Tome 3 · 20
Notre ami était arrivé à Londres ce jour-là même, mais seulement pour une courte visite ; et, ayant laissé quelques compagnons de voyage à un hôtel où il les avait conduits, il s’était rendu en hâte à son appartement de Lamb-Court, lequel se chauffait au maigre rayon de soleil qui arrivait jusqu’à ce bâtiment triste, mais non dépourvu de tout agrément. Car la liberté tient lieu de soleil dans le Temple ; les Templiers grognent, mais se donnent leurs aises dans leur Inn.
Le domestique de Pen lui ayant annoncé que Warrington était chez lui, notre héros monta droit chez son ami. Il trouva son appartement parfumé de tabac comme autrefois, et Georges travaillant de nouveau à ses journaux et à ses revues. Ils se saluèrent avec cette rude cordialité commune entre jeunes Anglais, et qui, sous un extérieur brusque et grossier, cache beaucoup de chaleur et de bienveillance.
Warrington sourit, ôta sa pipe de sa bouche et dit : « Eh bien, jeune homme ? »
Pen s’avança, lui tendit la main et s’écria : « Comment allez-vous, mon vieux ? »
Voilà les compliments que se firent deux amis qui ne s’étaient pas revus depuis plusieurs mois. Alphonse et Frédéric se fussent précipités dans les bras l’un de l’autre, en s’écriant par-dessus leurs épaules : Ce bon cœur ! ce cher Alphonse ! Max et Wilhelm se fussent donné une demi-douzaine de baisers, parfumés de havane, sur les moustaches et favoris l’un de l’autre ; tandis que deux Anglais, après s’être réciproquement peut-être sauvé la vie vingt-quatre heures plus tôt, se contentent de se dire : « Eh bien, jeune homme ! — Comment allez-vous, mon vieux ? » Demain ils cesseront de se donner des poignées de main, et se borneront à se saluer d’un hochement de tête en se rencontrant à déjeuner. Chacun a pour l’autre la plus vive estime, et ils s’inspirent mutuellement la plus entière confiance ; chacun partagerait sa bourse avec l’autre, chacun, en entendant attaquer l’autre, entonnerait ses louanges avec enthousiasme ; mais ils se quittent en se disant le plus simple adieu ! et s’abordent avec un banal : Comment vous portez-vous ? Et dans l’intervalle ils ne s’écrivent pas. Curieuse modestie ! étrange et stoïque décorum de l’amitié des Anglais ! « Non, nous ne sommes pas démonstratifs comme ces maudits étrangers, » dit Hardman, lequel n’a jamais de sa vie témoigné ni éprouvé d’amitié pour personne.
« Vous avez été en Suisse ? dit Pen.
— Oui, répondit Warrington, et je n’ai pu trouver un peu de tabac bon à fumer qu’à notre arrivée à Strasbourg, où j’achetai du caporal. »
Georges a l’esprit sans doute plein des grandes choses qu’il a vues, des grandes émotions que le spectacle des œuvres immenses de la nature lui a données ; mais son enthousiasme est trop modeste pour se montrer, même à son plus intime ami, et il le voile d’un nuage de tabac. Toutefois, les confidences arriveront quelque soir, et il écrira avec chaleur et franchise ce que sa timidité l’empêche de dire. Les pensées et les circonstances de son voyage rempliront ses écrits, et la science, qu’il n’étale jamais dans la conversation, enrichira son style d’une foule d’exemples et de fécondes allusions, colorera ses expressions et aiguisera son esprit.
Georges cite rapidement les lieux qu’il a visités dans son voyage. Il a vu la Suisse, l’Italie du nord et le Tyrol ; il est revenu par Vienne, Dresde et le Rhin. Il parle de ces lieux d’une voix honteuse et boudeuse, comme s’il eût mieux aimé n’en pas faire mention, comme si leur aspect l’eût rendu très-malheureux.
Quand l’aîné a fait ainsi mélancoliquement l’esquisse de son voyage, le plus jeune commence à parler. Il a été à la campagne, et s’y est fort ennuyé ; c’est extraordinairement assommant de briguer les suffrages ; il est à Londres pour un ou deux jours, puis il ira… chez quelques amis, dans les environs de Tunbridge-Wells, ce qui sera extraordinairement assommant aussi : il est si difficile de faire avouer à un Anglais qu’il est heureux !
« Et votre siège au parlement, Pen ? tout est-il réglé ? demande Warrington.
— Tout est arrangé. Dès que le parlement se réunira et qu’une nouvelle lettre de convocation pourra être publiée, Clavering se retirera et je chausserai ses souliers.
— Et sous quel roi parlerons-nous ou mourrons-nous ? Sommes-nous conservateur libéral, ou homme du gouvernement, ou bien avons-nous des idées particulières à nous ?
— Hem ! Il n’est pas question de politique à présent ; la politique de chaque homme est à peu près la même. Je n’ai pas assez de terres pour me faire protectionniste, et je ne crois pas que je le deviendrais quand même on me donnerait tout le comté. Je marcherai la plupart du temps avec le gouvernement, et un peu en avant sur certaines questions sociales que j’ai étudiées durant les vacances. Ne riez pas, vieux cynique ; j’ai parcouru les livres bleus, et je compte montrer ma science quand on traitera la question sanitaire et celle de colonisation… Nous nous réservons la liberté de voter contre le gouvernement, quoique généralement nous soyons son ami : car nous sommes, avant tout, l’ami du peuple. Nous faisons des lectures publiques à l’institut de Clavering, et nous donnons des poignées de main aux ouvriers intelligents. Nous croyons que le droit électoral devrait être considérablement étendu ; en même temps nous sommes libre d’accepter des fonctions quelque jour, quand la Chambre aura écouté quelques-uns de nos discours hâbleurs et que le gouvernement aura reconnu notre mérite… Je ne suis pas Moïse, ajouta Pen, dont la voix avait, comme à l’ordinaire, quelque chose de triste. Dieu ne m’a pas dicté de lois sur la montagne pour les donner au peuple. Je n’appartiens pas du tout à la montagne ; je ne me pose pas en guide ni en réformateur de l’humanité. Ma foi n’est pas assez forte pour cela, ni ma vanité et mon hypocrisie assez grandes. Je ne dirai pas de mensonges, Georges ; cela, je vous le promets ; et je ne fais que me prêter à ceux qui sont nécessaires et qui ont cours, à ceux qu’on ne pourrait retirer sans retirer en même temps toute la monnaie en circulation. Laissez au moins à un homme l’avantage de son scepticisme. Si je trouve une bonne chose à dire à la Chambre, je la dirai ; une bonne mesure, je l’appuierai ; une bonne place, je la prendrai, et je serai bien aise de ma chance. Mais je ne flatterai pas plus un grand homme que la populace. Et maintenant, vous en savez autant que moi-même sur ma politique. Qu’est-ce qui m’engage à être whig ? Le whiggisme n’est point d’institution divine. Pourquoi ne voterais-je pas avec les conservateurs libéraux ? Ils ont fait pour la nation ce que les whigs n’eussent jamais fait sans eux. Qui a converti les uns et les autres ? les radicaux et le pays en dehors d’eux. Je crois que le Morning-Post a souvent raison, et que Punch a souvent tort. Je ne prétends pas agir avec un parti, mais profiter de toute bonne occasion. Parlons d’autre chose.
— La chose qui vous tient le plus à cœur après l’ambition, c’est l’amour, je suppose ? dit Warrington. Comment vont nos jeunes amours ? Allons-nous changer de condition et renoncer à notre appartement ? Allez-vous divorcer d’avec moi, Arthur, et prendre une femme auprès de vous ?
— Je le pense. Elle est très-bonne et très-gaie. Elle chante et n’est pas incommodée par la fumée de tabac. Elle aura une belle fortune, je ne sais pas combien ; mais mon oncle espère tout de la générosité de la Bégum, et dit qu’elle comptera une belle dot. Et je crois que Blanche est diablement amoureuse de moi, dit Arthur avec un soupir.
— Cela veut dire que nous acceptons ses caresses et son argent.
— N’avons-nous pas déjà dit que la vie est une transaction ? s’écria Pendennis. Je ne prétends pas être amoureux fou d’elle. Je lui ai dit assez franchement quels étaient mes sentiments… et… et je me suis engagé à elle. Et depuis la dernière fois que je l’avais vue, surtout pendant les deux derniers mois que je viens de passer à la campagne, je crois qu’elle ne fait que m’aimer davantage tous les jours. Les lettres qu’elle m’écrit, et plus encore celles qu’elle écrit à Laure, semblent le prouver. Quant à moi, je lui écris fort simplement : point de transports ni de serments, vous comprenez ; mais je regarde la chose comme une affaire faite, dont je ne désire ni hâter ni différer l’accomplissement.
— Et Laure ? comment va-t-elle ? demanda franchement Warrington.
— Laure, Georges ? répondit Pen en regardant son ami en face. Pardieu ! Laure est la meilleure, la plus noble et la plus chère fille que le soleil ait jamais éclairée. »
Sa voix parut s’éteindre en disant ces mots ; il semblait qu’il eût à peine la force de les prononcer. Il tendit la main à son camarade, qui la prit et hocha la tête.
« Venez-vous seulement de faire cette découverte, jeune homme ? demanda Warrington après une pause.
— Suis-je le seul, Georges, qui ait appris trop tard certaines choses ? s’écria Arthur avec son impétuosité habituelle, et son émotion croissant à mesure que les paroles s’échappaient de sa bouche. Est-il une vie qui ne soit pas un désappointement ? Qui donc emporte dans la tombe un cœur entier et sans mutilation ? Je n’ai jamais trouvé personne qui fût complètement heureux, qui n’ait pas dû, pour échapper aux mains d’un Destin cruel, donner comme rançon quelque cher trésor. Heureux si, une fois la rançon payée, le tyran ne revient pas nous visiter et veut bien nous laisser la paix ! Supposez que j’aie reconnu avoir perdu le plus précieux trésor du monde, à présent qu’il est trop tard pour que ce trésor puisse être à moi ; supposez que, pendant des années, j’ai eu un ange dans ma tente, et que je l’ai laissé échapper ; suis-je le seul qui soit dans ce cas ? ah ! mon cher vieux, suis-je le seul ? Et pensez-vous que mon sort soit plus facile à supporter, parce que j’avoue le mériter ? Elle est perdue pour nous ; que la bénédiction de Dieu soit sur elle ! Elle aurait pu rester, et je l’ai perdue. C’est comme Ondine, n’est-il pas vrai, Georges ?
— Elle est venue dans cette chambre autrefois, » dit Georges.
Il la revoyait ; il entendait sa douce voix ; il voyait son charmant sourire et l’aimable éclat de ses yeux ; il voyait son visage qu’il se rappelait avec tant de tendresse, qu’il s’était représenté tant de fois dans de longues nuits d’insomnie, qu’il avait béni et aimé toujours. Pourtant elle n’était plus là ! Un verre qui avait contenu un bouquet, une Bible dans laquelle Hélène avait écrit deux lignes : c’était tout ce qui lui restait de cette fleur de sa vie. Dites que c’est un rêve ; dites que c’est un moment qui passe : mieux vaut encore le souvenir d’un rêve qu’un réveil sans but après une vague stupeur.
Les deux amis restèrent quelque temps assis en silence, chacun occupé de ses pensées et connaissant celles de l’autre. Pen le rompit enfin pour dire qu’il lui fallait aller voir son oncle et l’instruire des progrès qu’il avait faits. Le major lui avait écrit une lettre fort maussade ; le major devenait vieux. « Je voudrais, avant de faire mes adieux à ce monde, vous voir membre du parlement, et confortablement établi dans une agréable maison, avec un héritier de notre nom. Montrez-moi cela, écrivait le major ; alors le vieil Arthur Pendennis fera gaiement place aux plus jeunes ; il y a assez longtemps qu’il arpente le pavé de Pall-Mall. »
« Il y a du bon dans ce vieux païen, dit Warrington. Il s’inquiète d’autres personnes que lui-même, ou du moins d’une partie de lui-même qui n’est pas enveloppée dans son habit ; il s’inquiète de vous et de votre race. Il voudrait voir les descendants des Pendennis croître et multiplier, et il espère que la terre sera leur héritage. Le vieux patriarche vous bénit de la fenêtre du club de Bays, et se fait emporter et enterrer sous les dalles de l’église Saint-James, au vu de Piccadilly, et de la station de fiacres, et des carrosses se rendant au lever de la reine. C’est une fin édifiante.
— Le sang nouveau que j’introduis dans la famille est un peu corrompu, dit Pen d’un ton rêveur. Si j’avais choisi moi-même, je crois que mon beau-père Amory n’est pas l’aïeul que j’aurais désiré pour mes enfants ; Snell et les autres aïeux orientaux de ma femme ne seraient pas les ancêtres de mon choix. À propos, qu’était-ce qu’Amory ? Amory était lieutenant à bord d’un vaisseau de la compagnie des Indes. Blanche a fait quelques vers sur lui, sur la tempête, sur les vagues hautes comme des montagnes, sur la tombe du marin, le vaillant père, etc. Amory s’est noyé étant commandant d’un navire, entre Calcutta et Sydney. Amory et la Bégum ne furent pas heureux ensemble. Elle a eu du malheur avec ses maris, la bonne vieille lady : car, entre nous, jamais plus méprisable créature que sir Francis Clavering, de Clavering-Park, baronnet, ne…
— Ne légiféra pour son pays, interrompit Warrington, ce qui fit rougir Pen. Il faut que je vous dise que j’ai rencontré notre ami, le chevalier Strong, à Baden, en grande tenue et portant toutes ses décorations. Il me dit qu’il s’était brouillé avec Clavering, de qui il semblait avoir tout aussi mauvaise opinion que vous-même, et il me confia même, je crois, quoique je ne veuille pas l’assurer, que ce Clavering n’était, selon lui, qu’un misérable. Ce Bloundell, qui vous a appris à jouer aux cartes à Oxbridge, était avec Strong ; je pense que le temps a développé ses qualités, et fait de lui un coquin plus accompli qu’il ne l’était pendant votre séjour à l’Université. Mais le roi de Baden, c’était le fameux colonel Altamont, qui emportait tout devant lui, donnait des fêtes à toute la société et faisait, dit-on, sauter la banque.
— Mon oncle sait quelque chose contre cet individu ; Clavering sait quelque chose contre lui ; bref, il y a quelque chose de louche dans ses affaires. Mais voyons, il faut que je me rende dans Bury-Street, en neveu soumis. »
Pen prit son chapeau et se prépara à sortir.
« Je vais sortir aussi, » dit Warrington.
Ils descendirent ensemble, mais s’arrêtèrent à l’appartement de Pen, qui se trouvait, comme on sait, à l’étage inférieur.
Là, Pen commença à s’asperger d’eau de Cologne et à se parfumer les cheveux et la moustache de ce liquide odoriférant.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Vous n’avez pas fumé. Est-ce ma pipe qui vous a empoisonné ? grommela Warrington.
— Je vais voir des femmes, dit Pen. Je… je vais dîner avec elles. Elles sont à Londres en passant, et sont descendues à un hôtel de Jermyn-Street. »
Warrington regardait avec un bienveillant intérêt son jeune ami occupé à se faire beau. Pen mit une chemise à devant magnifique, une cravate superbe, des gants frais et des bottes où l’on eût pu se mirer. Georges avait de gros souliers à recouvrement ; sa vieille chemise était déchirée sur la poitrine et déguenillée au collet, où sa barbe bleue l’avait usée.
« Eh bien, jeune homme, dit-il avec simplicité, j’ai du plaisir à vous voir dandy. Quand je me promène avec vous, c’est comme si j’avais une rose à la boutonnière. Et vous êtes toujours affable. Je ne crois pas qu’il y ait dans le Temple un autre jeune homme comme vous ; et je ne crois pas que vous ayez jamais rougi de vous promener avec moi.
— Ne vous moquez pas de moi, Georges.
— Pen, reprit l’autre avec tristesse, si vous écrivez… si vous écrivez à Laure, je voudrais que vous lui dissiez de ma part un : Dieu vous bénisse ! »
Pen rougit, puis regarda Warrington, puis… puis partit d’un irrésistible éclat de rire.
« Je vais dîner avec elle, dit-il. Je l’ai amenée aujourd’hui de la campagne avec lady Rockminster ; nous avons fait deux journées de voyage, et couché la nuit dernière à Bath. Voyons, Georges, venez dîner avec nous, vous aussi. Je puis inviter qui je veux, et la vieille dame ne cesse pas de parler de vous. »
Georges refusa. Georges avait un article à faire. Georges hésita, et enfin, chose étrange ! Georges consentit à venir. Il fut convenu qu’ils se présenteraient ensemble à ces dames, et ils se dirigèrent fort gaiement vers l’hôtel de Jermyn-Street. Le cher visage lui apparut de nouveau ; de nouveau la douce voix lui parla, et une bonne petite main serra la sienne en témoignage de bienvenue.
Il y avait encore une demi-heure jusqu’au dîner.
« Allez voir votre oncle à présent, monsieur Pendennis, dit la vieille lady Rockminster. Vous ne l’amènerez pas à dîner ; non ; ses vieilles histoires sont insupportables ; et je veux causer avec M. Warrington ; je suis sûre qu’il nous amusera. Car je crois que nous avons entendu toutes vos anecdotes ; voilà deux jours entiers que nous sommes ensemble, et je trouve que nous commençons à nous lasser l’un de l’autre. »
Obéissant donc aux ordres de Sa Seigneurie, Arthur sortit et se dirigea vers le logis de son oncle.