‹ Histoire de PendennisChapitre 66 sur 76 · Tome 3 · 16

Tome 3 · 16

Quelque triste qu’eût été la grande maison de Clavering-Park avant le mariage de sir Francis, alors que sa banqueroute l’avait contraint de chercher un refuge à l’étranger, elle n’était guère plus gaie maintenant que son propriétaire l’habitait. La plus grande partie du manoir était fermée, et le baronnet n’occupait que quelques pièces au rez-de-chaussée. L’infortuné gentleman avait la gouvernante et son aide pour domestiques dans sa retraite forcée ; et ces deux femmes apprêtaient pour ses repas une partie du gibier qu’il passait sa matinée à tirer. Son valet de chambre, Lightfoot, était passé au service de milady ; et, comme Pen l’apprit par une lettre de M. Smirke, qui avait célébré le mariage, il avait mis à exécution sa prudente intention d’épouser mistress Bonner, femme de chambre de milady, qui, dans son âge mûr, ayant été frappée des charmes du jeune homme, lui avait fait don de ses économies et de sa propre maturité.

Devenir hôte et hôtesse des Armes de Clavering, c’était leur ambition à tous deux ; et ils convinrent de rester au service de lady Clavering jusqu’à l’expiration du trimestre, pour prendre ensuite possession de leur hôtel. Pen promit gracieusement de donner chez eux son dîner d’élection, quand le baronnet quitterait son siège en faveur du jeune homme. Arthur arriva en septembre à Clavering-Park, ainsi qu’il avait été réglé par son oncle, à qui Clavering semblait ne pouvoir rien refuser. Sir Francis fut très-content d’avoir un compagnon qui égayerait sa retraite solitaire, et peut-être lui apporterait un peu d’argent comptant.

Quelques jours après son arrivée à Clavering, Pen remit à son hôte les fonds tant désirés. Sir Francis n’eut pas plutôt cette petite somme dans sa poche, qu’il prétendit avoir affaire à Chatteries et aux villes de bains des environs (il y a beaucoup de bains dans ce comté), et partit pour s’occuper des affaires en question, qui furent traitées, comme on le suppose sans doute, dans les salles de billard et sur le terrain des courses.

Arthur savait fort bien vivre seul ; il avait des ressources dans son esprit, et des amusements qui n’exigeaient la compagnie de personne. Il se promenait le matin avec le garde-chasse ; et un homme de lettres comme M. Arthur ne pouvait être en peine de ses soirées, en présence de la quantité de livres qu’il y avait au château. Ces livres étaient une occupation suffisante pour lui, qui d’ailleurs n’avait besoin que d’un cigare et d’une feuille de papier pour passer fort agréablement la nuit. La vérité est qu’après deux ou trois jours, la société de sir Francis Clavering lui avait semblé tout à fait insupportable ; et ce fut avec une satisfaction et un empressement pleins de malice qu’il offrit au baronnet le petit secours pécuniaire que ce dernier sollicitait, selon sa coutume ; car il savait très-bien que c’était le moyen de lui faire fuir sa maison.

Et puis notre ingénieux ami avait à se concilier la faveur des habitants de Clavering, des électeurs du bourg qu’il espérait représenter ; et il se mit à l’œuvre avec d’autant plus d’activité, qu’il se rappelait avoir été très-impopulaire à Clavering. Il résolut de détruire la haine qu’il avait inspirée à ces gens simples et naïfs. Le sentiment qu’il avait du plaisant de la chose fit qu’il commença sa tâche avec gaieté. Naturellement assez silencieux et réservé en public, il devint tout à coup aussi franc, aussi facile et aussi jovial que le capitaine Strong. Il rit avec quiconque voulut échanger un rire avec lui ; il distribua des poignées de main à droite et à gauche, avec ce qu’on peut certainement appeler une habile cordialité ; il se montra au marché et chez les fermiers à l’heure des repas ; enfin il se conduisit en hypocrite consommé, comme se conduisent les gentlemen de la plus haute naissance et de l’honnêteté la plus immaculée, lorsqu’ils veulent se rendre agréables à leurs constituants et qu’ils ont besoin des campagnards pour arriver à leur but.

Comment se fait-il que nous nous laissions si facilement, je ne dirai pas tromper, mais séduire par un langage délié, un rire empressé et des manières franches ? Nous savons, pour la plupart, que c’est de la fausse monnaie, et cependant nous l’acceptons ; nous savons que c’est de la flatterie, une flatterie qu’il ne coûte rien de distribuer à chacun, et nous serions fâchés qu’on ne nous la distribuât pas.

L’ami Pen parcourut Clavering, s’efforçant d’être simple, et tâchant adroitement de paraître charmé. C’était un personnage tout différent de ce dédaigneux et maussade jeune dandy que les habitants se rappelaient avoir vu dix ans auparavant.

Le presbytère était fermé. Le docteur Portman était parti avec sa goutte et sa famille pour Harrowgate, et Pen déplora beaucoup cet événement dans une lettre qu’il écrivit au docteur. Il lui dit, en quelques mots simples et bienveillants combien il regrettait de ne pas voir un vieil ami dont les conseils lui seraient utiles, et dont il aurait peut-être un jour à réclamer le concours. Mais Pen se consola de l’absence du docteur, en faisant la connaissance de M. Simcoe, le prédicateur dissident de Clavering, ainsi que celle des deux associés de la fabrique de draps de Chatteries, et du prédicateur indépendant de cette ville. Il rencontra ces divers personnages à l’Athénée de Clavering, que le parti libéral avait fondé pour ne pas rester en arrière de l’esprit du siècle, et peut-être aussi par opposition au vieux salon de lecture aristocratique, où la Revue d’Édimbourg avait eu bien de la peine à se faire admettre, et dont l’entrée était interdite à tout homme de commerce. Il se concilia le plus jeune associé de la fabrique, en l’invitant à un dîner au Park ; il fit présent à l’honorable mistress Simcoe de lièvres et de perdrix provenant du même endroit, et demanda à lire le dernier sermon de son mari ; et, un jour qu’il était un peu indisposé, le coquin profita de la circonstance pour montrer sa langue à M. Huxter, qui lui envoya des remèdes et alla le voir le lendemain matin. Ah ! le vieux Pendennis eût été enchanté de son élève. Pen lui-même s’amusait de la partie où il était engagé, et son succès lui inspirait une méchante bonne humeur.

Pourtant, le soir, quand il revenait à pied de Clavering, après avoir présidé une réunion à l’Athénée, ou passé l’après-dînée avec mistress Simcoe, à qui, comme à son mari, la réputation du jeune citoyen de Londres inspirait une sorte de respect (car ils avaient entendu parler de ses succès dans le monde) ; quand il traversait le vieux pont familier jeté sur la rivière de Brawl, qu’il entendait le bruit des eaux rapides, et qu’il apercevait à travers les arbres son propre cottage de Fairoaks, dont les contours sombres ressortaient distinctement sur le fond du ciel étoilé : alors des pensées bien différentes se présentaient sans doute à l’esprit du jeune homme et éveillaient en lui la douleur et la honte. Il y avait encore une lumière à la fenêtre de la chambre qu’il se rappelait si bien, et où la sainte qui l’aimait avait passé tant d’heures dans l’inquiétude, le désir et la prière. Il détournait son regard de la faible lueur qui semblait le poursuivre de son œil terne et plein de reproches, comme si c’eût été l’âme de sa mère qui veillait sur lui et lui envoyait un avertissement. Que la nuit était sereine ! Que les étoiles étaient brillantes ! Les flots de la petite rivière se précipitaient avec un bruit incessant ; les vieux arbres de la maison paternelle chuchotaient et agitaient doucement leurs cimes et leurs branches au dessus du toit du cottage. Là bas, à la pâle lueur des étoiles scintillantes, il apercevait la terrasse où il se promenait le soir en été, au temps de son adolescence, plein d’ardeur et de confiance, sans expérience et sans souillure, ne connaissant ni le doute ni les passions, encore abrité de la contamination du monde par le pur et défiant amour d’une mère.

L’horloge de la bourgade voisine sonne minuit avec un bruit lugubre, et trouble la rêverie de notre promeneur. Il s’avance alors vers le lieu de son repos ; il entre dans l’avenue de Clavering-Park, et passe sous les sombres arceaux des tilleuls frémissants.

Le lendemain, quand il revoit le cottage, la demeure paternelle semble lui sourire au soleil couchant ; elles sont ouvertes, les fenêtres de cette chambre à coucher d’où la lumière le regardait la veille, et le locataire de Pen, le capitaine Stokes, de l’artillerie de Bombay (dont la mère, la vieille mistress Stokes, habite Clavering), reçoit très-cordialement la visite de son propriétaire ; il lui montre les terres et le nouveau vivier qu’il a fait dans le jardin derrière les écuries ; il lui parle en confidence du toit et des cheminées, et prie M. Pendennis de fixer le jour où il fera à mistress Stokes et à lui-même le plaisir de, etc. Pen, qui est à la campagne depuis quinze jours, s’excuse de n’être pas venu voir le capitaine plus tôt en avouant franchement qu’il n’osait pas.

« Je vous comprends, monsieur, » dit le capitaine.

Et mistress Stokes, qui s’était enfuie au son de la cloche (Pen trouva bien étrange d’avoir à sonner), revient vêtue de sa plus belle robe et entourée de ses enfants. Les petits grimpent après Stokes ; le garçon saute dans un fauteuil. C’était le fauteuil du père de Pen ; et Arthur se rappelle le temps où il eût autant songé à monter sur le trône du roi qu’à s’asseoir dans ce fauteuil. Il demande si miss Stokes, qui est tout le portrait de sa maman, sait faire de la musique. Il aimerait qu’elle lui jouât un air sur le piano. Elle joue. Il entend encore une fois les sons du vieux piano, affaiblis par l’âge, mais il n’écoute pas la musicienne. Il écoute Laure, qui chante comme aux jours de leur jeunesse, et il voit sa mère se penchant et battant la mesure par-dessus l’épaule de la jeune fille.

Le dîner donné à Fairoaks en l’honneur de Pen par son locataire, et auquel assistèrent la vieille mistress Stokes, le capitaine Glanders, le squire Hobnell et le pasteur de Tinckleton avec sa femme, parut fort stupide et fort triste au héros de la fête, jusqu’au moment où le garçon (il était de Clavering et servait à table avec le valet d’écurie du capitaine et le sommelier de mistress Stokes), que Pen se rappelait avoir vu gamin dans la rue, et qui exerçait alors la profession de barbier dans le bourg, laissa tomber un plat sur l’épaule de Pen. M. Hobnell, qui l’employait aussi, s’écria alors : « Je suppose, Hodson, que la graisse d’ours a mis vos mains hors d’état de tenir quelque chose d’une manière solide. Il laisse toujours tomber la porcelaine, ce Hodson, ha ! ha ! »

Hodson rougit et parut si déconcerté que Pen éclata de rire ; la gaieté et la bonne humeur régnèrent alors toute la soirée.

Il y eut, pour second service, un lièvre et des perdrix, et quand, après le départ des serviteurs, Pen dit au ministre de Tinckleton : « Je crois, monsieur Stooks, que vous eussiez bien fait de prier Hodson de nous découper ce lièvre (cut the hare), » le calembour fut saisi sur-le-champ par le ministre, puis, quelques instants après, par les capitaines Stokes et Glanders, et enfin par M. Hobnell, qui arriva un peu tard, mais avec un immense éclat de rire.

Tandis que M. Pen s’occupait ainsi à la campagne, il advint que la dame de son choix, sinon de ses affections, se rendit de la villa de Tunbridge à Londres pour y faire quelques emplettes ou d’autres affaires importantes. Elle était accompagnée de la vieille mistress Bonner, femme de chambre de sa mère, qui vivait avec Blanche depuis son enfance, et qui s’était querellée maintes fois avec elle. Or, étant sur le point de quitter le service de lady Clavering pour l’état de mariage, la bonne créature désirait donner quelque gage de respectueuse affection à ses maîtresses jeune et vieille, avant de s’en séparer tout à fait, pour s’établir en qualité de mistress Lightfoot et d’hôtesse des Armes de Clavering.

L’honnête femme consulta miss Amory pour le cadeau qu’elle comptait offrir à lady Clavering, et pria la belle Blanche de choisir pour elle-même quelque chose qui fût de son goût, et qui lui rappelât la vieille garde qui l’avait veillée pendant toutes ses petites maladies, quand elle faisait ses dents, quand elle avait la fièvre, et qui l’aimait presque comme sa propre fille. Ces achats furent faits, et, comme la vieille femme de chambre insistait pour offrir une énorme Bible à Blanche, celle-ci lui persuada d’acheter pour sa maman un gros dictionnaire de Johnson. Assurément, l’une et l’autre pouvaient tirer profit du présent qui leur était fait.

Mistress Bonner dépensa ensuite quelque argent en linge qui pourrait être utile aux Armes de Clavering ; elle acheta aussi une cravate rouge et jaune, que Blanche devina aussitôt être destinée à M. Lightfoot. Mistress Bonner, qui avait au moins vingt-cinq ans de plus que ce jeune homme, le regardait avec une tendresse à la fois conjugale et maternelle ; elle aimait à prodiguer des ornements à sa personne ; déjà tout étincelante d’épingles, de bagues, de boutons de chemise, de chaînes et de breloques, achetés aux frais de la bonne créature.

C’est dans le Strand que mistress Bonner fit ses emplettes, avec l’aide de miss Blanche, qui s’en amusa beaucoup ; et quand la vieille dame eut acheté tout ce qu’elle désirait, au moment de quitter la boutique, Blanche salua d’un air souriant un des garçons de vente et dit : « Auriez-vous l’obligeance, monsieur, de nous indiquer le chemin pour aller à Shepherd’s-Inn ? »

Shepherd’s-Inn n’était éloigné que de quelques vingtaines de mètres ; Old-Castle-Street était tout près, et l’élégant jeune commis indiqua à la demoiselle l’angle qu’il fallait tourner.

Blanche s’éloigna avec sa compagne.

« Shepherd’s-Inn ! que pouvez-vous chercher dans Shepherd’s-Inn, miss Blanche ? demanda Bonner. C’est la demeure de M. Strong. Avez-vous envie d’aller voir le capitaine ?

— J’aurais du plaisir à voir le capitaine. J’aime le capitaine ; mais ce n’est pas lui que je cherche. Je veux voir une chère bonne petite fille qui a pris grand soin de M. Arthur, lorsqu’il était si malade l’année passée, et qui lui a presque sauvé la vie ; je veux lui offrir mes remercîments et lui demander si elle accepterait quelque chose. J’ai examiné ce matin quelques-unes de mes robes, Bonner ! »

Et elle regarda Bonner comme si elle avait fait un acte de vertu des plus remarquables et des plus dignes d’admiration. Blanche aimait beaucoup les dragées ; elle en eût gorgé les pauvres gens après en avoir assez mangé, et elle eût donné une robe de bal à une paysanne lorsqu’elle l’avait usée et qu’elle en était lasse.

« Charmante fille… charmante jeune femme ! marmotta mistress Bonner. Je sais bien que je ne souffrirai pas de jeunes femmes autour de Lightfoot. »

Et déjà elle peuplait en imagination les Armes de Clavering d’un harem de filles de service les plus hideuses.

Blanche, en toilette rose et bleue, chargée de plumes, de fleurs et de bijoux (si elle n’avait pas de châtelaine, c’est que cette merveilleuse invention n’était pas encore connue), en robe de soie, en mantelet merveilleux, avec un parasol charmant, apparut aux yeux de mistress Bolton comme la personnification de la beauté et de l’élégance ; la portière, qui nettoyait le plancher de sa loge, en fut toute ravie ; Betsy-Jane et Amélie-Anne la regardèrent aussi avec joie.

Blanche leur adressa un sourire d’une ineffable douceur, quoiqu’il fût mêlé d’un air de protection ; comme Rowena allant voir Ivanhoe ; comme Marie-Antoinette visitant les pauvres pendant la famine ; comme la marquise de Carabas descendant de son carrosse à quatre chevaux arrêté devant la porte d’un pauvre fermier, et recevant de son valet John II le paquet de sel d’Epsom qu’elle porte de sa royale main dans la chambre du malade que ce remède doit soulager. Blanche s’imaginait être une reine descendant de son trône pour visiter un de ses sujets, et elle jouissait pleinement de la bonne action qu’elle faisait.

« Ma bonne femme ! je voudrais voir Fanny…, Fanny Bolton ; est-elle ici ? »

La splendeur de la toilette de Blanche inspira soudain à mistress Bolton le soupçon que ce devait être une comédienne, ou pis encore.

« Que lui voulez-vous, à Fanny ? demanda-t-elle.

— Je suis la fille de lady Clavering… Vous avez entendu parler de sir Francis Clavering, je pense ? Et j’ai vraiment un très-vif désir de voir Fanny Bolton.

— Entrez, je vous prie, mademoiselle. Betsy-Jane, où est Fanny ? »

Betsy-Jane dit que Fanny était allée dans l’escalier du n 3. Mistress Bolton jugea qu’elle se trouvait probablement dans l’appartement de Strong, et chargea l’enfant d’y aller voir.

«  Dans l’appartement du capitaine Strong ! oh ! transportons-nous dans l’appartement du capitaine Strong ! s’écria miss Blanche. Je connais très-bien le capitaine. Chère petite, conduisez-nous chez le capitaine Strong. »

Le plancher de la loge était encore tout fumant du nettoyage que mistress Bolton venait de lui faire subir, et l’odeur du savon noir ne plaisait pas à la déesse Blanche.

Et tandis qu’elles montaient l’escalier, un gentleman du nom de Costigan, qui se pavanait dans la cour et qui lança un coup d’œil de connaisseur à la figure cachée sous le chapeau de Blanche, se dit en lui-même : « Voilà une fillette diablement gentille, pardieu ! qui monte chez Strong et Altamont ; ils ont toujours des filles superbes là-haut… Oh hé ! qu’est-ce qu’il y a ? » ajouta-t-il à haute voix, en regardant aux fenêtres d’où s’échappaient des cris perçants.

Àla voix d’une femme en détresse, l’intrépide Cos monta l’escalier aussi vite que le lui permirent ses vieilles jambes, et manqua être culbuté par le domestique de Strong qui descendait. Cos trouva ouverte la porte extérieure de l’appartement de Strong, et se mit à faire un bruit de tonnerre avec le marteau. Après qu’il eut frappé violemment à plusieurs reprises, la porte intérieure s’entr’ouvrit, et Strong montra sa tête par la fente.

« C’est moi, mon garçon. Qu’est-ce que ces cris, Strong ? demanda Costigan.

— Allez au diable ! »

Ce fut tout ce que le chevalier daigna répondre, et il referma la porte au nez rubicond du vénérable Cos. Le père de lady Mirabel redescendit l’escalier en grommelant des menaces et jurant qu’il obtiendrait satisfaction de l’indigne outrage qu’il venait de recevoir.

Cependant le lecteur, plus fortuné que le capitaine Costigan, aura le privilège d’être informé du secret qu’on cachait à cet officier.

Il a été dit que M. Altamont était d’un caractère très-généreux, et que, lorsqu’il avait beaucoup d’argent, il le dépensait très-libéralement. D’humeur hospitalière, il n’avait pas de plus grand plaisir que de boire en compagnie d’autres personnes ; de sorte que l’émissaire du nabab de Lucknow était l’homme qu’on accueillait avec le plus de joie à Greenwich et à Richmond.

Or, le hasard voulut que, le jour où Blanche et mistress Bonner montèrent à l’appartement de Strong dans Shepherd’s-Inn, le colonel avait invité miss Delaval du Théâtre-Royal, et sa mère, mistress Hodge, à une partie de plaisir sur l’eau ; et il avait été convenu qu’on se réunirait chez Strong, pour de là se rendre à quelque embarcadère du Strand et descendre la Tamise. Si bien que, lorsque mistress Bonner et Mes larmes arrivèrent à la porte, où se tenait Grady, le valet d’Altamont, ce domestique leur dit avec la plus grande affabilité : « Entrez, mesdames, » et les introduisit dans la chambre qui était arrangée pour les personnes que le colonel attendait. Il y avait en effet sur la table deux bouquets de fleurs achetés ce jour même à Covent-Garden, ainsi que d’autres preuves de la galanterie d’Altamont.

Blanche flaira le bouquet, y fourra son joli petit nez friand, courut par toute la chambre, regarda derrière les rideaux, examina les livres et les gravures, et le plan du domaine de Clavering accroché à la muraille. Elle avait demandé au valet le capitaine Strong ; mais elle avait déjà presque oublié l’existence de Strong et qu’elle était venue pour voir Fanny Bolton, tellement elle était enchantée de cette nouvelle aventure, et de l’idée bizarre, drôle, étrange, délicieuse, de se trouver dans un appartement de garçon en un vieux quartier perdu de la Cité !

Cependant Grady, portant une paire de bottes vernies, était entré dans la chambre de son maître. Blanche n’avait guère eu le temps de remarquer que ces bottes étaient fort grosses et qu’elles ne pouvaient aller aux pieds de M. Strong.

« Les femmes sont arrivées, dit Grady, en aidant son maître à entrer dans ses bottes.

— Leur avez-vous demandé si elles voulaient prendre un verre de quelque chose ? » dit Altamont.

Grady sortit. « Il demande si vous voulez boire quelque chose, » dit-il aux dames.

Blanche, amusée de cette naïve question, partit d’un joli petit éclat de rire, et demanda à mistress Bonner :

« Boirons-nous quelque chose ?

— Oh ! vous boirez ou vous ne boirez pas, » dit M. Grady, qui croyait ses offres méprisées et n’aimait pas les manières dédaigneuses de ces dames.

Aussi s’éloigna-t-il d’un air offensé.

« Boirons-nous quelque chose ? demanda Blanche une seconde fois et avec un second éclat de rire.

— Grady ! » cria une voix du fond de l’autre chambre, une voix qui fit tressaillir mistress Bonner.

Grady ne répondit pas. On l’entendait chanter dans le lointain ; le chant venait de la cuisine située à l’étage supérieur. Grady faisait son ouvrage en chantant.

« Grady, mon habit ! beugla de nouveau la voix qui venait de la chambre voisine.

— Eh ! ce n’est pas la voix de M. Strong, dit la sylphide qui riait encore à demi. Grady, mon habit !… Bonner, qui est-ce qui crie ; Grady, mon habit ? Nous devrions nous en aller. »

Bonner semblait toujours intriguée de cette voix qu’elle avait entendue.

En ce moment la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et l’individu qui avait appelé : Grady, mon habit ! apparut en manches de chemise.

Il salua les femmes d’un signe de tête et traversa la chambre.

« Je vous demande pardon, mesdames… Grady, descendez-moi mon habit !… Eh bien, très-chères, nous avons une belle journée, et nous ferons une joyeuse fugue à… »

Il ne dit pas un mot de plus, car mistress Bonner, qui l’avait regardé d’un air d’épouvante, s’écria tout à coup : « Amory ! Amory ! » et se renversa en arrière dans son fauteuil, poussant des cris qui aboutirent à un évanouissement.

L’homme ainsi apostrophé considéra un moment la femme, puis, se précipitant sur Blanche, il la saisit dans ses bras et la baisa.

« Oui, Betsy, dit-il, c’est moi, pardieu ! Marie Bonner m’a reconnu. Quelle belle fille nous sommes devenue ! Mais c’est un secret, entendez-vous ? Je suis mort, quoique je sois votre père. Votre pauvre mère ne sait pas que j’existe. Quelle jolie fille nous sommes devenue ! Baisez-moi, serrez-moi dans vos bras, ma Betsy ! Le diable m’emporte ! je vous aime ; je suis votre père. »

Betsy ou Blanche était tout effarée, et se mit à jeter des cris à son tour : un, deux, trois cris. Et ce fut sa voix perçante que le capitaine Costigan entendit en se promenant dans la cour.

Àces cris, le père embarrassé joignit les mains (il avait les poignets de sa chemise ouverts, et l’on apercevait sur un de ses bras basanés des lettres tatouées en bleu) ; puis il se précipita dans sa chambre, d’où il revint avec un flacon d’eau de Cologne, tiré de son grand nécessaire de toilette en argent ; et de la liqueur odorante il se mit à asperger libéralement Bonner et Blanche.

Les cris de ces femmes attirèrent les autres personnes qui se trouvaient dans l’appartement. Grady accourut de la cuisine. et Strong de sa chambre à l’étage supérieur. Ce dernier, à la vue des deux femmes, devina sur-le-champ ce qui était arrivé.

« Grady, allez vous mettre en sentinelle dans la cour, dit-il ; et si quelqu’un vient… vous me comprenez.

— Parlez-vous de la comédienne et de sa mère ? demanda Grady,

— Oui… la peste soit de vous ! dites qu’il n’y a personne à la maison et que la partie est remise.

— Est-ce bien cela qu’il faudra dire, monsieur ?… demanda Grady à son maître. Quand j’avais acheté de si beaux bouquets !

— Oui, » répondit Amory en frappant du pied.

Et Strong, se dirigeant vers la porte, y arriva juste à temps pour empêcher l’entrée du capitaine Costigan qui avait monté l’escalier.

Les dames du théâtre ne firent point leur promenade à Greenwich, et Blanche ne vit pas non plus Fanny Bolton ce jour-là. Cos demanda majestueusement à Grady quel accident était arrivé et qui poussait ces cris, et reçut pour réponse que c’était une femme, une autre de ces créatures qui, selon Grady, étaient la cause de tous les maux de ce monde.

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