‹ Histoire de PendennisChapitre 71 sur 76 · Tome 3 · 21

Tome 3 · 21

Le dîner était servi quand Arthur revint, et lady Rockminster se mit à le gronder de ce qu’il arrivait si tard. Mais Laure, ayant regardé son cousin, le trouva si pâle et si troublé, qu’elle interrompit son impérieuse protectrice et demanda avec alarme ce qu’il était arrivé. Arthur était-il malade ?

Arthur but un grand verre de xérès.

« J’ai appris les choses les plus extraordinaires ; je vous conterai cela plus tard, » dit-il en regardant les domestiques.

Il fut très-nerveux et très-agité durant tout le dîner.

« Ne piétinez donc pas ainsi, ne frappez pas du pied sous la table, dit lady Rockminster. Vous avez marché sur la patte de Fido et renversé sa soucoupe. Vous voyez que M. Warrington laisse ses bottes tranquilles. »

Au dessert (il semblait que ce malheureux dîner n’en finirait pas), lady Rockminster dit :

« Ce dîner a été excessivement stupide. Je suppose qu’il est arrivé quelque chose et que vous voulez parler à Laure. Je m’en vais faire ma sieste. Je ne sais pas si je prendrai le thé ce soir ; non, je ne le prendrai pas. Bonne nuit, monsieur Warrington. Il faudra revenir lorsqu’il n’y aura pas à causer d’affaires. »

Et la vieille dame, ayant brusquement jeté la tête en arrière, sortit de la chambre avec une grande dignité.

Georges et les autres s’étaient levés en même temps qu’elle, et Warrington, s’apprêtant à s’éloigner, disait bonsoir à Laure, qui naturellement regardait son cousin d’un air d’alarme, quand Arthur s’écria :

« Restez, Georges, je vous prie. Il faut que vous entendiez mes nouvelles et que vous me donniez conseil ; car à peine sais-je comment agir en ces circonstances.

— C’est quelque chose qui concerne Blanche, Arthur ? dit Laure, dont le cœur battait et dont la joue rougit comme elle n’avait jamais rougi de sa vie.

— Oui ; et c’est bien l’histoire la plus extraordinaire, répliqua Pen. En vous quittant pour aller chez mon oncle, je trouvai son valet Morgan, qui l’a servi si longtemps, fumant sur le pas de la porte ; et il me dit que son maître et lui s’étaient quittés ce matin, que mon oncle ne logeait plus dans la maison et qu’il avait pris un appartement à l’hôtel… à l’hôtel où nous sommes. J’ai demandé après lui en rentrant, mais il était allé dîner. Morgan me dit ensuite qu’il avait quelque chose de très-important à me communiquer, et m’invita à entrer dans la maison, qui est la sienne à présent. Il paraît que le coquin a fait de fameuses économies au service de mon oncle, et qu’il est à présent capitaliste, millionnaire, que sais-je ?… C’est bien ; j’entre dans la maison, et que croyez-vous qu’il m’ait dit ? Que ceci reste un secret entre nous tous… si toutefois la chose est possible, maintenant que ce misérable est au fait de l’histoire. Le père de Blanche n’est pas mort. Il est revenu à la vie. Le mariage de Clavering avec la Bégum est nul.

— Et Blanche, je suppose, est l’héritière de son grand-père, dit Warrington.

— Peut-être ; mais de quel père est-elle la fille ! Amory est un forçat évadé ; Clavering le sait ; mon oncle le sait ; et c’est avec cette menace suspendue sur sa tête, que le malheureux vieillard le contraignait à me céder son bourg.

— Blanche ne sait rien de tout cela, dit Laure, ni la pauvre lady Clavering.

— Non ; Blanche ne sait même pas l’histoire de son père. Elle savait que sa mère s’était séparée d’avec lui, et étant enfant elle avait ouï dire à Bonner, la femme de chambre, que M. Amory s’était noyé dans la Nouvelle-Galles-du-Sud. Il a été là en qualité de forçat et non comme capitaine de navire, ainsi que le croyait la pauvre fille. Lady Clavering m’a dit autrefois que son mariage n’avait pas été heureux et que son mari était un vilain homme. Elle ajouta qu’elle me conterait tout quelque jour ; et je me rappelle qu’elle m’a dit, les larmes aux yeux, qu’il était triste pour une femme d’être forcée d’avouer qu’elle avait été bien aise d’apprendre la mort de son mari, et que deux fois dans sa vie elle avait si mal choisi… Que faut-il faire à présent ? Cet homme ne peut se montrer pour réclamer sa femme ; s’il se faisait connaître, il courrait risque d’être pendu ; tout au moins serait-il transporté de nouveau. Mais ce misérable a depuis quelque temps menacé Clavering de tout découvrir, et il lui a ainsi extorqué de fortes sommes.

— C’est donc notre ami le colonel Altamont, dit Warrington ; à présent, tout m’est expliqué.

— Si le coquin revient, continua Arthur, Morgan, qui possède son secret, s’en servira contre lui, et se propose de nous extorquer de l’argent à tous. Le satané gueux supposait que je connaissais toute cette histoire, dit Pen, pâle de colère ; il m’a demandé si je voulais lui payer une rente pour qu’il ne nous trahît point ; il m’a menacé, moi, comme si j’avais trafiqué du malheur de cette pauvre vieille Bégum, comme si j’avais voulu extorquer à ce misérable Clavering son siège au parlement. Grand Dieu ! mon oncle était-il fou de tremper dans une pareille conspiration ? Imaginez-vous, Laure, le fils de notre mère faisant trafic de pareille trahison !

— Je ne puis me l’imaginer, cher Arthur, dit Laure en s’emparant de la main de son cousin qu’elle baisa.

— Non ! » s’écria Warrington de sa voix grave, un peu tremblante en ce moment. Il examinait ce couple noble et aimant avec une affection et une douleur indicibles. « Non, notre garçon ne peut entrer dans une aussi misérable intrigue. Arthur Pendennis ne peut épouser la fille d’un forçat, ni siéger au parlement en qualité de représentant des galères. Il faut que vous vous laviez les mains de toute cette affaire, Pen. Il faut rompre tout. Il ne faut pas expliquer pourquoi, mais dire que des raisons de famille rendent ce mariage impossible. Ces pauvres femmes vous croiront coupable d’un manque de foi ; mais cela vaut mieux pour elles que de savoir la vérité. D’ailleurs vous pouvez tirer de ce coquin de Clavering (je me charge de vous avoir cela) une attestation que les raisons que vous lui donnerez, comme au chef de la famille, sont largement suffisantes pour rompre le projet de mariage. N’êtes-vous pas de mon avis, Laure ? »

Àpeine osait-il la regarder en face. Il savait qu’il jetait loin de lui tout espoir qui pouvait lui rester encore, comme un naufragé laisse échapper le dernier tronçon de mât auquel il s’était cramponné ; et il laissa se rejoindre au-dessus de sa tête les flots de son malheur. Pen s’était levé tandis que Georges parlait, et il le regardait attentivement. Georges détourna la tête. Il vit Laure se lever aussi, s’approcher de Pen, prendre sa main encore une fois et la baiser.

« Elle est de mon avis… que Dieu la bénisse ! se dit Georges.

— Blanche est innocente de la honte de son père ; ne le pensez-vous pas, cher Arthur ? dit Laure, très-pâle, et parlant rapidement. Supposez que vous l’ayez épousée ; l’abandonneriez-vous, quand elle n’a fait aucun mal ? N’êtes-vous pas son fiancé ? N’a-t-elle pas votre promesse ? La quitteriez-vous parce qu’elle est dans l’infortune ? Et si elle est malheureuse, ne voulez-vous pas la consoler ? Notre mère la consolerait, si elle était ici. »

Et, ce disant, l’excellente fille prit Arthur dans ses bras et se cacha la figure dans son sein.

« Notre mère est un ange dans le ciel ! dit Arthur en sanglotant. Et vous êtes la plus chère et la meilleure des femmes ; oh ! oui, la meilleure et la plus chère. Enseignez-moi mon devoir. Priez pour moi, afin que j’aie la force de le remplir. Dieu bénisse votre cœur si pur ! Dieu vous bénisse, ma sœur !

— Amen ! soupira Warrington, la tête dans ses mains. Elle a raison, se dit-il ; je crois que cette fille-là ne peut jamais avoir tort ! »

Et vraiment elle semblait un ange, et souriait comme un ange. Bien longtemps après, Warrington se rappelait encore ce sourire angélique, le regard rayonnant qu’elle attachait sur Pen dont elle relevait les cheveux, en rougissant, en souriant, et les yeux pleins de tendresse.

Elle appuya un moment sa belle petite main sur la table, en faisant jouer ses doigts.

« Et maintenant… dit-elle en regardant les deux gentlemen.

— Eh bien ! quoi, maintenant ? demanda Georges.

— Et maintenant nous allons prendre un peu de thé, » dit miss Laure avec son sourire.

Mais avant que cette scène un peu sentimentale eût pu se terminer d’une façon aussi peu romantique, un domestique vint annoncer que le major Pendennis était rentré, et qu’il attendait son neveu.

Àcette nouvelle, Laure, un peu effrayée et jetant à Pen un regard qui signifiait : « Conduisez-vous bien ; rangez-vous du côté de la justice et faites votre devoir ; soyez doux, mais ferme avec votre oncle ; » Laure, disons-nous, ayant ces avertissements écrits en quelque sorte sur son visage, prit congé des deux gentlemen et se retira dans sa chambre à coucher.

Warrington, qui n’était pas un grand amateur de thé, regretta néanmoins beaucoup la tasse dont il se voyait privé. Le vieux Pendennis n’aurait-il pas pu rentrer une heure plus tard ?

Mais une heure plus tôt ou une heure plus tard, qu’importe ? L’heure finit toujours par sonner ; et le moment fatal arrive toujours, le moment de dire adieu. Une poignée de main ; la porte se ferme ; l’amie se retire ; et, après un court moment de joie, l’on se retrouve seul.

« Laquelle de toutes ces nombreuses fenêtres de l’hôtel est éclairée par sa lumière ? » se demande-t-il peut-être en descendant la rue. Il se dirige à grands pas vers l’estaminet d’un club voisin, et là il recourt à sa consolation habituelle, le cigare.

Les hommes crient et parlent de politique, de filles d’Opéra, de chevaux de course, de l’atroce tyrannie du comité ; Georges entre au milieu de ce tumulte, portant avec lui son secret. Parlez, criez l’un plus haut que l’autre ; disputez-vous et faites des calembours ; riez et contez vos anecdotes scandaleuses. C’est étrange de prendre place au milieu de la fumée et du tapage, et de penser que chaque individu présent a probablement son moi secret, assis seul et à l’écart dans une chambre particulière, loin du jeu bruyant auquel participe le reste de nous !

En traversant les corridors de l’hôtel, Arthur sentit sa colère s’allumer dans son sein. Il s’indignait à la pensée que ce vieux gentleman qu’il allait voir eût ainsi fait de lui un instrument et une marionnette, eût ainsi compromis son bonheur et son nom.

La main du vieux bonhomme était très-froide et tremblante, quand Arthur la prit. Il toussait, il bougonnait penché sur le feu ; Frosch ne savait pas lui présenter sa robe de chambre, ni arranger ses journaux comme ce satané maudit impudent gredin de Morgan. Le vieux gentleman se lamentait, et maudissait l’ingratitude de Morgan avec une humeur chagrine fort touchante.

« Le maudit impudent gredin ! Il était soûl hier soir, Pen ; il me défiait au combat, et j’étais si irrité un moment, que je me suis vu, morbleu ! sur le point de lui plonger un couteau dans le cœur. L’infernal coquin a amassé dix mille guinées, je crois ; il mérite d’être pendu, et il le sera. Mais, malédiction sur lui ! je voudrais qu’il eût pu durer mon temps. Il savait toutes mes habitudes, et quand je sonnais, le diable m’emporte si ce maudit voleur ne m’apportait pas toujours la chose dont j’avais besoin ! Ce n’était pas comme avec ce stupide butor allemand… Et comment vous êtes-vous amusé à la campagne ? Vous avez été souvent chez lady Rockminster ? Vous ne pouviez mieux faire. C’est une personne de la vieille école ; et vieille école, bonne école, hein ? Le diable m’emporte, on ne fait plus ni dames ni gentlemen à présent, et dans cinquante ans à peine distinguera-t-on un homme d’avec un autre. Mais ça durera encore autant que moi. Je ne suis plus pour longtemps de la partie ; je commence à devenir bien vieux, Pen, mon garçon ; et, ma foi ! je me disais aujourd’hui en empaquetant ma petite bibliothèque… Il y a une Bible qui a appartenu à ma pauvre mère, et je désire que vous la conserviez, Pen… Je me disais que ce serait probablement vous qui ouvririez cette caisse, lorsqu’elle vous appartiendrait et que le vieux bonhomme serait enterré. »

Et le major se mit à tousser en hochant sa vieille tête au-dessus du feu.

Son âge, sa bienveillance, désarmèrent un peu la colère de Pen, et inspirèrent à Arthur un vif remords de l’acte qu’il allait faire. Il savait que la nouvelle qu’il apportait allait détruire la plus chère espérance de la vie du vieux gentleman et ferait naître en son sein une grande émotion, une douleur pleine de courroux.

« Hey… hey… je m’en vais jeune homme, reprit le vieillard ; mais avant de mourir je voudrais lire dans le Times un de vos discours : M. Pendennis a pris la parole en ces termes : « N’ayant pas l’habitude de parler en public… » N’est-ce pas cela, Arthur, hein ? Morbleu ! vous avez diablement bonne mine, monsieur, et votre santé est excellente. J’ai toujours dit que mon frère Jack remettrait la famille à sa place. Il faut que vous alliez dans l’ouest acheter le vieux domaine, monsieur. Nec tenui penna, hein ? Nous nous relèverons, monsieur ; nous reprendrons l’essor, et je ne serais pas étonné, morbleu ! si vous deveniez baronnet avant de mourir. »

Ces paroles émurent Pen.

« Et c’est moi, se dit-il, qui vais jeter bas les châteaux aériens du pauvre vieux bonhomme ! Mais il le faut. Du courage !… Je… je me suis rendu à votre logis de Bury-Street, commença Pen avec lenteur, et, quoique je ne vous y aie pas trouvé, j’ai causé avec Morgan, oncle.

— Oui-da ! » La joue du vieux gentleman se mit à rougir malgré lui, et il marmotta : « Voilà le chat échappé du sac à présent, morbleu !

— Il m’a conté une histoire qui m’a profondément surpris et peiné, monsieur, » dit Pen.

Le major tâcha de prendre un air indifférent.

« Quoi !… cette histoire au sujet de… de… Comment l’appelez-vous, hein ?

— Au sujet du père de miss Amory, du premier mari de lady Clavering ; il m’a dit quel homme c’est…

— Hem ! c’est une affaire diablement embarrassante, reprit le vieillard en se frottant le nez. Il y a… il y a quelque temps que je suis instruit de… de cette maudite circonstance.

— Je voudrais l’avoir sue plus tôt, ou jamais, dit Arthur avec tristesse.

— Allons, il n’y a pas grand mal, pensa le vieux, qui se sentit fort soulagé… Morbleu ! je voulais vous laisser dans l’ignorance de tout cela, ainsi que ces deux pauvres femmes, qui sont aussi innocentes que des enfants dans le sein de leurs mères.

— Vous avez raison. Il n’est pas nécessaire que ces deux femmes apprennent cette histoire, et je ne la leur dirai jamais… quoiqu’il soit fort possible que ce scélérat de Morgan se charge de les en instruire. Il paraît disposé à faire trafic de son secret, et m’a déjà proposé une rançon. Je voudrais avoir su tout cela plus tôt, monsieur. Ce n’est pas une pensée bien agréable pour moi, que celle d’être fiancé à la fille d’un forçat.

— C’est précisément pour cela que je vous ai caché la chose, mon cher garçon. Mais miss Amory n’est pas la fille d’un forçat, ne voyez-vous pas ? Miss Amory est la fille de lady Clavering, avec cinquante ou soixante mille livres sterling de fortune. Son beau-père, baronnet et gentilhomme campagnard très-considéré, approuve le mariage et abandonne son siège au parlement en faveur du mari de sa belle-fille. Que peut-il y avoir de plus simple ?

— Est-ce vrai, monsieur ?

— Ma foi ! oui, c’est vrai ; sans doute c’est vrai. Amory est mort. Je vous dis qu’il est mort. Au premier signe de vie qu’il donne, il est mort. Il ne peut pas se montrer. Nous le tenons sous clef, comme cet individu de la comédie… le Critique, hein ? C’est diablement amusant cette pièce du Critique. Sheridan était un homme d’un esprit prodigieux, et son fils tenait de lui. Parbleu ! je me rappelle que, lorsque j’étais au Cap… »

La loquacité du vieux gentleman et son désir de transporter Arthur au Cap naissaient peut-être de l’envie d’éviter le sujet qui importait le plus à son neveu ; mais Arthur l’interrompit en s’écriant :

« Si vous m’aviez dit cette histoire plus tôt, je crois que vous nous eussiez épargné à tous deux beaucoup de chagrin et de désappointement, et je ne me verrais pas lié par un engagement que je ne puis rompre avec honneur.

— Non, pardieu ! nous vous avons bien attaché. Et un homme qui est attaché à un siège au parlement et à une jolie fille avec quelque mille livres sterling de rente, n’est pas déjà si désagréablement attaché, permettez-moi de vous en faire l’observation.

— Grand Dieu ! êtes-vous donc aveugle ? s’écria Arthur. Ne voyez-vous pas ?…

— Quoi, jeune homme ?

— Ne voyez-vous pas que, plutôt que de trafiquer de ce secret d’Amory, j’aimerais mieux aller rejoindre mon beau-père aux galères ? s’écria Arthur. Ne voyez-vous pas que, plutôt que d’accepter ce siège au parlement arraché à Clavering pour une promesse de silence, j’aimerais mieux voler des cuillers sur la table ? Ne voyez-vous pas que vous m’avez donné pour femme la fille d’un criminel, que vous m’avez condamné à la honte et à la pauvreté, que vous avez brisé mon avenir… lorsque, sans vous, il aurait pu être si beau ? Ne voyez-vous pas que nous avons triché au jeu, et que nous sommes attrapés ; qu’en offrant d’épouser cette pauvre fille pour son argent et les avantages qu’elle m’apporterait, je me dégradais, je prostituais mon honneur ?

— Que voulez-vous dire, au nom du ciel, monsieur ? s’écria le vieillard.

— Je veux dire qu’il est un degré de bassesse que je ne puis franchir, répondit Arthur. Je n’ai pas d’autres paroles pour exprimer ma pensée, et j’en suis fâché si elles vous ont blessé. Il y a des mois que je sentais que ma conduite en cette affaire était mondaine, sordide, coupable. Je suis justement puni par ce qui en résulte ; et m’étant vendu pour de l’argent et un siège au parlement, il est juste que je perde l’un et l’autre.

— Comment donc perdez-vous l’un et l’autre ? s’écria le vieux gentleman. Qui diable vous prendra votre argent ou votre siège ? Pardieu ! il faudra bien que Clavering vous donne l’un et l’autre. Vous aurez vos quatre-vingt mille livres sterling, et pas un schelling de moins.

— Je tiendrai ma promesse à miss Amory, monsieur, dit Arthur.

— Et, morbleu ! ses parents tiendront les promesses qu’ils vous ont faites.

— Non pas, s’il plaît à Dieu, répliqua Arthur. J’ai péché, mais avec le secours du ciel je ne pécherai plus. J’affranchirai Clavering d’un engagement pris sans ma connaissance. Je n’accepterai d’autre argent, en épousant Blanche, que celui qu’on lui destinait dans l’origine, et je tâcherai de la rendre heureuse. C’est vous qui avez fait cela ; c’est vous qui m’avez réduit où j’en suis, monsieur. Mais vous croyiez bien faire, et je vous pardonne…

— Arthur, au nom de Dieu, au nom de votre père, qui était, morbleu ! le plus fier homme du monde, et qui a toujours eu à cœur l’honneur de la famille ; pour l’amour enfin de moi-même, d’un pauvre vieux bonhomme tout cassé, qui vous a toujours diablement chéri, ne repoussez pas la fortune qui s’offre à vous, je vous en prie, je vous en conjure ! Oh ! mon cher, cher garçon, je vous supplie de ne pas repousser cette fortune. C’est elle qui vous élèvera : vous êtes sûr de faire votre chemin. Vous serez baronnet. Il s’agit de trois mille livres sterling de rente. Le diable m’emporte !… là, vous me voyez à genoux devant vous ; je vous conjure de ne pas rejeter cette fortune. »

Et le vieillard se jeta réellement à genoux, saisit une des mains d’Arthur et le regarda d’un air pitoyable. C’était cruel de voir ces mains tremblotantes, cette figure ridée et frémissante, ces yeux clignotants et pleins de larmes ; c’était cruel d’entendre cette voix brisée.

« Ah ! monsieur, dit Arthur avec un gémissement, vous m’avez fait assez souffrir déjà ; épargnez-moi ceci. Vous avez voulu me marier avec Blanche : je l’épouse. Pour l’amour de Dieu, levez-vous, monsieur ; je ne puis supporter ce spectacle.

— Vous voulez l’épouser pauvre, et rester gueux vous-même ? dit le vieux gentleman en se levant et toussant avec violence.

— Je la regarde comme une personne frappée d’un grand malheur, et à qui je suis fiancé. Elle n’est pas coupable de ce malheur, et, comme je lui ai donné ma parole lorsqu’elle était dans la prospérité, je ne la retirerai pas à présent qu’elle est pauvre. Je n’accepterai pas le siège de Clavering, à moins que plus tard il ne me le cède de son plein gré. Je ne veux pas un schelling de plus que la somme primitivement destinée à Blanche.

— Ayez la bonté de sonner, dit le vieux gentleman. J’ai fait tout ce que je pouvais faire, et dit ce que j’avais à dire ; et je suis diablement vieux. Et… et… n’importe. Shakspeare avait bien raison, et le cardinal Wolsey aussi, morbleu ! Si j’avais servi Dieu comme je vous ai servi… Oui, par Jupiter ! je me suis mis à genoux devant mon propre neveu ; je n’aurais pas dû le faire. Bonne nuit, monsieur ; vous n’avez pas besoin de vous donner la peine de revenir. »

Arthur prit la main que le vieillard lui laissa ; elle était inerte et gluante. Le major semblait avoir beaucoup vieilli en un moment ; on eût dit que le combat et la défaite l’avaient brisé.

Le lendemain, il garda le lit et refusa de voir son neveu.

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