Tome 3 · 17
Pendant que Pen poursuivait, dans son comté, ses projets égoïstes et son siège au parlement, il apprit que lady Rockminster était arrivée à Baymouth avec notre amie Laure. À cette nouvelle, sachant sa sœur Laure si près de lui, Pen se sentit un peu coupable. Il désirait occuper dans son estime une place plus élevée peut-être que dans l’estime de n’importe quelle autre personne au monde. Laure était un legs de sa mère. Il devait être en quelque sorte son patron et son protecteur. Comment recevrait-elle ce qu’il avait à lui apprendre ? Comment lui expliquerait-il les projets qu’il méditait ? Il sentait que ni lui ni Blanche ne pourraient supporter le regard éblouissant, calme et scrutateur de Laure ; il lui semblait qu’il n’oserait pas révéler à ce juge si pur ses espérances et ses ambitions mondaines. Quand elle fut arrivée à Baymouth, il lui écrivit une lettre qui contenait un grand nombre de belles phrases et de protestations d’amitié, ainsi que beaucoup de railleries et de traits satiriques ; mais au milieu de tout cela, M. Pen ne pouvait se dissimuler qu’il était en proie à une panique, et qu’il se conduisait comme un fourbe et un hypocrite.
D’où venait qu’une simple campagnarde fût un objet de crainte et de tremblement pour un gentleman aussi accompli que M. Pen ? Il sentait que sa tactique et sa diplomatie mondaine, ses sarcasmes et sa connaissance du monde ne pouvaient supporter l’épreuve de sa pureté ; et il dut s’avouer à lui-même que ses affaires étaient dans un état tel qu’il ne pouvait dire la vérité à cette honnête créature.
En se rendant de Clavering à Baymouth, il avait la conscience aussi troublée qu’un écolier qui ne sait pas sa leçon et qui va se trouver en présence d’un maître redoutable. Car la vérité n’est-elle pas toujours maîtresse ? ne tient-elle pas le livre et n’a-t-elle pas le pouvoir ?
Sous la garde de lady Rockminster, protectrice pleine de bienveillance quoique d’humeur un peu aigre et de caractère absolu, Laure avait, dans le cours de la dernière année, fait connaissance avec le monde, acquis quelques talents, et profité des leçons de la société. Plus d’une fille accoutumée à cette trop grande tendresse au sein de laquelle Laure avait vécu jusque-là, n’eût pu se faire à la nouvelle vie qu’il lui fallut mener. Hélène adorait ses deux enfants et s’imaginait, comme les femmes qui ne connaissent que leur maison, que tout le monde était fait pour eux, ou ne devait être considéré que secondairement. Elle prenait soin de Laure avec une vigilante affection qui ne la quitta jamais. Avait-elle mal à la tête, la veuve était aussi alarmée que s’il n’y avait jamais eu de migraine au monde. Laure dormait et veillait, étudiait et faisait tous ses mouvements sous les yeux de sa tendre mère, dont la sollicitude ne cessa qu’avec les battements de son cœur. Et sans doute que Laure eut de tristes moments de douleur et d’abattement quand elle se trouva seule au milieu de ce vaste monde si égoïste. Personne ne s’inquiétait de ses peines ni de sa solitude. Elle n’était pas tout à fait l’égale, en rang, de la dame à qui elle servait de compagne, ni des amis et parents de l’impérieuse mais bonne vieille douairière. Les uns n’étaient probablement guère bien disposés pour elle ; les autres la méprisaient peut-être ; il se pouvait que les domestiques fussent parfois grossiers ; leur maîtresse était rude souvent. Laure ne se trouvait que rarement en des réunions de famille, dont elle sentait que sa présence troublait la confiance et l’intimité, et naturellement la pensée qu’elle ennuyait et contrariait blessait sa sensibilité. Mais la bonne Laure se disait : « Combien il y a de gouvernantes en ce monde, et combien de dames qui sont forcées par la misère à se faire esclaves de profession ! Quelle mauvaise humeur, quelle grossièreté n’ont-elles pas à subir ? Mon sort au milieu de ces personnes bienveillantes et affectueuses n’est-il pas infiniment préférable à celui de milliers de jeunes filles sans protection ? »
C’est avec cette sagesse courageuse que notre demoiselle s’adapta à sa nouvelle position. Elle allait au-devant de sa fortune avec un sourire plein de confiance.
Connaissez-vous quelqu’un qui, ayant marché ainsi à la rencontre de la Fortune, n’ait pas obtenu de la déesse un regard favorable ? Les méchants mêmes ne se laissent-ils pas gagner par une bonne humeur constante, par un cœur pur et affectionné ? Quand ces petits enfants dans la forêt, dont il est question dans la ballade, regardèrent avec tendresse et confiance ces fieffés coquins que leur oncle avait payés pour tuer les petits, nous savons tous qu’un des scélérats s’attendrit et tua son compagnon, n’ayant pas le courage de faire du mal à tant d’innocence et de beauté ? Heureux ceux qui ont cette foi aimante et virginale, cette confiance souriante et pleine de douceur, et qui ne craignent point de mal parce qu’ils n’en pensent pas !
Miss Laure Bell était une de ces personnes fortunées. Outre la petite croix de l’aimable veuve, que Pen lui avait donnée, comme nous le savons, elle avait dans son sein un kohinoor si brillant et si étincelant qu’il était même plus précieux que ce fameux diamant : car non-seulement il a son prix et est conservé par son possesseur dans un autre monde où les pierreries n’ont plus, dit-on, aucune valeur, mais il est même ici-bas d’un prix inestimable pour celui qui le possède ; c’est un talisman contre le mal, et, comme la pierre de Copia Hassan, il illumine les ténèbres de la vie.
Si bien que miss Laure, avant d’avoir passé un an dans la maison de lady Rockminster, s’était, par l’usage de ce talisman, acquis l’affection de tout le monde sans exception. Depuis la vieille lady jusqu’au plus humble subalterne, Laure avait conquis la bienveillance et l’amitié de chacun. Avec une maîtresse de l’humeur de milady, la femme de chambre (qui depuis quarante ans n’avait pas vécu une heure sans être raillée, grondée, griffée) ne pouvait guère avoir le caractère aimable ; aussi fut-elle d’abord furieuse contre miss Laure, comme elle l’avait été contre quinze précédentes compagnes de la douairière. Mais quand Laure tomba malade à Paris, cette vieille la soigna en dépit de sa maîtresse qui avait peur de la fièvre, et se battit avec Marthe, de Fairoaks, devenue femme de chambre de miss Laure, pour avoir l’avantage de lui donner ses médecines. Lorsqu’elle entra en convalescence, Grandjean, le chef de cuisine, faillit la tuer par la quantité de friandises qu’il apprêta pour elle, et pleura de joie quand elle mangea sa première aile de poulet. Le majordome suisse célébra les louanges de miss Bell dans presque toutes les langues de l’Europe, qu’il parlait avec une égale incorrection. Le cocher était heureux de pouvoir la promener en voiture. Le page jeta les hauts cris en apprenant qu’elle était malade. Calverley et Coldstream (ces deux laquais si gros, si calmes d’ordinaire, et si difficiles à émouvoir) se livrèrent à des éclats de joie extraordinaires à la nouvelle de sa convalescence, et enivrèrent le page chez un marchand de vin pour fêter la guérison de Laure. Même lady Diane Pynsent (M. Pynsent, notre ancienne accointance, était alors marié), lady Diane, qui avait eu pendant assez longtemps de l’aversion pour Laure, poussa l’enthousiasme jusqu’à dire qu’elle pensait que miss Bell était une très-agréable personne, et que grand’maman avait fait là une vraie trouvaille. Cette bienveillance et cette affection, Laure se les était acquises, non par artifice ni par flatterie, mais par la simple force de sa bonté, par l’heureux don de plaire et de savoir être contente.
Pen avait eu occasion de voir lady Rockminster une ou deux fois, et la vieille dame, qui ne l’admirait pas, s’était montrée fort brusque et impitoyable peur notre jeune ami. Peut-être Arthur s’attendait-il, en arrivant à Baymouth, à trouver Laure installée chez la douairière en qualité d’humble demoiselle de compagnie, et guère mieux traitée qu’il n’avait été lui-même.
En apprenant qu’il était arrivé, elle descendit l’espalier en courant, et je ne suis pas sûr qu’elle ne l’embrassa pas en présence de Calverley et de Coldstream. Ce n’est pas que ces messieurs en aient jamais parlé. Le monde se fût écroulé, si fractus illabatur orbis ; Laure, au lieu de baiser Pen, eût pris ses ciseaux pour lui couper la tête, que Calverley et Coldstream eussent contemplé ce spectacle impavidi, sans permettre qu’un grain de poudre de leur propre perruque fût dérangé par cette calamité.
Laure avait tant gagné en santé et en beauté, que Pen ne pût s’empêcher de l’admirer. Les yeux pleins de franchise et de bonté qui frappèrent ses regards rayonnaient de santé ; la joue qu’il baisa rougissait de beauté. En contemplant Laure, si simple et si gracieuse, si pure et si candide, il se disait qu’il ne l’avait jamais vue si belle. Pourquoi remarquait-il si bien sa beauté en ce moment, et pourquoi se disait-il à lui-même qu’il ne l’avait jamais remarquée auparavant ? Il prit sa belle main confiante et la baisa tendrement ; il regarda dans ses beaux yeux clairs, et y lut le bon accueil qu’il était toujours sûr d’y trouver. Il fut touché et ému de la tendresse et du pur éclat de ces yeux ; leur innocence l’affecta et le remplit d’émotion.
« Que vous êtes bonne pour moi, Laure… ma sœur ! dit Pen. Je ne mérite pas que vous… que vous soyez si bonne pour moi.
— Maman vous a légué à moi, répliqua-t-elle en se baissant et effleurant précipitamment son front de ses lèvres. Vous savez que vous deviez venir à moi dans le chagrin, ou me faire part de votre bonheur : tel fut notre pacte, Arthur, l’année passée, au moment de nous quitter. Êtes-vous heureux à présent, ou bien est-ce le chagrin qui vous amène ? » Et elle le regarda avec une malicieuse bonté. « Vous plaît-il d’entrer au parlement ? Avez-vous dessein de vous y distinguer ? Comme je tremblerai pour votre premier discours !
— Vous savez donc ce projet d’entrer au parlement ? demanda Pen.
— Si je le sais ?… tout le monde le sait. J’en ai entendu parler bien des fois. Le médecin de lady Rockminster en parlait encore aujourd’hui. Je suis sûr que ce sera dans le journal de Chatteries demain. Il est au su de tout le comté que sir Francis Clavering, de Clavering, se retire en faveur de M. Arthur Pendennis, de Fairoaks, et que la jeune et belle miss Blanche Amory est…
— Quoi ! cela aussi ? demanda Pendennis.
— Cela aussi, cher Arthur. Tout se sait, comme dirait une personne que je compte aimer beaucoup, et qui, j’en suis sûre, est fort jolie et pleine de mérite. J’ai reçu une lettre de Blanche : la plus aimable des lettres. Elle parle de vous, Arthur, avec tant de chaleur ! J’espère… je sais qu’elle pense ce qu’elle écrit… Quand cela se fera-t-il, Arthur ? Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? Je pourrai venir demeurer chez vous alors, n’est-ce pas ?
— Ma maison est à vous, chère Laure, et tout ce que j’ai, dit Pen. Si je ne vous ai pas parlé de… ce mariage, c’est parce que… parce que… je ne sais vraiment pas pourquoi : il n’y a rien encore de décidé. Il n’y a point de promesse entre nous. Mais vous croyez que Blanche pourrait être heureuse avec moi… n’est-ce pas ? Ce n’est pas un amour romanesque, vous savez. Je crois que je n’ai pas de cœur ; je le lui ai dit. Non, ce n’est qu’un attachement très-modéré. Je veux avoir ma femme d’un côté de la cheminée et ma sœur de l’autre, être au parlement durant la session et à Fairoaks pour les vacances ; et ma Laure ne me quittera plus que lorsque quelqu’un qui en aura le droit viendra l’emmener. »
Quelqu’un qui en aura le droit !… quelqu’un qui en aura le droit ! Pourquoi Pen, en regardant la jeune fille et prononçant lentement ces paroles, commença-t-il à sentir un mouvement de colère ? Pourquoi fut-il jaloux de cet invisible quelqu’un qui aurait le droit d’emmener Laure ? Pen, qui, une minute auparavant, s’inquiétait de la manière dont elle recevrait la nouvelle de son mariage probable avec Blanche, était presque offensé du calme dont elle faisait preuve et de la facilité avec laquelle elle croyait au bonheur de cette union.
« Jusqu’à ce que quelqu’un vienne, dit Laure en riant, je resterai chez vous, je serai la tante Laure, et je prendrai soin des enfants pendant que Blanche sera dans le monde. J’ai tout arrangé. Je suis une excellente ménagère. Savez-vous qu’à Paris j’allais au marché avec mistress Beck, et que j’ai pris des leçons de M. Grandjean ? J’ai eu à Paris aussi quelques leçons de chant, grâce à l’argent que vous m’avez envoyé, mon brave garçon ; et je chante beaucoup mieux à présent. J’ai même appris à danser, quoique je ne danse pas aussi bien que Blanche ; et, quand vous serez ministre d’État, Blanche me présentera à la cour. »
Et, ce disant, Laure fit à Arthur une profonde révérence à la dernière mode de Paris, avec une humeur très-provocante.
Lady Rockminster entra tandis que s’exécutait cette révérence, et elle donna au jeune homme un doigt à serrer. Arthur le prit et fit un salut, le plus élégant qu’il put, mais à vrai dire avec une extrême gaucherie.
« Ainsi vous allez vous marier, monsieur ? dit la vieille dame.
— Grondez-le, lady Rockminster, pour ne nous en avoir rien dit, » répliqua Laure en s’éloignant.
Et vraiment la vieille dame commença sur-le-champ à le gronder.
« Ainsi vous allez vous marier, et entrer au parlement à la place de ce vaurien de sir Francis Clavering. Je voulais qu’il cédât son siège à mon petit-fils… Pourquoi n’a-t-il pas cédé son siège à mon petit-fils ? J’espère que miss Amory vous apportera beaucoup d’argent. Je sais bien que, pour moi, je ne voudrais pas d’elle à moins d’une grosse dot.
— Sir Francis Clavering est fatigué du parlement, dit Pen en haussant les épaules, et… je désire assez essayer de cette carrière. Le reste de l’histoire est au moins prématuré.
— Je suis étonnée qu’ayant Laure auprès de vous, vous ayez pu vous éprendre d’une petite précieuse comme cela, continua la vieille dame.
— Je suis très-fâché que miss Amory ne plaise pas à Votre Seigneurie, répliqua Pen en souriant.
— Vous voulez dire que… que cela ne me regarde pas et que ce n’est pas moi qui vais l’épouser. C’est vrai, je ne l’épouse pas, et j’en suis fort aise… Une odieuse petite créature ! Quand je pense qu’un homme peut la préférer à ma Laure, cela m’impatiente contre lui ; et je vous le dis, monsieur Arthur Pendennis.
— Je suis charmé que vous regardiez Laure d’un œil si favorable.
— Vous êtes charmé et vous êtes fâché. Qu’importe, monsieur, que vous soyez charmé ou fâché ? Un jeune homme qui préfère miss Amory à miss Bell n’a le droit d’être ni fâché, ni charmé. Un jeune homme qui, après voir vu ma Laure, s’attache à une créature contrefaite et affectée comme cette petite Amory (car elle est contrefaite, c’est moi qui vous le dis), n’a plus le droit de marcher la tête haute. Où est votre ami Barbe-Bleue ? Je parle de ce grand jeune homme, de Warrington ; n’est-ce pas ainsi qu’il s’appelle ? Pourquoi ne vient-il pas épouser Laure ? À quoi donc pensent les jeunes gens de ne pas épouser une pareille fille ? Ils se marient tous pour l’argent. Vous êtes tous à présent des égoïstes et des lâches. Jadis nous nous faisions enlever, nous autres filles, et nous faisions des mariages d’amour dans mon temps. Mais les jeunes gens d’aujourd’hui, je ne puis les supporter. Quand j’étais à Paris cet hiver, j’ai demandé à tous nos trois attachés d’ambassade pourquoi ils n’étaient pas amoureux de miss Bell. Ils se sont mis à rire… Ils m’ont répondu qu’il leur fallait de l’argent. Vous êtes tous des égoïstes… Vous êtes tous des lâches.
— J’espère qu’avant d’offrir miss Bell aux attachés, vous lui fîtes l’honneur de la consulter ? s’écria Pen avec une certaine chaleur.
— Miss Bell n’a qu’un peu d’argent. Il faut que miss Bell se marie bientôt. Il faut que quelqu’un lui trouve un mari, monsieur, car une jeune fille ne peut s’offrir elle-même, dit la vieille douairière d’un ton solennel. Laure, ma chère, je viens de dire à votre cousin que tous les hommes sont égoïstes, et qu’on ne trouverait plus parmi eux pour deux sous de romanesque. Il est aussi mauvais que tous les autres.
— Avez-vous demandé à Arthur pourquoi il ne veut pas m’épouser ? » s’écria Laure en s’approchant avec un radieux sourire et prenant la main de son cousin.
Peut-être s’était-elle éloignée pour dissimuler quelques marques d’émotion qu’elle ne voulait laisser voir à personne.
« Il va épouser une autre personne, reprit-elle, que je compte aimer beaucoup ; j’irai vivre avec eux quand ils seront mariés, à condition toutefois qu’il ne demandera pas à chaque célibataire qui viendra le voir, pourquoi il ne m’épouse pas. »
Pen, sentant ses terreurs de conscience apaisées, et son interrogatoire par devant Laure s’étant passé sans aucun reproche de sa cousine, reconnut bientôt que le devoir et l’inclination l’entraînaient sans cesse à Baymouth, où lady Rockminster lui avait dit que son couvert serait mis tous les jours.
« Et je vous recommande de venir très-souvent, ajouta la vieille dame, car Grandjean est un excellent cuisinier ; vous ne pouvez que gagner à fréquenter notre société, à Laure et à moi. Il est facile de voir que vous pensez toujours à vous. Ne rougissez pas, ne balbutiez pas… la plupart des jeunes gens ne pensent qu’à eux-mêmes. Mes fils et mes petits-fils ne pensaient jamais qu’à eux, jusqu’à ce que je les eusse guéris de cela. Venez nous voir, et souffrez que nous vous apprenions à vous conduire comme il faut ; vous n’aurez pas à découper, cela se fait à l’office. Hecker vous donnera autant de vin que vous pourrez en boire sans vous faire de mal ; et, les jours où vous serez bien gentil et bien amusant, vous aurez du champagne. Hecker, vous avez entendu mes paroles. M. Pendennis est le frère de miss Laure ; vous lui donnerez tout ce qu’il faudra pour le satisfaire ; mais veillez à ce qu’il n’ait pas trop de vin, et qu’il ne trouble pas ma sieste après dîner. Vous êtes égoïste ; je veux vous guérir de l’égoïsme. Vous dînerez ici quand vous ne serez pas invité ailleurs ; et, s’il pleut, vous logerez à l’hôtel. »
Tant que la bonne dame avait des ordres à donner aux personnes qui l’entouraient, elle n’était pas difficile à contenter ; et tous les sujets et esclaves de sa petite cour tremblaient devant la douairière, mais cela ne les empêchait pas de l’aimer.
Elle ne recevait pas une société très-nombreuse ni très-brillante. Le médecin était naturellement admis comme visiteur constant et fidèle ; le curé et son vicaire étaient reçus aussi habituellement ; enfin, les jours de fête, la vieille dame invitait la femme et les filles du curé, ainsi que quelques-uns des personnages qui venaient passer la saison à Baymouth. Mais généralement la compagnie était fort petite, et M. Arthur buvait son vin tout seul, quand lady Rockminster se retirait pour faire sa sieste après dîner et s’endormir aux sons de la voix et du piano de Laure.
« Si ma musique peut lui donner du repos, dit la bonne fille, ne dois-je pas être bien contente de pouvoir lui faire un peu de bien ? Lady Rockminster ne dort presque pas la nuit, et j’avais coutume de lui faire la lecture jusqu’à l’époque où je tombai malade à Paris ; depuis ce temps elle n’a plus souffert que je veillasse.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit quand vous étiez malade ? demanda Pen en rougissant.
— Quel bien auriez-vous pu me faire ? J’avais Marthe pour me soigner, et le docteur tous les jours. Vous êtes trop occupé pour écrire aux femmes et pour penser à elles. Vous avez vos livres et vos journaux, votre politique et vos chemins de fer ; c’est assez de besogne. Je vous ai écrit après ma guérison. »
Pen la regarda et rougit de nouveau en se rappelant que, pendant tout le temps qu’elle avait été malade, il ne lui avait jamais écrit, ni peut-être même pensé à elle.
Le lien de famille qui unissait Arthur et Laure permettait à Pen de se promener constamment avec sa cousine ; et, durant ces promenades, il put apprécier l’aimable franchise de son caractère, la vérité, la simplicité, la bonté de son cœur pur et sans tache. Jamais, du vivant de sa mère, elle ne lui avait parlé si sincèrement ni si cordialement qu’alors. Le désir qu’avait la pauvre Hélène de marier ensemble ces deux enfants fut cause de la réserve que Laure témoigna à Pen, réserve qui n’avait plus désormais aucune raison d’être dans les circonstances actuelles. Arthur était fiancé à une autre, et Laure redevenait sa sœur, dissimulant ou bannissant les doutes qu’elle pouvait entretenir relativement au choix qu’il avait fait, s’efforçant de regarder l’avenir joyeusement et d’espérer que le jeune homme serait heureux, et se promettant à elle-même de faire tout ce que pourrait l’amitié pour le bonheur du favori de sa mère.
Leur conversation roulait souvent sur leur mère défunte. Ce fut par mille anecdotes que Laure lui raconta, qu’Arthur comprit combien avait été constant et absorbant cet amour maternel qui avait veillé sur lui sans aucun relâche, et qui n’avait fini qu’au dernier soupir de la tendre veuve. Un jour, les gens de Clavering virent un garçon qui veillait sur deux chevaux à la porte du cimetière, et le bruit courut dans tout le bourg que Pen et Laure avaient visité ensemble le tombeau d’Hélène. Depuis qu’Arthur était à la campagne, il avait fait une ou deux visites au cimetière ; mais la vue de la pierre consacrée à la mémoire de sa mère ne lui avait procuré aucune consolation. Homme coupable faisant une action coupable, vil spéculateur jetant là foi et honneur pour une fortune et une position dans le monde, et avouant que sa vie n’était qu’une honteuse capitulation, de quel droit mettait-il les pieds dans le lieu saint ? À quoi lui servait-il, dans le monde où il vivait, que les autres ne fussent pas meilleurs que lui ?
Arthur et Laure passèrent devant la porte de Fairoaks ; Arthur serra la main aux enfants du locataire qui jouaient sur la pelouse et dans le jardin ; Laure regarda attentivement les murs du cottage, les plantes qui grimpaient tout autour du portique, et le magnolia qui s’élevait jusqu’à la fenêtre de la chambre qu’elle avait occupée.
« M. Pendennis a passé ici aujourd’hui, dit un des garçons à sa mère ; il était avec une dame ; il s’est arrêté pour nous parler, et nous a demandé un rameau de chèvrefeuille du portique, qu’il a donné à la dame. Je n’ai pas pu voir si elle était jolie, elle avait son voile baissé. Elle montait un des chevaux de Cramp, de Baymouth. »
En traversant le plateau qui s’étend entre Fairoaks pt Baymouth, Pen ne parla pas beaucoup, quoique son cheval cheminât tout à côté de celui de Laure. Il se disait que la vie était une dérision ; que les hommes refusaient le bonheur, lorsqu’il ne dépendait que d’eux de le saisir ; ou qu’ils le foulaient aux pieds quand ils l’avaient ; ou qu’ils le troquaient, les yeux ouverts, contre un peu de vil métal ou de vains honneurs. Et puis cette pensée lui vint : « Qu’importe pour si peu de temps ? La vie du plus pur et du meilleur d’entre nous se consume en un vain désir et finit dans le désappointement, comme la vie de la chère créature qui dort dans cette tombe. Elle eut son égoïsme et son ambition, tout aussi bien que César, et mourut frustrée dans son plus cher désir. La pierre sépulcrale couvre nos espérances et nos souvenirs. Le lieu que nous avons habité ne nous connaît plus.
« Les enfants des autres, s’écria-t-il d’une voix rude, jouent sur le gazon où nous avions coutume de jouer, Laure, vous et moi. Vous voyez comme le magnolia que nous avons planté a grandi depuis notre départ. Je me suis arrêté à une ou deux des chaumières que ma mère avait coutume de visiter. Il n’y a guère plus d’un an qu’elle n’est plus, et les gens auxquels elle faisait du bien ne s’inquiètent pas plus de sa mort que de celle de la reine Anne. Nous sommes tous égoïstes ; le monde est égoïste ; il n’y a que bien peu d’exceptions telles que vous, ma chère, qui brillent comme des bonnes œuvres dans ce monde méchant, et rendent sa noirceur plus lugubre encore.
— Je voudrais qu’un pareil langage ne sortît pas de votre bouche, Arthur, dit Laure en baissant les yeux et penchant la tête vers le chèvrefeuille attaché sur sa poitrine. Quand vous avez dit au petit garçon de me donner ce rameau, vous n’étiez pas égoïste.
— Un joli sacrifice que je vous ai fait là ! dit le railleur.
— Mais votre cœur était bon et plein d’amour en ce moment. On ne peut demander plus qu’amour et bonté ; et, si vous avez une humble opinion de vous-même, Arthur, cela n’ôte rien à l’amour ni à la bonté… qu’en dites-vous ? J’ai souvent pensé que notre chère mère vous gâtait à la maison, en vous adorant, et que, si vous êtes… ce que vous dites (je déteste ce mot), sa trop grande tendresse a contribué à vous rendre tel. Pour ce qui est du monde, je suppose que, lorsqu’on sort de la vie de famille pour entrer dans la vie du monde, on ne peut pas être autre qu’égoïste. Il faut lutter pour soi-même, s’avancer pour soi-même, se faire un nom pour soi-même. Maman et votre oncle vous ont tous deux encouragé dans cette ambition. Si c’est une chose vaine, pourquoi courir après ? Je suppose qu’un homme de mérite comme vous compte faire beaucoup de bien à son pays en entrant au parlement ; sans cela vous ne chercheriez pas à y entrer. Qu’allez-vous faire quand vous serez à la chambre des Communes ?
— Les femmes ne comprennent rien à la politique, ma chère, dit Pen, en se moquant de ses propres paroles.
— Mais pourquoi ne tâchez-vous pas de nous la faire comprendre ? Je n’ai jamais pu découvrir pourquoi M. Pynsent aime tant à s’y trouver. Il n’est pas homme de talent.
— Pynsent n’est certes pas un génie.
— Lady Diane dit qu’il est tous les jours aux comités, et toute la nuit à la Chambre ; qu’il vote régulièrement comme on lui dit de voter ; qu’il ne parle jamais ; qu’il ne sortira jamais des emplois subalternes, et qu’enfin, selon l’expression de sa grand’mère, il est bourré de rubans de coton rouge. Allez-vous suivre la même carrière, Arthur ? Qu’a-t-elle de si brillant pour que vous y couriez avec tant d’empressement ? J’aimerais mieux vous voir rester à la maison, à écrire des livres… de bons livres, des livres pleins de bonnes et nobles pensées comme vous en avez, cher Arthur, des livres dont la lecture ferait du bien aux hommes. Et si vous n’arrivez pas à la gloire, qu’importe ? Vous avouez que la gloire est une vanité et qu’on peut vivre très-heureux sans elle. Il ne faut pas que je prétende vous donner des conseils ; mais je vous prends au mot dans ce que vous avez dit du monde. Puisque vous avouez qu’il est méchant et que vous en êtes las, je vous demande pourquoi vous ne le quittez pas ?
— Que voudriez-vous donc que je fisse ? demanda Arthur.
— Je voudrais vous voir emmener votre femme à Fairoaks pour y demeurer, pour y travailler, pour y faire du bien autour de vous. Je voudrais voir jouer vos enfants sur la pelouse, Arthur, et que nous pussions aller prier ensemble de nouveau, cher frère, dans l’église où notre mère priait avec nous. Si le monde est la tentation, ne nous a-t-il pas été dit de prier afin de ne pas être induits en tentation ?
— Croyez-vous que Blanche ferait une bonne femme pour un petit gentilhomme campagnard ? Croyez-vous que je jouerais bien ce rôle-là, Laure ? demanda Pen. Rappelez-vous que la tentation court dans les sentiers bordés de haies aussi bien que dans les rues des villes, et que l’oisiveté est le plus grand des tentateurs.
— Que dit… que dit M. Warrington ? » répliqua Laure en rougissant.
Et Pen vit bien la couleur de ses joues, quoique Laure fît retomber son voile pour la cacher.
Pen chevaucha quelque temps en silence à côté de Laure. Le nom de Georges lui rappelait le passé, et les pensées qu’il avait eues jadis au sujet de Georges et de Laure. Pourquoi le retour de ces pensées l’agitait-il encore, maintenant qu’il savait cette union impossible ? Pourquoi était-il curieux de savoir si, durant les mois de son intimité avec Warrington, Laure avait eu de l’amitié pour lui ? Depuis ce jour jusqu’à présent, jamais Georges n’avait fait allusion à son histoire, et Arthur se rappela en ce moment que, depuis ce jour aussi, Georges n’avait peut-être pas prononcé une fois le nom de Laure.
Àla fin, Arthur se rapprocha tout à fait de sa cousine.
« Dites-moi une chose, Laure. »
Elle releva son voile et regarda Pen.
« Quelle chose, Arthur ? demanda-t-elle, quoique le tremblement de sa voix annonçât qu’elle devinait fort bien.
— Dites-moi… sans l’infortune de Georges, infortune dont il n’a jamais parlé avant ni depuis ce jour, lui eussiez-vous donné… ce que vous m’avez refusé à moi ?
— Oui, Pen, répondit-elle en fondant en larmes.
— Il vous méritait mieux que moi, dit Arthur avec un gémissement, et le cœur souffrant d’une ineffable douleur. Je ne suis qu’un misérable égoïste, et Georges est meilleur, plus noble, plus sincère que moi. La bénédiction de Dieu soit sur lui !
— Oui, Pen, » dit Laure en tendant la main à son cousin.
Il passa le bras autour de sa taille, et elle resta un moment à sangloter, la tête appuyée sur l’épaule d’Arthur.
La noble fille avait eu son secret, et elle en fit l’aveu. La dernière fois que la veuve partit de Fairoaks avec sa fille adoptive pour courir au chevet d’Arthur, Laure avait fait un aveu différent. Ce ne fut que lorsque Warrington conta son histoire et décrivit l’état désespéré de sa vie, qu’elle découvrit le changement qui s’était opéré dans ses sentiments, la tendre sympathie, le grand respect, le plaisir et l’admiration que lui inspirait l’ami de son cousin. Avant de savoir que certains projets auxquels elle eût pu rêver étaient impossibles ; avant que Warrington, lisant peut-être dans le cœur de la jeune fille, lui eût raconté sa mélancolique histoire pour la prémunir, elle ne s’était pas demandé si ses affections pourraient jamais changer ; et la découverte de la vérité l’avait surprise et effrayée. Comment eût-elle avoué cette vérité à Hélène ? Comment lui eût-elle confessé sa honte ? La pauvre Laure se sentait coupable vis-à-vis de son amie, avec ce secret qu’elle n’osait pas lui confier ; il lui semblait qu’elle répondait par l’ingratitude à l’amour et à l’estime d’Hélène ; il lui semblait qu’elle manquait de foi à Pen en lui retirant un amour qu’il ne se souciait guère d’accepter. Elle fut humble et repentante même devant Warrington, craignant de l’avoir encouragé par une sympathie illégitime, ou de lui avoir témoigné la préférence qu’elle commençait à éprouver pour lui.
La catastrophe qui ferma la demeure de Laure, le chagrin et la douleur que lui causa la mort de sa mère, ne lui laissèrent que peu de loisir pour des pensées plus égoïstes. Et, lorsque cette grande douleur se calma, la douleur plus petite était presque guérie. Ce n’est que pendant un instant qu’elle s’était laissée aller à quelque espoir relativement à Warrington. Son admiration et son respect pour lui demeurèrent aussi vifs que jamais ; mais le sentiment plus tendre qu’elle savait avoir éprouvé pour lui fut réduit à quelque chose de si calme, qu’on pouvait dire de lui qu’il était passé et mort. Ce qu’il laissa après lui, c’était de l’humilité et du remords.
« Oh ! que j’ai été méchante et orgueilleuse avec Arthur ! se dit-elle ; que j’ai été implacable et confiante en moi-même ! Je n’ai jamais pardonné sincèrement ni à cette pauvre fille de l’avoir aimé, ni à lui d’avoir encouragé cet amour ; et voilà que j’ai été plus coupable qu’elle, la pauvre petite naïve créature ! Tout en prétendant aimer un homme, j’ai pu en écouter un autre, hélas ! avec trop d’avidité ; et je ne voulais pas pardonner à Arthur un changement de sentiments, tandis que j’en changeais moi-même et que je lui devenais infidèle. »
En s’humiliant ainsi, en reconnaissant ainsi sa faiblesse, la pauvre Laure cherchait sa force et son refuge dans les vertus où elle avait l’habitude de les trouver.
Elle n’avait pas fait de mal ; mais il est des personnes qui souffrent de la faute la plus légère autant que d’autres dont les robustes consciences plient à peine sous le poids des crimes les plus lourds ; et la pauvre Laure s’imaginait que, dans cette délicate conjoncture de sa vie, elle avait agi comme un très-grand criminel. Elle décida qu’elle avait fait une injure grave à Pen, en lui retirant l’amour qu’elle lui avait accordé à son insu en présence de sa mère ; qu’elle avait été ingrate envers sa défunte bienfaitrice, en permettant que sa pensée se portât sur un autre ou s’arrêtât à la possibilité d’une violation de sa promesse ; et que, considérant l’énormité de ses propres crimes, elle devait être très-indulgente pour ceux des autres, qui avaient été sans doute plus fortement tentés qu’elle-même, et dont elle ne pouvait apprécier les motifs.
Un an plus tôt, Laure se fût indignée à l’idée qu’Arthur dût épouser Blanche ; elle se fût redressée avec fierté en pensant que des motifs mondains le faisaient s’abaisser jusqu’à une aussi indigne personne. Lorsque la nouvelle de la possibilité d’une telle union lui fut donnée par la vieille lady Rockminster, dont les discours étaient aussi directs et aussi rapides qu’un soufflet sur la joue, la jeune fille humiliée frémit bien un peu en recevant ce coup, mais elle le supporta avec douceur et avec une résignation désespérée.
« Il a le droit de se marier ; il connaît le monde bien mieux que moi, se dit-elle en raisonnant avec elle-même. Il se peut que Blanche ne soit pas aussi légère qu’elle le semblait ; et qui suis-je pour la juger ? Je suis sûre qu’il est fort bon qu’Arthur entre au parlement et qu’il s’y distingue, et mon devoir est de faire tout mon possible pour aider Blanche et lui-même, et pour rendre sa demeure heureuse. Oui, j’irai vivre avec eux. Si je suis marraine d’un de leurs enfants, je lui léguerai mes trois mille livres sterling ! »
Et aussitôt elle se demanda ce qui, parmi ses petits trésors, pourrait être agréable à Blanche, et elle songea aux meilleurs moyens de se concilier son affection. Elle lui écrivit sur-le-champ une lettre amicale, dans laquelle elle ne mentionnait pas les projets en question, mais lui rappelait le temps passé et exprimait la plus grande bienveillance. Blanche répondit avec empressement ; sa lettre ne parlait pas de mariage, mais le nom de M. Pendennis s’y trouvait deux ou trois fois. Et, à partir de cette époque, elles redevinrent l’une pour l’autre la chère Laure et la chère Blanche, des sœurs affectionnées, etc.
Quand Pen et Laure arrivèrent à Baymouth, après la confession de la jeune fille, dont le cœur battit plus fort en entendant Arthur avouer noblement qu’il était inférieur à son cher Warrington (la générosité de cet aveu et de cette amitié pour Georges ne fit qu’ajouter à l’amertume des larmes que Laure versa en sanglotant, appuyée sur l’épaule de son cousin), ils trouvèrent une petite lettre à l’adresse de miss Bell.
Laure trembla en la décachetant, et Pen rougit en reconnaissant l’écriture de Blanche.
Laure l’ouvrit précipitamment et la parcourut rapidement du regard ; Pen resta les yeux attachés sur elle et rougissant.
« Elle écrit de Londres, dit Laure. Elle y est allée avec la vieille Bonner, femme de chambre de lady Clavering. Bonner va épouser le sommelier Lightfoot. Où croyez-vous que Blanche soit allée ? s’écria-t-elle tout à coup.
— À Paris, en Écosse, au Casino ?
— À Shepherd’s-Inn, pour voir Fanny ; mais Fanny n’y était pas, et Blanche veut y laisser un cadeau pour elle. N’est-ce pas bien, n’est-ce pas aimable de sa part ? »
Et elle tendit la lettre à Pen, qui lut :
« J’ai vu madame mère qui frottait le plancher et qui me regarda d’un air comme si elle eût voulu me frotter aussi ; mais la belle Fanny n’était pas au logis. Comme on me dit qu’elle était dans l’appartement du capitaine Strong, je montai au troisième avec Bonner pour voir cette fameuse beauté. Nouveau désappointement ; il n’y avait là que le chevalier Strong et un de ses amis ; de sorte que nous nous en allâmes sans avoir vu la séduisante Fanny.
« Je t’envoie mille et mille baisers. Quand cette horrible sollicitation de suffrages sera-t-elle finie ? On porte les manches, etc. etc. etc. »
Après dîner, le docteur lisait le Times.
« Un jeune gentleman que j’ai soigné quand il était ici, il y a de cela quelque huit ou neuf ans, vient d’entrer en jouissance d’une belle fortune, dit le docteur. Je trouve ici la nouvelle de la mort de John Henry Foker, Esquire, de Logwood-Hall, décédé le 15 du mois dernier, à Pau, dans les Pyrénées. »