‹ Histoire de PendennisChapitre 64 sur 76 · Tome 3 · 14

Tome 3 · 14

Lady Clavering avait trouvé sur un terrain communal des plus pittoresques, dans le voisinage de Tunbridge-Wells, une jolie villa, où elle se retira après ses disputes conjugales, à la fin de cette malheureuse saison de Londres. Miss Amory accompagna sa mère, et maître Clavering y vint passer les vacances. Blanche et Frank avaient pour principale occupation de se quereller et de se battre. Ce n’était là, toutefois, qu’un passe-temps domestique, et le jeune collégien ne goûtait guère les jeux du foyer. Il trouva à Tunbridge des jeux de crosse, des chevaux et quantité d’amis. La maison de l’excellente Bégum était constamment envahie par une société de jeunes gentlemen de treize ans, qui mangeaient et buvaient beaucoup trop de tartes et de champagne, qui couraient à perdre haleine sur le gazon du communal et effrayaient la tendre mère, qui fumaient à se rendre malades, et qui faisaient un tel sabbat dans la salle à manger, que Blanche ne pouvait pas y tenir. Elle n’aimait pas la société des jeunes gentlemen de treize ans.

Quant à cette belle jeune créature, tout changement lui était agréable aussi longtemps que c’était un changement. Elle eût aimé la pauvreté et une chaumière, du fromage et du pain, pendant une ou deux semaines. Une nuit dans un cachot, au pain et l’eau, n’eût peut-être pas été sans charmes pour elle ; et cette translation de ses pénates à Tunbridge lui sourit beaucoup. Elle se promenait dans les bois ; elle dessinait des arbres et des fermes ; elle lisait des romans français ; elle se faisait très-souvent mener en voiture à Tunbridge-Wells, au spectacle, au bal, aux concerts des musiciens et aux représentations des prestidigitateurs qui arrivaient en cet endroit ; elle dormait beaucoup ; elle se querellait tous les matins avec maman et avec Frank ; elle découvrit et fréquenta la petite école du village, caressa d’abord les filles et contrecarra la maîtresse, puis gronda les élèves et se moqua de l’institutrice ; elle fut naturellement aussi assidue à l’église.

C’était une jolie petite église, d’une haute antiquité, un petit bijou anglo-normand, bâti avant-hier et décoré de toutes sortes de vitraux peints, de têtes de saints sculptées, de textes de l’Écriture en lettres d’or, et de bancs ouverts. Blanche se mit aussitôt à broder une très-belle nappe d’autel pour l’église. Elle passa quelque temps pour une sainte auprès du ministre, qu’elle trompa complètement, qu’elle cajola, qu’elle caressa, qu’elle enjôla si bien, que la pauvre mistress Smirke, qui d’abord avait été charmée de Blanche, qui ensuite la supporta, puis ne voulut plus lui parler, en devint presque folle de jalousie. Mistress Smirke était la femme de notre vieil ami Smirke, le précepteur de Pen et l’amoureux de la pauvre Hélène. Il s’était consolé du refus de la veuve en épousant une demoiselle de Clapham que sa maman lui destinait.

Àla mort de sa mère, les pensées de notre ami devinrent de jour en jour plus claires. Il coupa le collet de son habit et laissa pousser ses cheveux jusque sur les épaules. Il renonça strictement à la boucle qui frisait sur son front et avec laquelle il jouait habituellement ; il supprima le nœud de cravate dont il était jadis si fier. Il ne porta plus de nœud du tout. Il ne dîna plus les vendredis. Il lut le bréviaire romain et annonça qu’il était prêt à entendre des confessions dans la sacristie. Lui, la plus inoffensive créature qui fût au monde, il fut dénoncé comme un noir jésuite, comme un papiste très-dangereux, par Muffin de la chapelle dissidente et par M. Siméon Knight de l’Église établie. M. Smirke avait bâti sa chapelle anglo-normande avec l’argent que lui avait laissé sa mère. Seigneur ! Seigneur ! qu’eût-elle dit, la vieille dame de Clapham, en entendant donner le nom d’autel à la table ! en y voyant des candélabres ! en recevant des lettres datées de la fête de saint Tel et Tel, ou de la vigile de saint Comment l’appelez-vous ! C’était pourtant ce que faisait son fils, et sa fidèle épouse marchait dans la même voie.

Mais lorsque Blanche eut avec M. Smirke une conférence de près de deux heures, dans la sacristie, Bélinda arpenta le gazon du cimetière, où l’on ne voyait encore que deux petites pierres tombales ; elle eût presque souhaité qu’il y en eût une troisième, la sienne propre, n’eût été qu’elle craignait que son mari n’épousât cette créature qui lui avait tourné la tête en moins de quinze jours. Non, elle quittera Smirke ; elle se retirera dans un couvent, y fera ses vœux et l’abandonnera à son sort. Telle était la mauvaise opinion qu’avaient alors de Smirke sa femme et ses voisins. Ceux-ci le croyaient en correspondance directe avec l’évêque de Rome, tandis que Bélinda pleurait des erreurs pour elle plus odieuses et plus fatales encore. Et cependant notre ami ne songeait pas à mal. Le facteur ne lui apportait jamais de lettres du pape. Sans doute il crut d’abord que Blanche était la plus pieuse, la plus sainte, la plus juste, la plus séduisante personne qu’il eût jamais rencontrée, et la manière dont elle chantait le plain-chant le transportait. Mais au bout de quelque temps il commença à se lasser de miss Amory, dont les manières et les grâces perdirent pour lui tous leurs charmes ; puis il eut des doutes au sujet de miss Amory ; puis elle souleva contre elle les élèves de l’école, se mit en colère, et frappa les enfants sur les doigts. De manière ou d’autre, Blanche inspira à un grand nombre d’hommes cette admiration suivie de satiété. Elle cherchait à leur plaire et leur décochait à la fois toutes ses grâces ; elle tombait sur eux, pour ainsi dire, avec toutes les perles de ses sourires, avec ses cajoleries, ses flatteries et ses œillades. Puis elle se lassait d’eux et des efforts qu’elle avait à faire pour leur plaire ; et, comme elle ne s’était jamais souciée d’eux, elle les plantait là. Ces hommes se lassaient d’elle également, et elle était plantée là à son tour.

Ce fut un beau soir pour Bélinda, que celui du départ de Blanche ; quand son mari lui dit, en rougissant et en soupirant, qu’il s’était trompé sur le compte de cette personne, qu’il l’avait crue douée de nombreuses et précieuses qualités qui n’étaient, après tout, que du clinquant ; qu’il s’était imaginé qu’elle avait l’esprit droit, mais qu’elle n’avait fait de la religion qu’un passe-temps ; qu’enfin elle s’était indubitablement mise en colère contre la maîtresse d’école, et qu’elle avait frappé très-cruellement sur les doigts de Polly Rucher.

Bélinda se jeta dans les bras de son époux ; il ne fut plus question de tombe ni de voile dans un couvent. Smirke mit un tendre baiser sur le front de sa femme. « Il n’y en a plus comme toi, ma Bélinda, dit-il en levant ses beaux yeux au plafond ; tu es précieuse entre toutes les femmes ! »

Quant à Blanche, depuis l’instant où elle perdit de vue Smirke et Bélinda, elle ne s’inquiéta plus d’eux et ne leur accorda plus même une de ses pensées.

Mais à l’époque où Arthur alla passer quelques jours chez la Bégum, à Tunbridge-Wells, le naïf ministre et miss Blanche n’étaient pas encore arrivés à cet état d’indifférence réciproque. Smirke la croyait un ange, une merveille entre les femmes. Jamais il n’avait vu pareille perfection, et les soirs d’été il restait assis, la bouche ouverte, ravi en extase, oubliant son thé et ses tartines de beurre, à écouter sa musique. Quelque ravissante que pût être la musique de l’Opéra (il n’avait été qu’une seule fois au théâtre, il l’avouait avec un soupir et les joues rouges de honte, le jour où il avait accompagné Hélène et son fils à la salle de Chatteries), il ne pouvait rien concevoir de plus délicieux (il eût presque dit de plus céleste) que la musique de miss Amory. C’était une personne très-bien douée, un cœur du plus grand prix ; elle avait des talents extrêmement remarquables, et, selon toute apparence, le caractère le plus angélique, etc., etc. C’est ainsi que Smirke, étant alors au plus fort de sa fièvre et de son ensorcellement, parlait de miss Blanche à Arthur.

La rencontre de ces deux vieux amis avait été très-cordiale. Arthur aimait quiconque aimait sa mère, et Smirke pariait d’elle avec une sensibilité et une émotion véritables. Ils avaient cent choses à se dire des événements de leurs vies. « Vous verrez, disait Smirke à Arthur, que mes… mes opinions en affaires ecclésiastiques se sont développées depuis que nous ne nous sommes vus. Mistress Smirke, femme d’une vertu exemplaire, m’a secondé de tous ses efforts. J’ai bâti cette petite église à la mort de ma mère, qui m’a laissé une fortune suffisante. Quoique je vécusse comme dans un cloître, votre réputation est arrivée jusqu’à moi, Arthur. » Il parlait d’un ton plein de bonté et de tristesse, les paupières baissées et la tête penchée sur l’épaule.

Arthur s’amusa énormément de Smirke, de ses airs, de ses folies, de sa simplicité, de son col blanc et de ses longs cheveux, de sa bonté réelle, de sa bienveillance, de son caractère amical. L’éloge qu’il fit de Blanche surprit beaucoup M. Pen, lui fit grand plaisir et lui inspira plus d’estime et d’affection pour elle.

La vérité est que Blanche était bien aise de voir Arthur, comme on est bien aise à la campagne de voir un homme aimable, qui vous apporte les plus récentes nouvelles et les derniers cancans de la grande ville, qui sait causer plus agréablement que la plupart des gens de la campagne, ou qui du moins sait parler ce joli jargon de Londres, si cher et si indispensable à ceux qui habitent la capitale, si peu compris des personnes qui vivent en dehors du monde.

Le jour de son arrivée, Pen fit rire Blanche plusieurs heures durant, après le dîner. Elle chanta ses romances avec un redoublement de feu. Elle ne gronda pas sa mère, mais la caressa et la baisa, à la grande surprise de l’honnête Bégum. Quand vint l’heure du coucher, elle s’écria : Déjà ! avec le plus charmant air de regret possible ; elle fut vraiment fâchée d’aller se mettre au lit et serra fort tendrement la main d’Arthur, qui, de son côté, répondit très-cordialement à l’étreinte de cette jolie petite main. Notre jeune gentleman était disposé à se laisser éblouir par des yeux d’un éclat très-ordinaire.

« Elle a beaucoup gagné, se dit Pen en plongeant son regard dans la nuit, beaucoup gagné. Je suppose que la Bégum ne sentira pas que j’ai fumé, si je laisse la fenêtre ouverte. C’est une joyeuse bonne vieille, et Blanche a immensément gagné. J’ai été charmé de ses façons avec sa mère ce soir. J’ai été charmé de ses manières rieuses avec ce stupide petit animal de garçon, à qui elles ne devraient pas permettre de se griser. Elle a chanté fort gentiment cette petite romance, dont les vers sont si diablement jolis, quoique ce ne soit pas à moi de les vanter. »

Et il se mit à fredonner l’air sur lequel Blanche avait chanté une romance qu’il avait faite.

« Ah quelle belle nuit ! Qu’il est agréable de fumer un cigare la nuit ! Que cette petite église saxonne paraît gentille au clair de lune !… Je voudrais bien savoir ce que fait en ce moment le vieux Warrington… Oui, cette Blanche est une diablement gentille petite créature, comme dit mon oncle.

— Ô céleste parfum ! »

C’était une voix qui venait d’une fenêtre voisine & demi cachée par des clématites ; c’était une voix de jeune fille, la voix de l’auteur de Mes Larmes.

Pen partit d’un éclat de rire.

« Ne parlez pas de mon cigare, dit-il en avançant la tête hors de la fenêtre.

— Continuez, je en vous prie ! j’adore l’odeur du cigare ! répliqua la dame de Mes Larmes. Nuit divine ! lune céleste !… Mais il faut que je ferme ma fenêtre, et il ne m’est pas permis de causer avec vous à cause des mœurs. Quelle drôle de chose que les mœurs ! Adieu. »

Et Pen se mit à chanter le bonsoir à don Basile du Barbier.

Le lendemain, Arthur et Blanche se promenaient ensemble dans les champs, riant et jasant, la plus joyeuse paire d’amis. Ils parlèrent des jours de leur jeunesse, et Blanche se montra fort sentimentale. Ils parlèrent de Laure, la chère Laure ; Blanche l’avait aimée comme une sœur. Était-elle heureuse chez cette baroque lady Rockminster ? Ne viendrait-elle pas passer quelques jours avec eux à Tunbridge ? Oh ! quelles promenades ils feraient ensemble ! Quelles romances ils chanteraient !… les vieilles romances et ballades d’autrefois. La voix de Laure était superbe. Arthur (elle ne pouvait pas l’appeler autrement qu’Arthur) se rappelait-il les romances qu’ils avaient chantées dans l’heureux temps jadis, à présent qu’il était devenu un si grand homme et qu’il avait tant de succès ? etc., etc.

Et le jour suivant, qui fut égayé par une charmante promenade à Penshurst, à travers bois, et par la visite de ce délicieux château et du parc qui en dépend, eut lieu la conversation ci-dessus rapportée entre Arthur et le ministre, conversation qui rendit notre jeune ami de plus en plus rêveur.

« Est-elle vraiment aussi parfaite ? se demanda-t-il. Est-elle devenue grave et religieuse ? Se plaît-elle à donner des leçons aux petites filles de l’école et à visiter les pauvres ? Est-elle bonne pour son frère et pour sa mère ? Oui, j’en suis sûr, car j’ai vu comment elle se conduit avec eux. »

Puis il parcourut la petite commune avec son ancien précepteur, et, lorsqu’ils entrèrent à l’école, ce fut avec un indicible plaisir que Pen trouva Blanche assise au milieu des enfants qu’elle instruisait ; et il se dit qu’elle devait être bien patiente, bien bonne, bien généreuse et de goûts bien simples, et que le monde ne l’avait pas gâtée.

« Aimez-vous donc vraiment la campagne ? lui demanda-t-il en se promenant avec elle.

— Je voudrais ne jamais plus revoir cette odieuse cité. Ô Arthur… c’est-à-dire, monsieur… eh bien ! soit, Arthur, donc ; il vous vient de bonnes pensées dans ces bois charmants, dans ces paisibles solitudes ; les bonnes pensées sont comme ces plantes qui ne fleurissent pas à Londres. Vous savez que le jardinier venait tous les huit jours renouveler les plantes qui garnissaient notre balcon. Je ne crois pas pouvoir supporter de revoir Londres, cette odieuse ville enfumée, à la figure de bronze ! Mais… hélas !

— Pourquoi ce soupir, Blanche ?

— Que vous importe ?

— Il m’importe beaucoup. Dites, dites-moi tout.

— Je voudrais que vous ne fussiez jamais venu à Tunbridge. »

Et une seconde édition de Mes soupirs fut publiée.

« Vous ne voulez pas de moi, Blanche ?

— Je ne veux pas que vous partiez. Je ne pense pas que cette maison puisse être heureuse quand vous n’y serez plus ; voilà pourquoi je voudrais que vous n’y fussiez jamais venu. »

Mes soupirs furent ici mis de côté, et Mes larmes commencèrent.

Ah ! que répondre aux larmes des yeux d’une jeune femme ? Quelle méthode emploie-t-on pour les sécher ? Qu’arriva-t-il ? Ô roses et ramiers ! ô fleurs des champs humides de rosée ! ô bois verts ondoyants et brises parfumées de l’été ! Voilà deux vieux roués de Londres qui se trompent un moment et qui s’imaginent être amoureux l’un de l’autre, comme Phillis et Corydon :

Quand on pense aux maisons de campagne et aux promenades champêtres, on s’étonne qu’il reste un seul célibataire.

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