Tome 3 · 19
Le lendemain de bonne heure les volets de Pendennis furent ouverts par Morgan, qui arriva comme d’habitude d’un air parfaitement grave et respectueux, apportant les habits du vieux gentleman, son pot à eau et tous les nombreux articles de toilette dont il avait besoin.
« C’est vous, oui-da ? dit le vieux bonhomme, du fond de son lit. Je ne vous reprends pas à mon service, entendez-vous ?
— Je n’ai pas le moindre désir d’être repris, major Pendennis, dit M. Morgan avec la plus grande dignité ; je ne veux plus servir ni vous ni personne. Mais comme je désire que vous soyez comf’table aussi longtemps que vous resterez dans ma maison, je suis venu pour faire ce qu’il faut. »
Et pour la dernière fois, M. James Morgan ouvrit le nécessaire d’argent et repassa le brillant rasoir.
Ces préparatifs terminés, il adressa la parole au major avec une indicible solennité et lui dit :
« J’ai réfléchi que vous auriez sans doute besoin d’un homme respectable jusqu’à ce que vous ayez trouvé quelqu’un qui soit de votre goût, et j’ai parlé hier soir à un jeune homme qui est ici.
— Oui-da ! dit le guerrier derrière les rideaux de son lit
— Il a vécu dans les premières familles, et je puis me porter garant de son honorabilité.
— Vous êtes prodigieusement poli, » dit le vieux major en grimaçant un sourire.
Le fait est qu’après les événements de la veille, Morgan s’était rendu à son club de la Roue de Fortune, et qu’y ayant trouvé Frosch, courrier et valet de chambre tout frais arrivé d’un voyage à l’étranger avec le jeune lord Cubley, et actuellement en disponibilité, il avait représenté à M. Frosch que lui, Morgan, venait d’avoir une scène de tous les diables avec son gouv’neur, qu’il se retirait totalement des affaires et que, si Frosch désirait une place temporaire, il trouverait prob’blement ce qu’il cherchait en s’adressant au major dans Bury-Street.
« Vous êtes très-poli, dit le major, et votre recommandation ne peut manquer d’avoir du poids, j’en suis sûr. »
Morgan rougit. Il sentait que son maître le blaguait.
« Le jeune homme a déjà servi, monsieur, dit-il avec une grande dignité. Lord de la Pole l’a donné à son neveu, le jeune lord Cubley, avec qui il vient de faire un voyage à l’étranger. Mais comme Frosch ne veut pas aller à Fitzurse-Castle, parce qu’il a la poitrine faible et qu’il ne peut supporter le froid de l’Écosse, il est libre de vous servir ou non, comme vous voudrez.
— Je vous répète, monsieur, que vous êtes excessivement poli, dit le major. Entrez, Frosch ; vous ferez mon affaire. Monsieur Morgan, veuillez avoir l’obligeance de…
— Je lui montrerai ce qui est né’ssaire, monsieur, et ce que vous voulez qui soit fait habituellement. Déjeunez-vous ici ou au club, major Pendennis ?
— Avec votre aimable permission je déjeunerai ici, et après cela nous ferons nos petits arrangements.
— S’il vous plaît, monsieur.
— Aurez-vous à présent l’obligeance de sortir de ma chambre ? »
Morgan se retira. L’excessive politesse de son ex-patron l’irritait presque autant que les plus amères paroles du major.
Tandis que le vieux gentleman est occupé aux mystères de sa toilette, nous nous retirerons aussi modestement.
Après déjeuner, le major Pendennis et son nouvel aide de camp se mirent à faire leurs préparatifs de départ. La maison du vieux garçon n’était pas très-considérable. Il ne s’encombrait pas d’une garde-robe inutile. Une Bible (celle de sa mère), un Guide du voyageur, le roman de Pen (élégante reliure en veau) et les Dépêches du duc de Wellington, avec quelques, estampes, cartes et portraits de cet illustre général et de divers souverains et souveraines de ce pays, ainsi que du général sous lequel le major Pendennis avait servi dans l’Inde, composaient toute sa collection littéraire et artistique. Il était toujours prêt à marcher au premier avis, et les malles dans lesquelles il avait, quelque quinze ans auparavant, apporté ses effets, étaient encore au grenier et suffisaient amplement à contenir tout ce qu’il possédait. Ces malles furent descendues par la jeune femme qui faisait l’ouvrage, de la maison, et à qui sa maîtresse donnait le nom de Betty, tandis que M. Morgan l’appelait Esclave ; puis soigneusement époussetées et nettoyées sous les yeux du terrible Morgan. L’ex-valet de chambre demeurait grave et plein de réserve ; il n’avait pas encore dit un mot à mistress Brixham relativement à ses menaces de la veille ; mais il avait l’air de vouloir les mettre à exécution, et la pauvre veuve attendait son sort en tremblant.
Le vieux Pendennis, armé de sa canne, surveillait l’emballage de ses propriétés. M. Frosch faisait les malles, et l’esclave brûlait les papiers que le major ne voulait pas conserver ; celui-ci ouvrit ensuite les portes des armoires pour s’assurer que tout était vide. Enfin caisses et malles furent fermées, à l’exception du pupitre prêt à recevoir le compte final de M. Morgan.
Cet individu fit son apparition avec ses livres.
« Comme je désire vous entretenir en particulière, p’t-être aurez-vous la bonté de prier Frosch de descendre, dit-il en entrant.
— Allez me chercher deux fiacres, s’il vous plaît, Frosch… et restez en bas jusqu’à ce que je vous sonne, » dit le major.
Morgan alla voir si Frosch descendait, et, quand celui-ci fut sorti de la maison pour exécuter l’ordre de son maître, l’ex-valet de chambre exhiba ses comptes et livrets, qui étaient fort simples et faciles à régler.
« Maintenant, monsieur, dit-il quand il eut empoché son argent et que le major eut signé son nom avec parafe sur son livret, maintenant que tous comptes sont réglés entre nous, monsieur, je me porpose de vous parler comme un homme à un autre (Morgan aimait le son de sa propre voix et saisissait l’occasion de pérorer en public toutes les fois qu’elle se présentait, soit au club, soit dans la salle de quelque gouvernante de grande maison), et je dois vous dire que je suis en posseussion de certaine infômation.
— Et de quelle nature, s’il vous plaît ? demanda le major.
— C’est une infômation très-précieuse, major Pendennis, comme vous le savez fort bien. Je sais un mariage qui n’est pas un mariage ; je connais un honorable baronnet qui n’est pas plus marié que moi, et que sa femme elle est mariée avec un autre, comme vous le savez aussi, monsieur. »
Pendennis comprit tout aussitôt.
« Ah ! ah ! cela m’explique votre conduite. Vous avez écouté aux portes, monsieur, je suppose, dit le major d’un air plein de hauteur ; j’ai oublié de regarder par le trou de la serrure quand j’allai à cette taverne ; autrement, j’aurais pu deviner la personne qui était derrière la porte.
— Je puis avoir mes projets aussi bien que vous avez les vôtres, je suppose, répondit Morgan. Je puis recueillir mes infômations, et agir en conséquence de mes infômations, et je puis trouver mes infômations précieuses aussi bien qu’un autre. Un pauvre serviteur peut avoir un brin de chance tout comme un gentleman, n’est-il pas vrai ? Ne prenez pas vos airs d’hauteur, monsieur, et ne faites pas l’aristocrate avec moi. Tout ça, c’est de la blague, voyez-vous. Je suis Anglais, moi, et aussi bon Anglais que vous.
— Où diable voulez-vous en venir, monsieur ? et comment le secret que vous avez surpris me concerne-t-il ? je voudrais bien le savoir, demanda le major Pendennis avec une grande majesté.
— Comment me concerne-t-il, oui-da ? Vous êtes magnifique ! Comment concerne-t-il mon neveu ? je voudrais bien le savoir. Comment concerne-t-il l’entrée de mon neveu au parlement ? Et la subornation de bigamie, ça vous concerne-t-il ? Quoi ! êtes-vous le seul homme qui puisse avoir un secret et en tirer profit ? Pourquoi ne nous mettrions-nous pas de moitié chacun, major Pendennis ? J’ai découvert le mystère, moi aussi. Écoutez-moi donc, je ne serai pas déraisonnable avec vous. Faites que la chose en vaille la peine pour moi, et je garderai le secret. Que M. Arthur prenne son siège et sa riche femme, si vous voulez ; je ne veux pas l’épouser, moi. Mais je veux ma part dans les bénéfices, aussi sûr que je m’appelle James Morgan. Et si l’on ne me donne pas ma part…
— Et si l’on ne vous donne pas votre part, monsieur… après ? demanda Pendennis.
— Dans ce cas-là je jaserai, quoi ! J’écraserai Clavering, je le traînerai en justice, lui et sa femme, pour crime de bigamie, j’en prends Dieu à témoin ! Je brise le mariage du jeune neveu, et je vous dénonce vous et lui comme ayant fait usage de ce secret pour extorquer à sir Francis son siège au parlement, et à sa femme une fortune.
— Mon neveu est aussi ignorant de cette affaire que l’enfant dans le sein de sa mère, monsieur, s’écria le major effrayé ; comme aussi lady Clavering et miss Amory.
— Allez conter cela aux soldats de marine, major, répliqua le valet ; mais pour moi, c’est trop dur à avaler.
— Doutez-vous de ma parole, misérable ?
— Pas de gros mots. Je ne m’inquiète pas que votre parole soit fausse ou vraie. Je vous dis que je veux tirer de tout cela une jolie petite rente annuelle, major ; car je vous tiens, chacun de vous ; et je ne suis pas assez sot pour vous laisser échapper. Je pense que vous pouvez facilement, entre vous, me faire cinq cents livres sterling de rente. Payez-moi le premier trimestre et je suis muet comme une souris. Il n’y a qu’à me faire un billet de cent vingt-cinq guinées. Votre livre de mandats est là sur votre pupitre.
— Et il y a ceci aussi, misérable que vous êtes ! » s’écria le vieux gentleman.
Dans le pupitre dont parlait le valet de chambre était un petit pistolet à deux coups, qui avait appartenu au vieux protecteur de Pendennis, le commandant en chef de l’armée de l’Inde ; et ce pistolet l’avait accompagné en mainte campagne.
« Un mot de plus, scélérat, et je vous brûle la cervelle, comme à un chien enragé. Taisez-vous, ou, par Jupiter ! je fais feu. Vous voulez m’attaquer, n’est-ce pas ? Vous frapperiez un vieillard, lâche menteur que vous êtes. Mettez-vous à genoux et dites vos prières, monsieur : car, pardieu ! vous allez mourir. »
Les yeux du major lançaient des éclairs de fureur à son adversaire, qui sembla terrifié pour un moment, mais qui, l’instant d’après, courut à la fenêtre ouverte, sous laquelle passait justement un policeman.
« Au meurtre ! la police ! » rugit M. Morgan.
Àla grande surprise du valet, le major repoussa la table et s’approcha de l’autre fenêtre qui était ouverte aussi. Il fit signe au policeman. « Montez ici, policeman, » dit-il ; puis il alla s’appuyer contre la porte.
« Misérable pied-plat, dit-il à Morgan, voilà quinze ans que ce pistolet n’a été chargé ; vous vous en seriez très-bien souvenu, si votre poltronnerie ne vous avait ôté la mémoire. Ce policeman arrive et je lui ferai fouiller vos malles ; j’ai lieu de croire que vous êtes un voleur, monsieur. Je sais que vous m’avez volé. Je reconnaîtrai par serment les objets qui m’appartiennent.
— Vous me les avez donnés… vous me les avez donnés, » cria Morgan.
Le major se mit à rire.
« Nous verrons bien, » dit-il.
Et le valet coupable se rappela quelques chemises à devant de toile fine, certaine canne à pomme d’or, une lorgnette, qu’il avait oublié de descendre et dont il se servait, comme aussi de certains habits de son maître, que le vieux dandy ne portait plus et n’avait jamais réclamés.
Le policeman X entra, suivi de mistress Brixham épouvantée et de sa servante, qui eurent toutes les peines du monde à fermer la porte, pour empêcher d’entrer les amateurs curieux de voir la scène qui se passait au premier.
Le major prit aussitôt la parole.
« J’ai eu occasion de renvoyer ce coquin d’ivrogne, dit-il. Hier soir, et ce matin il m’a insulté et attaqué. Je suis un vieillard et j’ai pris un pistolet. Vous voyez qu’il n’est pas chargé, et ce poltron s’est mis à crier avant d’avoir le moindre mal. Je suis bien aise que vous soyez venu. Je l’accusais de m’avoir volé, et je désire que sa chambre et ses malles soient examinées.
— Il y a trois ans que vous n’avez mis le manteau de velours ni les gilets ; j’ai cru pouvoir prendre des chemises, et je… je jure que je comptais vous rendre la lorgnette, cria Morgan en se tordant de rage et de terreur.
— Cet homme reconnaît qu’il est un voleur, dit le major avec calme. Il y a de longues années qu’il est à mon service ; j’avais en lui la plus grande confiance et je le traitais de la manière la plus bienveillante. Montons pour examiner ses malles. »
M. Morgan avait dans ses malles divers objets qu’il eût volontiers cachés aux regards du public. M. Morgan, l’escompteur, donnait à ses clients des marchandises aussi bien que de l’argent. Il procurait aux jeunes prodigues des tabatières, des épingles, des bijoux, des tableaux et des cigares, le tout d’une qualité fort équivoque. L’étalage de tous ces objets au bureau de police, la découverte du métier qu’il faisait en secret, et des effets du major qu’il s’était appropriés plutôt qu’il ne les avait volés : tout cela n’eût pas ajouté à la réputation de M. Morgan. Il était en ce moment une piteuse image de terreur et de déconvenue.
« Il veut me briser, oui-da ! se dit le major. Je vais l’écraser à présent, et en finir avec lui. »
Mais il s’arrêta. Il regarda la figure épouvantée de la pauvre mistress Brixham ; puis il songea que cet homme, mis en prison et réduit aux abois, pourrait révéler des choses qu’il valait mieux tenir secrètes, et il reconnut qu’il était plus sage de ne pas traiter trop sévèrement un homme désespéré.
« Arrêtez, policeman, dit-il ; je vais parler à cet homme en tête-à-tête.
— Faites-vous arrêter M. Morgan ? demanda le policeman.
— Je n’ai pas encore formulé d’accusation contre lui, répondit le major en jetant un regard significatif à son ancien domestique.
— Je vous remercie, monsieur, murmura Morgan à demi-voix.
— Tenez-vous en dehors de la porte, et attendez que je vous appelle, policeman… Et maintenant, Morgan, vous avez joué votre première manche, et vous ne l’avez pas gagnée, mon bon. Non, pardieu ! vous ne l’avez pas gagnée, quoique votre jeu fût plus beau que le mien. C’est donc à vous de payer, scélérat que vous êtes.
— Oui, monsieur.
— Ce n’est que la semaine passée que j’ai découvert le métier que vous faites. Le jeune de Boots, du régiment des Bleus, vous a reconnu pour l’homme qui venait à la caserne et faisait des affaires, un tiers en argent, un tiers en eau de Cologne et un tiers en estampes françaises, maudit hypocrite de vieux pécheur que vous êtes ! Ce que vous m’avez pris ne m’importait guère, et je ne le regretterais pas, vieux nigaud ; mais cela m’a servi d’arme contre vous, et ma balle vous a touché, morbleu ! le diable m’emporte, monsieur, je suis un vieux troupier.
— Que voulez-vous de moi, monsieur ?
— Je vais vous le dire. Je suppose que vous avez vos billets sur vous, dans ce grand damné portefeuille de cuir, hein ? Vous brûlerez le billet de mistress Brixham.
— Monsieur, je ne me dessaisirai pas de ce qui est ma propriété, grommela Morgan.
— Vous lui avez prêté soixante livres sterling, il y a cinq ans. Elle et son fils, ce pauvre diable de commis d’assurances, vous ont payé, depuis lors, cinquante livres par an ; et vous avez une lettre de vente du mobilier de la veuve, ainsi qu’un billet de cent cinquante livres. Elle me l’a dit hier soir. Par Jupiter ! monsieur, vous avez assez saigné cette pauvre femme.
— Je ne m’en dessaisirai pas, dit Morgan ; plutôt…
— Policeman ! cria le major.
— Je vous donnerai le billet, dit Morgan. Vous n’allez pas exiger que je vous donne de l’argent, à vous qui êtes un gentilhomme ?
— J’aurai besoin de vous dans un instant, dit le major à X, qui était entré et qui ressortit. Non, mon bon monsieur, ajouta le vieux gentleman ; je ne désire pas avoir avec vous d’autres transactions pécuniaires ; mais nous allons rédiger une petite déclaration que vous aurez la bonté de signer ; ou, mieux encore, c’est vous-même qui l’écrirez : vous avez fait de grands progrès en calligraphie depuis quelque temps, et votre main est fort belle. Asseyez-vous donc, et écrivez, s’il vous plaît ; là, à cette table. Bien !… Voyons !… nous ferons aussi bien de mettre la date. Écrivez :
« Bury-Street, Saint-James, ce 21 octobre 18.. »
Et Morgan écrivit ce qui lui était dicté ; et l’impitoyable vieux major continua :
« Je soussigné, James Morgan, étant entré fort pauvre au service d’Arthur Pendennis, esquire, de Bury-Street, Saint-James, major au service de Sa Majesté la reine, reconnais avoir reçu de mon maître vivre, couvert et gages fort honnêtes pendant quinze ans. Je suis sûr que vous n’avez rien à objecter à cela, dit le major.
— Pendant quinze ans, écrivait Morgan.
— Durant ce temps, dicta le vieux Pendennis, je suis parvenu, à force de soins et de prudence, à ramasser assez d’argent pour acheter la maison où demeure mon maître, et à faire d’autres économies encore. Entre autres personnes de qui j’ai eu de l’argent, je puis citer ma locataire actuelle, mistress Brixham, qui, en considération de soixante livres sterling par moi avancées à elle, il y a cinq ans, m’a payé la somme de deux cent cinquante livres sterling, et m’a fait en outre un billet de cent vingt livres que je lui restitue, d’après le désir exprimé par mon ci-devant maître, le major Arthur Pendennis ; je lui rends aussi la propriété de son mobilier, qu’elle m’avait cédé par une lettre de vente… Avez-vous écrit ?
— Je crois que, si ce pistolet était chargé, je vous ferais sauter la cervelle, dit Morgan.
— Allons donc, vous vous en garderiez bien. Vous avez trop de respect pour votre précieuse vie, mon bon, répliqua le major : continuons, et commençons une nouvelle phrase.
« Ayant, en retour de toutes les bontés de mon maître, volé ses effets, que je reconnais avoir actuellement dans mes malles ; et ayant dit des faussetés relativement à sa famille et à d’autres familles honorables, je veux, par cet écrit, en considération de sa miséricorde pour moi, exprimer le regret de toutes mes calomnies et des vols dont je me suis rendu coupable à son préjudice. Je déclare donc que je ne suis pas digne de foi, et que j’espère… oui, morbleu !… que j’espère me corriger à l’avenir. Signé : James Morgan.
— Le diable m’emporte si je signe cela ! s’écria Morgan.
— Mon bon ami, que vous signiez ou non, il ne vous en emportera pas moins, dit le vétéran en riant de son trait d’esprit. Eh bien, vous comprenez que je ne ferai point usage de cet écrit, à moins… à moins que je n’y sois forcé. Mistress Brixham et notre ami le policeman signeront en qualité de témoins, et sans le lire, j’en suis sûr. Je rendrai à la vieille dame son billet, et je lui dirai que vous êtes quittes tous deux, ce que vous voudrez bien confirmer. Voici venir Frosch avec le cabriolet pour mes effets : je vais me loger en quelque hôtel… Vous pouvez entrer à présent, policeman. Nous avons arrangé notre petit différend, M. Morgan et moi. Si vous voulez signer ce papier, mistress Brixham, et vous aussi, policeman, je vous serai très-obligé à tous deux. Mistress Brixham, vous et votre digne propriétaire, M. Morgan, vous êtes quittes. Je vous en fais mes compliments. Que Frosch vienne empaqueter le reste de mes effets. »
Frosch, aidé de l’esclave, sous la calme surveillance de M. Morgan, transporta les caisses du major Pendennis aux fiacres arrêtés devant la maison ; et mistress Brixham, quand son persécuteur se fut un peu éloigné, appela les bénédictions du ciel sur le major, son sauveur, le meilleur, le plus tranquille et le plus aimable des locataires. Après lui avoir tendu un doigt, que l’humble dame prit en faisant la révérence et se préparant à prononcer un speech plein de larmes, le major coupa court à ce discours d’adieu, et sortit pour se rendre à un hôtel de Jermyn-Street, qui n’était qu’à quelques pas de la maison de Morgan.
Celui-ci, qui avait la tête à la fenêtre du parloir, envoya toute autre chose que des bénédictions après son ex-patron ; mais le hardi vétéran ne se laissa pas intimider par M. Morgan, et, en s’éloignant appuyé sur sa canne, lui lança un regard de malice et de mépris.
Le major Pendennis n’avait quitté son logis de Bury-Street que depuis quelques heures, et M. Morgan jouissait noblement de son oisiveté, contemplant le brouillard et fumant un cigare sur le pas de sa porte, quand Arthur Pendennis, esquire, le héros de cette histoire, se présenta devant lui.
« Mon oncle est sorti, Morgan, je suppose ? dit-il au valet de chambre ; car il savait fort bien que fumer était crime de trahison aux yeux du major.
— Le major Pendennis est sorti, monsieur, répliqua Morgan avec gravité, en s’inclinant, mais sans porter la main à l’élégante casquette qui couvrait son chef. Le major Pendennis a quitté cette maison aujourd’hui, monsieur, et je n’ai plus l’honneur d’être à son service, monsieur.
— Oui-da ! et où donc loge-t-il ?
— Je crois qu’il a pris temporairement un appartement à l’hôtel de Cox, dans Jermyn-Street, répondit M. Morgan, qui ajouta, après une pause : « Êtes-vous en ville pour quelque temps, monsieur ? Êtes-vous chez vous ? Je désire avoir l’honneur de vous voir chez vous, et je vous serais très-reconnaissant si vous m’accordiez un quart d’heure d’entretien.
— Voulez-vous que mon oncle vous reprenne ? demanda Arthur avec autant de bonne humeur que d’insolence.
— Je ne veux rien de pareil ; je voudrais qu’il fût… ! » Morgan lui jeta un regard courroucé, mais n’acheva pas sa phrase. « Non, monsieur, je vous remercie, ajouta-t-il d’un ton plus doux ; ce n’est qu’à vous que je désire parler, au sujet d’une affaire qui vous concerne. Et peut-être me ferez-vous l’honneur d’entrer chez moi.
— Si ce n’est que pour une ou deux minutes, je vous écoute, Morgan, » dit Arthur, pensant que l’ex-valet de chambre voulait lui demander sa protection.
Et il entra dans la maison. Les fenêtres étaient déjà garnies de cartons annonçant des appartements à louer.
Après avoir fait entrer M. Pendennis dans la salle à manger, et lui avoir présenté un siège, M. Morgan en prit un pour lui-même, et se mit à communiquer au jeune homme certaines infômations que le lecteur connaît déjà.