Tome 3 · 22
Lorsque Pen, enveloppé de sa robe de chambre, monta le lendemain matin, selon sa coutume, à l’appartement de Warrington pour informer cet ami de l’issue de son entrevue de la veille avec son oncle, et pour lui demander avis et conseil, comme à l’ordinaire, Arthur ne trouva dans le cher vieux logis que mistress Flanagan, la blanchisseuse.
Georges avait pris un sac de nuit et était parti. Son adresse était chez son frère, dans le Suffolk. La table était jonchée de paquets adressés aux directeurs des journaux et revues pour lesquels il écrivait, et que la femme de ménage devait leur faire parvenir.
« En arrivant, j’ai trouvé le cher gentleman assis à son bureau, dit mistress Flanagan. Il écrivait, et une des chandelles était entièrement consumée ; et, quoique son lit soit bien dur, il ne s’y est pas couché de toute la nuit, monsieur. »
En effet, après être resté au club jusqu’à ce que le tapage y fût devenu insupportable pour lui, Georges était rentré à la maison et avait passé la nuit à terminer un travail commencé, et à l’achèvement duquel il s’appliqua de toutes ses forces. Cette besogne finie, la nuit fit place à l’aube tardive d’un jour de novembre, qui sembla regarder par la fenêtre le jeune homme penché sur son bureau.
Plusieurs d’entre nous admirèrent sans doute dans le journal du lendemain, ou dans la revue du trimestre, l’œuvre de son génie, la variété de ses connaissances, l’ardente vigueur de son ironie, la profondeur de sa raison. Il n’y avait pas, dans ses écrits, la moindre trace des autres pensées qui l’occupaient, qui l’accompagnaient toujours au travail ; un ton un peu plus mélancolique qu’à l’ordinaire, une ironie un peu plus amère et plus impatiente que celle qu’il manifesta dans la suite, c’est tout ce qui, pour le très-petit nombre de personnes connaissant son style et son nom, distingua ses écrits durant cette période de sa vie. Nous avons dit plus haut que, s’il nous était possible de connaître les sentiments de l’homme aussi bien que les pensées de l’auteur, les livres seraient bien intéressants, plus intéressants que gais. Je suppose que la figure d’arlequin derrière son masque est toujours grave, sinon mélancolique ; certainement tout homme qui vit de sa plume, s’il en est à qui ces lignes tombent sous les yeux, se rappellera ce qu’il a éprouvé et repassera dans son esprit bien des tristes heures de solitude et de travail. Quel souci constant assis à côté de lui à son bureau ! La fièvre ou la maladie régnait peut-être dans la chambre prochaine ; peut-être s’y trouvait-il un enfant malade avec une épouse veillant sur lui, terrifiée et priant Dieu pour lui. Peut-être le chagrin pesait-il sur lui, et des larmes cruelles l’empêchaient-elles de distinguer le papier sur lequel il écrivait, car l’inexorable nécessité conduisait sa plume. Quel est celui de nous qui n’a pas eu des heures et des nuits pareilles ? Mais, pour le cœur viril, ces angoisses sont supportables, quoique cruelles ; si longue que la nuit semble, l’aube apparaît enfin, les blessures se ferment, la fièvre se calme, le repos arrive, et vous pouvez jeter un regard en arrière sur le malheur passé, avec des sentiments qui n’ont plus d’amertume.
Deux ou trois livres à consulter, des fragments de manuscrit déchiré, des tiroirs ouverts, des plumes et l’encrier, des lignes à demi visibles sur le papier brouillard, un bâton de cire à cacheter tordu, mordu et cassé en plusieurs morceaux, telles étaient les reliques qui jonchaient le bureau. Et Pen se jeta dans le fauteuil vide de Georges, tout en remarquant chaque objet, selon son habitude, ou en dépit de lui-même. Il y avait un vide dans la bibliothèque, à côté du vieux Platon décoré des armoiries du collège Saint-Boniface. C’était la place de la Bible d’Hélène. « Il l’a emportée, » se dit Pen. Il sut alors pourquoi son ami était parti. Cher, cher vieux Georges ! Pen passa la main sur ses yeux. « Oh ! combien il est plus sage, meilleur et plus noble que moi ! se dit-il. Où trouver un pareil ami ? où trouver un si brave cœur ? où entendrai-je jamais une voix si franche, un rire si bienveillant ? où verrai-je jamais un si vrai gentleman ? Il n’est pas étonnant qu’elle l’ait aimé. Dieu le bénisse ! Qu’étais-je en comparaison de lui ? Pouvait-elle faire autrement que de l’aimer ? Jusqu’à la fin de nos jours nous serons les frères de Laure, puisque le destin ne veut pas que nous soyons plus. Nous serons ses chevaliers et nous la servirons ; et quand nous serons vieux, nous dirons combien nous l’avons aimée. Cher, cher vieux Georges ! »
Quand Pen redescendit chez lui, son regard tomba sur la boîte aux lettres de sa porte extérieure, à laquelle il n’avait pas encore pensé. Elle contenait un petit billet à l’adresse d’Arthur Pendennis, esquire. C’était l’écriture de Georges. Georges l’avait sans doute jeté dans la boîte de Pen, au moment de s’en aller.
« Je serai à mi-chemin de la demeure de mon frère à l’heure où vous déjeunerez, et je compte rester jusqu’après Noël dans le Norfolk ou ailleurs.
« J’ai mon opinion particulière relativement au résultat des événements dont nous avons parlé hier dans Jermyn-Street, et je crois que ma présence serait de trop. Vale.
« Georges W.
« Mes amitiés sincères et mes adieux à votre cousine. »
Georges était donc parti, et mistress Flanagan, la blanchisseuse, régnait sur son appartement désert.
Pen se présenta naturellement pour voir son oncle, le lendemain de l’entretien qu’il avait eu avec lui, et n’ayant pas été admis, il se rendit chez lady Rockminster, qui demanda aussitôt après Barbe-Bleue et insista pour l’avoir à dîner.
« Barbe-Bleue est parti, » dit Pen ; et il remit à Laure le pauvre petit morceau de papier de Georges.
Laure y jeta les yeux, ne regarda pas Pen, mais lui rendit le billet et s’éloigna.
Pen se mit à faire un éloquent éloge de son cher vieux Georges à lady Rockminster, qui fut étonnée de son enthousiasme. Elle ne l’avait jamais entendu louer personne aussi chaudement, et elle lui dit franchement qu’elle ne croyait pas jusque-là qu’il pût s’intéresser si fort à un autre que lui-même.
En traversant la place Waterloo, dans une de ses nombreuses courses à l’hôtel où se trouvait Laure, et où ses devoirs envers son oncle appelaient souvent notre héros, Arthur vit sortir de la fameuse boutique de MM. Gimcrack un vieil ami, qu’un obséquieux commis chargé de paquets suivit jusqu’à son brougham. Le gentleman était en grand deuil. Le brougham, le cocher et le cheval étaient en deuil. La douleur, telle qu’on l’éprouve dans une belle position de fortune, quand on peut s’étendre sur les coussins moelleux de l’équipage le plus confortablement suspendu, était symbolisée par la voiture et par le petit gentleman qui en était le propriétaire.
« Quoi, Foker ! Salut, Foker ! » s’écria Pen.
Le lecteur a sans doute reconnu, lui aussi, l’ancien camarade de collège d’Arthur ; et Pen tendit la main à l’héritier du si regrettable John Henry Foker, esquire, le maître de Logwood et autres domaines, le principal associé de la grande brasserie de Foker et C.
Une petite main couverte d’un gant de l’ébène le plus foncé, que relevait une manchette d’un blanc de neige large de trois pouces, répondit au salut d’Arthur. L’autre petite main tenait une petite boîte de maroquin, contenant sans doute quelque chose de précieux dont M. Foker venait de faire l’acquisition dans les magasins de MM. Gimcrack.
Le regard perçant de Pen et son humeur sarcastique lui apprirent aussitôt ce que son ami venait de faire chez ces marchands ; il se rappela l’héritier dont parle Horace, et qui répandait le vin contenu dans les cuves de son père. L’humaine nature est la même dans Regent-Street et dans la Via Sacra.
« Le roi est mort, vive le roi ! dit Arthur.
— Ah ! répliqua l’autre. Oui. Merci… Bien obligé. Comment allez-vous, Pen ?… Je suis fort occupé ; adieu. »
Et il s’élança dans le brougham noir, où il fit à Pen l’effet d’un petit Souci noir derrière un noir cocher. Post equitem sedet atra cura.
Foker avait rougi à la vue de Pen, et manifesté d’autres signes de trouble et de culpabilité ; mais Pen attribua cela à la nouveauté de sa situation, et se mit à méditer là-dessus avec son ironie habituelle.
« Oui, ainsi va le monde, se dit Pen. Le caveau funèbre se ferme sur Henri IV, et Henri V règne à sa place. Les vieux ministres, à la brasserie, viennent s’agenouiller devant lui avec leurs livres ; les camionneurs, ses sujets, lancent en l’air leurs bonnets rouges et l’accueillent par des acclamations. Quelle grave déférence et quelle sympathie les banquiers et les hommes de loi ne lui témoignent-ils pas ? Il y avait un enjeu trop considérable entre le père et le fils pour qu’ils se soient jamais aimés bien cordialement. Lorsqu’un homme se trouve entre vous et vingt mille livres sterling de rente, vous devez être toujours à soupirer après la couronne ; et le désir est nécessairement le père de la pensée de possession. Dieu merci ! Laure, il n’y a jamais eu de pensée d’argent entre notre chère mère et moi.
— Il ne pouvait pas y en avoir. Vous l’eussiez repoussée avec dédain ! s’écria Laure. Pourquoi vous faire plus égoïste que vous n’êtes, Pen ? Pourquoi admettre que vous eussiez pu être coupable un seul instant d’une aussi terrible… bassesse ? Vous me faites rougir pour vous, Arthur ; vous me faites… »
Ses yeux achevèrent la phrase, et elle passa son mouchoir sur ses paupières.
« Il est certaines vérités que les femmes ne reconnaîtront jamais, dit Pen, et dont votre modestie se détourne toujours. Je ne dis pas que j’aie connu ce sentiment, mais seulement que je suis bien aise de n’avoir pas eu cette tentation. Y a-t-il du mal à confesser sa faiblesse ?
— On nous a appris à demander d’être délivrés du mal, Arthur, répliqua Laure à voix basse. Je suis heureuse que ce grand crime vous ait été épargné ; ce qui m’afflige, c’est de penser que d’autres circonstances eussent pu vous y entraîner. Mais non, cela n’est pas possible, et vous ne le croyez pas sérieusement. Vos actions sont bonnes et généreuses ; vous dédaignez tout ce qui est vil. Vous prenez Blanche sans argent et sans le siège qu’elle devait vous apporter. Oui, Dieu merci ! cher frère, vous n’eussiez pas pu vous vendre ; je savais que vous ne le pouviez pas, le jour que la chose a été connue, et je ne me suis pas trompée. Louange… à qui louange est due. Pourquoi cet horrible scepticisme vous poursuit-il, mon Arthur ? Pourquoi douter de votre cœur et de celui de tout autre ? pourquoi vous en moquer ? Oh ! si vous saviez la peine que vous me faites, et comme je reste éveillée, la nuit, à penser à vos phrases si cruelles, cher frère, à désirer que vous ne les eussiez jamais prononcées, jamais pensées !
— Est-ce que je vous fais beaucoup penser et beaucoup pleurer, Laure ? » demanda Arthur.
Un sourire d’une pureté céleste, un regard d’ineffable tendresse, de douce pitié et de sympathie, illumina le visage de la jeune fille ; et ce fut toute sa réponse, une réponse pleine d’un innocent amour. Arthur vit et adora en elle cet amour et cette pureté, comme on les verrait dans le sourire d’un enfant, comme l’imagination peut vous les représenter dans la figure d’un ange.
« Je… je ne sais pas ce que j’ai fait, dit-il simplement, qui m’ait valu l’amitié de deux telles femmes. C’est comme un éloge immérité, Laure ; ou comme trop de bonheur, qui vous effraye ; ou comme un poste élevé, pour lequel on ne se sent pas fait. Ah ! sœur, que nous sommes faibles et méchants ! et que Dieu vous a donc faites pures, et pleines d’amour et de vérité ! Je crois qu’il n’y pas eu de péché originel pour quelques-unes d’entre vous, dit-il en regardant la charmante fille avec une admiration presque paternelle. Vous ne pouvez vous empêcher d’avoir de douces pensées et de faire de bonnes actions. Chère amie, ce sont les fleurs que vous produisez.
— Et après, monsieur ? demanda Laure. Je vois un rire moqueur se dessiner sur votre visage. Qu’est-ce qu’il signifie ? Pourquoi vient-il chasser toutes les bonnes pensées ?
— Un rire moqueur, vraiment ? Je pensais, ma chère, que la nature, en vous faisant si bonne et si aimante, avait fort bien fait ; mais…
— Mais quoi ? Qu’est-ce que ce méchant mais ? et pourquoi arrivez-vous toujours à ce mais ?
— Mais arrive malgré nous. Mais, c’est la réflexion. Mais, c’est le démon familier du sceptique, avec lequel il a fait un pacte ; et s’il l’oublie, s’il se laisse aller à des rêves de bonheur, s’il bâtit des châteaux en l’air, s’il écoute une douce harmonie ou le son des cloches appelant les fidèles à l’église, mais vient frapper à la porte et dire : « Maître, me voici. Vous êtes mon maître, mais je suis le vôtre. En quelque lieu que vous alliez, vous ne pouvez voyager sans moi. Je vous parlerai à l’oreille quand vous serez à genoux à l’église. Je serai à votre chevet le jour de votre mariage. Je m’assoirai à votre table avec vos enfants. Je serai derrière le rideau de votre lit au moment de votre mort. » Voilà ce que c’est que mais.
— Pen, vous m’effrayez, s’écria Laure.
— Savez-vous ce que mais est venu me dire tout à l’heure, quand je vous regardais ? Mais m’a dit : « Si cette fille avait autant de raison qu’elle a d’amour, elle ne vous aimerait plus. Si elle vous connaissait tel que vous êtes, l’être égoïste et souillé que vous connaissez, vous, elle s’éloignerait de vous nécessairement, et ne pourrait vous donner ni amour ni sympathie. » N’ai-je pas dit, ajouta Pen avec tendresse, que quelques-unes de vous semblent exemptes du péché d’origine ? Vous connaissez l’amour ; mais vous n’avez pas la science du mal.
— De quoi ces jeunes gens s’entretiennent-ils donc ? demanda lady Rockminster, qui entrait en ce moment dans la chambre, après avoir célébré, dans la retraite mystique de son propre appartement et avec l’aide de sa soubrette, ces rites compliqués de la toilette, avant l’achèvement desquels la digne vieille ne se présentait jamais en public. Monsieur Pendennis, vous arrivez ici à tout moment.
— Il est si agréable d’être ici, répliqua Arthur, et nous parlions, quand vous êtes entrée, de mon ami Foker que je viens de rencontrer, et qui, comme Votre Seigneurie le sait, a hérité du royaume de son père.
— Il a une très-belle fortune, quinze mille livres sterling de rente. C’est mon cousin, et un très-digne jeune homme. Il faut qu’il vienne me voir, dit lady Rockminster en regardant Laure.
— Il est fiancé depuis bien des années à sa cousine, lady…
— Lady Anne est une petite folle, répliqua lady Rockminster avec une grande dignité, et je ne puis la supporter. Elle a perdu tout sentiment des convenances. Elle a navré le cœur de son père et refusé quinze mille livres sterling de rente.
— Refusé ? Comment ?… qu’est-il arrivé ? demanda Pen.
— Ce sera l’entretien de toute la ville dans un jour ou deux, et il est inutile que je garde le secret plus longtemps, dit lady Rockminster, qui avait écrit et reçu une douzaine de lettres à ce sujet. Il m’est arrivé hier une lettre de ma fille, qui demeurait à Drummington, jusqu’à ce que tout le monde fût obligé de s’en aller à cause de la terrible catastrophe dont ce séjour fut le théâtre. Quand M. Foker revint de Nice, et après les funérailles, lady Anne se mit à genoux devant son père, lui dit qu’elle ne pourrait jamais épouser son cousin, qu’elle avait un autre fiancé, et qu’elle mourrait plutôt que d’épouser Harry. Le pauvre lord Rosherville, qui est dans un terrible embarras, fit voir à sa fille l’état de ses affaires et combien il était nécessaire qu’on s’en tînt aux engagements contractés ; et à la fin nous supposâmes tous qu’elle avait écouté la raison et qu’elle se rendrait aux désirs de sa famille. Mais qu’arriva-t-il ? Jeudi dernier, elle sortit, après déjeuner, avec sa soubrette, et fut mariée, dans l’église même de Drummington-Park, à M. Hobson, le propre chapelain de son père et le précepteur de son frère, un veuf aux cheveux roux avec deux enfants. Le pauvre cher Rosherville est dans un embarras terrible ; il voudrait que Foker épousât Alice ou Barbe ; mais Alice est marquée de la petite vérole et Barbe a dix ans de plus que lui. D’ailleurs le jeune homme est son propre maître, et il voudra choisir lui-même. Ce coup est bien cruel pour lady Agnès. Elle est inconsolable. Elle a la jouissance, sa vie durant, de la maison de Grosvenor-Street, et son douaire qui est très-beau. Ne l’avez-vous pas vue ? Mais oui, elle a dîné un jour chez lady Clavering, le premier jour où je vous vis, et je vous trouvai bien désagréable ce jour-là. Mais je vous ai formé. Nous l’avons formé, n’est-ce pas, Laure ?… Où est Barbe-Bleue ? il faut qu’il vienne. Cet horrible dentiste, ce Crindley, me retient en ville encore huit jours. »
Arthur n’écouta point la dernière partie du discours de lady Rockminster. Il se demandait pour qui M. Foker achetait les bijoux qu’il avait emportés de chez les orfèvres Gimcrack. Pourquoi Harry semblait-il désireux de l’éviter ? Se pouvait-il qu’il fût encore fidèle à la belle qui l’avait si fort ému et qui avait été cause de son départ dix-huit mois auparavant ? Bah ! Les bracelets et autres cadeaux étaient sans doute pour quelques anciennes amies de Harry, actrices de l’Opéra ou du Théâtre-Français. Des rumeurs venues de Naples et de Paris, de ces rumeurs qui arrivent aux estaminets des clubs, avaient annoncé que le jeune homme avait trouvé des distractions, ou que, séparé de celle qu’il aimait vertueusement, le pauvre garçon s’était abandonné de nouveau à ses camarades et à ses amusements d’autrefois. Combien d’hommes et de femmes la société ne jette-t-elle pas dans le mal en les éloignant du bien ! Henry Foker n’était pas la seule victime des lois de ce monde méchant et égoïste.
Quand il s’agit de faire une bonne chose, on ne saurait la faire trop tôt. Aussi Laure désirait que le mariage de Pen avec Blanche eût lieu le plus vite possible, et elle pressait son cousin avec une fiévreuse anxiété. Pourquoi ne pouvait-elle attendre ? Pen attendait bien avec la plus parfaite égalité d’âme ; mais Laure ne voulait entendre parler d’aucun retard. Elle écrivait à Pen ; elle suppliait Pen ; elle mettait tous les moyens en œuvre pour hâter ce mariage. Il semblait qu’elle ne pût goûter de repos avant que le bonheur d’Arthur fût complet.
Elle offrit à la chère Blanche d’aller demeurer à Tunbridge avec elle, quand lady Rockminster irait faire sa visite à la famille régnante de Rockminster ; et, quoique la vieille douairière ordonnât, grondât, commandât, Laure fut sourde et désobéissante : il fallait qu’elle allât à Tunbridge ; elle voulait aller à Tunbridge ; elle qui ordinairement n’avait pas de volonté propre et se prêtait en souriant aux fantaisies et aux caprices de chacun, elle montra dans cette occasion la résolution la plus égoïste et la plus obstinée. La douairière n’avait qu’à soigner elle-même son rhumatisme, et se faire la lecture à elle-même pour s’endormir, si elle ne voulait pas entendre la voix croassante de sa femme de chambre, qui faisait un triste massacre des pages les plus sentimentales des romans ; pour Laure, il lui fallait partir et rejoindre sa nouvelle sœur. Elle écrivit, en envoyant mille amitiés à la chère lady Clavering, qu’elle se proposait d’aller dans huit jours passer quelque temps avec sa chère Blanche.
La chère Blanche écrivit aussitôt, en réponse au n 1 de la chère Laure, pour lui dire avec quel plaisir extrême elle accueillerait sa sœur ; combien il serait charmant de rechanter leurs vieux duos, de se promener dans les prairies et au milieu des forêts jaunissantes de Penshurst et de Southhorough ! Blanche comptait les heures qui la séparaient du moment où elle pourrait embrasser sa très-chère amie.
Laure, dans son n 2, exprima la joie que lui avait donnée l’aimable réponse de sa très-chère Blanche. Elle espérait que leur amitié ne diminuerait jamais, que leur confiance mutuelle croîtrait avec les années, qu’elles n’auraient pas de secrets l’une pour l’autre, que le but de la vie de chacune d’elles serait de faire le bonheur d’une même personne.
Le n 2 de Blanche arriva deux jours après. « Quelle contrariété ! Leur maison était très-petite ; les deux chambres d’amis étaient occupées par cette horrible mistress Planter et sa fille qui avait jugé convenable de tomber malade (elle tombait toujours malade à la campagne chez les autres), et elle ne pouvait ou ne voulait pas être transportée de quelques jours. »
Laure, n 3. « C’était bien contrariant en effet. Laure avait espéré entendre vendredi une des chères romances de la très-chère Blanche ; mais elle se consolait de ce retard parce que, lady Rockminster n’étant pas très-bien portante, elle se plaisait à la soigner. Le pauvre major Pendennis était aussi très-souffrant, dans le même hôtel ; trop souffrant même pour voir Arthur, qui se présentait fort régulièrement et assidûment à sa porte. Le cœur d’Arthur était plein d’affection et de tendresse. Elle avait connu Arthur toute sa vie, et elle était prête à répondre (oui, même en italiques) de sa bonté, de sa bienveillance et de sa douceur. »
Blanche, n 3. « Qu’est-ce que cette très-surprenante et très-extraordinaire lettre d’Arthur Pendennis ? La très-chère Laure sait-elle quelque chose à ce sujet ? Qu’est-il arrivé ? Quel mystère se cache sous cette effrayante réserve ? »
Le n 3 de Blanche demande une explication ; et nous n’en pourrions donner de meilleure que la lettre surprenante et mystérieuse d’Arthur Pendennis.