Tome 3 · 18
Quiconque a fréquenté le cabaret de la Roue de Fortune, où l’on se rappelle peut-être que se tient le club de M. James Morgan, et où sir Francis Clavering eut une entrevue avec le major Pendennis, sait très-bien qu’il y a trois chambres d’hôtes au rez-de-chaussée, outre le comptoir derrière lequel est assise la cabaretière. L’une de ces chambres est un parloir où se tient le public en général ; l’autre est le rendez-vous des gentlemen en livrée ; et la troisième, sur la porte de laquelle est peint le mot private (particulière), est louée au club des Intimes, dont MM. Morgan et Lightfoot sont membres.
Le sournois Morgan avait écouté la conversation de Strong avec le major Pendennis, dans le logement de celui-ci, et il y avait puisé matière à nombreuses réflexions. Le désir de savoir l’avait poussé à suivre son maître, lorsque le major se rendit à la Roue de Fortune, et à s’asseoir tranquillement dans la salle des Intimes, tandis que Pendennis et Clavering s’entretenaient dans le parloir. Il y avait dans cette salle des Intimes un certain coin où l’on entendait presque tout ce qui se disait dans la pièce voisine ; et la conversation entre les deux gentlemen se faisant sur un ton assez élevé (on se souvient qu’ils furent sur le point d’employer la violence), Morgan eut l’avantage de l’entendre presque entièrement. Ce qu’il entendit le fortifia dans les conclusions auxquelles son esprit était déjà arrivé.
« Il a reconnu sur-le-champ Altamont, qu’il avait déjà vu à Sydney, vraiment ! Clavering n’est pas plus l’époux de milady que moi-même ! Altamont est le mari, Altamont est un forçat. Le jeune Harthur entre au parlément, et le gouv’neur promet de garder le secret. Par Jupiter ! quel malin vieux coquin ça fait que ce vieux gouv’neur ! Il n’est pas étonnant qu’il soit si pressé de faire ce mariage de Blanche avec Harthur ; c’est qu’elle aura cent mille livres sterling comme un penny, et apportera à son mari, par-dessus le marché, un siège au parlément. »
Personne ne vit l’expression de la figure de M. Morgan, quand il comprit bien clairement cette étonnante nouvelle ; mais un physionomiste en eût certes été frappé.
« Si ce n’était mon hâge, et ces maudits préjugés de la société, ajouta-t-il en se regardant dans la glace, le diable m’emporte ! vous pourriez l’épouser vous-même, James Morgan. »
Mais, ne pouvant épouser miss Blanche et sa fortune, Morgan se dit que, grâce aux renseignements qu’il venait de surprendre, il pourrait ajouter considérablement à son magot et s’arrondir par les bénéfices qu’il tirerait de divers côtés. En effet, la plupart des personnes que ce secret intéressait n’aimeraient point qu’il fût divulgué. Sir Francis Clavering, par exemple, dont la fortune serait anéantie du coup, tâcherait de l’étouffer ; le colonel Altamont, qui courait risque de la potence, désirerait naturellement acheter le silence ; et ce jeune hanimal de parvenu, ce M. Harthur, qui allait entrer au parlément par la force même de ce secret, et qui faisait le fier comme s’il eût été duc avec un demi-million de rente (telle était, nous le disons avec douleur, l’opinion de Morgan sur le neveu de son patron), payerait n’importe quoi, plutôt que de laisser divulguer qu’il avait épousé la fille d’un forçat, et qu’il ne devait son siège au parlement qu’au trafic que son oncle avait fait de ce secret. « Quant à lady Clavering, si elle est fatiguée du baronnet, pensait Morgan, elle payera, afin de pouvoir se débarrasser de lui ; si elle craint pour l’avenir de son fils et qu’elle aime ce petit gueux, elle payera aussi. Et pour miss Blanche, elle donnera certes une belle gratification à l’homme qui lui rendra ses droits, dont elle avait été injustement frustrée : ça, c’est une affaire certaine.
« Le diable m’emporte ! ajouta le valet en songeant au jeu étonnant que le hasard mettait entre ses mains, avec de telles cartes, James Morgan, votre fortune est faite. Ça peut me rapporter un revenu rég’lier ; il faudra que chacun d’eux souscrive. Avec ce que j’ai déjà ramassé, je puis planter là mon métier, donner congé à mon vieux gouv’neur, devenir gentleman et avoir un domestique à moi, pardieu ! »
La tête farcie de calculs pareils, qui étaient bien de nature à troubler son esprit, M. Morgan fit preuve d’un grand empire sur lui-même, en conservant le calme et le sang-froid, et en ne permettant pas que ses projets pour l’avenir missent obstacle à ses devoirs présents.
Un des personnages que cette histoire intéressait surtout, le colonel Altamont, était absent de Londres quand Morgan eut connaissance de son secret. Le valet de chambre savait que sir Francis Clavering se rendait souvent à Shepherd’s-Inn, et il y alla lui-même une ou deux heures après l’entretien du major Pendennis avec le baronnet ; mais l’oiseau s’était envolé de son nid : le colonel Altamont avait pris son gain du Derby et était parti pour le continent. Ce départ était excessivement contrariant pour M. Morgan.
« Il laissera tout son argent aux banques de jeux des bords du Rhin, se dit Morgan, et j’aurais pu en empocher une bonne partie. C’est diablement ennuyeux de penser qu’il est parti, et qu’il n’a pas pu attendre quelques jours de plus. »
Espoir triomphant ou différé, ambition ou désappointement, victoire ou patiente embuscade, Morgan supportait tout également ; son impassible physionomie ne trahissait rien de ce qui se passait en lui. Jusqu’au dernier jour les bottes du major furent vernies et sa perruque frisée, et sa tasse de thé servie le matin sur la table à côté de son lit ; il endura ses jurons, ses réprimandes, ses sarcasmes de vieillard, avec une fidélité soumise et muette. À le voir servir son maître, faire ses malles, les emporter sur ses épaules, et aider à table quand le major allait passer quelques jours à la campagne d’un ami, qui eût cru que Morgan était plus riche que son patron, et qu’il savait ses secrets et ceux d’autrui ? M. Morgan était fort respecté et admiré parmi ceux de sa profession, et sa réputation de fortune et de sagesse faisait le sujet des conversations ordinaires à table. Les plus jeunes valets de chambre l’appelaient stupide, sans cervelle, croûton ; mais aucun d’eux ne pouvait s’empêcher de dire amen, lorsque quelqu’un d’entre les plus graves et les plus sérieux s’écriait : « Puissé-je, quand je mourrai, avoir fait aussi bien mes affaires que Morgan Pendennis ! »
Le major Pendennis passait l’automne comme il convient à un homme à la mode. Il allait de maison en maison, chez ceux de ses amis de campagne qui étaient d’humeur à le recevoir ; et, lorsque le duc était à l’étranger, ou le marquis en Écosse, il daignait s’arrêter quelques jours chez sir John ou chez le simple bourgeois.
Àvrai dire, la réputation du vieux gentleman était un peu sur son déclin ; beaucoup d’hommes de son temps étaient morts, et ceux qui les remplaçaient dans leurs châteaux et qui portaient leurs titres ne connaissaient pas le major Pendennis, et se souciaient peu des anecdotes de sa jeunesse relatives à des héros qui étaient passés de mode. Ce devait être triste pour le brave homme, lorsqu’il passait devant telle ou telle porte, dans les rues de Londres, de penser qu’elle ne s’ouvrait plus que rarement pour lui, tandis que vingt ans auparavant il avait coutume d’y frapper si souvent, sûr de recevoir bon accueil à table et au salon. Il commençait d’avouer qu’il n’était plus de la génération présente, et il redoutait vaguement d’être un objet de raillerie pour les jeunes gens.
Plus d’un philosophe de Pall-Mall doit faire de ces tristes réflexions. Il doit se dire que les hommes ne sont plus ce qu’ils étaient de son temps ; les anciennes manières, si pleines de noblesse, de grâce et de majesté, sont disparues ; Castlewood-House et le lord Castlewood d’aujourd’hui, que sont-ils en comparaison de la magnificence du vieux manoir et de son propriétaire défunt ? Le feu lord arrivait à Londres avec quatre chaises de poste et seize chevaux ; toute la route du Nord se précipitait sur son passage ; les gens des rues de Londres s’arrêtaient même pour le voir passer. Le lord d’à présent voyage en chemin de fer, avec cinq hommes chargés de veiller sur ses bagages, et s’esquive de la gare en brougham et le cigare à la bouche. Le feu lord, en automne, remplissait Castlewood d’une joyeuse société qui buvait du bordeaux jusqu’à minuit ; le lord actuel s’enterre dans une hutte des montagnes d’Écosse, et passe le mois de novembre dans un appartement composé de deux ou trois cabinets en un entre-sol de Paris, où tous ses amusements sont un dîner au café et une loge dans un petit théâtre. Quel contraste entre lady Lorraine qu’il a connue, lui, le philosophe de Pall-Mall, entre lady Lorraine du régent et la petite lady de ce temps-ci ! Il se représente la première dans l’éclat de sa beauté et de sa magnificence, en robe de velours, toute étincelante de diamants, toute brave de rouge, ayant à ses pieds tous les beaux esprits du monde, les beaux esprits d’autrefois, les élégants d’autrefois, et non pas cette canaille d’aujourd’hui, avec son langage de cocher de fiacre et ses habits puant le tabac ; puis il songe à lady Lorraine actuelle, petite femme en robe de soie noire, comme une gouvernante, parlant d’astronomie, des classes ouvrières, d’émigration, le diable sait de quoi, et allant à l’église à huit heures du matin. Abbots-Lorraine, jadis le plus noble manoir du comté, est devenu un monastère, un vrai séjour de trappiste. On n’y boit pas deux verres de vin après le dîner, et la moitié des convives sont des vicaires de campagne, en cravate blanche, qui parlent des progrès que fait Polly Higson à l’école, ou de la courbature de la veuve Watkins.
« Et les jeunes gens d’aujourd’hui, se dit le major, ces badauds de lieutenants aux gardes, ces grands fainéants de dandys, qui s’étalent sur les sofas et les billards, qui se dérobent honteusement pour aller fumer quelque pipe dans la chambre à coucher de l’un d’entre eux, qui ne se soucient de rien, qui ne respectent plus rien, pas même un vieux gentleman qui a connu leurs pères, lesquels valaient mieux qu’eux, pas même une jolie femme ; quelle différence entre ces jeunes gens qui empestent de leur tabac jusqu’aux champs de navets et de blé, et les gentilshommes de notre temps ! La race en est éteinte ; il n’y a plus place pour eux ; ils sont remplacés par de damnés utilitaires et filateurs de coton, par de jeunes freluquets de curés aux cheveux peignés tombant jusqu’au milieu du dos. Je me fais vieux ; ils sont d’un autre âge ; ils se moquent de nous autres, vieux garçons, » se disait le vieux Pendennis.
Et il ne se trompait guère ; les temps et les mœurs qu’il admirait étaient passés, ou peu s’en faut ; les jeunes gens gais le sifflaient irrévérencieusement, tandis que ceux qui étaient plus graves le regardaient avec un étonnement et une compassion qui lui eussent été plus insupportables que les railleries, si le vieux gentleman s’en fût aperçu. Mais il était assez simple ; il n’avait jamais poussé très-loin l’examen des questions morales ; il ne s’était douté que tout récemment qu’il fût autre qu’un homme très-respectable et assez heureux. Est-il donc le seul vieillard qu’on ne respecte pas ? Est-ce que les jeunes fous ne se sont jamais moqués d’autres têtes chauves ? Depuis deux ou trois ans, il avait commencé à s’apercevoir que son temps était presque passé, et que le règne d’une autre génération était arrivé.
Après un automne assez malheureux, pendant lequel M. Morgan l’avait fidèlement suivi (le jeune Arthur étant à Clavering, comme nous savons), le major Pendennis revint à Londres pour quelque temps. C’était à la fin d’octobre, triste saison, signalée par le retour des brouillards et des hommes de loi. Qui de nous n’a pas regardé avec intérêt ces fiacres chargés de malles et bourrés d’enfants, qui traversent bruyamment les rues, par les grises soirées d’octobre, pour s’arrêter devant de noires maisons, où ils dégorgent l’enfant et la nourrice, les petites filles et les garçons, la maman et le papa dont les vacances sont finies ? Hier, c’était la France et le soleil, ou Broadstairs et la liberté ; aujourd’hui ramène le travail et un brouillard jaunâtre, et, Dieux bons ! quels tas de billets et de notes sur le bureau du papa ! Le clerc a apporté tous les journaux adressés à l’étude du légiste. L’homme de lettres apprend que dans une demi-heure arrivera l’apprenti de l’imprimerie. M. Smith, pressentant votre retour, est déjà venu avec sa petite note, sa fameuse petite note, et il a dit qu’il reviendrait demain matin à dix heures. Qui de nous, disant adieu à ses vacances, revenant à Londres et au triste sort qui l’y attend, parcourant ses travaux et les engagements étalés devant lui, n’a pas trouvé cette inévitable petite note à régler ? Smith et sa petite note à dix heures du matin sont le symbole des devoirs, des difficultés, des embarras que vous affronterez, je l’espère, ami lecteur, avec honneur et courage. Et vous pensez à cette petite note, tandis que les enfants sommeillent de nouveau dans leurs lits, et que la vigilante ménagère feint de dormir pour ne pas vous donner de souci.
Le vieux Pendennis n’avait point de travaux particuliers ni de notes à attendre le lendemain, comme il n’avait pas non plus d’amis pour charmer ses ennuis. Il avait toujours dans son secrétaire assez d’argent pour ses besoins ; et, étant de sa nature et par habitude assez indifférent aux besoins d’autrui, ceux-ci ne lui causaient guère de souci. Mais un gentleman peut être de mauvaise humeur sans devoir un schelling à personne ; et, quelque égoïste qu’il soit, il y a des moments où il est accablé et découragé par le sentiment de son isolement. Il avait eu deux ou trois accès de goutte à la campagne d’où il arrivait ; les perdrix et les bécasses s’y étaient montrées sauvages et inabordables ; il s’était diablement fatigué à marcher à travers les champs labourés ; les jeunes gens avaient ri de lui ; il s’était ennuyé une ou deux fois à table ; il n’avait pas pu faire son whist le soir ; bref, il avait été bien aise de s’en aller. Dans ses rapports avec son valet de chambre, Morgan, il avait été excessivement grondeur et hargneux. Depuis plusieurs jours il ne cessait pas de jurer contre lui et de lui dire des sottises. Il s’était brûlé la langue avec une mauvaise soupe à Swindon ; il avait laissé son parapluie dans son waggon au chemin de fer ; et cet oubli l’avait mis dans une fureur telle qu’il fit pleuvoir sur Morgan plus de malédictions que jamais. Les deux cheminées de son appartement fumaient d’une manière atroce, et, lorsqu’il ordonna d’ouvrir les croisées, il jura avec tant d’aigreur que Morgan eut envie de le jeter par la fenêtre. Le valet de chambre maugréa contre son maître, quand Pendennis descendit la rue pour se rendre à son club.
Mais le major se déplut horriblement chez Bays. La maison avait été repeinte à neuf et sentait le vernis et la térébenthine, et le vieux garçon, en s’appuyant contre une boiserie non encore sèche, embellit d’une large bande de couleur blanche le dos de son pardessus à collet de fourrure. Le dîner ne fut pas bon, et il eut pour voisins de table les trois individus les plus assommants de Londres : le vieux Hawkshaw, dont la toux et les expectorations suffiraient pour dégoûter l’homme le moins délicat ; le vieux colonel Gripley, qui s’empare de tous les journaux ; et cette incorrigible vieille scie de Jawkins, qui lui raconta les menus de tous les dîners qu’il avait faits pendant son voyage à l’étranger. Tout cela avait contribué à rendre le major Pendennis malheureux, et de plus le garçon du club lui avait marché sur le pied en lui servant son café.
Mais les Immortelles ne se montrent jamais seules. Les Furies vous poursuivent toujours en troupe ; elles poursuivirent Pendennis de chez lui au club, et du club chez lui.
Tandis que le major était dehors, Morgan, assis dans le parloir de la maîtresse de maison, buvait force grog à l’eau-de-vie très-chaud, et déversait sur mistress Brixham une partie des injures dont le vieux Pendennis l’avait abreuvé. Mistress Brixham était l’esclave de Morgan. Il était le propriétaire de la maîtresse d’hôtel. Il avait acheté le bail de la maison qu’elle louait ; il avait le nom de cette femme et celui de son fils sur des billets acceptés, et une lettre de vente qui le faisait maître du mobilier de l’infortunée veuve. Le jeune Brixham était commis dans une compagnie d’assurances, et Morgan pouvait d’un jour à l’autre le faire mettre en prison. Mistress Brixham était veuve d’un ecclésiastique, et M. Morgan, après avoir fait ses devoirs de valet de chambre au premier étage, prenait plaisir à se faire apporter par la vieille dame son tire-botte et ses pantoufles. Elle était son esclave. Les petites silhouettes de son fils et de sa fille, et le tableau représentant l’église de Tiddlecot, où elle s’était mariée, et où son pauvre cher Brixham était mort après y avoir passé sa vie, étaient désormais la propriété de Morgan, qui avait déjà suspendu le tableau au-dessus de la cheminée de sa chambre. Morgan était donc assis dans le parloir de la veuve, dans le vieux fauteuil de crin du vieux vicaire, se faisant apporter son souper et remplir son verre par mistress Brixham.
L’eau-de-vie avait été achetée avec l’argent de la pauvre femme ; aussi Morgan ne la ménageait guère. Il avait fini de souper et buvait son troisième grand verre de grog, quand le vieux Pendennis revint du club et monta à son appartement. M. Morgan se mit à le maudire, lui et sa sonnette, lorsqu’il entendit le signal qui l’appelait ; mais il vida son verre d’eau-de-vie avant de répondre à l’appel.
Il reçut sans mot dire les sottises que lui valut son retard, et le major ne daigna pas lire, dans les yeux étincelants et la figure rouge de son domestique, la colère qui le travaillait. Le bain de pieds du vieux gentleman était sur le feu, ses pantoufles et sa robe de chambre l’attendaient. Morgan se mit à genoux pour lui tirer les bottes avec le respect qu’il lui devait, et, tandis que le major faisait tomber les malédictions sur sa tête, il contenait, lui, celles qui grondaient dans son sein. Lorsque Pendennis criait : « Le diable vous emporte, coquin ! faites attention au sous-pied ; la peste soit de vous ! ne me débottez pas le pied ! » Morgan exprimait sotto voce le désir de l’étrangler, de le noyer, de lui trancher la tête.
Les bottes tirées, il s’agissait d’ôter l’habit de M. Pendennis, et, pour cette besogne, le valet devait nécessairement s’approcher beaucoup de son maître ; si bien que Pendennis ne put ignorer plus longtemps quelle avait été la dernière occupation de M. Morgan. Il y fit allusion en ces termes simples et énergiques que certaines gens ont coutume d’employer avec leurs domestiques, et dit à Morgan qu’il était une fichue bête d’ivrogne, et qu’il puait l’eau-de-vie.
Mais Morgan, perdant enfin patience, jeta là toute subordination, et s’écria ; « Ah ! je suis un ivrogne, moi, hein ? je suis une fichue bête, hein ? Infernal vieux mécréant que vous êtes ! Faut-il que je vous torde le cou, que je vous noie la tête dans ce seau d’eau ? Vous figurez-vous que je vais supporter votre maudite vieille harrogance, vieille perruque que vous êtes ? Oui, montrez-moi votre vieux râtelier d’ivoire, faites vos grimaces de vieux babouin ! Attaquez-moi donc en homme de cœur, si vous osez vous mesurer avec moi… Ah ! le lâche ! des couteaux ! des couteaux !
— Si vous avancez d’un seul pas, dit le major en saisissant un couteau qui se trouvait sur la table à côté de lui, je vous le plonge dans la poitrine. Retirez-vous, animal d’ivrogne, et sortez de la maison ; envoyez demain matin chercher votre livret et vos gages, et que je ne revoie plus jamais votre insolente trogne. Voilà quelques mois déjà que grandit votre maudite impertinence. Vous êtes devenu trop riche. Vous n’êtes plus bon pour servir. Laissez donc là le service, et quittez la maison.
— Et où donc voudriez-vous me voir aller en quittant la maison ? demanda le valet de chambre. Est-ce que ça ne reviendra pas au même si je ne pars que demain matin ? toot à fay même shose, sivvuplay, munseer !
— Taisez-vous, bestiasse, et allez-vous en ! » cria le major.
Morgan se mit à rire, d’un rire sinistre.
« Regardez-moi, Pendennis, dit-il en s’asseyant ; depuis que je suis dans cette chambre vous m’avez appelé bestiasse, animal, chien, et vous m’avez envoyé au diable, n’est-ce pas ? Vous imaginez-vous donc qu’un homme prenne plaisir à s’entendre traiter ainsi par un autre ? Depuis combien d’années suis-je à votre service, et combien de malédictions m’avez-vous données avec mes gages ? Croyez-vous qu’un domestique soit un chien, et qu’il vous soit permis de lui parler ainsi ? Si j’ai envie de boire un peu, pourquoi m’en priverais-je ? J’ai vu plus d’un gentleman soûl, et peut-être sont-ce des gentlemen qui m’ont donné le goût de l’eau-de-vie. Je ne quitterai pas cette maison, mon vieux ; voulez-vous que je vous dise pourquoi ? C’est que cette maison est ma maison, et que tous les meubles sont à moi, à l’exception de vos vieilleries, de votre bain à douches et de votre botte à perruque. Je vous dis que j’ai acheté la maison, grâce à mon industrie et à ma persévérance. Je puis montrer cent livres sterling contre cinquante des vôtres et de celles de votre maudit orgueilleux de neveu. Je vous ai servi honnêtement, j’ai tout fait pour vous pendant douze ans, et je suis un chien, n’est-ce pas ? je suis un animal, hein ? Voilà le langage qui convient aux gentlemen, mais non à ceux de notre rang. Je ne le supporterai pas davantage. Je me fiche de votre service ; j’en ai jusque par-dessus la tête. Je vous dis que j’ai peigné votre vieille perruque et sanglé vos corsets et vos gilets pendant assez longtemps. Ne me regardez pas d’un air si sauvage ; je suis assis dans mon fauteuil et dans ma chambre, et je ne vous dis que la vérité. Je ne veux plus être votre chien, votre bête, votre animal, major Pendennis en demi-solde. »
La fureur du vieux gentleman à la brusque révolte de son serviteur s’était calmée et refroidie après le premier choc, comme si on avait soudainement versé sur sa tête une douche ou un seau d’eau froide. Cet effet produit, et son courroux apaisé, le discours de Morgan lui avait semblé intéressant, et il avait ressenti du respect pour cet adversaire qui osait lui tenir tête, comme jadis à la salle d’armes il admirait l’antagoniste qui le touchait.
« Vous n’êtes plus mon domestique, dit le major ; et, quoique la maison puisse être à vous, mon appartement est à moi, et vous allez avoir la bonté d’en sortir. Demain matin, quand nous aurons réglé votre compte, je me logerai ailleurs. Cependant je voudrais me coucher, et je ne désire pas le moins du monde l’honneur de votre société.
— Oui, oui, nous réglerons nos comptes, soyez sans crainte, répliqua Morgan en se levant. Je n’ai pas fini avec vous encore, ni avec votre famille, ni avec la famille Clavering, major Pendennis ; vous verrez ça.
— Ayez la bonté de sortir de ma chambre, monsieur ; je suis fatigué, dit le major.
— Ah ! je vous fatiguerai bien plus avant que nos affaires soient finies, » riposta le domestique en se retirant.
Il laissa le major se remettre du mieux qu’il put, après l’émotion d’une scène aussi extraordinaire.
Il s’assit au coin du feu et se mit à réfléchir aux événements passés, à la maudite impudence et à l’incroyable ingratitude des domestiques. Il songea à l’ennui de se procurer un nouveau valet de chambre, se disant qu’il était diablement désagréable, pour un homme de son âge et de ses habitudes, de se séparer d’un serviteur auquel il était accoutumé, que Morgan avait une recette pour faire un cirage incomparablement plus brillant et plus commode que tous les autres ; qu’il apprêtait des bouillons de mouton vraiment délicieux, enfin qu’il le soignait fort bien dans ses maladies.
« Pardieu ! c’est dur de perdre un gaillard pareil ; mais il faut qu’il s’en aille. Il est devenu riche, et l’impudence est arrivée avec la richesse. Il était horriblement soûl et rageur ce soir. Il faut nous quitter, et je suis forcé de chercher un autre appartement. Le diable m’emporte ! cet appartement-ci me plaisait, je m’y étais accoutumé. C’est très-désagréable, à mon âge, de changer de logis. »
Et le vieux gentleman continua à s’entretenir de la sorte. La douche lui avait fait du bien. Sa mauvaise humeur était passée ; la perte du parapluie et l’odeur de la peinture au club étaient oubliées, grâce à la scène de tout à l’heure.
« Peste soit de l’insolent gredin ! se dit encore le major. Il savait tout ce qu’il me fallait ; c’était le meilleur valet de chambre d’Angleterre. »
Il pensait à son valet de chambre comme on pense à un cheval qui vous a longtemps traîné et porté, qui a vieilli avec vous et qui n’est plus sûr. Comment diable le remplacer ? Où trouver un autre animal qui soit aussi bon que celui-là ?
Au milieu de ces réflexions, le major avait endossé lui-même sa robe de chambre et remis sa perruque dans sa boîte. (M. Truefitt avait naguère introduit un peu de gris dans cette coiffure, ce qui donnait à la tête du major l’air le plus naturel et le plus respectable.) Le major, disions-nous, avait ôté sa perruque et enveloppé sa tête d’un foulard, et il était assis devant le feu à rêver, quand un petit coup fut frappé à sa porte, qui s’ouvrit et livra passage à la maîtresse de la maison meublée.
« Eh ! Dieu vous bénisse, mistress Brixham ! s’écria le major, surpris et effrayé par l’arrivée d’une dame, à une heure où il se trouvait dans le simple appareil de sa toilette de nuit. Il est… il est fort tard, mistress Brixham.
— Je voudrais vous parler, monsieur, dit la maîtresse d’hôtel d’un air fort piteux.
— Au sujet de Morgan, je suppose ? Il s’est rafraîchi à la pompe ? Je ne puis le reprendre, mistress Brixham. Impossible. J’avais résolu de le renvoyer en apprenant qu’il faisait l’escompte… Je pense que vous êtes au courant de ses affaires, mistress Brixham. Mon domestique est un capitaliste, morbleu !
— Oh ! monsieur, dit mistress Brixham, je le sais à mes dépens. Il y a cinq ans j’ai emprunté de lui un peu d’argent, et, quoique je lui en aie rendu, depuis, plusieurs fois la valeur, je suis tout à fait en son pouvoir. Il m’a ruinée, monsieur. Tout ce que j’ai est à lui. C’est un homme terrible.
— Eh ! tant pis, mistress Brixham ; j’en suis diablement fâché pour vous, et je regrette aussi d’être forcé de quitter votre maison, après y avoir passé tant d’années ; mais il n’y a pas de remède à cela ; il faut que je m’en aille.
— Il dit qu’il faut que nous nous en allions tous, monsieur, répliqua en sanglotant la malheureuse veuve. En descendant de chez vous tout à l’heure, il est venu (il avait bu, monsieur, et il est toujours très-méchant quand il a bu), et il m’a dit, monsieur, que vous l’aviez insulté, que vous l’aviez traité comme un chien, que vous lui aviez parlé avec la dernière cruauté ; et il a juré qu’il s’en vengerait, et… et je lui dois cent vingt livres sterling, monsieur… et il a une lettre de vente de tout mon mobilier, et il dit qu’il me mettra à la porte de la maison et qu’il enverra mon pauvre Georges en prison. Cet homme a été la ruine de ma famille.
— J’en suis diablement fâché, mistress Brixham ; asseyez-vous, je vous prie. Que puis-je faire ?
— Ne pourriez-vous pas intercéder pour nous auprès de lui ? Georges donnera la moitié de ses appointements ; ma fille pourra m’envoyer quelque chose. Si vous vouliez seulement rester dans la maison et payer un trimestre d’avance…
— Ma bonne dame, je vous donnerais volontiers un trimestre de mon loyer à l’avance si je restais dans la maison. Mais cela ne se peut pas, et je ne puis me permettre de jeter vingt livres sterling par la fenêtre. Je suis un pauvre officier à la demi-solde, et je n’ai pas un schelling de trop, morbleu ! Pour quelques livres… disons cinq livres… encore passe, et je serai fort heureux d’avoir pu vous rendre service ; je vous les donnerai avec plaisir demain matin. Mais… mais il se fait tard, et j’ai passé la journée en chemin de fer.
— La volonté de Dieu soit faite, monsieur ! dit la pauvre femme en essuyant ses larmes. Il faudra que je me résigne à mon sort.
— Sort diantrement dur, et je vous plains sincèrement, mistress Brixham. Je… je vous donnerai dix livres, si vous le permettez. Bonne nuit.
— M. Morgan, tout à l’heure en descendant l’escalier, quand je le suppliai d’avoir pitié de moi, et que je lui dis qu’il avait été la ruine de toute ma famille, a marmotté quelque chose que je n’ai pas bien compris, monsieur. Il prétendait savoir quelque chose qui vous ruinerait aussi, et disait que vous payeriez cher votre insolence avec lui. Je… je dois vous avouer que je me jetai à genoux devant lui, monsieur, et il me dit, avec une malédiction horrible contre vous, qu’il vous ferait tomber à genoux aussi.
— Moi !… Parbleu ! voilà qui est fort plaisant. Où est-il, ce damné coquin ?
— Il est sorti, monsieur. Il a dit qu’il vous verrait demain matin. Oh ! je vous en prie, tâchez de l’apaiser ; sauvez-moi, sauvez mon pauvre garçon ! »
Àces mots la veuve se retira pour passer la nuit comme elle pourrait, dans l’attente du redoutable lendemain.
Ses dernières paroles excitèrent si fort le major Pendennis, qu’il oublia tout à fait sa compassion pour mistress Brixham en réfléchissant à ses propres affaires.
« À genoux, moi ! se dit-il en se couchant ; peste soit de l’impudent ! Qui m’a jamais vu à genoux ? Que diable ce drôle peut-il savoir ? Eh ! morbleu, voilà vingt ans que je n’ai pas eu d’affaire ! Je le défie. »
Le vétéran se coucha sur le côté et dormit fort bien ; en somme, il était assez amusé des événements du jour… de son dernier jour dans Bury-Street. Il était bien décidé à n’y plus passer un autre jour.
« Il est impossible de vivre avec un valet pour propriétaire et une maîtresse d’hôtel en déconfiture. Quel bien puis-je faire à cette pauvre diablesse de femme ? Je lui donnerai vingt livres… les vingt livres que Warrington vient de me payer… mais à quoi bon ? Il lui en faudra davantage, et davantage, et davantage ; et ce cormoran de Morgan engloutira tout. Ma foi, non, le diable m’emporte ! je ne puis pas me permettre de connaître les pauvres gens ; et demain je dirai adieu à… mistress Brixham et à M. Morgan.
Le lendemain de bonne heure les volets de Pendennis furent ouverts par Morgan, qui arriva comme d’habitude d’un air parfaitement grave et respectueux, apportant les habits du vieux gentleman, son pot à eau et tous les nombreux articles de toilette dont il avait besoin.
« C’est vous, oui-da ? dit le vieux bonhomme, du fond de son lit. Je ne vous reprends pas à mon service, entendez-vous ?
— Je n’ai pas le moindre désir d’être repris, major Pendennis, dit M. Morgan avec la plus grande dignité ; je ne veux plus servir ni vous ni personne. Mais comme je désire que vous soyez comf’table aussi longtemps que vous resterez dans ma maison, je suis venu pour faire ce qu’il faut. »
Et pour la dernière fois, M. James Morgan ouvrit le nécessaire d’argent et repassa le brillant rasoir.
Ces préparatifs terminés, il adressa la parole au major avec une indicible solennité et lui dit :
« J’ai réfléchi que vous auriez sans doute besoin d’un homme respectable jusqu’à ce que vous ayez trouvé quelqu’un qui soit de votre goût, et j’ai parlé hier soir à un jeune homme qui est ici.
— Oui-da ! dit le guerrier derrière les rideaux de son lit