinairement taciturne et apathique, le baronnet pouvait geindre une heure de suite quand il s’agissait de ses griefs. Enfin, morbleu ! monsieur, je n’ai même pas l’argent nécessaire pour payer le cabriolet qui m’attend en bas. La portière, mistress Bolton, m’avait déjà prêté trois schellings, et je n’ai pas voulu lui en demander davantage. Je me suis adressé à ce damné vieux Costigan, à ce maudit vieux mécréant d’Irlandais sans le sou ; mais il n’avait pas un schelling, à me donner, le gueux ! Campion n’est pas en ville ; autrement, il m’aurait fait un petit billet, j’en suis sûr.

— Je croyais que vous aviez juré sur l’honneur à votre femme de ne plus signer votre nom sur aucun papier, dit Altamont en ranimant le feu presque éteint de son cigare.

— Eh ! pourquoi me laisse-t-elle sans argent de poche ? Le diable m’emporte, il faut que j’aie de l’argent ! s’écria le baronnet. Ô Am… ! ô Altamont, je suis le plus misérable gueux qui soit au monde.

— Il vous plairait qu’un brave homme vous prêtât un billet de vingt livres sterling, n’est-ce pas ? demanda l’autre.

— Si vous vouliez me le prêter, je vous serais à jamais reconnaissant, à jamais, mon très-cher ami, s’écria Clavering.

— Combien donneriez-vous ? donneriez-vous un billet de cinquante livres à six mois, pour moitié en espèces et moitié en vieille vaisselle ? demanda Altamont.

— Certes, oui, j’en prends Dieu à témoin ! et je payerais au jour fixé, s’écria Clavering. Je vous ferai le billet payable chez mon banquier ; je ferai tout ce que vous voudrez.

— C’est bien, je ne faisais que vous blaguer. Je vous donnerai vingt livres.

— Vous disiez vingt-cinq, interrompit Clavering ; mon cher ami, vous disiez vingt-cinq, et je vous serai éternellement obligé ; et je ne les prendrai pas comme un don, mais seulement comme un prêt que je vous rembourserai dans six mois, j’en fais le serment.

— Bien… bien… Voici l’argent, sir Francis Clavering. Je ne suis pas un méchant homme. Quand j’ai de l’argent en poche, le diable m’emporte ! je le dépense en galant homme… Voici vingt-cinq livres pour vous. N’allez pas les perdre au tripot. Ne faites pas de sottises. Allez-vous-en à Clavering-Park ; vingt-cinq livres vous y dureront longtemps. Vous n’aurez pas besoin d’acheter de viande chez le boucher ; il y a des cochons à la ferme, j’en suis sûr ; d’ailleurs, vous pourrez tirer des lapins tous les jours pour votre dîner, jusqu’à ce qu’il vous rentre de l’argent. Et puis les voisins vous inviteront à dîner de temps en temps, vous savez ; car vous êtes baronnet, quoique vous ayez dépensé plus que vos revenus. Enfin, vous avez cette consolation, que je ne vous pèserai pas sur les épaules d’ici à un bon bout de temps, pour deux ans peut-être, si toutefois je ne joue pas ; mais je ne veux pas toucher à ce maudit rouge et noir. D’ici là, milady, comme vous l’appelez (je lui disais Jimmy, moi), se sera réconciliée avec vous ; de sorte que vous serez prêt pour moi, vous savez, quand vous aurez de nouveau à me garnir la bourse. »

Àce moment de leur conversation Strong revint, et le baronnet, ayant son argent, ne se soucia guère de prolonger l’entretien.

Il quitta donc Shepherd’s-Inn, rentra chez lui et malmena son valet d’une façon si extraordinairement vive et insolente, que celui-ci en conclut que son maître avait dû mettre en gage quelques autres pièces du mobilier de la maison, ou que du moins il lui était rentré quelque argent.

« Pourtant j’ai parcouru toute la maison, Morgan, et je ne pense pas qu’il ait fait main basse sur quelque autre meuble, dit le valet de sir Francis à celui du major Pendennis, lorsqu’ils se rencontrèrent au club, fort peu de temps après. Milady a enfermé presque tous les objets de prix avant de s’en aller ; il n’a pas pu emporter les glaces et les tableaux dans un cabriolet, et il ne mettrait pas en gage les garde-feu ni les chenets… il n’en est pas à ce point. Quoi qu’il en soit, il a trouvé de l’argent quelque part ; il est si diantrement impérieux quand il en a ! Il y a quelques jours, je l’ai vu au Vauxhall, où je polkais avec les servantes de lady Hémilie Babewood… Une fort agréable maison que celle-là, et l’on y est extraordinairement bien, excepté la gouvernante, qui est méthodistle. Donc, je polkais… Vous êtes un trop vieux gueux pour polker, vous, monsieur Morgan… À votre santé… Et j’avais sur moi une partie du harnachement de Clavering. Il l’a bien vu ; mais il n’a pas osé seulement me dire un mot.

— Quoi de neuf au sujet de la maison de Saint-John’s-Wood ? demanda M. Morgan.

— On y a fait une exécution. Tout est vendu : chevaux, piano, brougham et tout. Mistress Montague Rivers est partie pour Boulogne… non est inventus, monsieur Morgan. Je crois, moi, qu’elle a fait l’exécution elle-même et qu’elle était lasse de lui.

— Joue-t-il beaucoup ? demanda Morgan.

— Pas depuis l’explosion. Quand votre gouverneur, les hommes de loi, milady et lui eurent cette terrible scène, il se mit à genoux (milady l’a dit à mistress Bonner, qui me l’a dit à moi), et jura qu’il ne toucherait plus ni dés ni cartes, et qu’il ne mettrait plus son nom sur papier. Milady allait lui donner les billets pour payer ses engagements après les courses ; mais votre gouverneur dit (ou plutôt il écrivit sur un bout de papier qu’il fit passer sur la table au légiste et à milady) que mieux vaudrait qu’un autre réglât pour lui, attendu qu’il serait capable, lui, de garder l’argent. C’est un malin vieux gueux, votre gouverneur. »

L’expression de vieux gueux, aussi inconsidérément appliquée par le plus jeune valet à Morgan et à son maître, déplut excessivement au fidèle serviteur du major. La première fois que M. Lightfoot se servit de cette offensante expression, la colère de son camarade ne se trahit que par un froncement des sourcils ; mais la seconde fois, Morgan, qui fumait très-élégamment son cigare, lequel était perché sur la pointe de son canif, retira le cigare d’entre ses lèvres, et prit à partie son jeune ami.

« N’appelez pas le major Pendennis vieux gueux, entendez-vous, Lightfoot ? et ne m’appelez pas vieux gueux non plus. On n’emploie pas ces mots-là dans la bonne société, et nous avons vécu dans le meilleur monde, en Angleterre et à l’étranger. Nous avons été intimes avec les premiers hommes d’État de l’Europe. Quand nous sommes sur le continent, nous dînons régulièrement chez le prince Metternitch et chez Louy-Philup. Ici nous fréquentons les meilleures familles, la fleur des pois, vous dis-je. Nous nous promenons avec lord John et le noble vicomte qui est à la tête des Affaires étrangères. Nous dînons chez le comte de Burgrave, et le marquis de Steyne nous consulte en toutes choses. Aussi devons-nous connaître pas mal de choses, monsieur Lightfoot. Vous êtes un jeune homme, et je suis un vieux gueux, comme vous dites. Nous-avons tous deux vu le monde, et nous savons tous deux que ce n’est pas l’argent, ni le titre de baronnet, ni une maison en ville et à la campagne, ni cinq ou six misérables mille livres sterling de rente…

— Dix mille, monsieur Morgan ! s’écria M. Lighfoot avec une grande vivacité.

— Dix mille, autrefois, c’est possible, monsieur, répliqua Morgan avec une calme sévérité ; autrefois, c’est possible, monsieur Lightfoot ; mais à présent, ce n’est plus six mille ni cinq mille, monsieur. Cela a été diantrement entamé et diminué par la maudite extravagance de votre maître, avec son billard, ses billets escomptés, son cottage de Regency-Park et toutes ses perversités. C’est un mauvais homme, monsieur Lightfoot ; un mauvais homme, et vous le savez, monsieur. Et ce n’est pas l’argent… ce n’est pas, du moins, un argent tel que celui-là, un argent provenant d’un attorney de Calcutta, un argent extorqué, j’en suis sûr, à de pauvres noirs demi-morts de faim, qui peut donner une position dans le monde, comme vous le savez fort bien. Nous n’avons pas d’argent, nous autres, mais nous allons partout ; il n’est pas dans toute la ville un salon de gouvernante d’un peu de conséquence, monsieur, où James Morgan ne soit le bienvenu. Et c’est moi qui vous ai fait admettre dans ce club, Lightfoot, comme vous le savez très-bien ; c’est moi, quoique je sois un vieux gueux ; et sans moi, l’on vous eût refusé au scrutin par une majorité de boules noires, aussi sûrement que vous vous appelez Frédéric.

— Je le sais, monsieur Morgan, dit l’autre avec beaucoup d’humilité.

— Eh bien donc, ne m’appelez plus vieux gueux, monsieur. Cela n’est pas de bon goût, Frédéric Lightfoot, vous que je connais depuis le temps où vous étiez garçon de fiacre, et votre père dans la débine, vous à qui j’ai fait avoir la place que vous occupez, après le départ du Français. Et si vous faites le fier, monsieur, parce que vous allez vous établir avec mistress Bonner, qui peut avoir mis de côté ses deux mille guinées (ce dont je ne doute pas, puisqu’il y a vingt-cinq ans qu’elle est la femme de confiance de lady Clavering), cependant, monsieur, vous devez vous rappeler qui vous a fait entrer dans cette maison, et qui sait ce que vous étiez auparavant ; et il ne vous sied pas, à vous, Frédéric Lightfoot, de m’appeler vieux gueux.

— Je vous demande pardon, monsieur Morgan ; je ne puis faire plus que cela… Acceptez-vous un verre, monsieur ? permettez-moi de boire à votre santé.

— Vous savez que je ne bois pas de spiritueux, Lightfoot, répliqua Morgan apaisé. Ainsi, vous allez vous marier avec mistress Bonner, vraiment ?

— Elle est vieille, mais deux mille guinées sont une jolie somme, voyez-vous, monsieur Morgan. Et nous aurons pour très-peu de chose la taverne des Armes de Clavering, ce qui ne sera pas une mauvaise affaire, quand le chemin de fer traversera Clavering. Et j’espère que vous viendrez nous voir quand nous serons installés, monsieur Morgan.

— C’est un pays stupide, et pas de société, dit M. Morgan, Je le connais bien. Du temps de mistress Pendennis, nous y allions régulièrement ; et l’air me faisait du bien, après le tintamarre de Londres.

— Le chemin de fer augmentera la valeur du domaine de M. Arthur, fit observer Lightfoot. Combien estimez-vous qu’il rapporte ?

— Un peu moins de quinze cents guinées, monsieur, » répondit Morgan.

L’autre, qui connaissait l’étendue des terres du pauvre Arthur, se fourra la langue dans la joue, mais garda sagement le silence.

« Son valet de chambre est-il bon, monsieur Morgan ? reprit Lightfoot.

— Pigeon n’a pas encore l’habitude de la société ; mais il est jeune et ne manque pas de talents ; il a lu beaucoup aussi, et je ne doute pas qu’il ne réussisse, répliqua Morgan. Mais il ne serait pas encore bon pour notre service, Lightfoot ; car il n’a pas vu le monde. »

Après la déclaration de M. Morgan, qu’il ne buvait pas de spiritueux, M. Lightfoot avait demandé une pinte de xérès. Nos deux gentlemen, en sirotant leur vin, élevaient les verres à la lumière, faisaient claquer les lèvres, clignaient de l’œil et raillaient l’hôte au sujet de la provenance de ce vin, imitant tout à fait les manières des plus fameux connaisseurs. Quand le flacon fut épuisé, Morgan avait complètement recouvré sa bonne humeur, et se trouvait disposé à traiter son interlocuteur en véritable ami.

« Que pensez-vous de miss Amory, Lightfoot ? Dites-nous cela en confidence. Croyez-vous que nous ferions bien (vous me comprenez) de changer miss A. en mistress A. P., comprendy-vous ?

— Elle est toujours à se quereller avec sa maman, répondit M. Lightfoot. Bonner sait parfaitement tenir tête à la vieille lady, et elle traite sir Francis comme… comme cet éclat de bois que je jette dans la cheminée. Mais elle n’ose pas dire un mot à miss Amory, ni nous autres non plus. Quand arrive un visiteur, elle sourit et prend son air langoureux, si bien qu’on croirait que le beurre ne se fondrait pas dans sa bouche ; puis, dès qu’il est reparti, elle prend feu comme un petit démon, et dit des choses à vous faire perdre toute patience. Si M. Arthur vient, c’est : « Chantons cette délicieuse romance, je vous en prie, » ou bien : « Écrivez-moi ces jolis vers dans ce halbum ! » et il est probable que l’instant d’auparavant elle était à se moquer de sa mère, ou à percer de coups d’épingle sa femme de chambre. Oui, elle la pince et la pique avec des épingles. Marie-Hanne m’a montré un de ses bras tout noir et bleu, et je me rappelle que mistress Bonner, qui est jalouse comme une vieille chatte, lui a donné une gifle pour me l’avoir montré. Et puis, il faut voir miss à goûter, quand il n’y a que la famille ! Elle voudrait faire croire qu’elle ne mange jamais ; mais, parole d’honneur, il faudrait la voir. Elle se fait apporter des babas et des crèmes dans sa chambre à coucher par Marie-Hanne, et le cuisinier est le seul homme de la maison avec qui elle soit polie. Bonner m’a conté que, pendant la seconde saison passée à Londres, M. Soppington faisait la cour à la demoiselle ; mais qu’étant venu pour demander sa main, il la vit jeter un livre au feu, et gronder sa mère avec une telle violence, qu’il se mit à filer tout doucement par la porte du salon de derrière ; et la première fois que nous entendîmes reparler de lui, nous apprîmes qu’il avait épousé miss Rider. Oh ! c’est une diablesse que cette petite Blanche, et voilà franchement mon apiniom, monsieur Morgan.

— Apinion et non pas apiniom, Lightfoot, mon brave garçon, » dit M. Morgan avec une bonté paternelle.

Puis il se demanda en soupirant pourquoi diantre son gouverneur voulait faire épouser une pareille fille à maître Arthur.

Le tête-à-tête des deux gentlemen fut alors interrompu par l’arrivée d’autres gentlemen, membres du club. La conversation devint générale ; la politique et les nouvelles fashionables de la ville en firent les frais ; après quoi on joua au cribbage et à divers autres jeux.

Le club des valets-gentilshommes se tenait dans le salon de la taverne à l’enseigne de la Roue de Fortune. Cette taverne était située dans une gentille ruelle borgne servant d’issue à une des principales rues de May-Fair, et était fréquentée par quelques-uns des valets de chambre les plus répandus dans le monde. Les affaires, les dettes, les intrigues, les aventures de leurs maîtres ; les bonnes et les mauvaises qualités de leurs maîtresses, et leurs querelles avec leurs maris ; bref, tous les secrets de famille, étaient discutés là avec une liberté et une confiance parfaites ; et, lorsqu’un gentleman était sur le point d’entrer dans une nouvelle place, il trouvait là tous les renseignements désirables sur la famille dont il se proposait de devenir membre. Les livrées, comme bien on pense, étaient exclues de cette enceinte ; et les têtes poudrées des plus grands laquais de la métropole se fussent inclinées, vainement suppliantes, pour obtenir l’admission dans ce club des gentilshommes. Les géants en culotte de peluche, exclus du salon, buvaient leur bière dans une autre pièce de la Roue de Fortune ; ils n’y pouvaient pas plus pénétrer qu’un marchand de Pall-Mall ou un attorney de Lincoln’s-Inn n’était admis chez Bays ou chez Spratt. C’est parce que la conversation qu’il nous a été donné de surprendre explique certains caractères et certains aspects de notre histoire, que nous nous sommes aventuré à introduire le lecteur en une société aussi exclusive.

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