CHAPITRE XXXVI.
Comment le duc des Normands, Guillaume, vainquit les Anglais révoltés contre lui.
CEPENDANT le duc se tenait en garde contre les attaques nocturnes de l’ennemi; et comme les ténèbres s’approchaient, il ordonna que toute son armée demeurât sous les armes, jusqu’au retour de la belle lumière. Au point du jour d’un samedi, il divisa son [p. 227] armée en trois corps, et marcha avec intrépidité à la rencontre de ses terribles ennemis. Vers la troisième heure du jour la bataille s’engagea, et elle se prolongea jusques à la nuit, au milieu du carnage, et avec de grandes pertes de part et d’autre. Harold lui-même, marchant avec le premier rang de ses chevaliers, fut couvert de mortelles blessures et succomba. Les Anglais, après avoir combattu vaillamment durant toute la journée, apprirent enfin que leur roi était mort, commencèrent à trembler pour leurs jours, et, aux approches de la nuit, ils tournèrent le dos, et cherchèrent leur salut dans la fuite. Les Normands donc, voyant les Anglais se sauver, les poursuivirent avec acharnement, mais à leur grand détriment, durant toute la nuit du dimanche; car les herbes qui poussaient leur cachaient un ancien fossé, vers lequel les Normands se précipitèrent vivement, et ils y tombèrent avec leurs chevaux et leurs armes, se tuant les uns les autres, à mesure qu’ils y tombaient les uns sur les autres et à l’improviste. On assure qu’il mourut en ce lieu près de quinze mille hommes.
Ainsi, le 14 octobre, le Dieu tout-puissant punit de diverses manières un grand nombre de pécheurs, de chacune des deux armées; car, se livrant à toute leur fureur, les Normands tuèrent dans la journée du samedi plusieurs milliers d’Anglais, qui long-temps auparavant avaient injustement mis à mort l’innocent Alfred, et, le samedi précédent, avaient massacré sans pitié le roi Hérald, le comte Toustain et beaucoup d’autres hommes. Aussi la nuit suivante, le même juge vengea-t-il les Anglais, en précipitant les Normands furieux dans un gouffre qui les engloutit [p. 228] en aveugles; car, au mépris des commandemens de la loi, ils convoitaient le bien d’autrui avec une ardeur immodérée, et, comme dit le Psalmiste, leurs pieds furent rapides pour aller verser le sang. C’est pourquoi ils rencontrèrent sur leur chemin la ruine et les calamités.