‹ Histoire de PendennisChapitre 74 sur 76 · Tome 3 · 24

Tome 3 · 24

Le train ne transporta que trop rapidement Arthur à Tunbridge. Pourtant il eut le loisir, pendant ce court voyage, de passer en revue toutes les circonstances de sa vie, et de reconnaître à quelles tristes conclusions son égoïsme et sa perversité l’avaient conduit.

« Voici la fin de mes espérances et de mes aspirations, la fin de mon ambition romanesque, se dit-il. Que je cède ou que je m’obstine, je suis également malheureux. Ma mère me supplie, et je refuse un ange ! Mais si je l’avais acceptée à cette époque, Laure, qui m’était alors imposée, n’eût jamais été un ange pour moi. Je n’aurais pu lui donner mon cœur à l’instigation d’autrui ; je ne l’aurais jamais connue pour ce qu’elle est, s’il m’avait fallu demander à autrui de m’expliquer ses qualités et de me montrer ses vertus. Je cède aux sollicitations de mon oncle, et j’accepte, sur sa garantie, Blanche avec un siège au parlement, avec la richesse, avec l’ambition, avec une vaste carrière ! et voilà que la fortune me laisse la femme en m’enlevant toute la dot que j’avais acceptée en compensation du cœur qu’elle n’a pas ! Pourquoi n’ai-je pas été plus honnête, ou pourquoi ne le suis-je pas moins ? Mon pauvre vieil oncle ne se fût pas fait scrupule d’accepter la fortune de Blanche, de quelque côté qu’elle vînt ; il ne peut même comprendre ce qui me pousse à la refuser ; il est amèrement indigné contre moi, et presque frappé au cœur. Je mécontente tout le monde. Misérable être, faible, imparfait, mutilé, il semble que je sois au-dessous de toute fortune. Je ne fais ni mon bonheur ni celui des personnes avec lesquelles je suis en rapport. Quel avenir y a-t-il pour cette pauvre petite frivole jeune fille qui doit prendre mon nom obscur et partager ma destinée ? Je n’ai ni assez d’ambition pour m’exciter, ni assez d’estime de moi-même pour me consoler ; comment pourrais-je la consoler, elle, de mon insuccès ? Si j’écrivais un livre qui arrivât à vingt éditions, je serais le premier à me moquer de ma renommée. Si je pouvais réussir au barreau, conquérir une fortune en effrayant des témoins et leur extorquant des preuves, serait-ce là une réputation qui satisferait mes désirs, une profession dans l’exercice de laquelle ma vie serait bien employée ? Que je voudrais être ce prêtre assis en face de moi, et qui n’a pas levé les yeux de dessus son bréviaire, si ce n’est dans le tunnel de Reigate, parce qu’il n’y voyait plus ; ou bien ce vieux gentleman, son voisin, qui lui lance des regards de haine par-dessus son journal ! Le prêtre ferme les yeux pour ne pas voir ce monde-ci, et ses pensées s’occupent de son livre qui doit le guider dans le chemin de l’autre monde. Son voisin le hait comme un monstre, un tyran, un persécuteur ; il rêve de martyrs sur des bûchers allumés par ce prêtre, dont le pâle visage s’illumine de ces flammes lugubres. Ces deux hommes n’ont pas de doute ; ils marchent avec confiance, portant leur charge de logique.

— Désirez-vous voir le journal, monsieur ? » interrompit en ce moment le gros gentleman.

Le journal contenait un article flamboyant contre l’ordre du gentleman en robe noire qui voyageait avec eux.

Pen prit le journal en remerciant celui qui le lui offrait, et continua sa rêverie sans même lire deux phrases de la gazette.

« Et cependant, accepteriez-vous la foi de l’un ou de l’autre de ces hommes, avec toutes ses conséquences ? se dit-il. Hélas ! il faut porter son propre fardeau, se façonner sa propre foi, penser ses propres pensées, et prier ses propres prières. À quelle oreille humaine pourrais-je tout dire, si j’en avais envie ? ou qui comprendrait tout ce que je lui dirais ? Qui connaîtra les occasions perdues et autres causes de l’insuccès d’autrui ? Qui pèsera les passions qui accablent la raison, et les défauts qui la frappent d’impuissance ? Qui dira quelle étendue de vérité l’esprit de son voisin peut recevoir, et s’il est bien organisé pour comprendre ce qui est juste ? Qui dira quel accident invisible ou inconnu, quelle terreur de jeunesse, quel hasard bon ou mauvais, a pu changer tout le cours d’une vie ? Comme le jet d’un caillou suffit pour mettre fin à cette vie, ainsi un grain de sable suffit pour en détourner le cours. Qui pèsera les circonstances, les passions, les tentations qui sont portées à notre compte en bien ou en mal, si ce n’est le seul Être devant la terrible sagesse duquel nous nous agenouillons, et à la miséricorde duquel nous demandons pardon ? C’est ici la fin, pensa Pen ; ce jour-ci ou celui de demain réglera le compte de ma jeunesse. Il est, hélas ! bien fastidieux, ce passé que j’examine ; c’est une triste histoire dont j’arracherais volontiers bien des pages. Mais qui ne s’est pas fatigué ? qui n’a pas fait de chute ? qui est sorti du combat sans quelque blessure ? »

Et sa tête s’inclina sur sa poitrine, et le cœur du jeune homme s’humilia humblement et tristement devant le trône où siègent la Sagesse, l’Amour, la Miséricorde pour tous ; et il fit sa confession.

« Qu’importe que j’aie un nom ? qu’importe que je reste pauvre ? pensa-t-il. Si j’épouse cette femme que j’ai choisie, puissé-je avoir la force et la volonté de lui être fidèle et de la rendre heureuse ! Si j’ai des enfants, que Dieu m’enseigne à dire la vérité et à agir selon la justice au milieu d’eux, et à leur laisser un nom honoré ! Il n’y a pas de splendeurs pour mon mariage. Ma vie en mérite-t-elle ? Je commence une nouvelle phase de mon existence ; puisse-t-elle être meilleure que la dernière, je vous en prie, ô mon Dieu ! »

Le train s’arrêta à Tunbridge au moment où Pen faisait ces dernières réflexions. Arthur rendit le journal à son voisin, duquel il prit congé tandis que le prêtre étranger était toujours assis dans son coin, les yeux sur son livre. Pen s’élança hors du wagon, son sac de nuit à la main, et vivement déterminé à affronter sa fortune.

Une citadine le transporta rapidement de la station à la maison de lady Clavering ; et, pendant cet espace de temps, Arthur composa un petit discours qu’il se proposait d’adresser à Blanche, et qui était réellement aussi vertueux, aussi honnête, aussi bien pensé que tout ce qu’un homme de son caractère eût pu dire en pareille circonstance. Voici quel en était le sens.

« Blanche, je ne puis comprendre ce que vous avez voulu me dire par votre dernière lettre ; je ne sais si ma loyale et franche proposition vous est, ou non, agréable. Je pense que vous savez la raison qui me fait renoncer aux avantages que m’offrait le mariage avec vous, et que je ne crois pas pouvoir accepter sans me déshonorer. Si vous doutez de mon affection, me voici prêt à vous la prouver. Faites appeler Smirke et marions-nous sur-le-champ. C’est bien sincèrement que je compte tenir ma promesse, vous chérir pendant toute la vie, enfin être pour vous un mari aimant et fidèle. »

Arthur s’élança de la citadine sur le seuil de la porte du vestibule, où il rencontra un domestique qu’il ne connaissait pas. Cet homme parut surpris de l’apparition d’un gentleman avec un sac de nuit, qu’il n’offrit pas de prendre des mains d’Arthur.

« Milady n’est pas à la maison, monsieur, dit le domestique.

— Je suis M. Pendennis, répliqua Arthur. Où est Lighfoot ?

— Lighfoot est parti, milady est sortie, et mes ordres sont…

— J’entends la voix de miss Amory dans le salon, dit Arthur. Portez-moi ce sac dans un cabinet de toilette, s’il vous plaît. »

Et passant devant le domestique, il se dirigea tout droit vers le salon, d’où s’échappa, au moment où la porte s’ouvrit, un gazouillement de notes mélodieuses.

Notre petite sirène était au piano, chantant de toute la force de ses poumons et avec toutes ses fascinations. Le jeune Clavering dormait sur le sofa, indifférent à la musique ; mais près de Blanche était assis un gentleman que cette harmonie avait ravi en extase. Blanche chantait une romance pleine d’amour et de tristesse.

Lorsque la porte s’ouvrit, le gentleman tressaillit en poussant un : « Holà ! » la musique cessa et la chanteuse jeta un petit cri. Frank Clavering s’éveilla sur le sofa, et Arthur s’avança en disant :

« Eh quoi ! Foker ! Comment vous portez-vous, Foker ? »

Il jeta un regard sur le piano, et là, à côté de miss Amory, se trouvait un étui de maroquin rouge tout pareil à celui qu’il avait vu, trois jours auparavant, dans la main de Harry, quand l’héritier de Logwood sortait de la boutique d’un bijoutier de Waterloo-Place. La boîte était ouverte, et autour d’un petit coussin de satin blanc s’enroulait un superbe serpent-bracelet, avec une tête de rubis et une queue de diamants éblouissants.

« Comment ça va-t-il, Pendennis ? » dit Foker.

Blanche fit divers mouvements d’épaules et donna de nombreux signes d’intérêt et d’agitation. Puis elle mit son mouchoir sur le bracelet et s’avança, la main tremblante, pour serrer celle de Pen.

« Comment va la chère Laure ? » demanda-t-elle.

La figure de Foker, si piteuse et si embarrassée, cette figure s’élevant sur un corps vêtu du plus grand deuil, nous laissons à l’imagination du lecteur le soin de la lui représenter, ainsi que celle de maître Frank Clavering qui, ayant jeté un coup d’œil de malice sur ces trois intéressants personnages, n’eut que le temps de crier : « Voilà un charmant trio ! » avant de disparaître avec un ricanement.

Pen s’était contenu jusqu’à ce moment ; mais ayant de nouveau regardé Foker, dont les oreilles et les joues étaient d’un rouge pourpre, Arthur partit d’un éclat de rire si sauvage et si bruyant, que Blanche en fut effrayée plus qu’elle ne l’eût été d’une sérieuse colère.

« C’était donc là ce secret, en vérité ? Ne rougissez pas, ne détournez pas la tête, Foker, mon bon. Savez-vous que vous êtes un modèle de fidélité ? Pouvais-je tenir entre Blanche et une telle constance ? pouvais-je tenir entre miss Amory et quinze mille livres sterling de rente ?

— Ce n’est pas cela, monsieur Pendennis, répliqua Blanche avec une grande dignité. Ce n’est pas l’argent, ce n’est pas le rang, ce n’est pas l’or qui me touche, moi ! mais c’est la constance, c’est la fidélité, c’est un cœur plein d’amour et de confiance, que je regarde comme un trésor ; oui, comme un trésor ! »

Elle fit un geste pour prendre son mouchoir ; mais se rappelant ce qu’il y avait dessous, elle s’arrêta à temps.

« Je ne nie pas, je ne dissimule pas (ma vie est au-dessus de toute dissimulation, et mon cœur sera toujours à nu pour celui à qui je le donne) que j’ai cru vous aimer ; oui, j’avoue que j’ai cru être aimée de vous ! Je me cramponnais à cette croyance ; je faisais tous mes efforts pour croire, je désirais croire, je priais Dieu pour qu’il me donnât foi en votre amour. Mais votre conduite, vos paroles si froides, si insensibles, si cruelles, m’ont enfin détrompée. Vous jouiez avec le cœur de la pauvre fille ! Vous m’avez renvoyé avec dédain la parole que je vous avais donnée ! J’ai tout dit… tout expliqué à M. Foker.

— C’est vrai, dit Foker avec un regard plein de dévouement et de conviction.

— Quoi, tout ? s’écria Pen en adressant à Blanche un coup d’œil significatif. C’est donc moi qui suis en faute, n’est-ce pas ? Très-bien, Blanche ; soit. Je n’en appellerai pas de votre arrêt ; je le supporterai en silence. J’arrivais ici, m’attendant à toute autre chose, Dieu le sait, et avec un cœur bien sincèrement et affectueusement disposé pour vous. J’espère que vous serez heureuse avec un autre, comme, je vous le jure, je désirais vous rendre heureuse ; et j’espère que mon honnête vieil ami, Harry, aura une épouse digne de sa fidélité, de sa constance et de son affection. Ces qualités méritent, certes, l’estime de toute femme, même de miss Blanche Amory. Une poignée de main, Harry ; ne me regardez pas de travers. Quelqu’un vous a-t-il dit que je fusse un homme faux et sans cœur ?

— Je crois que vous êtes un… commença Foker avec colère ; mais Blanche l’interrompit.

— Harry, pas un mot !… Que tout soit oublié et pardonné, je vous en prie.

— Vous êtes un ange, par Jupiter ! vous êtes un ange ! » s’écria Foker.

Et Blanche leva séraphiquement les yeux vers le lustre.

« Malgré ce qui s’est passé, et à cause de ce qui s’est passé, je regarderai toujours Arthur comme un frère, continua la séraphique créature ; nous nous connaissons depuis des années, nous nous sommes promenés dans les mêmes champs et nous avons cueilli ensemble les mêmes fleurs. Arthur ! Henry ! je vous conjure de vous donner la main et de vivre amis ! Pardonnez-vous réciproquement… Pour moi, je vous pardonne de tout mon cœur, Arthur. Pourrais-je faire autrement quand je suis si heureuse ?

— Il n’y a qu’une personne de nous trois que je plains, Blanche, dit gravement Arthur ; et je vous répète encore une fois que j’espère que vous rendrez heureux ce bon garçon, cette honnête et loyale créature.

— Heureux ! ô ciel ! » s’écria Harry.

Il ne pouvait parler. Son bonheur ruisselait de ses yeux.

« Elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir à quel excès je l’aime, et… que suis-je ? un pauvre petit misérable ; pourtant elle m’accueille et dit qu’elle tâchera de… de… de m’aimer. Je ne suis pas digne de tant de bonheur. Donnez-nous votre main, mon vieux, puisqu’elle vous pardonne après votre conduite sans pitié. Soyez le bienvenu. Je vous dis que j’aime tous ceux qui l’aiment. Pardieu ! qu’elle me dise de baiser la terre et je la baiserai. Dites-moi de baiser la terre ! Dites-le-moi, je vous en prie. Je vous aime tant ! Vous voyez que je vous aime tant ! »

Blanche leva de nouveau les yeux séraphiquement au plafond. Son doux sein palpitait. Elle étendit une main comme pour bénir Harry, et lui permit ensuite royalement de la baiser. Elle prit son mouchoir et le porta à ses yeux, en abandonnant son autre main aux baisers du pauvre Harry tout en larmes.

« Je jure qu’il faudrait être bien misérable pour tromper une aussi aimante créature, » dit Pen.

Blanche mit de côté son mouchoir et posa doucement la main gauche sur la tête de Foker, qui, penché en avant, baisait en pleurant la main droite.

« Fol enfant ! dit-elle ; il sera aimé comme il mérite de l’être. Qui pourrait ne pas aimer une aussi simple créature ? »

En ce moment, Frank Clavering rentra et interrompit ce trio sentimental.

«  Eh ! Pendennis, dit-il.

— Qu’est-ce qu’il y a, Frank ?

— Le cocher veut être payé et s’en retourner. On lui a donné un verre de bière.

— Je vais m’en retourner avec lui, dit Pen. Adieu, Blanche ! Que Dieu vous bénisse, Foker, mon vieil ami ! Vous savez que vous n’avez pas besoin de moi ici. »

Il aurait voulu être déjà bien loin.

« Arrêtez… j’ai un mot à vous dire. Un mot en particulier, s’il vous plaît, répliqua Blanche. Vous avez assez de confiance en nous pour nous laisser un moment ensemble, n’est-ce pas, Henry ? »

Le ton dont ce nom fut prononcé, et ce touchant appel à sa confiance, remplirent Foker de bonheur.

« Si j’ai confiance en vous ! dit-il. Oh ! qui pourrait vous la refuser, cette confiance ?… Allons-nous-en, Franky, mon garçon.

— Fumons un cigare, dit Frank en arrivant dans le vestibule.

— Cela déplaît à votre sœur, répliqua doucement Foker.

— Le bon Dieu vous bénisse ! elle ne s’en moque pas mal. Pendennis ne faisait que fumer, » dit le candide adolescent.

« Je n’ai qu’une seconde à vous entretenir, dit Blanche à Pen, avec le plus grand calme, quand ils se trouvèrent seuls. Vous ne m’avez jamais aimée, monsieur Pendennis.

— Je vous ai dit combien je vous aimais, répliqua Arthur. Je ne vous ai jamais trompée.

— Je suppose que vous allez rejoindre Laure et l’épouser, continua Blanche.

— Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ?

— Vous allez la rejoindre ce soir même, j’en suis sûre. Il est inutile de le nier. Vous n’avez jamais eu d’amour pour moi.

— Et vous ?

— Moi, c’est différent. J’ai été gâtée de bonne heure. Je ne puis vivre en dehors du monde ; je ne puis me passer d’excitation. J’aurais pu être autrement, sans doute, mais il est trop tard pour changer. Si je ne puis avoir d’émotions, il me faut au moins le monde. Vous ne m’offriez ni le monde ni les émotions. Vous êtes blasé sur tout, même sur l’ambition. Une carrière s’ouvrait devant vous ; vous n’en avez pas voulu. Vous y renoncez… et pourquoi ? pour une bêtise, pour un absurde scrupule. Pourquoi refuser ce siège au parlement ? pourquoi vous montrer si puritain ? Pourquoi refuser ce qui m’appartient de droit, de droit, entendez-vous ?

— Vous savez donc tout ?

— Depuis un mois seulement. Mais j’avais des soupçons depuis le bal de Baymouth… depuis n’importe quand. Voyons, Arthur, il n’est pas trop tard. Foker est comme s’il n’était pas ; et vous avez encore devant vous une haute position dans le monde. Pourquoi ne pas siéger au parlement, déployer votre talent, et conquérir une place dans la société pour vous et pour votre femme ? Si j’accepte ce mari-là, c’est qu’il est bon, il est riche, il est… Enfin, vous le connaissez autant que moi. Mais pensez-vous que je ne préférerais pas un homme qui fera parler de moi ? Si le secret se découvre, je suis riche à millions. Est-ce que toutes ces histoires me regardent ? Ce n’est pas ma faute à moi. D’ailleurs ce secret restera ignoré.

— Vous direz tout à Harry, n’est-ce pas ?

— Je comprends. Vous refusez, répliqua Blanche avec colère. Je le dirai à Harry quand cela me plaira, quand nous serons mariés. Vous ne me trahirez pas, n’est-ce pas ? Vous, qui possédez le secret d’une fille sans défense, vous n’en abuserez pas ? vous ne vous tournerez pas contre elle ? S’il me plaît de le cacher, mon secret, pourquoi le donnerais-je ? Je l’aime, mon pauvre père, voyez-vous. J’aimerais mieux vivre avec lui qu’avec toutes vos fades intrigants du monde. J’ai besoin d’émotions, il m’en donne. Il m’écrit. Il écrit très-bien, savez-vous ?… comme un pirate, comme un bohémien, comme un homme ! Sans cette fatale affaire, j’aurais dit à maman : Ma mère, quittons ce lâche mari, cette lâche société ; retournons à mon père.

— Le pirate vous eût lassée comme tout le reste, dit Pen.

— Eh ! il me faut des émotions, » dit Blanche.

Elle ne s’était jamais si bien révélée à Pen, durant une intimité de plusieurs années, que dans ces quelques moments ; jamais il ne l’avait si bien connue, quoiqu’il vît alors plus que ce qu’il y avait réellement en elle. Car cette jeune personne n’était pas capable d’aller jusqu’au bout d’une émotion ; elle avait un faux enthousiasme, une fausse haine, un faux amour, un faux goût, un faux chagrin, et tout cela flamboyait et semblait fort violent pour un instant, mais ne tardait pas à se calmer et à faire place à une autre fausse émotion.

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