Tome 3 · 12
Peu de temps après la bonne fortune que le colonel Altamont avait rencontrée à Epsom, ce gentleman mit à exécution son projet de voyage à l’étranger ; et le chroniqueur du beau monde qui se rend au Pont de Londres pour prendre congé des personnes à la mode qui quittent l’Angleterre, annonça que, parmi les passagers à bord du Soho, parti samedi dernier pour Anvers, se trouvaient sir Robert, lady et les misses Hodge ; M. l’avocat Kewsy, avec mistress et miss Kewsy ; le colonel Altamont, le major Coddy, etc.
Le colonel voyageait en grande pompe, ainsi qu’il convient à un gentleman ; il se montrait vêtu d’un riche costume de voyage ; il consomma une grande quantité de grogs à l’eau-de-vie durant la traversée, et n’eut pas le mal de mer, comme quelques autres passagers. Il était accompagné de son valet de chambre, le fidèle légionnaire irlandais qui avait servi quelque temps chez le capitaine Strong, dans Shepherd’s-Inn.
Le chevalier fut d’un copieux dîner à Blackwall avec son ami le colonel et un ou deux autres, qui burent maintes fois à la santé d’Altamont, aux frais de ce généreux gentleman, la veille de son départ.
« Strong, mon vieux, dit le digne compagnon du chevalier, si vous avez besoin d’un peu d’argent, voilà le moment de le dire. Je suis votre homme. Vous êtes un brave garçon, vous avez été un bon garçon pour moi, et un billet de vingt guinées, plus ou moins, ne changera pas grand’chose à ma fortune. »
Mais Strong répondit : « Non, je n’ai pas besoin d’argent ; je suis en fonds, très en fonds… c’est-à-dire pas assez pour vous rembourser ce que vous m’avez prêté la dernière fois, Altamont, mais du moins pour aller quelque temps. »
Et ils se quittèrent assez cordialement.
La possession d’une grosse somme avait-elle réellement rendu Altamont plus honnête et plus aimable qu’il n’avait été jusqu’alors, ou ce changement n’existait-il qu’aux yeux de Strong ? Peut-être l’argent avait-il bonifié le colonel ; peut-être était-ce la beauté de la richesse que Strong voyait et respectait. Quoi qu’il en soit, voici le raisonnement qu’il fit en lui-même :
« Ce pauvre diable, ce malheureux forçat revenu du bagne vaut dix fois mieux que mon ami sir Francis Clavering, baronnet. Il a du cœur et de l’honnêteté à sa manière. Il sera fidèle à un ami et tiendra tête à un ennemi, ce que l’autre n’a jamais eu le courage de faire. Et qu’est-ce qui a amené ce nuage sur le pauvre diable ? Quelques petites folies, le fait d’avoir signé le nom de son beau-père. Plus d’un a fait pis que cela, qui marche la tête haute, et à qui il n’est pas arrivé malheur : Clavering, par exemple. Mais non, il ne marche pas la tête haute ; dans ses plus beaux jours il n’a jamais tenu la tête haute. »
Et Strong se repentit peut-être de la fausseté qu’il avait dite au généreux colonel en prétendant qu’il n’avait pas besoin d’argent ; mais c’était un mensonge dit par honnêteté ; et le chevalier n’avait pu se résoudre à emprunter une seconde fois de son ami proscrit. D’ailleurs, il pouvait aller quelque temps. Clavering lui avait promis de l’argent : ce n’est pas qu’on pût compter beaucoup sur les promesses de Clavering ; mais le chevalier était d’humeur confiante, et il espérait avoir plus d’une chance d’attraper son patron, de dresser guet-apens à ces sommes épaves, qu’il était chargé, lui Strong, de procurer à son patron.
Il s’était plaint lorsque Clavering lui avait imposé la compagnie d’Altamont dans son appartement de Shepherd’s-Inn ; mais il trouva son logis bien plus triste après le départ du colonel. La vie solitaire ne convenait pas à son esprit sociable ; et il avait pris aussi des habitudes d’un luxe extravagant, ayant un serviteur à ses ordres pour faire ses commissions, prendre soin de sa toilette, et cuire ses repas. C’était à présent un spectacle grandement touchant que de voir ce beau gros gentleman nettoyant ses propres bottes et grillant ses côtelettes de mouton.
Nous avons dit plus haut que le chevalier avait une femme, une Espagnole de Vittoria, qui était retournée chez ses parents après une union de quelques mois avec le capitaine, à qui elle avait fendu le crâne en lui jetant un plat à la tête. Il se mit à penser s’il ne ferait pas mieux d’aller voir sa Juanita. Le chevalier devenait mélancolique, après le départ de son ami le colonel ; ou, pour employer sa propre expression, il était « sur le déclin de son bonheur. » Il y a de ces moments de défaillance, de ces intervalles de mauvaise fortune, dans la vie de tous les héros : voyez Marius à Minturnes, Charles-Édouard dans les Highlands, Napoléon avant son départ pour l’île d’Elbe. Quel grand homme n’a pas eu à affronter la mauvaise fortune ?
Il n’y eut pas d’argent à tirer de Clavering pendant assez longtemps. Les vingt-cinq guinées que l’exemplaire baronnet avait reçues de M. Altamont s’étaient fondues aussi rapidement que mainte autre somme pareille entre ses mains. Il avait descendu la Tamise avec une troupe choisie de joyeux gentlemen, qui, esquivant la police, abordèrent dans le comté d’Essex où ils firent combattre Billy Bluck et Dick le cocher de cabriolet. Le baronnet paria pour ce dernier, qui avait eu le dessus en treize assauts ; mais Billy le tua par un malheureux coup dans la trachée-artère.
« J’ai toujours du guignon, Strong, dit sir Francis ; je pariais trois contre un pour le cocher, et je me croyais aussi sûr de trente livres sterling que si je les avais eues déjà dans ma poche. Et, le diable m’emporte ! voilà que je dois à mon valet Lightfoot quatorze livres qu’il a payées pour moi, et il me tracasse pour que je les lui rende, le maudit impudent coquin ! Plût à Dieu que je connusse quelque moyen de faire faire un billet, ou de tirer quelque peu d’argent de milady ! Je vous donnerai la moitié, Ned, sur mon honneur et sur mon âme, je vous donnerai la moitié si vous trouvez quelqu’un qui nous fasse un petit billet de cinquante. »
Mais Ned répliqua sèchement qu’il avait donné sa parole d’honneur de gentleman de ne plus se mêler d’aucune affaire de billets pour le baronnet (lequel, lui aussi, avait donné sa parole d’honneur) ; et le chevalier dit que, quant à lui, il la tiendrait, et qu’il aimerait mieux cirer ses bottes toute sa vie que de manquer à sa promesse. Et qui plus est, il jura qu’il avertirait lady Clavering, dès qu’il apprendrait que sir Francis avait réellement dessein de trahir sa foi.
Là-dessus, sir Francis Clavering se mit à geindre et à proférer des malédictions avec beaucoup de volubilité, selon sa coutume. Il parla de la mort comme de son unique ressource. Il supplia et conjura son cher Strong, son meilleur ami, son cher vieux Ned, de ne pas l’abandonner ; puis, lorsqu’il eut quitté son très-cher Ned, et qu’il descendit l’escalier de Shepherd’s-Inn, il jura et blasphéma contre Ned, l’appelant le plus infernal scélérat, traître, coquin et lâche, qui fût sous le soleil, souhaitant que Ned fût dans la tombe et au diable, mais ajoutant néanmoins le désir qu’il vécût jusqu’à ce que lui, Frank Clavering, se fût vengé de ce maudit rufien.
Le baronnet rencontra, chez Strong, un gentleman qui, comme il a été dit, faisait alors de fréquentes visites à Shepherd’s-Inn. C’était M. Samuel Huxter, de Clavering., Ce jeune homme, qui avait jadis volé des noix dans Clavering-Park, et qui avait vu passer le baronnet en voiture à quatre chevaux pour se rendre à l’église, accompagné de laquais poudrés, éprouvait un immense respect pour le membre du parlement qui représentait son bourg natal, et ce fut avec une joie prodigieuse qu’il fit sa connaissance. Il se présenta, tout tremblant et rougissant, comme un homme de Clavering, fils de M. Huxter de la place du Marché ; il dit que son père avait soigné Coxwood, le garde-chasse de sir Francis, lorsqu’il avait eu trois doigts emportés par l’explosion de son fusil ; et il se déclara fier de faire la connaissance de sir Francis. Sir Francis écouta tout cela avec affabilité. Et l’honnête Huxter parla de sir Francis aux gaillards de Saint-Barthélemy ; et il dit à Fanny, dans la loge, qu’après tout il n’y avait rien de tel qu’un vrai bon vieux gentilhomme anglais pur-sang, un gentilhomme de la vieille roche !
Àquoi Fanny répliqua qu’il lui semblait que sir Francis était une odjeuse créature ; elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait le souffrir ; elle était sûre que c’était un homme méchant, bas et vil ; elle n’en pouvait douter.
Et quand Sam lui dit que sir Francis était fort affable, et qu’il avait eu la bonté de lui demander un demi-souv à titre d’emprunt, Fanny éclata de rire, tira les longs cheveux de Sam (qui n’étaient pas encore d’une irréprochable propreté), lui tapota le menton, l’appela un stupide, stupide vieux nigaud, et lui apprit que sir Francis empruntait de tout le monde, que maman avait actiellement refusé deux fois de lui prêter, et qu’elle avait dû hattendre trois mois pour être remboursaie de sept schellings qu’elle lui avait prêtés.
« Ne dites pas remboursaie, mais remboursée, hattendre, mais attendre, actiellement, mais actuellement, Fanny, répliqua M. Huxter, en reprenant non son argumentation, mais sa prononciation.
— Eh bien donc, remboursée, attendre et hactuellement… là, stupide créature. »
Et l’écolière fit une moue si gentille que le professeur fut aussitôt apaisé, et lui eût volontiers donné cent leçons sur place pour le prix qu’il sut tirer de celle-là.
Mistress Bolton était présente, cela va sans dire, et je suppose que Fanny et M. Sam étaient devenus très-familiers, que le temps avait apporté à la jeune fille certaines consolations, et calmé certains regrets qui sont diantrement amers au commencement, mais qui ne sont pas plus éternels que la douleur qu’on ressent en se faisant arracher une dent, ni qu’aucune autre douleur.
Vous êtes assis, environné de respect et d’affection, heureux, honoré, flatté dans votre vieillesse ; on est plein d’indulgence pour vos défauts ; vos moindres paroles sont écoutées avec bienveillance, vos prolixes vieilles histoires accueillies pour la centième fois avec une patience respectueuse accompagnée d’hypocrites sourires ; les femmes de votre maison vous accablent de leurs flatteries ; les jeunes gens se taisent et prêtent l’oreille quand vous prenez la parole ; les domestiques éprouvent auprès de vous une sorte de terreur religieuse ; vos tenanciers se tiennent nu-tête quand Votre Honneur fait son tour de promenade, et sont prêts à prendre la place des chevaux attelés à votre équipage. Vous avez dû vous dire souvent, ô riche, si vous êtes un penseur, que ce respect et ces honneurs seront en majeure partie transmis, avec votre domaine, à votre successeur ; que les domestiques salueront et que les tenanciers applaudiront pour votre fils comme pour vous ; que le sommelier lui servira le vin qui est actuellement dans votre cave, et qui n’en sera que meilleur pour être un peu plus vieux ; et que, lorsque votre nuit sera venue, lorsque la lumière de votre vie sera éteinte, le soleil de la prospérité et de la flatterie luira pour votre héritier, aussi sûrement que l’aurore reviendra chaque matin après vous et sans vous. Les hommes viendront se chauffer à l’auréole d’acres et de rentes consolidées qui rayonne autour de lui ; le respect sera transmis avec le domaine, dont il possédera à son tour, sa vie durant, tous les avantages, les plaisirs et les honneurs qui en dérivent. Combien de temps espérez-vous ou désirez-vous que vos gens vous regrettent ? Combien de temps l’homme consacre-t-il à la douleur avant de commencer à jouir ? Il faut que le riche ait son héritier présent à son festin, comme un vivant memento mori. S’il tient beaucoup à la vie, il faut que la présence de l’autre lui soit un aiguillon et un avertissement continuel. Soyez prêt à partir, dit votre successeur à Votre Honneur ; j’attends et je suis en état d’occuper votre place aussi bien que vous. »
Quel rapport cette allocution à un lecteur que nous n’aurons peut-être pas, a-t-elle avec l’un ou l’autre des personnages de cette histoire ? Notre dessein est-il d’excuser Pen de ce qu’il s’est procuré un chapeau blanc, et de ce qu’il ne porte plus le grand deuil pour sa mère ? Tout le laps des années, toute la carrière de la fortune, tous les événements de la vie, quelque fortement qu’il puisse en être ému, ne pourront jamais effacer de son cœur cette sainte image, ni bannir cet amour béni du sanctuaire où il est précieusement conservé. S’il se laisse aller au mal, les chers yeux de sa mère le regarderont tristement lorsqu’il osera la considérer ; s’il fait le bien, s’il souffre, ou s’il résiste à la tentation, il sait que cet amour, toujours présent, aura pour lui approbation ou pitié ; s’il succombe, cet amour plaidera pour lui ; s’il est accablé de douleur, cet amour le consolera ; il sera avec lui et l’accompagnera jusqu’à ce que l’instant de la mort soit passé, et qu’il n’y ait plus ni péché ni douleur.
N’est-ce là qu’un vain rêve, qu’une inutile leçon de morale de la part d’un conteur oisif ? Est-ce que l’homme du monde ne prendra pas un moment aussi pour le consacrer à de graves réflexions ? Demandez à votre cœur et à votre mémoire, vous, ma sœur, et vous, mon frère, si nous ne vivons pas dans les morts, et si (pour parler avec respect) l’amour n’est pas la preuve de l’existence de Dieu.
Pen et Warrington s’entretinrent fréquemment de ces choses dans leurs graves et amicales conversations. Pendennis honora sa mère dans sa mémoire, et l’y canonisa, comme cette sainte femme méritait de l’être. Heureux celui qui, dans le cours de sa vie, peut connaître quelques femmes telles qu’Hélène ! C’est une grande bonté de Dieu de nous en avoir envoyé de pareilles, et d’avoir offert à notre admiration ce touchant et merveilleux spectacle d’innocence, d’amour et de beauté.
Il est certain, toutefois, que si quelque étranger, tel que, par exemple, le major Pendennis, entrait dans l’appartement de Pen, durant une de ces conversations sentimentales, Arthur et Warrington arrêtaient leurs discours, choisissaient un autre sujet, et se mettaient à parler de l’Opéra ou des derniers débats du Parlement, ou du mariage de miss Jones avec le capitaine Smith, ou d’autres choses encore. Supposons donc que le public arrive, lui aussi, en cette conjoncture, mette fin à l’entretien confidentiel entre l’auteur et le lecteur, et nous prie de reprendre nos observations sur les choses de ce monde, que nous connaissons certainement mieux que cet autre monde auquel nous venons de jeter un coup d’œil.
Lorsqu’il entra en jouissance de sa fortune, Arthur Pendennis se comporta d’abord avec une modestie et une égalité d’âme qui obtinrent les éloges de son ami Warrington, quoique l’oncle d’Arthur fût assez enclin à quereller son neveu sur ce qu’il ne déployait pas plus de luxe et de prétentions, maintenant qu’il était en possession de son royaume. Il aurait voulu voir Arthur installé dans un bel appartement, chevauchant tous les jours dans le parc sur de superbes coursiers, ou se promenant en d’élégants cabriolets.
« Je suis trop distrait, disait Arthur en riant, pour diriger un cabriolet dans les rues de Londres ; les omnibus me couperaient en deux, ou bien j’enverrais la tête de mon cheval à travers les portières des voitures des dames ; et vous ne voudriez pas, oncle, que je me fisse mener par mon valet, comme un apothicaire. »
Non, certes, le major Pendennis ne voulait à aucun prix que son neveu fît la figure d’un apothicaire ; l’auguste chef de la maison de Pendennis ne devait pas s’abaisser ainsi.
Et quand Arthur, continuant sa plaisanterie, ajouta : « Et pourtant, monsieur, je suis sûr que mon père était bien fier quand il se fit mener pour la première fois dans son cabriolet ; » le vieux major toussa et cracha, et sa figure, sillonnée de rides, rougit lorsqu’il répliqua : « Vous savez, monsieur, ce que disait Bonaparte : Il faut laver son linge sale en famille. Vous n’avez pas besoin, monsieur, de crier sur les toits que votre père était un… un homme de l’art. Il descendait d’une maison très-ancienne, mais ruinée, et se vit forcé de reconstruire la fortune de sa famille, comme plus d’un homme d’illustre origine a fait avant lui. Vous êtes, monsieur, comme ce marquis dont parle Sterne, et qui vint redemander son épée. Votre père a obtenu votre épée pour vous. Vous êtes un propriétaire foncier, monsieur, et un gentilhomme, morbleu ! n’oubliez jamais que vous êtes gentilhomme ! »
Alors Arthur retourna finement contre son oncle l’argument dont le vieux gentleman s’était souvent servi lui-même :
« Dans la société que j’ai l’honneur de fréquenter, grâce à vous, mon oncle, qui se souciera de s’enquérir de mon misérable revenu, ni de mon humble noblesse ? Ce serait absurde à moi de vouloir rivaliser avec les grands ; et tout ce qu’ils peuvent exiger de nous, c’est que nous nous présentions bien et que nous ayons de bonnes manières.
— Malgré tout cela, monsieur, je voudrais être d’un ou deux clubs plus distingués, répliqua l’oncle ; je donnerais de temps à autre un dîner, et je choisirais bien ma société. Enfin, monsieur, je sortirais de cette horrible mansarde que vous occupez dans le Temple. »
Arthur transigea en descendant au second étage de Lamb-Court. Warrington gardait son ancien logement, et les deux amis ne voulaient pas se quitter.
Cultivez avec soin, lecteur, ces amitiés de jeunesse. Ce n’est que dans cet âge généreux qu’elles se forment. Combien sont différentes les intimités qui naissent plus tard ! et combien votre serrement de main est moins cordial, après vingt années de commerce avec le monde, quand vous avez échangé des milliers de poignées de main avec des milliers d’indifférents ! De même qu’il est difficile d’habituer sa langue à parler un nouveau langage après vingt ans, ainsi le cœur se refuse bientôt à de nouvelles amitiés ; il s’endurcit trop pour recevoir de nouvelles impressions.
Pen avait de nombreuses accointances, et, comme il était d’humeur facile et joyeuse, il en eut davantage de jour en jour. Mais il ne trouva point d’ami tel que Warrington. Aussi les deux jeunes gens continuèrent-ils de vivre presque autant en commun que les chevaliers du Temple, se servant du même cheval (car la monture de Pen était au service de Warrington), et ayant logis et serviteur communs.
M. Warrington avait fait la connaissance des amis que Pen avait dans Grosvenor-Place, durant la dernière fatale saison qu’ils venaient de passer à Londres, et il n’avait pas meilleure opinion de sir Francis, de lady Clavering et de la fille de celle-ci, que le public en général.
« Le monde a raison dans les reproches qu’il fait à ces gens-là, dit Georges. Les jeunes gens rient et parlent sans gêne devant ces dames, et les traitent fort librement dans leurs discours. La jeune fille voit des personnes qu’elle ne doit pas connaître, et s’entretient avec des hommes avec lesquels aucune jeune fille ne devrait avoir de rapports. Avez-vous vu ces deux débauchés qui se penchaient l’autre jour, au parc, sur la voiture de lady Clavering, et plongeaient leurs regards sous le chapeau de miss Blanche ? Une bonne mère ne souffrirait pas que sa fille connût de pareils personnages, et ne les recevrait pas chez soi.
— La Bégum est la plus innocente et la meilleure créature qui soit au monde, répliqua Pen. Elle n’a jamais appris de mal sur le compte du capitaine Blackball, ni lu la relation du procès où figure Charley Lovelace. Supposez-vous que les honnêtes femmes lisent et se rappellent la chronique scandaleuse aussi bien que vous, vieux grognon que vous êtes ?
— Vous plairait-il que Laure Bell connût ces individus-là ? demanda Warrington en rougissant un peu. Souffririez-vous qu’une femme aimée de vous se souillât en pareille compagnie ? Je ne doute pas que la pauvre Bégum ne soit complètement ignorante de leur histoire. Il me semble qu’elle ignore une foule d’autres choses bien plus importantes. Il me semble que votre honnête Bégum n’est pas une dame, Pen. Ce n’est pas sa faute, sans doute, si elle n’a pas eu d’éducation, si elle n’a pas appris à se conduire comme une dame.
— Elle est aussi morale que lady Portsea, aux bals de laquelle tout le monde accourt, et elle a d’aussi bonnes façons que mistress Bull, qui a une demi-douzaine de ducs à dîner, quoiqu’elle écorche l’anglais, répliqua Pen d’un ton assez vexé. Pourquoi serions-nous, vous et moi, plus délicats que le reste du monde ? Pourquoi punirions-nous dans cette bonne inoffensive créature les crimes de ses pères ? Elle n’a jamais fait que du bien à vous et aux autres. Elle fait ce qu’elle croit pour le mieux. Elle ne se donne pas pour plus qu’elle n’est. Elle vous offre les meilleurs dîners qu’elle puisse se procurer, et la meilleure société qu’elle puisse réunir. Elle paye les dettes de son chenapan de mari. Elle gâte son fils comme la plus vertueuse mère d’Angleterre. Son opinion en littérature n’est sans doute pas importante, et j’ose dire qu’elle n’a jamais lu un vers de Wordsworth ni entendu parler de Tennyson.
— Pas plus que mistress Flanagan, la buandière, grommela le mentor de Pen ; pas plus que Betty, la femme de chambre ; et je n’ai pas une parole de blâme contre elles. Mais un homme au cœur noble ne se fait pas l’ami de ces femmes. Un gentleman ne les choisit pas pour compagnes, ou bien il le regrette amèrement dans la suite. Allez-vous me dire, vous qui posez en homme du monde et en philosophe, que le but de la vie est de s’empiffrer à une bonne table et de manger dans l’argenterie ? Osez-vous avouer en vous-même que votre ambition en ce monde est de boire de bon bordeaux ? et dînerez-vous avec le premier venu, pourvu qu’il ait du bœuf gras à vous offrir ? Vous m’appelez cynique !… Eh ! quel plus monstrueux cynisme que celui que vous êtes prêt à admettre, vous et le reste du monde ? J’aimerais mieux vivre de raves crues et dormir dans un arbre creux, ou redevenir sauvage au fond des bois, que de m’avilir au point d’accepter une pareille civilisation, et d’avouer que la plus noble ambition est d’aspirer à avoir un jour un cuisinier français.
— Parce que vous aimez le bœuf cru et la pipe, s’écria Pen, vous prenez des airs de supériorité avec des gens qui ont le goût plus délicat, et qui ne rougissent pas du monde au milieu duquel ils vivent. Qui est-ce qui se met à faire profession d’admiration particulière, d’estime, d’amitié ou de gratitude, même pour les personnes qu’il rencontre chaque jour ? Si A… m’invite chez lui et me donne ce qu’il a de mieux, je prends ses bonnes choses pour ce qu’elles valent, et voilà tout. Je ne fais pas profession de le rembourser en amitié, mais en cette monnaie de convention qui a cours dans la société. Quand nous nous quittons, nous n’en éprouvons de chagrin ni l’un ni l’autre. Quand nous nous rencontrons, nous sommes assez contents de nous voir. S’il me fallait ne vivre qu’avec mes amis, votre noir museau, vieux Georges, serait le seul visage que je verrais.
— Vous êtes l’élève de votre oncle, dit Warrington avec une certaine tristesse ; et vous parlez comme une âme mondaine.
— Et pourquoi pas ? demanda Pendennis ; pourquoi ne pas reconnaître les lois du monde où je vis, ne pas me soumettre aux conditions de la société dans et par laquelle nous vivons ? Je suis plus vieux que vous, Georges, malgré vos favoris grisonnants, et j’ai beaucoup plus vu le monde que vous dans cette mansarde, enfermé avec vos livres, vos rêveries et vos idées de vingt et un ans. Je vous dis que je prends le monde tel qu’il est, et que, étant du monde, je n’en rougirai pas. Si notre siècle est disloqué, suis-je appelé à le remettre en ordre, et croyez-vous que j’aie la force nécessaire pour cela ?
— Non, en vérité, je ne le crois guère, grommela l’interlocuteur de Pen.
— Si je doute que je sois meilleur que mon voisin, continua Arthur, si je concède que je ne vaux pas mieux que lui, je doute aussi qu’il soit meilleur que moi. Je vois des hommes qui commencent la vie avec des idées de réforme universelle, et qui, avant d’avoir de la barbe au menton, proposent bruyamment leurs projets pour la régénération de l’humanité ; mais ils renoncent à leurs desseins après quelques années d’inutile bavardage et d’inglorieux essais pour guider leurs semblables. Quand ils reconnaissent que les hommes sont las de les écouter (et le fait est qu’ils n’ont jamais le moins du monde mérité qu’on les écoutât), ils se résignent paisiblement à marcher dans les rangs avec la foule, avouant que leurs projets étaient impraticables, et se félicitant de ce qu’ils n’ont jamais été mis en pratique. Les plus farouches réformateurs se calment et sont bien aises de se contenter de l’état actuel des choses ; les plus violents orateurs du parti radical deviennent de tranquilles et muets fonctionnaires ; les libéraux les plus ardents, avant d’être au pouvoir, deviennent d’ennuyeux conservateurs, ou de vrais tyrans et despotes, quand ils sont en place. Voyez Thiers, voyez Guizot, dans l’opposition et au ministère ! Voyez les whigs faisant appel au pays, et les whigs au pouvoir ! Direz-vous que la conduite de ces hommes est une trahison, comme le hurlent les radicaux, qui feraient absolument de même, si leur tour venait jamais ? Non ; seulement ils se soumettent à des circonstances qui sont plus fortes qu’eux ; ils marchent comme le monde vers la réforme, mais à pas égaux avec le monde (et les mouvements du vaste corps de l’humanité sont nécessairement lents) ; ils abandonnent ce projet comme impraticable, à cause de l’opposition qu’il rencontre, et cet autre comme prématuré, parce qu’il a contre lui le sentiment de la majorité ; ils sont forcés de calculer les décomptes et les difficultés, tout en songeant aux réformes et au progrès ; et finalement ils font des compromis, ils attendent, ils se soumettent.
— Le très-honorable Arthur Pendennis ne pourrait parler mieux ni être plus satisfait de lui-même, s’il était premier lord de la trésorerie ou chancelier de l’échiquier, dit Warrington.
— Satisfait de moi-même ? Pourquoi satisfait de moi-même ? continua Pen. Il me semble que mon scepticisme est plus modeste et plus respectueux que l’ardeur révolutionnaire d’autrui. Il y a nombre de patriotes de dix-huit ans, nombre de jeunes orateurs de club, qui chasseraient demain les évêques de la chambre des lords, puis les lords après les évêques, et jetteraient enfin le trône dans la Tamise après les pairs et les ministres. Ces gens-là sont-ils plus modestes que moi, qui prends ces institutions comme je les trouve, et qui laisse au temps et à la vérité le soin de les développer, de les fortifier ou, si vous voulez, de les détruire ? Un professeur de collège, ou un plat précepteur de duc ou de comte qui, un beau jour, sera devenu mon très-révérend lord en robe de soie et en chapeau à pelle, et qui fera mine de vouloir me donner sa bénédiction, est toujours le même individu que nous nous rappelons avoir vu, à Oxbridge, ramper devant les nobles et malmener les pauvres étudiants dans la salle de cours. Un législateur héréditaire, qui passe son temps avec des jockeys, des escrocs et des danseuses, et qui est appelé à nous gouverner, nous autres qui valons mieux que lui, parce que son grand-père a fait une heureuse spéculation de Bourse, ou qu’un de ses stupides ancêtres s’est trouvé avoir le commandement de dix mille hommes, aussi braves au moins que lui-même, qui ont vaincu douze mille Français ou cinquante mille Hindous ; un tel homme, dis-je, ne m’inspire pas plus de respect qu’au plus acharné démocrate. Mais tel qu’il est, il fait partie de la vieille société à laquelle nous appartenons, et je me soumets de bon gré à Sa Seigneurie, qui prend place au-dessus de nous à tous les dîners où elle passe son temps. Je ne veux pas lui trancher la tête avec la guillotine, ni lui jeter de la boue dans les rues. Quand on dit qu’un tel homme est la honte de son ordre, et qu’un tel autre, qui est bon et doux, poli et généreux, qui emploie sa grande fortune à favoriser toutes les œuvres de bienfaisance et de charité, à protéger les arts et les lettres de la manière la plus gracieuse et la plus bienveillante, est l’ornement de son rang, cela n’affecte pas le moins du monde la question de la convenance et de l’utilité de cet ordre. Cet ordre existe au milieu de nous ; il fait partie de nos habitudes et des croyances d’un grand nombre d’entre nous ; c’est une des institutions des siècles passés, le symbole de traditions fort compliquées ; voilà milord l’évêque et milord le législateur héréditaire, qui sont tous deux ce que les Français appellent des transactions, car ils représentent, dans leur forme actuelle, des barons vêtus de cottes de mailles, des chefs à double glaive (dont Leurs Seigneuries les héréditaires ne descendent pas, pour la plupart), et des prêtres faisant profession de posséder une vérité absolue, et un pouvoir émané de Dieu, laquelle absolue vérité nos ancêtres ont niée et brûlée sur un bûcher, lequel pouvoir émané de Dieu et transmissible indéfiniment existe encore en doctrine (libre à vous d’y croire ou de n’y pas croire, comme vous voudrez) ; de tout cela, je dis que je reconnais l’existence, et rien de plus. Si l’on dit que ces choses, inventées avant que l’imprimerie fût connue, quand la pensée, dans l’enfance, était effrayée et fustigée ; quand les gardiens de la vérité la bâillonnaient, l’emmaillotaient, lui couvraient les yeux d’un bandeau, lui défendaient d’élever la voix, de regarder autour d’elle, de se promener au soleil ; avant que les hommes fussent libres de s’assembler, de trafiquer, de se parler les uns autres ; si l’on dit que ces choses dureront toujours, et que, ayant été changées et modifiées constamment, elles ne seront plus sujettes à aucun développement ultérieur ni à la décadence, je ris et je laisse dire. Mais je désire que l’on soit tolérant pour ces choses, comme je demande qu’on le soit pour mes opinions ; et si elles doivent périr, j’aime mieux que ce soit décemment et naturellement que d’une mort brusque et violente.
— Vous auriez sacrifié à Jupiter, si vous aviez vécu dans le temps des persécutions contre les chrétiens, dit Warrington.
— Peut-être bien, répliqua Pen avec quelque tristesse. Peut-être suis-je un poltron, peut-être ma foi n’est-elle pas ferme ; mais c’est là un sujet réservé. Ce que je discute en ce moment, c’est que je ne veux pas persécuter. Rendez absolu un dogme ou une croyance, et vous aurez la persécution pour conséquence logique : alors Dominique brûle le juif, Calvin l’arien, Néron le chrétien, Élisabeth le papiste, et Marie Tudor le protestant ; ils brûleraient leur père, s’il ne pensait pas comme eux ; et ils agissent sans le moindre remords, mais au contraire avec la conviction d’avoir rempli un devoir. Rendez un dogme absolu, et il devient facile et nécessaire d’infliger ou de souffrir la mort ; les soldats de Mahomet criant : Le paradis ! le paradis ! et mourant sous les lances des chrétiens, ne sont ni plus ni moins dignes de louange que lorsqu’ils égorgent toute une ville de juifs, ou coupent la tête à tous les prisonniers qui ne veulent pas reconnaître qu’il n’y a eu qu’un prophète de Dieu.
— Il a quelque temps, jeune homme, dit Warrington, qui n’avait pas écouté sans sympathie ni sans dédain les aveux de son ami, car son humeur le poussait tantôt à l’un, tantôt à l’autre sentiment ; il y a quelque temps, vous me demandiez pourquoi je restais en dehors de la lutte dont ce monde est le théâtre, pourquoi je regardais les grands efforts de mon voisin sans y prendre aucune part. Et voilà que vous avouez, par cette confession de scepticisme général, n’être vous-même qu’un simple dilettante, qu’un insouciant spectateur ! Vous avez vingt-six ans, et vous êtes aussi blasé qu’un vieux roué sexagénaire. Vous n’espérez guère, vous ne vous inquiétez pas de grand’chose, et vous ne croyez presque à rien. Vous doutez des autres hommes autant que de vous-même. S’il n’était composé que de pococuranti tels que vous, le monde serait intolérable, et j’aimerais mieux vivre dans un bois avec des singes, à écouter leurs jaseries, que d’être le compagnon d’hommes qui nient tout.
— Si le monde ne se composait que de saints Bernards ou de saints Dominiques, il serait également odieux, repartit Pen, et cesserait complètement d’exister au bout de quelques vingtaines d’années. Voudriez-vous que chaque homme eût la tête rasée et que chaque femme fût dans un cloître, à vivre conformément aux principes ascétiques ? Voudriez-vous que, du fond de chaque ruelle de toutes les villes du globe, s’élevassent les accents nasillards des hymnes chantées dans des conventicules ? Voudriez-vous que tous les oiseaux de la forêt ne chantassent qu’une note et ne volassent que d’une aile ? Vous m’appelez sceptique parce que je reconnais ce qui est, linotte ou alouette, prêtre ou curé, ou n’importe laquelle des créatures si infiniment variées de ce Dieu (dont je voudrais qu’on n’approchât qu’avec une crainte respectueuse, et qu’on ne prononçât même le nom qu’avec vénération) ; et parce que, en le reconnaissant, je dis que l’examen et l’étude de cette variété, parmi les hommes surtout, contribuent à augmenter notre respect et notre admiration pour le Créateur, le Maître et l’Ordonnateur de ces intelligences si diverses et pourtant si unies, qui se rencontrent dans une commune adoration, et offrent, chacune suivant son rang et sa capacité, son tribut d’hommages et de louanges, chantant chacune (pour reprendre notre comparaison des oiseaux) le cantique que la nature lui inspire !
— Ainsi, Arthur, l’hymne d’un saint, l’ode d’un poète et la chanson d’un voleur de Newgate, valent juste autant l’une que l’autre, suivant votre philosophie ?
— Je pourrais répondre même à ce sarcasme si cela avait rapport à la question, répliqua Pendennis ; mais ce n’est pas ce qui nous occupe. Et je pourrais vous dire que le plus sage et le meilleur des maîtres que nous connaissions, l’infatigable consolateur de l’humanité, a promis pitié et miséricorde au voleur qui l’implorait attaché au gibet. Les hymnes des saints ! les odes des poètes ! Qui sommes-nous pour mesurer les chances et les occasions de faire le bien et le mal, ou seulement de discerner le bien d’avec le mal, qui sont accordées aux hommes ? Qui sommes-nous pour établir la règle d’après laquelle ils seront punis ou récompensés ? Nous sommes aussi insolents et aussi étourdis en jugeant de la moralité des hommes qu’en appréciant leurs facultés intellectuelles. Nous admirons cet homme comme un grand philosophe, et nous rangeons cet autre parmi les pauvres d’esprit, sans connaître la somme de vérité qu’il y a en chacun d’eux, sans même être certains que la vérité se trouve quelque part. Nous chantons un Te Deum pour ce héros qui a gagné une bataille, et un De profundis pour cet autre qui s’est enfui de prison et qui a été repris par les policemen. Notre mesure de récompenses et de châtiments est très-partiale, très-incomplète, absurdement disproportionnée, tout à fait mondaine, et nous voudrions la continuer dans l’autre vie ! Nous cherchons à poursuivre les hommes dans cet autre monde si terrible, et à envoyer après eux nos impuissants verdicts d’acquittement ou de condamnation, qui ne sont que des œuvres de parti ! Nous prenons nos misérables petites toises pour mesurer le Dieu incommensurable, comme si l’âme de Newton, de Pascal ou de Shakspeare, comparée avec ce Dieu, était plus noble que la mienne ; comme si le rayon qui part du soleil arrivait sur moi plutôt que sur l’homme qui cire mes bottes. Mesurés à cette altitude, les plus grands et les plus petits d’entre nous sont si également chétifs, si pitoyablement vils, que nous ne devrions tenir aucun compte de nos calculs, et que c’est une bassesse de considérer la différence.
— Votre figure pèche en cet endroit, Arthur, dit Warrington, plus satisfait. Si même par l’arithmétique vulgaire nous pouvons multiplier et réduire presque à l’infini, ne faut-il pas que le grand Calculateur tienne compte de tout ? Pour son immensité le petit n’est pas petit, le grand n’est pas grand.
— Je ne révoque pas ces calculs en doute, reprit Arthur ; je dis seulement que les vôtres sont incomplets, prématurés, faux dans leurs conséquences, et que chaque nouvelle opération ne fait qu’agrandir votre erreur. Je ne condamne pas l’homme qui a fait mourir Socrate ni celui qui a damné Galilée. Je dis qu’ils ont damné Galilée et fait mourir Socrate.
— Pourtant, il n’y a qu’un instant, vous admettiez qu’il était sage de se soumettre à la tyrannie présente, et, je suppose, à toutes les autres tyrannies ?
— Non pas ; je disais que, étant menacé par un adversaire dont je puis me débarrasser sans effusion de sang ni violence, j’aimais mieux attendre et le laisser mourir de sa belle mort que de lui livrer combat. Fabius a combattu Annibal en sceptique. Quel était donc son collègue romain dont nous lisions l’histoire dans Plutarque, quand nous étions enfants, qui se moquait des lenteurs de l’autre et doutait de son courage, qui engagea la bataille avec l’ennemi et fut battu pour sa peine ? »
Le lecteur trouvera peut-être, dans ces réflexions et confessions d’Arthur, des allusions à des questions qui, sans doute, l’ont occupé et tracassé lui-même, et auxquelles il a répondu par des solutions bien différentes de celles de notre ami. Nous ne nous portons pas garant de la justesse de ses opinions. Le lecteur voudra bien remarquer qu’elles sont exprimées dans la forme dramatique, et que l’écrivain n’en est pas plus responsable que des sentiments émis par n’importe quel autre personnage de cette histoire. Tout notre soin se borne à suivre dans sa marche le développement du caractère d’un homme mondain et égoïste, mais qui ne manque ni de bienveillance ni de générosité, et qui ne fuit pas la vérité. L’on reconnaîtra que l’état déplorable auquel sa logique l’a présentement amené est un scepticisme général, un acquiescement railleur au monde tel qu’il est, ou, si vous voulez, une croyance accompagnée de dédain en toutes choses existantes. Les goûts et les habitudes d’un tel homme l’empêchent de devenir un violent démagogue ; son amour de la vérité et son aversion pour la cafarderie l’empêchent d’avancer d’indigestes propositions, comme celles de nombre de bruyants réformateurs, et à plus forte raison d’émettre des faussetés évidentes, ou d’injurier ses adversaires, lorsqu’il discute certaines questions : car il aimerait mieux mourir de faim que de se servir d’armes pareilles. Il n’était pas dans la nature de notre ami de proférer certains mensonges, de même qu’il n’avait pas assez d’énergie pour protester contre certains autres, si ce n’est par un ricanement qui ne sortait pas des bornes de la politesse. Sa maxime était qu’il devait obéissance à tous les actes du parlement, tant qu’ils n’avaient pas été abrogés.
Àquoi cette vie facile et sceptique mène-t-elle un homme ? L’ami Arthur était un saducéen. Peut-être Jean-Baptiste prêchait-il dans le désert aux pauvres qui écoutaient de toutes leurs forces et de toute leur foi les accents terribles du prédicateur, ses déclarations de colère céleste, de malheur ou de salut. Mais notre ami le saducéen détournait sa belle mule avec un haussement d’épaules et un sourire ; il s’éloignait de la foule, et regagnait l’ombre de sa terrasse, et songeait au prophète et à l’auditoire, et reprenait son volume de Platon, ou ses aimables chants de la Grèce qui célébraient si harmonieusement le miel et l’Hybla, les nymphes et les fontaines, et l’amour. À quoi, disons-nous, mène ce scepticisme ? Il mène l’homme à un honteux isolement et à un égoïsme d’autant plus honteux qu’il est aimable, plein de sérénité et absolument dépourvu de conscience. La conscience ! Qu’est-ce que la conscience ? Pourquoi accepter le remords ? Qu’est-ce que la foi publique ou privée ? Des mythes également enveloppés de monstrueuses traditions. Si, voyant et reconnaissant les mensonges de ce monde comme vous ne les voyez, Arthur, que trop clairement, vous vous soumettez à eux sans autre protestation qu’un éclat de rire ; si, plongé dans votre facile sensualité, vous laissez passer à côté de vous, sans être ému, tout le misérable monde gémissant ; si le combat pour la vérité se livre, et que tous les hommes d’honneur arrivent armés sur le terrain, rangés d’un côté ou de l’autre, pendant que vous seul restez sur votre balcon à fumer votre pipe loin du bruit et du danger, mieux vaudrait que vous fussiez mort, que vous n’eussiez jamais existé, plutôt que de faire preuve d’une si sensuelle lâcheté.
« La vérité, ami ! dit Arthur de l’air le plus imperturbable ; où est la vérité ? Montrez-la moi. C’est précisément la chose en question entre nous. Je la vois des deux côtés. Je la vois du côté des conservateurs au parlement, et parmi les radicaux, et même sur le banc des ministres. Je la vois dans cet homme qui célèbre l’office divin par acte du parlement, et qui a pour récompense un tablier de soie et cinq mille livres sterling de traitement annuel ; je la vois dans cet autre homme qui, poussé fatalement par l’impitoyable logique de sa croyance, abandonne tout, amis, réputation, liens les plus chers, vanités les plus intimes, le respect d’une armée d’ecclésiastiques, la position reconnue de chef influent, pour passer, obéissant à la voix de la vérité, dans les rangs ennemis, où il servira désormais comme simple soldat. Je vois la vérité dans cet homme-là, comme je la vois dans son frère, que la logique pousse à une conclusion toute différente, et qui, après avoir passé sa vie en vains efforts pour concilier un livre inconciliable, le jette enfin loin de lui dans son désespoir et déclare, les larmes aux yeux et les mains levées vers le ciel, sa révolte et sa rétractation. Si la vérité est avec chacun de ces hommes, pourquoi me rangerais-je du côté de l’un d’eux ? Les uns sont appelés à prêcher : qu’ils prêchent. Il n’y a, ce me semble, qu’un trop grand nombre de ces prédicateurs qui s’imaginent avoir la grâce. Mais nous ne pouvons pas tous être curés d’une église, c’est évident. Les autres doivent rester assis à écouter en silence, ou peut-être à dormir pendant le sermon. N’avons-nous pas tous nos devoirs ? Le premier sujet de l’école de charité fait aller les soufflets ; le maître d’école distribue des coups de canne aux autres élèves rangés sur la tribune d’orgues ; le clerc chante Amen debout devant son pupitre ; et le bedeau armé de son bâton ouvre la porte à Sa Révérence, qui se dirige vers son carreau, au milieu du froufrou de ses soyeux vêtements. Je ne veux pas donner de coups de canne aux enfants, non, ni chanter toujours Amen, ni remplir les fonctions de guerrier et de champion de l’Église sous la forme d’un bedeau armé d’un bâton ; mais j’ôterai mon chapeau à l’église, et j’y dirai mes prières, et je donnerai une poignée de main au prêtre quand il en sortira pour traverser la pelouse dont elle est entourée. Est-ce que je ne sais pas que la présence de ce prêtre en ce lieu est un compromis, et qu’il est devant moi en vertu d’un acte du parlement ? que l’église qu’il occupe a été bâtie pour un autre culte ? que la chapelle méthodiste est dans la maison voisine, et que Bunyan le chaudronnier hurle la damnation sur le communal à deux pas de moi ? Oui, je suis saducéen ; je prends les choses comme je les trouve, le monde et les actes du parlement de ce monde tels qu’ils sont ; de même que je prendrai une femme, si j’en trouve une, non pas pour en être follement amoureux ni pour me prosterner à ses pieds comme un fou, ni pour adorer en elle un ange (car je ne m’attends pas à rencontrer un ange) ; mais pour être bon et poli avec elle et pour recevoir d’elle, en retour, une bonté pareille et les charmes d’une société agréable. Ainsi, Georges, si jamais vous apprenez que je me suis marié, soyez convaincu qu’il n’y aura pas de mon côté un attachement romanesque ; et, s’il est question d’une bonne place dans l’administration, je n’ai pas, que je sache, de scrupules particuliers qui m’empêcheraient d’accepter une pareille offre.
— Ô Pen, scélérat que vous êtes ! je sais ce que vous voulez dire, interrompit Warrington. Voilà donc le sens de votre scepticisme, de votre quiétisme, de votre athéisme, mon pauvre garçon ! Vous allez vous vendre ; que Dieu prenne pitié de vous ! Vous allez faire un marché qui vous dégradera et vous rendra malheureux pour la vie, et il est inutile de vous en parler. Une fois que vous êtes décidé à faire une chose, le diable ne vous en empêcherait pas.
— Au contraire, il est de mon côté, n’est-ce pas, Georges ? dit Pen en riant. Que ces cigares sont bons ! Venez, faisons un petit dîner au club ; le chef est en ville, et il soignera bien ce que je commanderai. Non, vous ne voulez pas ? Ne boudez donc pas, mon vieux ; je pars demain pour… pour la campagne. »