Tome 3 · 23
« Chère Blanche, écrivait Arthur, vous qui n’avez fait que lire et rêver de jolis drames et des romans émouvants dans la vie réelle, êtes-vous maintenant préparée à jouer un rôle dans un de ces romans ? Non pas le rôle le plus agréable, chère Blanche ; non pas celui dans lequel l’héroïne prend possession du palais et de la fortune de son père, et, présentant son mari aux personnes de sa suite et à ses fidèles vassaux, salue son heureux époux par ces mots : « Tout cela est à moi et à toi ; » mais l’autre rôle, celui de la dame infortunée qui découvre soudainement qu’elle n’est pas la femme du prince, mais celle de Claude Melnotte, le mendiant ; le rôle de la femme d’Alnaschar, qui arrive juste au moment où son époux a renversé d’un coup de pied le plateau de porcelaine qui devait faire sa fortune… Mais attendez : Alnaschar qui renversa la porcelaine n’était pas un homme marié ; il avait jeté les yeux sur la fille du vizir, et l’espoir qu’il avait de l’épouser tomba à terre avec la théière et les tasses brisées.
« Serez-vous la fille du vizir, qui se moque d’Alnaschar et le refuse avec dédain, ou serez-vous la Dame de Lyon et aimerez-vous ce gueux de Claude Melnotte ? Je me chargerai de ce dernier rôle, si vous voulez. Je vous aimerai autant que je pourrai en retour. Je ferai tout mon possible pour rendre heureuse votre humble vie : car elle sera humble, du moins toutes les chances l’annoncent ; nous vivrons et mourrons de la façon la plus prosaïque et la plus vulgaire. Il n’y aura ni croix ni épaulettes pour le héros de notre histoire. J’écrirai un ou deux autres romans qui seront bientôt oubliés. Je serai appelé au barreau, et je tâcherai de faire mon chemin dans cette carrière ; quelque jour peut-être, si j’ai beaucoup de chance et que je travaille ferme (ce qui est absurde), je serai nommé dans une colonie, et vous pourrez être la femme d’un juge de l’Inde.
« Cependant j’achèterai la Gazette de Pall-Mall ; les éditeurs en sont las, depuis la mort du pauvre Shandon, et ils la vendront pour peu de chose. Warrington sera mon bras droit, et ses écrits la feront arriver à un tirage respectable. Je vous présenterai à M. Finucane, le sous-directeur, et je sais qui finira par devenir mistress Finucane : une très-gentille et douce créature, qui a vécu tranquille au milieu de tristes circonstances. Nous irons ainsi notre petit bonhomme de chemin, en espérant des temps plus heureux, et nous gagnerons honorablement notre vie. Vous aurez vos entrées à l’Opéra, vous surveillerez la colonne des Nouvelles de la fashion, et votre petit cœur pourra librement exhaler ses douleurs dans le coin du poète.
« Logerons-nous au-dessus des bureaux de la Gazette ? Il y a quatre très-bonnes chambres, une cuisine, et une mansarde pour Laure, dans Catherine-Street, Strand. Ou bien aimeriez-vous mieux une maison de Waterloo-Road ? Ce serait fort agréable, n’était le droit d’un demi-penny à payer chaque fois qu’on traverse le pont. Les garçons pourront aller à King’s-College, n’est-ce pas ?
« Tout cela vous semble-t-il une plaisanterie ? Ah ! chère Blanche, ce n’est pas une plaisanterie ; je suis sérieux et je dis la vérité. Notre équipage a disparu dans un tourbillon, comme celui de Cendrillon ! notre maison de Belgravia s’est envolée en l’air sous la baguette d’un génie malfaisant, et je ne suis pas plus membre du parlement que je ne suis un évêque siégeant sur son banc dans la Chambre des lords, ou un duc ayant la Jarretière au genou.
« Vous connaissez fort bien ma petite propriété et votre propre modique fortune : cela nous suffira pour vivre dans une honnête aisance, pour prendre un fiacre de temps en temps, quand nous irons voir nos amis, et pour ne pas nous refuser l’omnibus quand nous serons fatigués. Mais voilà tout. Cela vous suffit-il, ma délicate petite dame ? Je me prends parfois à douter que vous puissiez supporter la vie que je vous offre ; du moins est-il juste que vous sachiez ce qu’elle sera. Si vous dites : « Oui, Arthur, je partagerai votre sort, quel qu’il soit ; je serai une loyale et aimante épouse pour vous aider et vous encourager ; » alors venez à moi, chère Blanche, et que Dieu me donne la grâce de remplir mes devoirs envers vous ! Sinon, si vous aspirez à une plus haute position, il ne faut pas que je sois un obstacle à la fortune de Blanche. Je me tiendrai dans la foule pour voir passer Votre Seigneurie, lorsque vous irez à la cour où vous avez été présentée, et vous m’enverrez un sourire par la portière de votre carrosse. J’ai vu lady Mirabel allant à la réception de la reine pendant la dernière saison ; son heureux mari, assis à côté d’elle, était éblouissant de croix et de cordons. Toutes les fleurs du jardin étaient réunies en bouquet sur la poitrine du cocher. Vous faut-il cela et un carrosse, ou bien irez-vous à pied, et raccommoderez-vous les bas de votre mari ?
« Je ne puis vous dire à présent (mais je le pourrai plus tard, si le jour arrive où nous n’aurons plus de secrets l’un pour l’autre) ce qui s’est passé, il y a quelques heures, et a changé tout mon avenir. Mais j’ai appris quelque chose qui me force à renoncer aux projets que j’avais formés, et à mainte vaine et ambitieuse espérance que je nourrissais. J’ai écrit et envoyé à sir Francis Clavering une lettre par laquelle je lui apprends que je ne pourrai accepter son siège au parlement qu’après mon mariage, et que je ne peux ni ne veux accepter avec votre main une fortune plus considérable que celle qui vous a toujours appartenu depuis la mort de votre grand-père et la naissance de votre demi-frère.
« Votre bonne mère ne connaît pas le moins du monde (j’espère qu’elle ne les connaîtra jamais) les raisons qui me forcent à cette très-étrange décision. Elles naissent d’une circonstance pénible dont nous ne sommes la cause en aucune façon ; mais elles sont aussi fatales et irréparables que le coup de pied qui renversa la porcelaine de l’honnête Alnaschar, et brisa sans espoir toutes ses espérances.
« Je vous écris assez gaiement, car il est inutile de déplorer un malheur sans remède. Nous n’avons pas gagné le gros lot, chère Blanche ; mais je me contenterai très-bien de ce que nous avons, si vous pouvez vous en contenter vous-même ; et je vous répète de tout mon cœur que je ferai mon possible pour vous rendre heureuse.
« Et maintenant, quelles nouvelles vous donnerai-je ? Mon oncle est très-souffrant et prend en fort mauvaise part mon refus du siège au parlement. Ce projet était le sien, au pauvre vieux gentleman, et naturellement il déplore son avortement. Mais nous nous sommes réunis en conseil de guerre, Warrington, Laure et moi ; ils connaissent ce terrible secret et approuvent ma décision. Il faut que vous aimiez Georges, comme vous aimez ce qui est généreux, droit et noble ; et quant à Laure, elle sera notre sœur, Blanche, notre sainte, notre bon ange. Avec deux tels amis, qu’avons-nous à nous inquiéter du monde, du membre envoyé au parlement par le bourg de Clavering, de qui est, ou n’est pas, invité aux grands bals de la saison ? »
Blanche répondit à cette communication pleine de franchise par son billet n 3 à Laure, et par une lettre à Pen, lettre que justifiait peut-être celle qu’on vient de lire.
« Vous êtes gâté par le monde, écrivait Blanche ; vous n’aimez pas votre pauvre Blanche comme elle voudrait être aimée : autrement, vous ne proposeriez pas aussi légèrement de la prendre ou de la laisser. Non, Arthur, vous ne m’aimez pas. Homme du monde, vous m’avez engagé votre foi, et vous êtes prêt à la dégager ; mais cette entière affection, cet amour plein et constant, où est-il ? où est-il, ce rêve de ma jeunesse ? Je ne suis qu’un amusement de votre vie, moi qui voudrais être toute votre vie ; je ne suis qu’une pensée passagère, et je voudrais être votre âme tout entière. Je voudrais que nos deux cœurs n’en fissent qu’un ; mais, hélas ! mon Arthur, que le vôtre est isolé, et qu’elle est petite la portion que vous m’en donnez !
« Vous parlez de notre séparation avec un sourire sur les lèvres ; vous parlez de notre union, et vous ne vous souciez pas de la hâter ! La vie n’est-elle donc qu’une désillusion, et les fleurs de notre jardin sont-elles flétries ? J’ai pleuré… j’ai prié… j’ai passé des heures dans l’insomnie… j’ai versé des larmes amères, bien amères, sur votre lettre ! Je vous apporte, à vous, la poésie jaillissante de mon être, les élans de tendresse d’une âme qui désire ardemment d’être aimée, qui soupire après l’amour, l’amour, l’amour par-dessus tout ! qui se jette à vos pieds et vous crie : « Aimez-moi, Arthur ! » Et votre cœur ne bat pas plus fort à cet appel suppliant de mon amour ; pas une larme de sympathie ne trouble votre regard hautain ; vous acceptez le trésor de mon âme comme si c’était une chose sans valeur, et non les perles d’un insondable abîme d’affection, et non les diamants des cavernes du cœur. Vous me traitez comme une esclave, et vous me dites de m’incliner devant mon maître. Est-ce là la récompense d’une vierge libre de se donner ? est-ce là le prix de l’amour de toute une vie ?
« Hélas ! en a-t-il jamais été autrement ? L’amour a-t-il jamais rencontré autre chose que désappointement ? Pouvais-je espérer, tendre fille que je suis, de faire exception parmi mon sexe, et de reposer mon front brûlant sur un cœur qui comprendrait le mien ? Folle jeune fille que j’étais ! L’une après l’autre, toutes les fleurs de ma jeune existence se sont flétries ; et celle-ci, la dernière, la plus douce, la plus chère, celle qui était si tendrement, si follement aimée, chérie d’une manière si extravagante, où est-elle ?… Mais en voilà assez sur ce sujet. Ne faites pas attention à mon cœur qui saigne. Soyez heureux, Arthur, toujours heureux !
« Je vous écrirai encore quand je serai plus calme. Mon cerveau est si torturé, qu’il m’est presque impossible de penser. Il me tarde de voir Laure ! Elle viendra dès que nous serons de retour de la campagne, n’est-ce pas ? Et vous, cœur de glace ?
« Blanche. »
Les mots de cette lettre étaient parfaitement lisibles et tracés très-distinctement par la main de Blanche sur du papier parfumé ; et pourtant le sens de cette composition embarrassa considérablement notre ami Pen. Blanche acceptait-elle ou refusait-elle l’offre qu’il lui avait faite avec tant de politesse ? Sa lettre signifiait que Pen ne l’aimait pas et qu’elle refusait de l’épouser, ou bien qu’elle l’acceptait et se sacrifiait à lui, quelque froid qu’il fût. Il rit sardoniquement de cette lettre et de l’affaire qui en était la cause. Il rit en pensant que la fortune s’était moquée de lui, et il se dit qu’il n’avait que ce qu’il méritait. Il lut et relut cette énigme musquée et dorée sur tranche. Cela l’amusait ; il y prenait plaisir comme à une histoire bouffonne.
Il était assis, à tortiller le bizarre manuscrit entre ses doigts en se raillant de lui-même, quand son domestique entra avec la carte d’un gentleman qui désirait lui parler très-particulièrement. Et si Pen était allé dans le corridor, il y eût vu sa vieille connaissance, M. Samuel Huxter, suçant la pomme de sa canne, roulant les yeux et manifestant une grande anxiété.
« M. Huxter pour une affaire particulière ! Priez M. Huxter d’entrer, dit Pen, que la seule pensée du jeune homme divertissait, et qui fut fort amusé lorsqu’il vit le pauvre Sam apparaître devant lui. Prenez une chaise, je vous prie, monsieur Huxter, dit Pen de son air le plus superbe. De quelle manière vous puis-je être utile ?
— J’aimerais mieux ne pas parler en présence de… de cet homme, monsieur Pendennis. »
Là-dessus, le domestique de M. Arthur sortit de la chambre.
« Je suis dans un grand embarras, dit M. Huxter d’un air sombre.
— Oui-da !
— C’est elle qui m’envoie vers vous, continua le jeune chirurgien.
— Quoi ! Fanny ? Se porte-t-elle bien ? Je me proposais d’aller la voir ; mais j’ai eu toutes sortes d’affaires depuis mon retour à Londres.
— J’ai appris de vos nouvelles par mon gouverneur et par Jack Hobnell, reprit Huxter. Je vous fais mes compliments, monsieur Pendennis, pour le bourg et pour la dame. Fanny vous fait les siens aussi, ajouta-t-il, non sans rougir un peu.
— De la coupe aux lèvres il y a loin ! Qui sait ce qui peut arriver ? Qui sait, monsieur Huxter, quel sera le membre du parlement pour Clavering à la prochaine session ?
— Vous pouvez tout sur mon gouverneur, continua M. Huxter. Vous lui avez valu la clientèle de Clavering-Park. Le bon vieux a été enchanté que vous l’ayez fait appeler. Hobnell me l’a écrit. Croyez-vous, monsieur Pendennis, que vous pourriez parler en ma faveur au gouverneur ?
— Pour lui dire quoi ?
— C’est une affaire faite, répliqua Huxter avec un coup d’œil significatif.
— Vous… vous ne voulez pas dire que vous ayez… que vous ayez outragé cette chère petite fille, monsieur, s’écria Pen en se levant furieux.
— J’espère que non, répondit Huxter de l’air d’un chien qu’on fouette, mais je l’ai épousée. Et je sais qu’il y aura un affreux tapage à la maison. Il avait été convenu que je serais associé au sortir de la faculté, et que la raison sociale serait Huxter et fils. Mais, le diable m’emporte ! il a fallu que je me marie. C’est une affaire faite, et le vieux m’écrit qu’il arrive à Londres pour acheter des drogues ; il sera ici demain matin, et alors tout se découvrira.
— Et quand cet événement a-t-il eu lieu ? demanda Pen, qui n’était pas probablement très-ravi qu’une personne, après avoir été honorée d’une partie de ses royales bonnes grâces, eût transporté ailleurs son amour et se fût consolée de sa perte.
— Il y a eu cinq semaines jeudi dernier. C’était le lendemain du jour où miss Amory est venue à Shepherd’s-Inn, » répondit Huxter.
Pen se rappela que Blanche avait fait mention de cette visite dans une de ses lettres.
« Je fus appelé, dit Huxter. Je me trouvais dans l’Inn pour examiner la jambe du vieux Cos, et pour autre chose encore probablement ; je rencontrai Strong qui me dit qu’une femme se trouvait mal chez lui ; et je montai pour lui donner les secours de mon art. C’était la vieille dame qui accompagne miss Amory, la gouvernante de la maison, je crois. Elle avait une violente attaque de nerfs. Je la trouvai jetant les hauts cris et distribuant des coups de pied dans la chambre de Strong, en compagnie du chevalier et du colonel Altamont. Miss Amory pleurait et était pâle comme un linceul. Altamont arpentait la chambre en colère ; bref, c’était une fameuse scène. Ils restèrent ainsi deux heures ; puis la vieille fut emmenée, toujours criant, dans un fiacre. Elle était beaucoup plus mal que la jeune. Je me présentai à la maison de Grosvenor-Place, le jour suivant, pour voir si l’on avait besoin de mes secours ; mais elles étaient parties sans même me remercier ; et le lendemain j’eus à m’occuper de mon affaire à moi… Une mauvaise affaire aussi, ajouta M. Huxter d’un air sombre ; mais elle est faite et ne peut être défaite ; et il faut que nous en tirions le meilleur parti.
— Il y a un mois qu’elle connaît l’histoire, se dit Pen avec une vive douleur et une sombre sympathie ; cela explique sa lettre d’aujourd’hui. Elle ne veut pas compromettre son père ni divulguer son secret ; elle désire me rendre ma liberté, et elle trouve un prétexte pour rompre ce mariage, la généreuse fille !
— Savez-vous qui est cet Altamont, monsieur ? demanda Huxter après la pause pendant laquelle Pen avait pensé à ses propres affaires. Nous avons causé de lui, Fanny et moi, et nous ne pouvons nous empêcher de croire qu’il est le premier mari de mistress Lightfoot, revenu à la vie juste au moment où elle vient d’en épouser un second. Peut-être Lightfoot n’en sera-t-il pas très-fâché, ajouta Huxter avec un soupir en regardant Arthur d’un air sauvage ; car le démon de la jalousie était encore en possession de son âme, et plus que jamais, depuis son mariage, le pauvre diable s’imaginait que le cœur de Fanny appartenait à son rival.
— Parlons de vos affaires, dit Pen. Montrez-moi comment je puis vous rendre service, Huxter. Permettez-moi de vous féliciter de votre mariage. Je suis heureux que Fanny, qui est une si bonne, si charmante, si aimable créature, ait trouvé un honnête homme, et un gentleman qui fera son bonheur. Montrez-moi de quelle manière je puis vous aider.
— Elle pense que vous le pouvez, monsieur, dit Huxter en acceptant la main que Pen lui tendait, et je vous suis très-obligé, pour sûr. Elle croit que vous pouvez persuader mon père et lui apprendre la nouvelle, ainsi qu’à ma mère, qui fait toujours le gros dos parce qu’elle est la fille d’un ecclésiastique. Fanny n’est pas d’une bonne famille, je le sais, et elle n’est pas au niveau de notre éducation et de nos manières ; mais elle est une Huxter à présent.
— La femme prend le rang du mari, naturellement.
— Et avec un peu d’usage de la société, continua Huxter en suçant sa canne, elle vaudra n’importe quelle fille de Clavering. Vous devriez l’entendre chanter et toucher du piano. L’avez-vous entendue ? C’est le vieux Bows qui lui a donné des leçons. Elle réussira sur les planches, si le gouverneur me repousse ; mais j’aimerais mieux qu’elle n’y montât pas. Elle ne peut s’empêcher d’être coquette, monsieur Pendennis ; elle ne peut s’en empêcher. Le diable m’emporte ! monsieur, il faut que je vous dise que deux ou trois gaillards de Saint-Barthélemy, que j’ai introduits dans la place, sont actuellement assis chez elle. Jack Linton lui-même, que je croyais mon plus fidèle ami, est aussi mauvais que les autres, et elle ne cesse de chanter pour lui et de lui faire les yeux doux. C’est comme dit Bows : « S’il y avait dans une chambre vingt hommes dont un seul ne fît pas attention à elle, elle n’aurait de repos que lorsque ce vingtième serait à côté d’elle. »
— Vous devriez prendre sa mère avec vous, dit Pen en riant.
— Il faut qu’elle garde la loge. Et puis Fanny ne peut plus voir sa famille trop souvent. Je ne puis vivre avec ces gens-là. Considérez le rang que j’occupe dans le monde, répliqua Huxter en portant à son menton une main fort sale.
— Au fait ! » dit M. Pen, que cela amusait infiniment, et qui avait failli épouser cette aimable coquette.
Au beau milieu de cet entretien, on frappa de nouveau à la porte de Pen, et son domestique, l’instant d’après, annonça M. Bows.
Le vieillard le suivit lentement, son pâle visage rougissant et sa main tremblant un peu lorsqu’il saisit celle de Pen. Il toussa, s’essuya la figure avec son mouchoir de coton, et s’assit, les mains sur les genoux. Le soleil se reflétait sur son crâne chauve.
Pen regarda cette tête avec bienveillance et sympathie. « Cet homme, lui aussi, a eu ses chagrins et ses blessures, pensa Arthur. Cet homme, lui aussi, a déposé aux pieds d’une femme son cœur et son génie ; et la femme les a dédaignés. La vie n’a été pour lui qu’une mauvaise chance, et c’est cette autre créature qui a gagné le gros lot. »
Le mari de Fanny, que Pen apostrophait ainsi en silence, avait, cependant, cligné de l’œil au vieux Bows, et il faisait des trous dans le plancher avec la canne qu’il aimait.
« Nous avons donc perdu nous deux, monsieur Bows, et voilà l’heureux gagnant, dit Pen en regardant fixement le vieillard.
— Voilà l’heureux gagnant, comme vous dites, monsieur.
— Je suppose que vous arrivez de chez moi ? » demanda Huxter, qui après avoir cligné de l’œil gauche à Bows, favorisa Pen d’un clignement de l’œil droit, lequel clignement semblait dire : « Ce vieux fou ! vous comprenez, il est éperdument amoureux d’elle, le pauvre vieux bonhomme.
— Oui, je suis resté là depuis votre départ. C’est mistress Sam qui m’envoie après vous ; elle dit qu’elle craint que vous ne fassiez quelque stupidité, quelque chose qui vous ressemble, Huxter.
— Il y a d’aussi gros sots que moi, grommela le jeune chirurgien.
— Quelques-uns, peut-être, répliqua le vieillard ; pas beaucoup, espérons-le. Oui, elle m’envoie après vous de peur que vous n’offensiez M. Pendennis, et aussi, j’en suis sûr, parce qu’elle pensait que vous ne vous acquitteriez pas du message dont elle vous a chargé pour lui, c’est-à-dire de le prier de venir la voir. Elle savait bien que je m’en acquitterais, moi. Vous a-t-il dit cela, monsieur ? »
Huxter devint pourpre et crut dissimuler sa confusion sous un jurement.
Pen se mit à rire. Cette scène plaisait de plus en plus à son humeur amère et railleuse.
« Je ne doute pas que M. Huxter ne fût sur le point de me le dire, et je serai très-flatté de présenter mes respects à son épouse, répliqua M. Pen.
— C’est dans Charterhouse-Lane, au-dessus du boulanger, à droite en venant de Saint-John’s-Street, continua M. Bows, sans pitié pour le mari jaloux. Vous connaissez Smithfield, monsieur Pendennis ? Eh bien, Saint-John’s-Street aboutit à Smithfield. Le docteur Johnson a mainte fois arpenté cette rue en souliers déchirés, avec ses manuscrits à deux sous la ligne pour le Gentleman’s-Magazine. Vous n’êtes plus si pauvres que cela, vous autres gens de lettres, eh ! Vous faites vos courses en cabriolet, et vous mettez des gants jaunes.
— J’ai vu échouer tant d’hommes braves et bons, et réussir tant d’imposteurs et de charlatans, que vous êtes dans l’erreur si vous me croyez enflé de la chance que j’ai eue, mon vieil ami, dit Arthur avec tristesse. Est-ce que vous croyez, vous, que les gros lots de la loterie de la vie sont gagnés par les plus méritants ? Est-ce que vous considérez le succès comme une preuve de mérite ? Vous devez sentir que vous valez autant que moi, ce dont je n’ai jamais douté. C’est vous qui êtes irrité contre les bizarreries de la fortune, et vous enviez aux autres le bonheur qui leur arrive. Ce n’est pas la première fois, Bows, que vous m’avez injustement accusé.
— Peut-être ne vous trompez-vous guère, monsieur, dit le vieillard en essuyant son front chauve. Je pense à mon sort et je murmure ; la plupart des hommes en font autant lorsqu’ils en arrivent là. Voilà l’individu qui a gagné le gros lot de la loterie ; voilà le fortuné jeune homme.
— Je ne sais pas où vous en voulez venir, dit Huxter, qui avait été fort intrigué par ces remarques échangées entre Bows et Arthur.
— C’est possible, répliqua Bows sèchement. Mistress Huxter m’a envoyé ici pour voir ce que vous faisiez, et pour veiller à ce que vous vous acquittiez de ce petit message pour M. Pendennis ; vous n’en avez pas dit mot, donc elle a eu raison de m’envoyer. Les femmes ont toujours raison. En toute chose elles ont toujours une raison. Voyez-vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Pen avec un sourire moqueur sur les lèvres, elle avait une raison, même pour me charger de cette commission. J’étais assis auprès d’elle, tranquillement et confortablement, quand vous nous avez quittés. Je bavardais et elle raccommodait vos chemises, lorsque vos deux jeunes amis, Jack Linton et Bob Blades, arrivèrent de Saint-Barthélemy ; c’est alors qu’elle trouva cette commission à me donner. Ne vous pressez pas ; elle n’a pas besoin de vous ; je suis sûr qu’ils vont passer deux heures avec elle. »
Àcette nouvelle, Huxter se leva fort troublé, plongea sa badine dans la poche de son paletot et prit son chapeau.
« Vous viendrez nous voir, n’est-ce pas, monsieur ? dit-il à Pen. Vous parlerez au gouverneur, n’est-ce pas, monsieur ? afin que, si jamais je sors d’ici, je puisse aller à Clavering.
— Vous me promettez de me soigner gratis, si jamais je tombe malade à Fairoaks, n’est-ce pas, Huxter ? répliqua Pen avec bonne humeur. Je ferai pour vous tout ce que je pourrai. J’irai voir mistress Huxter tout à l’heure, et nous conspirerons ensemble afin de voir ce qu’il y a à faire.
— Je savais bien que cela le ferait partir, monsieur, dit Bows en se laissant tomber dans son fauteuil dès que le jeune chirurgien fut sorti. Et c’est la vérité, monsieur, la pure vérité. Elle voudrait vous revoir, et envoie son mari après vous. Elle cajole tout le monde ; c’est un vrai petit démon. Elle essaye son empire sur vous, sur moi, sur le pauvre Costigan, sur les jeunes carabins de Saint-Barthélemy, qui lui font déjà un brin de cour ; et lorsqu’il n’y a personne chez elle, elle s’exerce sur le pauvre vieux boulanger allemand qui occupe la boutique, ou bien elle attire le noir petit ramoneur du passage.
— Aime-t-elle ce Huxter ? demanda Pen.
— L’amour et la haine sont choses inexplicables, répondit Bows. Oui, elle l’aime ; et, s’étant mis la chose en tête, elle n’a eu de cesse qu’elle ne l’eût épousé. Leurs bans ont été publiés à Saint-Clément, et personne n’en a rien su ou n’a connu d’empêchement légitime. Un beau jour elle s’esquive hors de la loge ; l’affaire est faite, et elle part pour Gravesend avec son Lothario, en me laissant un billet pour me charger d’expliquer la chose à sa maman. Mon Dieu ! la vieille en savait tout autant que moi, quoiqu’elle feignît de tout ignorer. De sorte que la voilà partie, et je suis seul de nouveau. Elle me manque, monsieur ; elle ne trottine plus par la cour, elle ne vient plus prendre sa leçon de chant ; et je n’ai plus le cœur de regarder dans la loge de la portière, qui paraît bien vide sans la petite coquette. Mais je vais flâner de son côté, et je monte jusque chez elle, comme un vieux fou que je suis. Tout est bien propre et bien gentil dans son logis ; elle raccommode toutes les chemises et le linge de Huxter ; elle fait son petit dîner et chante en travaillant comme une petite alouette. Que sert de bouder ? Je leur ai prêté trois livres sterling pour commencer leur ménage, car ils n’avaient pas un schelling. Le papa arrive demain ; il faudra voir comment il prendra l’affaire. »
Quand Bows se fut retiré, Pen alla porter à Laure, son. conseil ordinaire, la lettre de Blanche et les nouvelles qu’il venait d’apprendre. C’était chose merveilleuse que M. Arthur, qui jadis ne suivait d’autre opinion que la sienne, eût alors si grand besoin des conseils d’autrui. À peine choisissait-il un gilet sans consulter miss Bell ; voulait-il acheter un cheval, il lui fallait l’avis de miss Bell ; et toutes ces marques de déférence contribuaient grandement à l’amusement de la clairvoyante vieille dame chez qui miss Bell vivait, et dont nous avons déjà indiqué les projets relativement à sa protégée.
Arthur montra donc à Laure la lettre de Blanche, et lui demanda de l’interpréter.
Laure fut très-agitée et embarrassée par le contenu de cette épître.
« Il me semble, dit-elle, que Blanche se conduit d’une manière très-artificieuse.
— Et qu’elle cherche à arranger les choses de façon à pouvoir me prendre ou me laisser, n’est-il pas vrai ?
— C’est, je le crains, une sorte de duplicité qui n’est pas de bon augure pour votre bonheur futur, et c’est mal répondre, Arthur, à votre franchise et à votre loyauté. Savez-vous que je crois… J’aimerais mieux ne pas dire ce que je crois, » ajouta Laure en rougissant.
Mais la rougissante jeune fille céda aux instances de son cousin, et exprima enfin sa pensée.
« Il me semble, Arthur, qu’il y a… qu’il y a un autre prétendant, dit Laure en rougissant de nouveau.
— Et s’il en est ainsi, interrompit Arthur, si je suis libre encore une fois, est-ce que la meilleure et la plus chère des femmes… ?
— Vous n’êtes pas libre encore, cher frère, dit Laure avec calme. Vous appartenez à une autre, et je suis fâchée d’avoir mauvaise opinion d’elle. Mais c’est plus fort que moi. Il est très-singulier qu’elle ne vous presse pas de lui apprendre pourquoi vous avez rompu des arrangements qui eussent été si avantageux pour vous, et qu’elle évite même d’aborder ce sujet. Il semblerait, d’après sa lettre, qu’elle connaît le secret de son père.
— Oui, elle doit le connaître, » dit Pen.
Et il raconta, tels qu’il venait de les apprendre de Huxter, les détails de la visite de Blanche à Shepherd’s-Inn.
« Ce n’est point ainsi qu’elle m’a raconté la chose, » dit Laure.
Elle courut à son secrétaire et y prit la lettre dans laquelle Blanche l’entretenait de son expédition à Shepherd’s-Inn. « Nouveau désappointement ; il n’y avait là que le chevalier Strong et un de ses amis. » Voilà tout ce que Blanche avait écrit.
« Mais, ajouta Laure, elle devait garder le secret de son père… Et pourtant, et pourtant… tout cela est fort louche. »
Pendant trois semaines, après l’importante découverte qu’elle avait faite à Shepherd’s-Inn, Blanche avait été fort empressée vis-à-vis de son très-cher Arthur ; elle l’avait poussé, aussi vivement que la modestie le permettait, à hâter l’accomplissement des heureux événements qui devaient l’unir pour toujours à Arthur ; et maintenant il semblait que quelque chose fût intervenu pour empêcher ces événements ; il semblait qu’Arthur pauvre ne fût pas aussi agréable à Blanche qu’Arthur riche et membre du parlement ; il semblait vraiment qu’il y eût quelque mystère là-dessous.
Àla fin Laure dit : « Tunbridge-Wells n’est pas si loin, Arthur. Ne feriez-vous pas mieux d’aller voir Blanche ? »
Ils étaient à Londres depuis huit jours, et ni Laure ni Arthur n’avaient encore songé à une chose aussi simple.