Tome 3 · 15
D’où vient, lecteur, qu’Arthur Pendennis, communément si franc et si ouvert avec Warrington, ne confia point à cet ami dépositaire de tous ses secrets les petites circonstances qui avaient signalé son séjour à la villa voisine de Tunbridge-Wells ? Il lui parla assez librement de la découverte de son ancien précepteur Smirke, et de sa femme, et de sa chapelle anglo-normande, et de son rapprochement de l’Église romaine ; mais, lorsque Warrington le questionna sur Blanche, ses réponses furent vagues ou évasives ; il dit que c’était une bonne petite fille, assez bien douée ; que, si elle était bien guidée, elle ne ferait pas, après tout, une mauvaise femme ; mais que, pour le moment, il n’avait pas dessein de se marier ; que ses jours romanesques étaient passés, qu’il se contentait de son sort actuel, et ainsi de suite.
Cependant il arrivait de temps en temps à Lamb-Court, Temple, de jolies petites enveloppes satinées, dont l’adresse était de la plus jolie petite écriture, et dont le cachet offrait un chiffre admirable, qui, si Warrington avait eu la curiosité d’examiner les lettres de son ami, ou si le chiffre avait été moins indéchiffrable, eût appris à Georges que M. Arthur correspondait avec une demoiselle dont les initiales étaient B. A. À ces jolies petites compositions, Pen répondait, de son style le plus galant, par des plaisanteries, des nouvelles de Londres, des pointes, et même par de jolis petits vers, qui feraient supposer que l’auteur de Mes larmes lui envoyait aussi des versiculets de sa façon. Nous savons que Blanche rime avec branche, tranche, franche, et l’on ne peut douter qu’un gentleman du talent de Pen ne tirât parti de ces avantages et ne fît résonner ces aimables sons à des oreilles attentives. Nous croyons même que ces vers d’amour de M. Pen, qui eurent tant de succès dans les Feuilles de rose, ce charmant keepsake publié par lady Violette Lebas, et illustré des portraits des plus belles dames de la noblesse, par le fameux artiste Pinkney, furent composés à cette époque de la vie de notre héros, et adressés à Blanche par la poste avant d’être imprimés pour servir en quelque sorte de légende à la délicieuse guirlande de fleurs de Pinkney.
« C’est très-bien, des vers, dit le vieux Pendennis, trouvant Pen occupé à griffonner une de ces naïves effusions en attendant son dîner au club ; c’est très-bien même d’écrire des lettres, si la maman le permet. Il est naturel qu’il y ait une correspondance entre d’aussi vieux amis de campagne ; mais faites attention, Pen, de ne pas vous compromettre, mon garçon, car on ne sait jamais quelle diable de chose peut arriver. Le meilleur est de n’écrire que des lettres qui ne puissent jamais servir d’armes contre leur auteur. Je n’ai jamais de ma vie écrit une lettre compromettante, et pourtant, le diable m’emporte ! monsieur, j’ai eu assez affaire aux femmes. »
Puis le digne gentleman, devenant plus loquace et plus intime avec son neveu, à mesure qu’il devenait plus vieux, lui cita divers exemples frappants des funestes résultats de ce manque de prudence chez plusieurs personnes du monde. Ainsi, pour s’être servi d’expressions trop ardentes dans quelques billets poétiques adressés à la veuve Naylor, le jeune Spoony s’était exposé à une visite de remontrances du colonel Flint, frère de la veuve, et s’était vu forcé d’épouser une femme assez vieille pour être sa mère. Ainsi, lorsque Louise Salter fut enfin parvenue à s’emparer du jeune sir John Bird, Hopwood, lieutenant aux gardes, montra quelques lettres que miss Salter lui avait écrites, ce qui détermina la retraite de Bird et son mariage subséquent avec miss Stickney de Lyme-Regis. Si le major n’avait pas de lecture, il avait du moins beaucoup d’observation, et pouvait citer une multitude d’exemples à l’appui de ses sages conseils, qu’il avait puisés dans une longue et attentive étude du grand livre du monde.
Pen rit de ces exemples et répondit, non sans rougir un peu des remontrances de son oncle, qu’il les garderait présents à la mémoire et qu’il agirait avec prudence. Peut-être rougissait-il de ce qu’il n’avait pas besoin de ces conseils, de ce qu’il était prudent, de ce que, dans ses lettres à miss Blanche, il s’était abstenu, par instinct ou par honnêteté, de tout aveu qui eût pu le compromettre.
« Ne vous souvient-il pas de la leçon que j’ai eue, monsieur, dans l’affaire de lady Mirabel… de miss Fotheringay ? On ne m’y prendra pas une seconde fois, oncle, » dit Arthur avec une fausse franchise et une fausse humilité.
Le vieux Pendennis se félicita lui-même et félicita sincèrement son neveu du progrès que celui-ci avait fait dans la voie de la prudence ; il était enchanté de voir Arthur devenir ce qu’on appelle un homme du monde.
Sans doute que Warrington eût été d’opinion différente, si on l’avait consulté. Il eût dit à Pen que les extravagantes lettres de l’adolescent valaient mieux que les adroits compliments et les galanteries évasives de l’homme mûr ; qu’il n’y a qu’un lâche et un misérable qui, pour conquérir la femme qu’il aime, s’avance à couvert, use de subterfuges et conserve une retraite assurée derrière lui.
Mais Pen ne parlait pas de cette affaire à M. Warrington. Il savait fort bien qu’il était coupable, et connaissait le verdict de son ami.
Quelques semaines seulement s’étaient écoulées depuis le départ du colonel Altamont pour le continent, et sir Francis Clavering s’était retiré à la campagne en conséquence de son pacte avec le major Pendennis, quand le malheur commença de tomber assez soudainement et assez lourdement sur le dernier membre restant de la petite société de Shepherd’s-Inn. Quand Strong, en quittant Altamont, refusa l’offre que ce dernier lui faisait dans la plénitude de sa bourse et la générosité de son cœur, il fit à sa conscience et à sa délicatesse un sacrifice qui lui causa dans la suite bien des regrets et des tortures, et il ne tarda pas à reconnaître qu’il avait été dans cette circonstance trop délicat et trop scrupuleux. C’était là un sentiment tout nouveau pour lui. Pourquoi un homme dans le besoin refuserait-il une offre faite avec bienveillance ? Pourquoi un homme qui a soif refuserait-il une cruche d’eau tendue par une main amie, cette main fût-elle même un peu souillée ? Oui, Strong sentit que sa conscience lui reprochait d’avoir repoussé l’offre faite si généreusement d’une somme légitimement gagnée. Et il eut le regret de se dire, trop tard, hélas ! que l’argent d’Altamont eût été aussi bien placé dans sa poche que dans celle du propriétaire des jeux d’Ems ou de Baden, à qui Son Excellence laisserait indubitablement ses gains du Derby.
On se disait, parmi les marchands, les escompteurs, et autres personnes en relations commerciales avec Strong, que la société entre lui et le baronnet était dissoute, et que le papier du capitaine n’avait plus désormais aucune valeur. Les marchands, qui jusqu’alors avaient eu une si merveilleuse confiance en lui (pouvait-on résister à la bonne figure, aux manières franches et honnêtes de Strong ?), commencèrent à l’inonder de leurs notes avec une unanimité aussi pleine de lâcheté que de méfiance. À chaque instant on frappait à la porte de l’appartement de Shepherd’s-Inn ; tailleurs, bottiers, pâtissiers qui avaient fourni des dîners, arrivaient en personne, ou se faisaient représenter par leurs apprentis, et tenaient conseil dans l’escalier de Strong. À eux se joignaient deux ou trois personnages moins criards, mais beaucoup plus malins et plus dangereux, c’est-à-dire les jeunes clercs d’hommes de loi qui se tenaient embusqués dans l’Inn, ou se concertaient dans l’appartement voisin avec le jeune homme de M. Campion ; ils avaient dans leurs sinistres portefeuilles des assignations invitant Édouard Strong à comparoir très-prochainement devant notre souveraine dame la reine, pour répondre à… etc., etc.
Le pauvre Strong, qui ne possédait pas une guinée, n’avait, en présence d’une telle invasion de créanciers, d’autre refuge que le château fort de tout Anglais : il s’y retirait donc, fermant toutes les portes à l’ennemi, et ne sortait de sa forteresse qu’après la tombée de la nuit. L’ennemi avait coutume de venir frapper et maugréer vainement à cette barrière extérieure ; et le chevalier les regardait de derrière le petit rideau qu’il avait mis sur l’orifice de sa boîte aux lettres. Il avait ainsi la triste satisfaction de voir les figures de clercs furieux et de créanciers farouches venir se heurter contre sa porte et se retirer en reconnaissant l’inutilité de leur démarche. Cependant, comme ils ne pouvaient pas être toujours à sa porte ni coucher dans son escalier, les ennemis du chevalier lui laissaient parfois la liberté.
Quand il se vit ainsi pressé par ses antagonistes du commerce, Strong ne resta pas tout à fait seul pour se défendre contre eux ; il eut soin de s’assurer un ou deux alliés. Ses amis apprirent à communiquer avec lui par un système particulier de signaux ; ils empêchèrent la garnison de succomber aux horreurs de la famine en lui apportant les vivres nécessaires, entretinrent le courage de Strong et l’empêchèrent de se rendre, en le visitant et l’égayant dans sa retraite. Huxter et miss Fanny Bolton étaient deux des plus fidèles alliés de Ned. Lorsque des visiteurs hostiles rôdaient autour de l’Inn, les petites sœurs de Fanny poussaient un petit cri particulier, ou faisaient entendre dans la cour une sorte de ramage assez approchant de ces sons harmonieux, quoique inarticulés, qui sont familiers aux pâtres des Alpes suisses et tyroliennes. Quand Huxter et Fanny venaient voir Strong, ils faisaient entendre ces mêmes accents à sa porte ; alors la barrière s’ouvrait aussitôt, l’honnête garnison arrivait souriante, on introduisait les vivres et le pot de porter, et le capitaine assiégé passait une soirée confortable dans la société de ses fidèles amis. Il est des hommes qui ne pourraient vivre en proie à des inquiétudes pareilles ; mais Strong était un brave, comme nous l’ayons dit, il avait vu le feu, et son cœur était resté intrépide au milieu du péril.
Outre des alliés, notre général s’était encore assuré une retraite, chose plus nécessaire, même en présence de pareilles difficultés. Il a été dit, dans un chapitre précédent, que MM. Bows et Costigan demeuraient dans la maison contiguë à celle du capitaine Strong, et que la fenêtre d’une de leurs chambres n’était pas très-éloignée de la fenêtre de la cuisine située à l’étage supérieur du logement de Strong. Un même tuyau de plomb servait à l’écoulement des eaux des deux maisons, et Strong, ayant un jour regardé par la fenêtre de sa cuisine, avait vu qu’il lui serait très-facile, en grimpant à ce tuyau, d’atteindre le rebord de la fenêtre de son voisin. Il avait en riant montré ce refuge à son camarade Altamont, avec qui il était convenu de ne pas en parler au capitaine Costigan, qui avait de nombreux créanciers et qui serait sans cesse à descendre le long du tuyau dans leur appartement, si ce chemin d’évasion lui était connu.
Mais à présent que les mauvais jours étaient venus, Strong se servit de ce passage et arriva une après-midi, la figure souriante, chez Bows et Costigan. Il leur expliqua que l’ennemi l’attendait dans l’escalier et qu’il avait pris ce moyen de lui échapper. Ainsi, pendant que les aides de camp de M. Mark attendaient dans le corridor du n 3, Strong descendit l’escalier du n 4, dîna au restaurant d’Albion, alla au spectacle et rentra chez lui à minuit, au grand étonnement de mistress Bolton et de Fanny, qui ne l’avaient pas vu sortir de son logis, et qui ne pouvaient comprendre comment il avait traversé la ligné des sentinelles ennemies.
Strong soutint ce siège pendant plusieurs semaines avec un courage et une fermeté admirables, et comme un brave vieux soldat pouvait seul le soutenir : car les peines et les privations qu’il lui fallait endurer étaient plus que suffisantes pour accabler un homme ordinaire. Ce qui le fâchait et le vexait, c’était l’infernale indifférence et la lâche ingratitude de Clavering, à qui il écrivait lettre sur lettre. Mais le baronnet ne lui répondit jamais un mot, et ne lui envoya pas la plus faible somme, quoiqu’un billet de cinq livres sterling eût été, en ce temps-là, une fortune pour Strong.
Des jours meilleurs étaient réservés au chevalier. Au milieu de son abattement et de ses perplexités, il lui arriva un secours qui fut mille fois le bienvenu.
« Oui, dit Strong, sans ce brave garçon que voici (car vous êtes un brave garçon, Altamont, mon ami, et le diable m’emporte, si je ne vous suis pas fidèle toute la vie !), je crois vraiment, Pendennis, que Ned Strong ne serait plus de ce monde. C’était la cinquième semaine de ma captivité ; je ne pouvais pas toujours risquer de me casser le cou en grimpant à ce tuyau de plomb pour m’échapper à travers la fenêtre du pauvre vieux Cos ; et mon courage était tout brisé, monsieur, le diable m’emporte ! Je songeais à mettre fin à mes jours, et je l’eusse fait la semaine d’après, lorsque Altamont tomba du ciel chez moi.
— Pas précisément du ciel, Ned, dit Altamonf. J’arrivais de Baden-Baden, où j’avais eu diablement de chance, voilà tout.
— Bref, monsieur, il paya les notes de Mark et des autres démons qui étaient à mes trousses ; et cela faisant, monsieur, il agit en homme, oui, en homme, monsieur, s’écria Strong avec enthousiasme.
— Et ce sera un plaisir pour moi de payer une bouteille de bordeaux à la société, suivie d’autant d’autres bouteilles que la société en désirera, dit Altamont en rougissant. Oh ! hé ! garçon, servez-nous un magnum, première qualité, entendez-vous ? Et nous boirons à la santé de tous ceux qui sont ici présents, monsieur… Et puisse tout bon garçon comme Strong trouver un autre bon garçon qui lui porte secours dans la peine ! Voilà mon sentiment, monsieur Pendennis, quoique votre nom ne soit pas de mon goût.
— Non ? Et pourquoi ? » demanda Arthur.
Ici Strong pressa le pied du colonel sous la table, et Altamont, qui était un peu en train, se versa un autre verre, fit un signe de tête à Pen, but son vin d’un trait et dit : « Vous êtes un gentleman, et cela me suffit ; nous sommes tous gentlemen. »
Cette réunion de gentlemen eut lieu à Richmond, où Pendennis était allé dîner, et où il trouva le chevalier et son ami attablés dans la salle du café. Ces derniers étaient excessivement gais, causeurs et échauffés par le vin. Et Strong, qui était un admirable conteur, dit l’histoire de son siège, ses aventures et ses évasions, avec beaucoup de verve et d’humour ; il répéta les discours que lui tenaient les officiers du shérif à travers la porte, décrivit les jolis petits signaux de Fanny, les grotesques exclamations de Costigan quand le chevalier entra par sa fenêtre, et enfin sa délivrance par Altamont, le tout de la manière la plus pittoresque, et avec tant d’esprit qu’il intéressa vivement ses auditeurs.
« Pour ce qui est de moi, dit Altamont, ce n’est rien du tout. Quand l’équipage touche sa solde, le matelot dépense son argent, comme vous savez. Et ce sont les gaillards du rouge et noir de Baden-Baden qui en font les frais. J’ai gagné là une jolie somme d’argent, et je compte en gagner encore bien plus, n’est-ce pas, Strong ? Je veux l’emmener avec moi. J’ai trouvé un système. Je vous dis que je ferai sa fortune. Je ferai votre fortune, à vous aussi, si vous voulez ; je ferai la fortune de tout le monde, le diable m’emporte ! Mais ce que je veux faire, et pour tout de bon, amis, je vous le promets, c’est de jouer pour cette petite Fanny. Le diable m’emporte, monsieur, que pensez-vous qu’elle ait fait ? Elle avait deux guinées, et le bon Dieu me bénisse si elle ne les a pas prêtées à Ned Strong ! N’est-ce pas, Ned ? Buvons à la santé de Fanny.
— De tout mon cœur, » dit Arthur, qui fit raison à ce toast avec la plus grande cordialité.
M. Altamont commença alors à exposer son système très au long et avec la plus grande volubilité. Il dit qu’il était infaillible, si l’on jouait avec sang-froid ; il le tenait d’un gaillard de Baden qui avait perdu tous ses écus en s’en servant, c’est vrai, mais parce qu’il n’avait pas assez de capitaux ; s’il avait pu mettre au jeu une fois encore, il eût regagné tout son argent. Il ajouta qu’il allait s’associer avec quelques amis pour exploiter ce système, et qu’il y dépenserait jusqu’à son dernier schelling ; qu’il était revenu en Angleterre dans l’intention expresse d’emporter son argent et d’emmener le capitaine Strong ; que Strong jouerait pour lui ; qu’il avait beaucoup plus de confiance dans le sang-froid de Strong que dans le sien même et dans celui de Bloundell-Bloundell, ou de l’Italien qui tenait le jeu. C’est ainsi que, tout en vidant sa bouteille, le colonel exposa longuement ses projets à Pen, qui écouta avec intérêt son histoire et les confessions de sa joyeuse audace.
« J’ai rencontré l’autre jour cet original d’Altamont, dit Pen à son oncle, deux ou trois jours après.
— Altamont ? Quel Altamont ? Le fils de lord Westport ? répliqua le major.
— Non, non ; l’individu qui est entré ivre dans la salle à manger de Clavering, un soir que nous y étions, dit le neveu en riant. Et il a dit que le nom de Pendennis ne lui plaisait pas, quoiqu’il me fît l’honneur de croire que j’étais un bon garçon.
— Je ne connais personne du nom d’Altamont, je vous en donne ma parole d’honneur, reprit l’impénétrable major ; et quant à ce gaillard-là, je pense que moins vous aurez de relations avec lui, mieux vous vous en trouverez, Arthur. »
Arthur se mit à rire de nouveau.
« Il va quitter l’Angleterre et faire fortune au jeu. Il s’est associé avec mon estimable camarade de collège, Bloundell ; et le colonel emmène Strong avec lui en qualité d’aide de camp. Qu’est-ce qui peut lier le chevalier à Clavering ? Je voudrais bien le savoir.
— Je suis porté à croire, entendez-vous, Pen ? je suis porté à croire, mais naturellement ce n’est là qu’une idée, qu’il y a eu dans la vie antérieure de Clavering quelque chose qui donne à ces gaillards-là et à quelques autres un certain pouvoir sur lui ; et s’il existe vraiment un secret de ce genre, ce qui ne nous regarde pas, mon garçon, le diable m’emporte ! je dis que ce doit être pour chacun un avis de bien se conduire et de ne donner à personne prise sur soi.
— Mais il me semble, oncle, que vous avez aussi quelques moyens de persuader Clavering ; autrement, pourquoi me donnerait-il ce siège au parlement ?
— Clavering pense qu’il n’est pas fait pour le parlement, répondit le major ; et il pense la vérité. Qu’est-ce qui peut l’empêcher de vous mettre à sa place, vous ou tout autre, si telle est son idée ? Croyez-vous que le gouvernement ou l’opposition ferait difficulté d’accepter ce siège s’il leur était offert ? Pourquoi donc seriez-vous plus scrupuleux que nos chefs, que les hommes les plus honorables, que les hommes de la plus illustre naissance et du plus haut rang de l’Angleterre, morbleu ? »
Le major avait une réponse de ce genre à la plupart des objections de Pen, et Pen acceptait les réponses de son oncle, moins parce qu’il les croyait que parce qu’il désirait les croire. Nous faisons une chose non parce que tout le monde la fait, mais parce que cela nous plaît ; et notre action, hélas ! ne prouve pas que les autres ont raison, mais bien que nous et les autres hommes nous sommes tous également de pauvres créatures.
Àla prochaine visite qu’il fit à Tunbridge, M. Pen ne manqua pas de conter, pour l’amusement de miss Blanche, l’histoire qu’il avait apprise à Richmond de la captivité du chevalier et de sa délivrance par le brave Altamont. Et, après avoir fait ce récit avec son ironie habituelle, il cita avec éloge, et non sans émotion, la généreuse conduite de la petite Fanny envers le chevalier et l’enthousiasme qu’Altamont avait manifesté pour elle.
Miss Blanche fut un peu jalouse et très-piquée de curiosité au sujet de Fanny. Parmi les nombreuses petites confidences qu’Arthur fit à miss Amory, dans le cours de leurs délicieuses excursions champêtres et de leurs aimables promenades du soir, on peut supposer que notre héros n’oublia pas une histoire si intéressante pour lui-même que celle de l’amour et des peines de la pauvre petite Ariane de Shepherd’s-Inn. Arthur pensait que Blanche aussi la trouverait fort intéressante. Pour lui rendre justice, il raconta son propre rôle dans ce drame avec une modestie pleine de convenance. La morale qu’il voulait tirer de ce récit était tout à fait d’accord avec son humeur satirique habituelle : car il prétendait en conclure que les femmes se consolent d’un premier amour tout aussi facilement que les hommes (la belle Blanche ne cessait, dans leurs intimes conversations, de reprocher à M. Pen son inconstance dans sa passion pour la Fotheringay), et que, le numéro un se retirant, elles donnaient leur cœur au numéro deux sans trop de difficulté. La pauvre petite Fanny était offerte en exemple pour prouver cette théorie. Le chagrin qu’elle avait dû vaincre, les transes pleines d’amertume que lui avait causées un amour sans espoir, le temps qu’il avait fallu pour guérir les blessures de ce tendre petit cœur, M. Pen ignorait tout cela, ou peut-être ne voulait-il pas le savoir ; car il était à la fois modeste et incrédule au sujet de son pouvoir pour conquérir les cœurs ; il ne voulait pas croire qu’il eût cruellement ravagé celui de Fanny, quoique son propre exemple et son raisonnement fussent contre lui dans ce cas. En effet, si, comme il le disait, miss Bolton était actuellement amoureuse de son adorateur médical, qui n’avait pour lui ni la figure, ni les manières, ni l’esprit, ni rien autre que son ardeur et sa fidélité, n’avait-elle pas dû aimer sérieusement dans la première attaque du mal d’amour ? n’avait-elle pas dû beaucoup souffrir en se voyant dédaignée par un homme doué assurément de quelques-uns des brillants avantages qui manquaient à M. Huxter ?
« Ô homme pervers et haïssable, dit miss Blanche, je crois vraiment que vous êtes furieux contre Fanny parce qu’elle a eu l’insolence de vous oublier ; oui, vous semblez être jaloux de M. Huxter ! »
Peut-être miss Amory avait-elle raison ; la rougeur qui monta en ce moment à la joue de Pendennis, à la suite d’un de ces soufflets que la vanité applique sans cesse à notre visage, prouvait qu’il était plein de dépit à la pensée de se voir remplacé par un tel rival. Un individu, une espèce pareille ! sans une seule bonne qualité ! Ah ! monsieur Pendennis (quoique cette remarque ne soit pas pour un joli garçon comme vous), si la nature n’avait pas eu la prudence de rendre un sexe crédule en ce qui concerne l’autre, de sorte qu’il voit de bonnes qualités là où il n’y en a pas l’ombre, de la beauté dans les oreilles des ânes, de l’esprit dans leur stupidité, de la mélodie dans leur braiment, il n’y aurait certes pas autant de mariages qu’on en voit de nos jours, et qu’il en faut pour la continuation et la propagation de la noble race à laquelle nous appartenons !
« Jaloux ou non (vous entendez, Blanche, je ne dis pas que je ne le suis pas), je voudrais que Fanny fût arrivée à une meilleure fin. Je n’aime pas les histoires qui finissent ainsi cyniquement ; je n’aime pas, en arrivant à la conclusion de l’histoire des amours d’une jolie fille, trouver à la dernière page une figure comme celle de ce Huxter. Toute la vie n’est-elle qu’un compromis, belle dame, et la fin du noble combat d’amour n’est-elle qu’une honteuse reddition ? La recherche du Cupidon que ma pauvre petite Psyché poursuivait dans les ténèbres, la recherche du désir ardent de son cœur, du dieu aux joues vermeilles et aux ailes parées des brillantes couleurs de l’arc-en-ciel, devait-elle aboutir à ce Huxter qui pue le tabac et la pharmacie ? Je voudrais, bien que cela ne se voie pas dans la vie, que les hommes fussent comme Jenny et Jessamy, ou comme milord et lady Clémentine dans les livres de contes pour la jeunesse et dans les romans fashionables ; je voudrais que, pendant la cérémonie, au moment même où le ministre donne la bénédiction, les mariés devinssent parfaitement beaux et bons, et heureux pour toujours.
— Et votre intention n’est-elle pas de devenir bon et heureux, dites, monsieur le misanthrope ? Êtes-vous si mécontent de votre sort ? Votre mariage sera-t-il un compromis ? Et votre Psyché est-elle une odieuse et vulgaire créature ? demanda l’auteur de Mes larmes avec une moue charmante. Ô méchante et satirique créature, je ne puis vous supporter. Vous prenez les cœurs des jeunes filles, vous jouez avec eux et vous les rejetez ensuite avec dédain. Vous demandez de l’amour et vous le foulez aux pieds. Vous… vous me faites pleurer, Arthur, et… Non, laissez-moi, je vous prie ; je ne veux pas que vous me consoliez de cette manière… Et je crois que Fanny avait bien raison de quitter une si insensible créature.
— Encore une fois, je ne dis pas non, répliqua Pen en regardant Blanche d’un air fort sombre et sans essayer de nouveau le moyen de consolation qui avait provoqué ces paroles de l’aimable demoiselle : Laissez-moi, je vous prie. Je ne crois pas avoir beaucoup de ce qu’on appelle tendresse ; mais aussi je n’en fais pas profession. À dix-huit ans j’allumai ma lampe et je me mis en quête de Cupidon. Et quelle fut ma découverte en amour ? une vulgaire danseuse. J’échouai, comme presque tout le monde ; cependant il vaut mieux échouer avant qu’après le mariage.
— Merci du choix, monsieur, dit la sylphide en faisant une révérence.
— Vous voyez, ma petite Blanche, ajouta Pen d’une voix de triste satisfaction, et en prenant sa main ; vous voyez que je ne m’abaisse pas à des flatteries.
— Tout au contraire.
— Et que je ne vous dis point des mensonges, comme font les hommes vulgaires. Pourquoi nous deux, qui avons de l’expérience, singerions-nous l’amour et simulerions-nous un attachement romanesque ? Je ne crois pas que miss Blanche Amory soit sans rivale parmi les belles ; je ne la crois pas le plus grand poète de son sexe ni la plus éminente musicienne, pas plus que je ne vous crois la plus grande des femmes, comme cette géante dont nous avons vu le portrait hier à la foire. Mais si je ne vous considère pas comme une héroïne, je ne vous donne pas non plus votre très-humble serviteur pour un héros. Je pense cependant que vous êtes… eh bien, oui, que vous êtes suffisamment jolie.
— Merci ! dit Blanche avec une autre révérence.
— Je pense que vous chantez d’une manière charmante. Je suis sûr que vous avez des talents. J’espère et je crois que vous êtes d’un bon caractère et que vous serez une fort aimable compagne.
— De sorte que, si je vous apporte une certaine somme d’argent et un siège au parlement, vous daignerez me jeter votre royal mouchoir, répliqua Blanche. Que d’honneur ! Nous avions coutume de donner à Votre Altesse le titre de prince de Fairoaks. Quel honneur pour moi d’être élevée jusqu’à votre trône, et d’apporter en dot au sultan un siège au parlement ! Je suis bien heureuse d’avoir du talent, de jouer et de chanter à votre goût ; mes chants charmeront les loisirs de mon seigneur.
— Et si des voleurs rôdent autour de la maison, ajouta Pen en continuant la comparaison, si quarante voleurs l’assiègent sous la forme de soucis secrets, d’ennemis en embuscade et de passions en armes, ma Morgiana dansera devant moi avec son tambourin et tuera d’un sourire tous mes coquins de voleurs. N’est-il pas vrai ? »
Mais Pen ne semblait pas croire que Blanche voulût faire cela pour lui.
« Ah ! Blanche, reprit-il après une pause, ne vous fâchez pas ; ne vous offensez pas de ce que je dis la vérité. Ne voyez-vous pas que je vous prends toujours au mot ? Vous dites que vous serez une esclave et que vous danserez, et je vous dis : Dansez. Vous dites que je vous prends avec ce que vous apportez, et je dis : Je vous prends avec ce que vous apportez. Pourquoi ajouter aux tromperies et aux hypocrisies nécessaires de la vie, d’autres hypocrisies et d’autres tromperies qui ne sont ni utiles ni nécessaires ? Si je m’offre à vous parce que je crois que nous avons beaucoup de chances d’être heureux ensemble, et parce que je pourrai, grâce à votre aide, conquérir pour nous deux une position élevée et un nom distingué, pourquoi demander que je feigne des transports romanesques auxquels nous ne croirions ni l’un ni l’autre ? Voulez-vous que je vous fasse la cour, déguisé en Prince Joli, que je prenne un habillement chez le marchand de costumes, et que j’emprunte le langage de sir Charles Grandisson ? Voulez-vous que je vous fasse des vers comme aux jours où nous étions… où nous étions enfants ? Je vous en ferai si cela vous plaît, et je les vendrai ensuite à Bacon et à Bungay. Faut-il que je nourrisse de bonbons ma jolie princesse ?
— Mais j’adore les bonbons, moi, dit la petite sylphide d’un air étrangement piteux.
— J’en puis avoir plein mon chapeau chez Fortnum et Mason pour une guinée. Et elle aura ses bonbons, ses jolies petites dragées ; elle les aura, répliqua Pen avec un sourire amer. Voyons, ma chère, voyons, ma très-chère petite Blanche, ne pleurez pas. Essuyez vos jolis yeux ; je ne puis supporter cela. »
Et il lui offrit la consolation qu’exigeaient les circonstances, et que réclamaient les larmes, vraies larmes de dépit, qui coulaient alors des yeux de l’auteur irrité de Mes larmes.
Le ton dédaigneux et sarcastique de Pendennis effraya et dompta la jeune fille.
« Je… je ne veux pas de vos consolations. Jamais… jamais personne ne… ne m’a tenu un pareil langage, dit-elle en sanglotant avec beaucoup de simplicité.
— Personne ! » s’écria Pen avec un sauvage éclat de rire.
Et Blanche rougit de la plus sincère rougeur qu’on eût encore vue sur ses joues.
« Ô Arthur ! vous êtes un homme terrible, » dit-elle.
Elle était effrayée, égarée, oppressée, cette mondaine petite coquette, qui depuis douze ans jouait l’amour ; et avec tout cela elle n’était pas mécontente de trouver son maître.
« Dites-moi, Arthur, reprit-elle après une nouvelle pause dans cet étrange dialogue d’amour, pourquoi sir Francis Clavering donne-t-il son siège au parlement ?
— Au fait, pourquoi me le donne-t-il, à moi ? demanda Arthur, rougissant à son tour.
— Vous vous moquez toujours de moi, monsieur, dit-elle. Si c’est un avantage d’être membre du parlement, pourquoi sir Francis se retire-t-il ?
— Mon oncle lui a monté la tête. Il a toujours dit que votre part de fortune était insuffisante. Dans les… les discussions de famille, quand votre maman paya si généreusement les dettes du baronnet, il fut stipulé, je suppose, que vous… c’est-à-dire que moi… c’est-à-dire, parole d’honneur, je ne sais pas pourquoi il se retire du parlement, dit Pen avec un rire forcé. Vous voyez, Blanche, que nous sommes, vous et moi, deux bons petits enfants, et que ce mariage a été arrangé pour nous par nos mamans et nos oncles, et que nous devons être obéissants, comme un bon petit garçon et une bonne petite fille. »
Quand Pen fut de retour à Londres, il envoya à Blanche une boîte de bonbons dont chaque dragée était enveloppée de devises en vers français du style le plus tendre et le plus galant. Il lui adressa en outre quelques poésies de sa façon tout aussi naïves et tout aussi sincères. Il n’est pas étonnant qu’il ne répétât pas à Warrington ses conversations avec miss Amory, puisqu’elles étaient si pleines de sentiments délicats et d’un caractère si nécessairement confidentiel.
Et si, comme beaucoup d’hommes qui valaient plus et moins que lui, Arthur Pendennis, le fils de la veuve, méditait une apostasie et songeait à se vendre à… nous savons bien qui ; du moins le renégat ne prétendait-il pas croire au symbole de foi qu’il allait jurer. Et si tous les Anglais, hommes et femmes, qui se sont vendus pour de l’argent ou pour une position, comme M. Pendennis était sur le point de le faire, voulaient acheter un exemplaire de ses mémoires, quels milliers de volumes MM. Bradbury et Evans ne vendraient-ils pas !