IV.]
Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son âme dans une admirable carizone qu'il composa vers cette époque. Bien que la conclusion, dans le goût de Pétrarque, ne soit pas celle à laquelle on pourrait s'attendre, d'après le commencement du morceau, il perce néanmoins dans cette pièce un détachement, un dégoût de la vie agitée qu'il avait menée jusqu'à cette époque. Cette canzone nous paraît être une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes décidé à en donner ici la traduction[163]:
[Note 163: Voy. le texte à l'appendice, nº V.]
«La fleur de ma première jeunesse est passée; «je sens dans mon coeur de moins vagues désirs, «et peut-être mon visage ne respire plus, comme «autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés «fuient en un moment plus vite qu'une flèche, et «le temps, dans son vol, emporte, sans jamais nous «les rendre, toutes les choses sujettes à la mort. «Cette vie fragile qui nous est si chère est une «ombre, un nuage d'un moment, une fumée, une «vapeur légère, une mer troublée par la tempête, «une obscure prison.--En réfléchissant ainsi à «part moi, la raison vient m'éclairer d'une vive «lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me «fait voir que, jusqu'à ce jour, mon coeur a été le «jouet des artifices de l'amour, qui seul a causé «toutes mes peines.
«Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: «Insensé, qui t'oublies toi-même, réveille-toi «maintenant de ce sommeil honteux, et hâte-toi de te «guérir de cette folle erreur qui depuis longtemps «t'accable et commence à vieillir avec toi. Peut-être «est-il près de son coucher, sans que tu le «saches, ce soleil qui ne te paraît être encore qu'au «milieu de sa carrière. Il se refuse maintenant à «éclairer de nouvelles folies. Le repentir, la douleur, «la honte, le désespoir seront à la fin le prix «de tes illusions; et cependant tu t'y attaches, «espérant y trouver le bonheur. Abandonne cet «espoir trompeur, renonce à ces pensées coupablés «et tourne tes regards sur toi-même j contemple «ton propre martyre, et tu verras que «l'accomplissement de tes désirs ne peut te conduire «qu'à la haine de toi-même et à l'indifférence «envers Dieu.
«C'est ainsi que la raison m'enlève l'épais bandeau «qui couvrait mes yeux et me remplit de «crainte; car, en me voyant loin du droit chemin, «je redoute de me trouver près du danger. Et «cependant la flamme, qu'alluma dans mon coeur «cette beauté cruelle, n'est ni moins vive, ni moins «brûlante, et je souffre tellement que je ne sais «comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il «me reste un peu de courage, j'espère encore, bien. «que je sois près de succomber à la douleur, préserver «mon coeur de ce feu qui le consume. Mais, «hélas! pendant que je parle, je sens mon âme «attirée par je ne sais quelle douceur étrange, se «laisser entraîner par la lumière de ces deux «beaux yeux dans lesquels elle puise tant de «bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.
«Si l'on me blâme, tu peux répondre: Celui «qui veut, avec une faible rame, naviguer contre «vent et marée devient bientôt le jouet des flots.»
Cette canzone paraît avoir été composée à Rome par le Castiglione, peu de temps avant son départ pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers jours de mai 1516, et peu de temps après, il épousa Hypolita Torella, fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains s'accordent à vanter la beauté, la grâce, les qualités distinguées qui rendaient cette jeune fille digne d'un tel époux. Leur mariage fut célébré à la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres démonstrations d'allégresse; le marquis s'efforçant ainsi, par ces témoignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite passée à l'égard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son mérite.
Le Castiglione passa le reste de l'année 1516 à Mantoue; loin des affaires publiques, et tout entier à son bonheur privé.
L'année suivante, il conduisit sa jeune épouse à Venise, pour les fêtes de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux soeurs Polixène et Françoise Castiglione, mariées, l'une à Jacques Boschetto, l'autre à Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En considération du comte, ces dames furent reçues avec beaucoup-d'honneur dans cette merveilleuse ville, où elles vécurent dans l'intimité du célèbre Andréa Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga et de deux autres dames de la famille Morosina.
Peu de temps après le retour du comte à Mantoue, dans le mois d'août 1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc Alphonse de Ferrare lui écrivit à cette occasion pour lui offrir ses affectueuses félicitations[164].
[Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.]
Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires publiques, le comte s'occupa de mettre la dernière main à son livre du _Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518, à son ami Bembo[165], afin qu'il le revît et qu'il lui fît connaître son opinion avant de le publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune correspondance à ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dût donner son assentiment à un ouvrage qui est encore aujourd'hui considéré comme un modèle de beau langage et de belles pensées. Nous avons dit à quelles circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc Guidobaldo, était le rendez-vous des savants et des littérateurs. Ce prince, tourmenté de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes, tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister à ces exercices; mais il aimait surtout à s'entretenir avec les hommes distingués que sa réputation et sa bienveillance avaient attirés à sa cour. Toutes les heures de la journée étaient donc bien employées. Mais il arrivait souvent que le duc, accablé par la douleur, allait se reposer après le dîner. C'était le moment où ses hôtes se réunissaient dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, où se rendait, de son côté, madame Emilia Pia, qui, par la grâce de son esprit, la sûreté de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le principal ornement de ces assemblées. La conversation roulait sur divers sujets alors à la mode, et particulièrement sur les qualités nécessaires pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations que le Castiglione, à l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cicéron, rapporte dans son livre, bien qu'il se défende d'avoir pris part à ces entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en Angleterre; mais ils lui auraient été communiqués par des personnes très-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le comte Gaspard Pallavino, César Gonzaga, Bernardo Accolti, surnommé l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.
[Note 165: Voy. sa lettre à Bembo, du 20 octobre 1518, dans le _Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.]
[Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, édit. in-8 des _Classiques italiens_, de Milan, 1803.]
Ces personnages distingués étaient tous plus ou moins liés avec le Castiglione; aussi, malgré cet abri derrière lequel sa modestie s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins être considéré comme l'auteur de ce traité, dans lequel il a semé à profusion les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui considéré par les Italiens comme un des plus parfaits modèles de leur noble et belle langue. Il est à remarquer toutefois que le comte ne voulut pas s'astreindre à n'employer que les termes admis par le seul idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez à fond; mais, choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus élégantes, il en composa, grâce à son jugement, un ensemble si parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entraînant, qu'il n'existe peut-être pas en italien un livre que, sous le rapport de la justesse des expressions, on puisse comparer au traité _del Cortegiano_[167].
[Note 167: Serassi, _ut suprà_, XXXII-IV.]
Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un étranger à la belle contrée _ovè il si suona_: mais ce qui assurera toujours au livre du Castiglione une place distinguée parmi les écrivains du seizième siècle, c'est qu'il donne une idée exacte des qualités que devait posséder à cette époque un homme de cour, un gentilhomme accompli. Ce traité peut, sous certains rapports, être opposé avec succès au livre _du Prince_ de Machiavel, écrit, comme on sait, sous les inspirations de la politique astucieuse et cruelle de César Borgia. Ainsi, tandis que le secrétaire florentin vante la dissimulation, la ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins présente, sans aucun scrupule, l'emploi de la force et même de la cruauté, et le mépris de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, comme les moyens les plus sûrs de gouvernement, on aime à voir le Castiglione, vivant à la même époque et assistant au spectacle des mêmes crimes, s'inspirer des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints préceptes de l'Évangile, et soutenir qu'un courtisan, véritablement digne de ce nom, doit toujours défendre la vérité et ne jamais craindre de la faire connaître à son prince[168]; que le prince, de son côté, doit tellement l'avoir à coeur, qu'il ne doit rien négliger pour parvenir à la découvrir[169]; allant jusqu'à soutenir que la dissimulation poussée trop loin chez les peuples est surtout nuisible au prince[170].
[Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.]
[Note 169: _Ibid._, p. 151.]
[Note 170: _Ibid._, p. 153.]
Mais le passage peut-être le plus remarquable de ce livré, est celui où, sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, hôtes de la cour d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le plus propre à rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon prince_, _ou le gouvernement d'une bonne république_? Il nous a paru curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il montre chez Fauteur des idées fort justes, mais pour faire voir que dans ce siècle, tous les hommes d'État, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient pas et ne pratiquaient pas la politique à la manière de Machiavel et de César Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]:
[Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.]
«Je préférerais toujours le règne d'un bon prince «(à la république), répondit le seigneur Ottaviano «Fregoso, parce que c'est un pouvoir plus conforme «à la nature; et, s'il est permis de comparer «les petites choses aux grandes, c'est un «pouvoir plus semblable à celui que Dieu a établi, «puisque, seul et unique, il gouverne l'univers. «Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce que «produit l'industrie humaine, comme les armées, «les grands navires, les édifices et autres choses «semblables, tout se rapporte à un seul qui gouverne «à sa guise. De même, dans notre corps, tous «les membres travaillent et se fatiguent au gré du «coeur. En outre, il paraît convenable que les «peuples soient gouvernés par un prince, de la «même manière que certains animaux, auxquels la «nature enseigne l'obéissance comme une chose «très-nécessaire. Voyez les corbeaux, les grues et «beaucoup d'autres oiseaux, quand ils font leur «passage, ils se choisissent toujours un chef qu'ils «suivent et auquel ils obéissent. Et les abeilles, ne «respectent-elles pas leur roi comme si elles étaient «douées de raison, et avec autant et plus de «soumission que les peuples les plus respectueux et les «plus soumis? C'est là une preuve convaincante «que le pouvoir des princes est plus conforme à «la nature que le gouvernement des républiques.
«Alors messire Pierre Bembo répondit: Pour «moi, il me semble que la liberté nous ayant été «accordée par la volonté de Dieu, comme le premier «des biens, il n'est pas conforme à la raison «qu'elle puisse nous être enlevée, ni qu'un homme, «plus qu'un autre, ait seul le droit d'en jouir; ce qui «arrive sous la domination des princes, qui tiennent «leurs sujets dans la plus étroite servitude. Mais «dans les républiques bien gouvernées on conserve «cette liberté: outre que, dans les jugements et les «délibérations, il arrive le plus souvent que l'opinion «d'un seul est plus sujette à l'erreur que celle «de plusieurs, parce que le trouble, soit par colère, «soit par mépris ou par cupidité, entre plus facilement «dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion «de la multitude, laquelle, comme une grande «quantité d'eau, est moins exposée à se corrompre «qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux «ne me paraît pas bien choisi; car les corbeaux, «les grues et les autres ne sont nullement décidés «à suivre toujours le même et à lui obéir perpétuellement; «mais ils changent et varient, donnant «le pouvoir tantôt à l'un, tantôt à l'autre; ce qui «démontre qu'ils se rapprochent plutôt de la forme «républicaine que de la royauté: car on peut dire «que là se trouve une égale et vraie liberté, où ceux «qui commandent quelquefois sont eux-mêmes «aussi tenus à obéir. L'exemple tiré des abeilles ne «me paraît pas plus heureux, car leur roi n'est pas «delà même espèce. Aussi celui qui voudrait donner «aux hommes un maître véritablement digne «de ce nom, devrait aller le chercher parmi des «êtres d'un autre ordre et d'une nature supérieure «à la race humaine, si, raisonnablement, les hommes «étaient nés pour obéir. C'est ainsi que les troupeaux «obéissent, non à un animal qui leur ressemble, «mais à un pasteur qui est homme et d'une «espèce supérieure à la leur. D'après ces considérations, «j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment «d'une république est préférable à celui «d'un roi.
«Pour réfuter votre opinion, répliqua le seigneur «Fregoso, je veux seulement donner cette raison, «à savoir que des diverses manières de bien gouverner «les peuples, il n'y a que trois formes de «gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la «royauté; l'autre, le gouvernement des honnêtes «gens, que les anciens appelaient _optimats_; l'autre, «l'administration populaire. Et la transition, ou vice «contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de «ces gouvernements peut tomber en se gâtant et en «se corrompant, est la tyrannie, et lorsque le «gouvernement des bons se change en celui d'un petit «nombre de puissants qui ne sont pas honnêtes; «et aussi, lorsque l'administration populaire est «exercée par la plèbe qui, confondant tous les «rangs, remet, le gouvernement de tous à l'arbitraire «de la multitude. De ces trois espèces de «mauvais gouvernements, il est certain que c'est «la tyrannie qui est le pire, ainsi qu'il est facile de «le démontrer. Il en résulte que des trois bons gouvernements, «la royauté est le meilleur, parce qu'il «est le contraire du plus mauvais: car vous savez «que les effets des causes contraires sont eux-mêmes «également contraires entre eux[172]. Maintenant, «revenant sur ce que nous avons dit relativement «à la liberté, je réponds que la vraie liberté «n'est pas celle qui consiste à vivre comme on veut, «mais à vivre en se conformant à de bonnes lois: «et il n'est pas moins naturel, moins utile, moins «nécessaire d'obéir que de commander. Car il est «certaines choses qui sont, pour ainsi dire, créées, «destinées et disposées dans l'ordre de la nature «pour commander; comme il y en a d'autres qui «doivent obéir. Il est vrai qu'il y a deux manières «de gouverner: l'une impérieuse et violente, «comme celle des maîtres sur leurs esclaves; et «c'est ainsi que l'âme commande au corps: l'autre, «plus douce et plus modérée, comme celle des «bons princes, par le moyen des lois, aux citoyens; «et c'est ainsi que la raison commande aux passions. «L'une et l'autre de ces manières est utile, «parce que le corps est, par sa nature, destiné à «obéir à l'âme, comme les passions doivent obéir à «la raison. Il y a encore un grand nombre d'hommes «qui ne vivent que par l'usage de leur corps, «et ceux-là diffèrent autant des hommes vertueux «que l'âme du corps. Car, bien qu'ils soient des êtres «doués de raison, ils ne se servent de la raison «qu'autant qu'ils peuvent la connaître. Mais ils ne «la possèdent réellement pas, et ils ne jouissent pas «de ses avantages» Ces hommes sont donc naturellement «esclaves, et il est préférable pour eux, «il leur est plus utile d'obéir que de commander.
[Note 172: On reconnaît dans ce raisonnement la scolastique du moyen âge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du XVe siècle, époque où le Castiglione reçut les leçons de ses maîtres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant à la cour d'Urbin et à celle de Mantoue, il préfère la monarchie à la république; tandis qu'au contraire le Vénitien Bembo, issu d'une famille aristocratique de la sérénissime république, et dont le père était sénateur, doit donner la préférence au gouvernement républicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre d'or de Saint-Mare.]
«Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: «De quelle manière doit-on donc gouverner ceux «qui sont honnêtes et vertueux et qui ne sont pas «naturellement esclaves?--On doit les gouverner «avec modération, répondit le seigneur Ottaviano, «d'une manière royale et civile. Il convient de leur «laisser l'administration des emplois et des magistratures «qu'ils sont capables d'occuper, afin qu'ils «puissent eux-mêmes diriger et gouverner ceux «qui sont moins sages qu'eux, à la condition néanmoins, «que le principe de l'autorité dérive tout «entier du prince souverain. Et puisque nous avons «dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit «d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il «est encore plus facile de trouver un seul homme «honnête et sage que d'en trouver plusieurs. On «doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est issu «d'une noble race, s'il est enclin à la vertu par sa «disposition naturelle, non moins que par le souvenir «de ses ancêtres, et s'il a été formé par de «prudentes leçons. Bien qu'il ne soit pas d'une «espèce supérieure à l'espèce humaine, comme serait, «à votre avis, le roi des abeilles, néanmoins, «soutenu par les préceptes de ses maîtres, par une «éducation supérieure et par les principes d'honneur «d'un gentilhomme et d'un homme de cour, «dirigé par les conseils d'honnêtes gens, il deviendrait «un roi prudent, sage, juste, plein de conscience, «de modération et de courage; libéral, «magnifique, religieux, clément; en somme, il se «couvrirait de gloire et serait également aimé des «hommes et de Dieu... car Dieu aime et protège «ces princes qui s'efforcent de l'imiter, non en «étalant une grande puissance pour se faire adorer «parleurs sujets; mais ceux qui, indépendamment «delà puissance par laquelle ils sont élevés au-dessus «des autres hommes, s'efforcent de se rendre semblables «à lui par la sagesse et la bonté, à l'aide «desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se «montrer ses ministres, distribuant, à l'avantage «des mortels, les biens et les dons qu'ils reçoivent «de la Divinité. Et, comme dans le ciel, le soleil, la «lune et les autres astres montrent au monde, pour «ainsi dire, dans un miroir, un témoignage de «l'existence de Dieu; de même aussi, sur la terre, «on peut trouver l'image beaucoup plus certaine de «la Divinité dans les bons princes, qui l'aiment, la «révèrent et montrent à leurs peuples l'éclatante «lumière de sa justice, accompagnée d'un reflet de «la raison et de l'intelligence divine. Dieu répartit «à ces princes l'honnêteté, l'équité, la justice, la «bonté et tous ces autres précieux dons que je ne «saurais nommer, qui sont au monde un témoignage «beaucoup plus éclatant de la Divinité que «la lumière du soleil, ou le mouvement régulier des «cieux avec le cours varié des étoiles. Les peuples «sont donc confiés par la volonté de Dieu à la garde «des princes, lesquels, par ce motif, doivent en «avoir le plus grand soin, afin de lui en rendre «compte comme de sages ministres à leur seigneur. «Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car «le prince ne doit pas se contenter d'être bon, mais «aussi d'assurer le bonheur des autres; comme «cette équerre dont se servent les architectes, qui «non-seulement est en soi droite et juste, mais qui «redresse et rend justes toutes les choses auxquelles «on l'applique.»
Il est impossible de ne pas être frappé de la beauté de ce passage: Fénelon, dans son _Télémaque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que l'auteur, qui écrivait de si sages préceptes à l'usage des rois et des princes, vivait au milieu d'hommes généralement sans principes, et à une époque où un autre écrivain non moins remarquable quant au style, un homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence, comme les moyens les plus sûrs et les plus naturels de gouvernement, on devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la pureté de sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si réellement cette discussion sur le mérite relatif de la république et de la royauté a pu librement avoir lieu à la cour de Guidobalde et en sa présence, elle témoigne de la supériorité de ce prince qui, au lieu d'employer son temps à de vaines et futiles occupations, prenait plaisir à écouter des vérités que les souverains aiment rarement à entendre.
Le Castiglione était encore occupé à revoir et à corriger le manuscrit de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 février 1519, le marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour héritier et successeur son fils aîné Frédéric. Ce jeune prince désirait obtenir le généralat des troupes de l'Église. Il pensa que le comte était, par ses relations à Rome et par l'intimité dont le pape l'honorait, l'homme qui pouvait le mieux réussir dans cette négociation. Il l'envoya donc dans cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.
Pendant ce séjour, il retrouva son ami Raphaël fort occupé à mesurer et dessiner les précieux restes des monuments antiques que le temps et le ravage des hommes avaient épargnés. On peut croire que le comte lui servit de secrétaire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape Léon X à cette occasion. L'original, de son écriture, fut trouvé parmi les manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et imprimé pour la première fois en 1733. Dans un discours adressé à l'Académie de Florence, en 1799, et intitulé: _Congettura che una lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_, l'abbé Daniel Francesconi a revendiqué pour Raphaël l'honneur d'avoir lui-même écrit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez probables. Toutefois, il reste toujours à expliquer pourquoi le manuscrit original était de l'écriture de Balthasar Castiglione et parmi ses papiers. L'intimité qui régnait entre l'illustre amateur et le grand artiste permet de supposer que Raphaël aura eu recours, pour rendre ses pensées, à l'auteur du _Cortegiano_, auquel, précédemment et à plusieurs reprises, il avait demandé des sujets de compositions pour ses peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a été adressée à Léon X, la onzième année du séjour de son auteur à Rome. En admettant que le Castiglione l'ait écrite au nom de Raphaël, l'artiste étant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait été composée en 1519, ce qui s'accorde avec le séjour que le comte y fit de mars à novembre de cette même année[173].
[Note 173: Cette lettre est rapportée par Serassi dans les _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve également dans Longhena, p. 531, et dans Rascoë, _Vie de Léon X_, t. IV, p. 474. Voy. dans le même volume, p. 275, _ad notam_, les raisons données par l'abbé Francesconi à l'appui de son opinion.]
Les négociations qu'il avait entamées au nom du marquis de Mantoue, les sérieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimité des artistes et de tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingués, ne faisaient pas oublier au comte sa jeune épouse qu'il avait laissée à Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de l'absence, il composa une élégie latine, à l'imitation de Properce[174], et il supposa qu'elle lui était adressée par sa femme dans cette ville de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul séjour de délices digne des hommes et des dieux:
Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam delicias esse hominum atque Deum[175].
[Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert. Epist., lib. IV, élég. III.]
[Note 175: Voy. cette élégie dans le _Recueil des lettres du Castiglione_, t. II, p. 297.]
Il paraît qu'il avait emporté à Mantoue son portrait peint par Raphaël quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son élégie latine, que sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait dire ces vers, qui sont un éloge pour Raphaël:
Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque, Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui. Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos decipioque dies.
Seule, la représentation des traits de ton visage, peinte de la main de Raphaël, peut alléger mes ennuis: je lui fais fête, je lui souris, je me réjouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait répondre à mes paroles; souvent elle me semble exprimer son assentiment et sa volonté, dire ou vouloir quelque chose, et me faire entendre ta voix. Ton enfant reconnaît ta ressemblance et balbutie, en la voyant, le nom de son père. Ce portrait est ma consolation, et charme l'ennui de mes longues journées»[176].
[Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Raphaël aurait fait du Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.]
Si le comte prêtait ces sentiments à sa jeune épouse, il n'était pas moins lui-même impatient de la revoir. Ce désir perce, d'une manière tout italienne, dans une lettre datée de Rome le dernier jour d'août 1519[177].
[Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.]
«Si vous êtes restée, ma chère épouse, dix-huit «jours sans avoir de mes lettres, de mon côté, «pendant le même temps, je ne suis pas resté quatre «heures sans penser à vous. Depuis, je sais que «vous avez eu souvent de mes lettres et que j'ai «réparé mes torts. Mais vous n'agissez pas de la «même manière, car vous ne m'écrivez que lorsque «vous n'avez rien autre chose à faire. Il est vrai «que votre dernière lettre est assez longue; Dieu «soit loué! mais vous vous en remettez au comte «Louis (de Canossa) pour qu'il me dise combien «vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que «vous voulussiez que je vous fisse dire par le pape «comme je vous aime. Certainement tout Rome le «sait, de telle sorte que chacun me dit que je suis «au désespoir et rempli de chagrin de ne pas «être avec vous; et je ne le nierai point. Mais on «voudrait que j'envoyasse à Mantoue pour vous «enlever et vous amener ici à Rome. Réfléchissez «si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. «Dites-moi, sans plaisanterie, si vous voulez que «je vous rapporte quelque chose qui vous plaise; «je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais «j'aurais à coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. «Car j'arriverai là un matin que vous ne m'attendrez «pas, et je vous trouverai au lit: et vous viendrez «ensuite me donner à entendre que la nuit «vous avez rêvé de moi; mais la vérité est qu'il «n'en aura rien été. Je ne puis pas encore vous «annoncer le jour de mon départ, mais j'espère «que ce sera sous peu. En attendant, souvenez-vous «de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense «constamment à vous, et vous aime passionnément «et plus que je ne dis, et je me recommande «à vous de tout coeur.»
Son départ de Rome, annoncé comme prochain par cette lettre, se fit encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette année. Il quitta cette ville sans avoir réussi à faire nommer son jeune maître général des troupes de l'Église; mais il emportait une lettre de Léon X qui, en expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empêché jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte lui avait été très-agréable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage plus distingué, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le rappellerait lorsque le temps lui paraîtrait venu de pouvoir donner satisfaction à ses désirs[178].
[Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.]
Rentré à Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta jusqu'au commencement de juillet suivant, époque à laquelle il fut renvoyé auprès du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur ordinaire, avec douze cents écus de traitement. Il passa, le 10 juillet, à Florence, pu le légat, le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, lui fit l'accueil le plus empressé. Il était à Rome le 17 du même mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, éprouver un premier chagrin, suivi bientôt d'une peine plus profonde encore.
Il avait laissé, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphaël plein de vie, de gloire et d'honneurs, occupé à mesurer et à dessiner les antiquités de la ville éternelle, et marquant chaque année de son existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrès toujours croissant dans son style et sa manière. Le bruit de sa mort, arrivée le 6 avril précédent, était parvenue à Mantoue, comme la nouvelle d'un des événements les plus importants de ce siècle, bien avant le départ du comte, qui en avait éprouvé la plus vive douleur. Mais, à son arrivée à Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces journées en s'élevant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait faite. «Je suis arrivé, écrit-il à sa mère le 20 juillet 1520, bien portant; mais il ne me semble pas être à Rome, car je n'y retrouve plus mon pauvre Raphaël: que Dieu reçoive son âme bien-aimée!--«_Io son sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perchè non vi è più il mio poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].»
[Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.]
Il voulut donner à la mémoire du grand peintre d'Urbin un témoignage public de ses regrets, en composant cette épitaphe latine:
DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu quoque dùm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael, ingénio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam, indignataque mors est, Te dudùm extinctis reddere posse animam: Et quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa, Deberi et morti nostraque nosque mones.
[Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'était servi déjà des mêmes expressions dans sa lettre à Léon X, où il dit: «_Vedendo quasi il cadavero di quella nobil patria, che è stata regina del mondo_, _così miserabilmente lacerato_.» Ce qui prouverait que le comte a bien écrit lui-même cette lettre.]
En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme, qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale, sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver, ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée de Rome à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce de ne les laisser voir à qui que ce soit[181].»
Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez fait[182].»
[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.]
[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.]
Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il pouvait continuer à lui être utile.
Pendant les chaleurs de l'été, si dangereuses dans cette ville, le comte s'installa au Belvédère pour y trouver la fraîcheur.
«Plût à Dieu, écrit-il à sa mère, «que votre seigneurie eût un lieu ainsi fait, «avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant «de telles antiquités, fontaines, réservoirs, eaux «fraîches, et tout près du palais (du Vatican), ce qui «est le mieux. Si Pietro Iacomo était ici, je suis «certain que ce séjour lui paraîtrait tout autre «chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route «qui s'étend au bas du Belvédère, que passent tous «ceux qui arrivent à Rome de ce côté, ainsi que les «personnes qui vont s'amuser dans les prés. Après «le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et «de femmes qui viennent y faire mille folies; et c'est «ainsi qu'en les voyant j'essaie de me distraire[183].»
[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.]
Les habitudes de Rome sont bien changées depuis cette lettre: les Romains d'aujourd'hui ne vont plus guère se promener dans les champs qui avoisinent le Belvédère. Ces champs, comme presque tous ceux qui entourent cette ville, sont chaque année envahis pendant l'été par le mauvais air; et le Belvédère lui-même, si sain du temps de Léon X, n'est plus, de nos jours, malgré son élévation, à l'abri de ce fléau.
Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reçut du marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour prendre part à la guerre contre les Français. Cette offre, comme celles qui viennent d'un maître, ressemblait beaucoup à un ordre; elle n'avait d'ailleurs rien de bien séduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas être obligé de l'accepter. Il en informait sa mère dans une lettre qui peint bien ses sentiments intimes[184].
[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p. 77.]
«L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante «lances, ce qui est réellement un grand honneur; «et je reconnais que Son Excellence l'a fait avec «beaucoup de bienveillance, ce dont je lui ai grande «obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans «quelques embarras d'argent, je crois que ce «commandement me serait plutôt nuisible que profitable, «parce qu'il me faudrait dépenser largement «du mien. En outre de cela, je suis sorti de la jeunesse, «les fatigues me sont plus difficiles à supporter «qu'autrefois, et je connais les embarras «qu'on éprouve à commander aux gens. D'ailleurs, «s'il venait jamais à l'esprit de l'illustrissime «seigneur marquis de me donner quelque récompense «des services que je me suis efforcé de lui rendre, «je voudrais que ce fût tout autre chose que cinquante «lances, parce que je considère ce don «comme une charge et non comme une récompense; «et si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne «me serait pas refusé. Mais, pour le peu de temps «que j'ai à rester dans ce monde, je désirerais ne «plus manger le pain de douleur. Néanmoins, le «seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une «manière très-aimable qu'il avait un égal besoin de «moi tant à Mantoue qu'à la guerre et à Rome, et «partout ailleurs où il lui arrive d'avoir à traiter «quelque affaire, et m'ayant prié de lui faire connaître «le choix que j'aurai fait, je me suis décidé «à rester ici à Rome, par cette considération que «c'est le poste le plus important, et celui où je puis «rendre le plus de services. C'est aussi la résidence «qui, sous beaucoup de rapports, doit m'être le plus «profitable, eu égard à ce que ce séjour me plaît «beaucoup, que j'y ai des amis assez puissants, et «que, grâce à ma qualité d'ambassadeur, je puis un «jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et à «moi-même. D'un autre côté, il n'y a personne ici «qui me porte envie, ni qui cherche à ruiner mon «crédit; il n'y a ni factions, ni partis, et je ne suis «pas obligé de voir quelquefois les choses aller tout «autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes «ces considérations, il m'a paru bon de rester à «Rome.»
Au milieu de ces graves préoccupations, le comte n'oubliait pas son fils Camille qu'il avait laissé à Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de sa mère. Bien que cet enfant eût à peine quatre ans, il voulait que son aïeule l'envoyât aux écoles pour qu'on lui fît apprendre l'alphabet grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 août 1521, les enfants apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la même idée dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on fasse apprendre à son fils la langue grecque avant le latin, «parce que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir; mais il n'en est pas de même du grec[186].» Cette opinion d'un disciple de Démétrius Chalcondyle mérite d'être remarquée; elle nous paraît pleine de justesse.
[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.]
[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.]
Vers la fin de cette année, le comte éprouva un nouveau chagrin en perdant le pape Léon X, qui mourut le 1er décembre 1521, à la fleur de l'âge, après un pontificat d'un peu plus de huit années.
Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et particulièrement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce pontife avait comblés de ses bienfaits et soutenus d'une éclatante protection.
Cet événement rendait plus nécessaire pour le marquis de Mantoue la présence, à Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprès du sacré collège, toutes les phases de l'élection du nouveau pontife, qui eut lieu au commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses négociations auprès de la commission des trois cardinaux, qui avaient été choisis par leurs collègues pour gouverner les affaires de l'Église, jusqu'à l'arrivée à Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 août 1522.
Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre l'État de l'Église.
Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet 1522[187] ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique; nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin, l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son beau-frère, presque aussitôt après la mort de Léon X. Cette restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et, entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances[188]. Mais rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en possession de ce domaine.
[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.]
[Note 188: Lettre CIII, à sa mère, t. Ier, p. 82.]
Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement son tableau de la _Transfiguration_, et c'était à Jules Romain, son élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur le mieux exercé aurait peine à reconnaître ce qui appartient en propre à l'un ou à l'autre. La _Transfiguration_ avait été commandée au Sanzio par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre de ses élèves, Francesco Penni, surnommé _il Fattore_. Jules n'osait pas trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait laissé de profonds regrets:
«Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence «dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre «révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine somme d'argent. Il ne la demande «pas actuellement, et il ne voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté, décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car, bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou «dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si «votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura, de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai «pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie, non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement les mains «de votre révérendissime seigneurie[189].»
[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74. Cette lettre se trouve aussi rapportée par Bottari, _Lett. pitt._, t. IV, p. 8, nº111.]
Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de Raphaël et l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de tenter auprès du puissant cardinal.
La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes inférieures et y faisait les plus affreux ravages.
«Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à sa mère le 12 août 1522[190]; mais, en «réalité, la peste fait de grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui «tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint «Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes abondantes, «chère Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus, «de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents «émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher Dieu et parer les coups «de sa justice!»
[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.]
[Note 191: Sa fille aînée.]
Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses domestiques de cette maladie[192].
[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.]
Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI, c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis de Mantoue dans ses entreprises contre les Français.
Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier 1523, à Andréa Piperario, il lui disait:
«J'adresse la lettre «ci-incluse à Jules, peintre, le priant de tâcher de «me faire avoir un certain tableau de la main de «Raphaël, qui appartenait à maître Antonio di San «Marino[193], et auquel je n'ai pas songé lorsque j'étais «à Rome. Je vous prie d'en parler en outre, «de votre côté, audit Jules; et si, pour avoir ce «tableau, il faut débourser quelque argent, ne «manquez pas de l'avancer pour moi, et donnez-m'en «avis; je vous le remettrai sur-le-champ[194].»
Par la lettre suivante, adressée à Jules Romain de Mantoue, le 12 février 1523[195], on voit quelle familiarité s'était établie entre le grand seigneur et l'artiste.
[Note 193: Orfévre, le même dont il est question p. 121.]
[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, nº LXXVIII, p. 238, 239.]
[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, nº LXXIX, p. 241.]
«Mon très-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'à ce «jour l'occasion de t'envoyer les deux toques[196]; «maintenant, je t'en envoie deux des mieux que «j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'écris. Vois «si tu désires avoir quelque autre chose de ces environs. «Je n'ai rien à te dire autre chose, sinon «que je me porte bien, grâce à Dieu, et que je «désire te voir. Je ne répéterai pas que j'ai donné «commission, avec l'argent, à messere André «Piperario, de m'acheter quelque chose, t'en ayant «déjà informé. Je t'ai déjà fait connaître également «le désir que j'ai de posséder ce tableau qui a «appartenu à maître Antonio di San Marino: je ne «te dirai donc rien de plus, si ce n'est que je me «recommande à toi, ainsi qu'à Gio. Francesco «(Penni, surnommé il Fattore).»
[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, bérets, toques, probablement, semblables à celle dont il est coiffé dans son portrait par Raphaël, qui est au Louvre.]
Le Castiglione avait plus de confiance dans le goût de Jules Romain que dans celui du Fattore; la lettre suivante, adressée de Mantoue le 12 avril 1523 à André Piperario, en offre la preuve[197].
«Gio. Francesco m'a écrit ces jours derniers «qu'il m'avait trouvé quelques objets d'antiquité «et qu'ils coûtaient dix ducats. Pensant que le tout «était du consentement de Jules, je vous écrivis «de vouloir bien lui donner ces dix ducats. «Aujourd'hui, j'apprends que l'opinion de Jules est «que ces objets n'ont pas une grande valeur: je «désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis les «ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous «excusant du mieux que vous pourrez, lui disant, «par exemple, que vous n'avez plus d'argent à «moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il «vous plaira. J'y suis d'autant plus décidé, que «Jules m'a fait venir l'eau à la bouche d'un camée «qu'il m'écrit avoir vu et qu'il trouve une chose «admirable. S'il pouvait l'obtenir à bon marché, «je serais content de le prendre avec la résolution «de né plus acheter cette année d'autres antiques, «à moins qu'il ne se présentât une occasion extra «extraordinaire, et pour le prix et pour la beauté des «objets. Jules m'écrit que celui auquel il appartient «lui en demande cent ducats, mais qu'il croit «qu'on l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui «me paraît encore trop cher, surtout dans ce moment, «où je n'ai presque pas d'argent. Néanmoins, «si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou «trente ducats, je voudrais qu'on le prît, et même «en ajoutant deux ducats de plus, si c'est l'avis de «Jules. Et je l'entends ainsi, dans le cas où vous «n'auriez pas donné les dix ducats à Gio. Francesco, «parce que je préfère de beaucoup avoir une seule «chose excellente plutôt que cinquante médiocres. «Je voudrais le tableau de maître Antonio di San «Marino, le camée et le torse que Jules m'écrit «avoir trouvé pour la tête de marbre que je possède, «et c'est tout ce que je voudrais acheter cette «année. Vous pourrez convenir du tout avec Jules, «et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera très-bien fait.»
[Note 197: Elle est rapportée dans le _Recueil des lettres du Castiglione_, à la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p. 105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28 mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V, nº LXXX, p. 241]
On voit par une lettre adressée à Piperario, le 8 mai suivant[198], qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achetés à Rome: il aurait voulu que Jules Romain fût venu à Mantoue,
«parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques «appartements, et je désire extrêmement les décorer; «ainsi, lorsque l'occasion vous paraîtra favorable, «engagez-le avec instance à venir.»
[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre, sculptée par Raphaël, et dont nous avons parlé plus haut, p. 115.]
Malgré cette invitation, Jules Romain ne partit pas à cette époque pour Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29 juillet 1523, que l'artiste lui avait acheté et envoyé le fameux camée antique que le comte désirait tant posséder. Il représentait une tête de Socrate dont il fut extrêmement satisfait[199]. Jules était encore à Rome au commencement de septembre de cette année[200]: il n'en partit, ou plutôt il ne s'en échappa que dans les premiers mois de l'année suivante, alors qu'ayant dessiné pour Marc-Antoine ces figures indécentes que l'Arétin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clément VII.
[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.]
[Note 200: _Ibid._, le». LXVII, p. 110.]
Ce pontife avait succédé dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien VI, qui a laissé une mémoire détestée et méprisée de tous les artistes et de tous les littérateurs.
--«Tant que vécut Adrien, «dit Vasari[201], peu s'en fallut que Jules Romain, «le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine, Sebastiano «de Venise et d'autres grands maîtres ne «mourussent de faim. La consternation régnait «parmi les courtisans accoutumés aux libéralités «et à la munificence de Léon X, et les artistes «songeaient tristement à l'avenir, en voyant toute «espèce de talent plongée dans l'oubli, lorsque, par «la volonté de Dieu, la mort vint frapper Adrien. «Le cardinal Jules de Médicis lui succéda sous le «nom de Clément VII, et, en un moment, tous les «arts commencèrent à renaître.»
[Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanché, t. V, p. 36.]
Aussitôt après l'avènement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui envoya le Castiglione, avec lequel il était lié depuis longtemps, comme son ambassadeur extraordinaire.
Le comte se rendit à Rome vers le milieu de décembre 1523; il était chargé par son maître de déterminer Jules Romain à venir prendre à Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire exécuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine, Jules Romain put quitter Rome furtivement, grâce à la protection du comte; il était arrivé à Mantoue vers le printemps de l'année 1524, après avoir terminé dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les fameuses fresques représentant l'allocution de Constantin à son armée, la bataille contre Maxence, le baptême de Constantin et la donation faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette composition, qui est la dernière exécutée à Rome par Jules Romain, l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202].
[Note 202: Vasari, _ut suprà_, p. 39.]
Suivant Vasari,
«le comte aurait amené Jules «à Mantoue, et l'aurait présenté à Frédéric qui, «après l'avoir comblé de caresses, lui accorda une «maison magnifiquement meublée, une forte pension «et la table pour lui et pour Benedetto Pagni, «son élève, et un autre jeune homme qui était à «son service. Le marquis lui envoya en outre du «velours, du satin et d'autres riches étoffes; puis, «songeant qu'il n'avait point de monture, il se fit «amener son cheval favori, nommé Ruggieri, et le «lui donna[203].»
[Note 203: Vasari, p. 42.]
Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-même présenté son ami et protégé au marquis de Mantoue. Mais nous admettons volontiers ce fait sur le témoignage de Vasari, son contemporain, ordinairement bien informé. Ce voyage du comte à Mantoue, avec Jules Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, à partir du 8 de ce mois jusqu'à son départ pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses lettres datées de Rome.
Vasari a donné la description des travaux exécutés à Mantoue par Jules Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respecté ses fresques que celles de son maître et d'Annibal Carrache, à Rome. Indépendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de Mantoue, il orna cette ville de palais, d'églises et de maisons particulières qui en changèrent complètement l'aspect. Il fit plus: il contribua puissamment à l'assainir et à la préserver des inondations auxquelles elle était exposée depuis des siècles.
«Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au «point d'être presque inhabitable, devint, grâce à «Jules Romain, aussi saine qu'agréable; Elle lui dut «la plupart de ses embellissements, chapelles, maisons, «jardins, façades.... Le nombre des dessins «qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment «incroyable: car, comme nous l'avons dit, on ne «pouvait, surtout dans la ville, élever des palais «et d'autres édifices considérables que d'après ses «dessins.»
[Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42 à 51.]
[Note 205: P. 50, _ut suprà_.]
Tous ces travaux ne furent pas achevés du vivant de Castiglione, mais longtemps après sa mort: car Jules Romain, fixé désormais à Mantoue, y termina sa carrière en 1546, dix-sept ans après la perte de son ami.
On prétend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome où il s'était fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette ville si belle, et les fêtes qu'on lui donna si bien ordonnées, qu'il ne crut mieux faire, pour reconnaître le zèle de Frédéric Gonzague et sa brillante réception, que d'ériger en duché son marquisat[207]. Si telle fut la cause de cette faveur, la détermination de l'empereur fait non-seulement l'éloge de Jules Romain, dont le génie avait plus obtenu pour son maître que les combats et les négociations, mais elle honore également Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et d'admirer également les oeuvres du plus grand élève de Raphaël.
[Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p. 360, la description des décorations élevées à Rome à l'occasion de cette cérémonie.]
Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut comblé de présents par l'empereur et par le marquis de Gonzague.
«Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au «point de ne pouvoir se passer de lui, et l'artiste, «de son côté, révérait au delà de toute expression «son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune «faveur, et qui, par ses libéralités, le rendit maître «d'un revenu de plus de mille ducats. Jules se «construisit à Mantoue, vis-à-vis San Barnaba, une «maison dont il décora la façade de stucs colorés; «il enrichit l'intérieur de peintures, de stucs «semblables à ceux de la façade, et de morceaux «antiques que lui avait donnés le duc[208].»
Un grand nombre de dessins de Raphaël faisaient de cette maison un musée précieux.
[Note 207: Commentaire de M. Jeanron à la suite de la traduction de la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.]
[Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.]
Bien que Jules Romain possède plusieurs des éminentes qualités de son maître, comme la pureté, la fermeté du dessin, la science de la disposition, la variété inépuisable dans ses nombreuses compositions, il lui est néanmoins fort inférieur dans beaucoup d'autres parties. Tout le monde est d'accord pour reconnaître que si Raphaël ne brille pas par le coloris, à l'égal du Titien et des autres maîtres de l'école vénitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du Sanzio. La préparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser au noir presque tous ses tableaux, et leur enlève un des principaux charmes de la peinture. Mais, indépendamment de ce défaut, Jules Romain ne procède pas comme son maître, par la recherche du beau idéal: il ne s'efforce pas, ainsi que Raphaël l'explique au Castiglione, dans sa lettre citée plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un seul tout idéal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirigé en cela par la pureté, par la perfection de son goût, se trouvait ainsi d'accord avec les enseignements des anciens, et particulièrement de Socrate et de Platon, ces deux grands précepteurs du beau dans l'antiquité. Xénophon raconte, dans ses dires mémorables de Socrate[210], que ce sage disait un jour à Pharrasius:
[Note 209: P. 102.]
[Note 210: Liv. III, chap. VII.]
«Si vous voulez représenter une «beauté parfaite, comme il est extrêmement difficile «de trouver des hommes dont les formes soient «exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés «de beaucoup de modèles pour en composer un tout «accompli.»--«Assurément, lui répondit Pharrasius, «telle est notre manière d'opérer.»
--Platon, dans sa _République_, disait de son côté:
«Pensez--vous qu'un peintre[211] doive être réputé moins excellent «dans son art, si, après avoir peint un homme «parfaitement beau et accompli dans toutes ses parties, «il ne peut en montrer un semblable parmi «les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!»
[Note 211: Liv. V.]
[Note 212: Voy. sur ce sujet intéressant, un discours prononcé par le professeur cavalière Antonio Sala, aux élèves de l'Académie de Lucques, à la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846, in-12, t. III, p. 56 et suiv.]
--Telle était la méthode de Raphaël: il créait le beau idéal, en imitant ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul, mais dans plusieurs modèles; et déplus, ainsi qu'il l'explique au Castiglione dans la lettre précitée,
«_en suivant une certaine idée qui lui venait_ «_à l'esprit, idée qui portait en soi_ «_un sentiment élevé de l'art_.»
Ce n'est point ainsi que procède son élève: emporté par la fougue de son génie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher à idéaliser ses figures et à modeler ses formes sur ce que la nature offre de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de réflexions; mais telles sont la force et la facilité de son génie, que, pour la composition, il n'est pas inférieur à son maître.
Tel fut l'artiste que l'amitié du comte Castiglione procura au marquis de Gonzague et à la ville de Mantoue. En étudiant l'histoire de l'art en Italie, dans la première moitié du seizième siècle, on voit qu'il n'est pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, à cette époque, n'ait eu ses maîtres éminents: à Pérouse, Andréa Vanucci, maître de Raphaël; à Rome, le Bramante, Raphaël et ses élèves; le Pinturicchio, comme lui, disciple du Pérugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone, Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; à Florence, le Buonarotti, Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les plus grands peintres de l'école florentine; à Milan, Léonard de Vinci, Luini et leur école; à Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone, le Sansovino, le Titien, Paul Veronèse; à Bologne, le Francia, l'ami, l'émule de Raphaël pour la pureté, l'idéalité de ses madones; à Ferrare, le Garofolo, l'ami de l'Arioste; à Mantoue, Jules Romain; à Parme, le Corrége. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de ceux que nous passons sous silence suffiraient à eux seuls pour soutenir l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art, d'appeler cette époque le siècle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a pu voir une telle réunion de rares et brillants génies. Si leur apparition simultanée dans les principales villes de l'Italie est due à une faveur spéciale de la Providence, il faut, toutefois, être juste envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection qu'ils accordèrent aux artistes contribua puissamment à l'élévation de l'art; non qu'elle fît naître le génie, mais elle lui permit de se donner libre carrière, en lui offrant les occasions de se produire, ce qui manque le plus souvent aux hommes supérieurs. C'est ainsi que Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, à Rome; les Médicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, à Florence; Louis Sforce, à Milan; Andréa Gritti et d'autres patriciens, à Venise; les ducs Guidobalde et della Rovère, à Urbin; Alphonse d'Est et Lucrèce Borgia, à Ferrare; les Gonzague, à Mantoue, poussés par l'amour du beau, encouragèrent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laissés les maîtres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces princes et ces grands seigneurs méritent donc la reconnaissance de la postérité.
Le temps approchait où le Castiglione allait pour jamais dire adieu à cette ville de Rome qu'il aimait tant, à cette Italie, si belle malgré les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et particulièrement aux artistes dans l'intimité desquels il vivait depuis un grand nombre d'années. Le pape Clément VII, qui, dans beaucoup de circonstances, avait pu apprécier le mérite du comte, la solidité de son esprit rehaussée de tant de qualités aimables et brillantes, avait jeté les yeux sur lui pour en faire son envoyé extraordinaire auprès du puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destinées de l'Italie et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19 juillet 1524, et lui exprima son désir avec les raisons les plus pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission avait principalement pour objet de rétablir la paix entre toutes les puissances chrétiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son maître. Ce prince se montra fort honoré du choix que le pape avait fait de son ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le Castiglione accepta donc l'offre du pontife, «dans l'espoir, comme il l'écrivait à sa mère[214] d'en acquérir mérite auprès de Dieu, louange et honneur chez les hommes, et peut-être aussi un profit non médiocre.» Ce qui veut dire, qu'embrassant l'état ecclésiastique, puisqu'il devenait nonce du pape en Espagne, il espérait revenir à Rome un jour cardinal.
[Note 213: Lett. à sa mère, du 4 août 1524, CIX, t. Ier, p. 86.]
[Note 214: _Id._, _ibid._ _id._]
Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'Église en Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome percevait une foule de droits et des revenus de toute espèce sur les bénéfices, les offices et charges ecclésiastiques, les vacances, les dispenses, etc. Cet emploi devait être fort lucratif, et le comte en reconnaît l'importance en écrivant à sa mère [215], que «l'office de collecteur «en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que même «les revenus en sont encore considérables.»
[Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.]
Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette où il allait accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le marquis et faire ses adieux à sa mère. Il n'y resta que quelques jours, reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 à Madrid. Nous n'avons trouvé dans sa correspondance d'autre indication, sur l'itinéraire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir écrite du Mont-Cenis à son ami Piperario. Il est à croire, d'après cela, qu'il suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France, pour aller gagner la frontière d'Espagne.
Dans une lettre à Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arrivée à Madrid et la réception qui lui a été faite.
«Je suis arrivé ici, très-honoré par «tout le chemin, et de même en cette ville. Car, «bien que j'y aie fait mon entrée assez tard dans la «nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent à ma «rencontre, par ordre de Sa Majesté, à laquelle, le «jour suivant, j'allais baiser la main, et qui me «fit le meilleur accueil, me dit les meilleures «paroles de notre seigneur (le pape), de manière que «j'espère que les intrigues ourdies par les Français «ne réussiront pas dans cette occurrence[216].»
[Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.]
Les conjonctures étaient très-favorables pour combattre les prétentions de la France. Le roi François Ier venait d'être fait prisonnier à Pavie, et la nouvelle de ce succès éclatant pour les armées espagnoles était arrivée en même temps que le comte à Madrid, et y avait causé une grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir écrire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le féliciter de cette victoire. Il écrivit également à la marquise de Pescaire, Vittoria Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait également pris part à cette bataille[218].
[Note 217: Même lettre, au commencement.]
[Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167, t. Ier.]
Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les négociations conduites par le Castiglione auprès de Charles-Quint. Les historiens peuvent y trouver de curieux détails et des explications précieuses sur la captivité de François Ier, sur les conditions de sa mise en liberté, et sur la politique adoptée par le puissant empereur, qui était alors parvenu à l'apogée de sa gloire.
Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa chère Italie, ni les lettres. On le voit, dès son arrivée à Madrid, demander à Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 à Vicence, chez Ptolémée Gianicolo; celle de Bembo publiée en 1525 sous le titre de _prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les livres d'amour de maître Lione Ébreo[219].
[Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 à Piperario, XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.]
Avant son départ de Rome, il avait confié une copie manuscrite de son _Cortegiano_, composé depuis longtemps, à la marquis de Pescaire, bien digne, par son goût et son savoir, d'apprécier les beautés de cet ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui écrivant. Dans une lettre datée de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique à la marquise les raisons qui l'ont déterminé à envoyer le manuscrit original de cet ouvrage à Venise, pour le faire imprimer, afin d'éviter qu'on en fasse courir des copies incomplètes et remplies de fautes[220].
[Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.]
Mais cette raison n'était pas la seule: il avait appris, au fond de l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de Guidobalde, qu'il avait aimée si passionnément. Il voulut ne pas retarder davantage l'hommage qu'il devait à sa mémoire, ainsi qu'au souvenir des amis qu'il avait également perdus, et qu'il fait figurer dans son livre; comme Julien de Médicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione donne de sa détermination dans la préface de son _Cortegiano_, adressée à l'évêque de Viseu, don Michel da Silva[221].
[Note 221: Voy. cette préface, p. VII et suiv.]
En lisant cette préface, on voit que le comte était, lorsqu'il la composa, sous l'impression d'idées et de sentiments tristes, impression causée par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient laissé dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-même, comme au milieu d'une solitude pleine de douleur[222].
[Note 222: _Ibidem_, p. IX.]
Ces sentiments étaient entretenus par sa position politique: le comte avait suivi Charles-Quint en avril 1526 à Séville et à Grenade, ne cessant d'insister, auprès du puissant et astucieux monarque, pour le rétablissement de cette paix générale qu'il avait espéré ramener parmi les princes chrétiens, sous les auspices du chef des fidèles. Mais son esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les détours de la politique, et il voyait échouer, l'une après l'autre, toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du souverain pontife. Clément Vil, trop éloigné du théâtre des négociations pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoyé, ainsi que des difficultés qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il négligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui témoigner positivement son mécontentement, il ne lui accordait plus la même confiance.
Le Castiglione se trouvait dans cette pénible situation, lorsque la nouvelle de la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon, le 27 août 1527, parvint à la cour de Charles-Quint. Personne ne s'attendait à cet événement, l'un des plus extraordinaires du seizième siècle. L'empereur lui-même en parut aussi surpris qu'affligé; car, bien que l'habitude de la dissimulation ait été une des qualités de ce prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival François Ier, il paraît bien démontré qu'il ne soupçonna pas l'intention du connétable. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour son propre compte que dans l'intérêt de son nouveau maître. Chef d'une armée composée d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les religions, et qui lui était beaucoup plus dévouée qu'à l'empereur, il livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en holocauste à ses soldats affamés de pillage. Tel était à cette époque, le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint à l'esprit de personne de supposer que l'armée du connétable allait envahir la capitale du chef des fidèles.
Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il écrivit une longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre côté, il parvint à déterminer tous les évoques espagnols à quitter leurs sièges et à venir à la cour, vêtus d'habits de deuil, pour demander tous ensemble la mise en liberté du souverain pontife, que l'empereur leur promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de réaliser. Charles-Quint, dans ces circonstances, né cessa de combler le comte de sa bienveillance, comme pour atténuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de Rome.
[Note 223: Lettre de Burgos, le 10 décembre 1527; liv. IV, XXIV, p. 147.]
C'est à cette époque, vers 1528, que le Castiglione répondit à un pamphlet, probablement écrit à l'instigation et avec l'assentiment des ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et Lactance, composé par un Espagnol, Alphonse Valdès, et dans lequel l'auteur expose, à sa manière, ce qui s'est passé à Rome, en l'année 1527[224].
[Note 224: Ce dialogue, écrit en espagnol, a été traduit en italien et imprimé à Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du Castiglione_, t. II, p. 169-170.]
Ce Valdès paraît avoir été un esprit ardent, ennemi du pape et des prêtres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles opinions de Luther. On voit par la réfutation même que le comte fait de différents passages du dialogue, que Valdès employait contre le cierge catholique la raillerie et l'invective à la manière du réformateur. Le gouvernement impérial avait sans doute encouragé et peut-être même payé l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les évêques et les moines, eussent été tolérées à la cour de Sa Majesté Catholique, si les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-même n'y avaient pas cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'atténuer le sac de Rome, en déversant le mépris sur toute la cour pontificale. Le Castiglione réfute avec une grande verve et une haute éloquence les accusations du pamphlétaire. Valdès avait dit que les calamités qui étaient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas été nuisibles, mais avaient même été utiles à la chrétienté, et qu'elles n'étaient arrivées que par la volonté manifeste de Dieu. Il s'était ensuite moqué des vols sacrilèges commis dans les églises par les soldats du connétable, et particulièrement à la Basilique de Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux évêques et aux membres du clergé romain. Le comte, tout en reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine s'afflige et s'indigne de voir que «dans la propre maison de l'empereur, prince si chrétien, très-juste et très-vertueux, il se trouve un secrétaire qui ose excuser des impiétés si coupables, et se montrer un ennemi public des rites et des cérémonies chrétiennes. Il ne craint pas d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225].» Enfin, dans toute cette réfutation, le Castiglione, bien que restant respectueux à l'égard de l'empereur, n'hésite point à lui faire entendre courageusement la vérité sur les excès commis par ses généraux et par ses soldats dans la capitale de la catholicité.
[Note 225: Voy. la réponse à Valdès, dans le t. II des _Lettres du Castiglione_, p. 175 et suiv.]
Si l'on en croit Serassi[226], cette réponse à Valdès aurait eu pour résultat d'obliger le pamphlétaire à se retirer à Naples, où il aurait vécu misérablement, désavoué et abandonné, comme c'est l'usage, par le gouvernement qui l'avait employé, mais qui, réconcilié alors avec le souverain pontife, était embarrassé de ses invectives et de ses calomnies.
[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.]
Charles-Quint, loin de se montrer offensé de la courageuse hardiesse du nonce de Clément VII, voulut lui donner un témoignage éclatant de son estime: il le nomma à Tévêché d'Avila, d'un revenu très-considérable. Mais le comte refusa d'accepter ce riche bénéfice, tant que le pape et l'empereur ne seraient pas entièrement réconciliés.
Dans la dernière lettre en latin, qu'il écrivit, le 3 juillet 1528[227], à son fils Camille et à ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait laissés aux soins de sa mère à Mantoue, nous voyons le comte en proie à cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.
[Note 227: T. II, p. 363.]
«Quels conseils, dit-il à son fils, pourrais-je te «donner, depuis si longtemps que je suis absent? «J'oserai seulement, sans trop d'orgueil, te citer «ces vers de Virgile:
«Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.»
La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligés au souverain pontife, aux cardinaux et à tout le clergé romain, le chagrin que lui avaient causé le pillage de la capitale de la chrétienté et la destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient complètement ruiné sa santé. Le 2 février 1529, se trouvant à Tolède, où se tenait la cour de Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, après six jours de souffrances, il mourut avec une grande résignation chrétienne. Il avait alors cinquante ans deux mois et un jour.
Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en éprouva un vif chagrin: il voulut que tous les prélats présents à la cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps à la cathédrale de Tolède, où un service solennel fut célébré à sa mémoire.
Clément VII n'éprouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref très-affectueux et rempli des louanges du défunt, qu'il voulut bien adresser à sa pauvre mère.
Les nombreux amis que le comte avait laissés en Italie parmi les savants, les écrivains et les artistes ne furent pas les derniers à déplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve, à la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux témoignages de ces regrets exprimés en latin et en italien, dans des éloges et des pièces de vers de tous les rhythmes[228].
[Note 228: Voy. t. II, p. 238 à 244, et 312 à 320.]
Son corps resta dans la cathédrale de Tolède pendant seize mois, après lesquels sa mère, Louise de Gonzague, le fit transporter à Mantoue, et déposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules Romain, dans l'église des Frères-Mineurs, à cinq milles hors la ville, avec cette épitaphe composée par son ami Bembo:
BALDASSARI CASTILIONI.
MANTUANO.
Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de instituenda regum familia perscripsisset, postremò, cum Carolus V, imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo, magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P. Anno Domini MDXXIX.
Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des agitations d'une carrière mêlée à d'importants événements politiques et militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans lesquels il trouvait les plus agréables délassements.
Nous avons déjà fait connaître ce qu'il pensait de la supériorité des lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare, comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de gentilshommes ultramontains, français ou autres. On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivés par l'homme de cour véritablement digne de ce nom.
Après avoir cité dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur l'Utilité de la musique et vanté l'agrément qu'elle procure dans toutes les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une idée de ce qu'étaient l'art et le goût musical au commencement du seizième siècle, et ses appréciations sont encore très-justes aujourd'hui.
[Note 229: Libº Iº, p. 86.]
[Note 230: _Ibid._, p. 122.]
«C'est une belle musique de bien chanter à livre «ouvert, sans broncher, et avec une bonne méthode; «mais je préfère de beaucoup le chant avec «accompagnement de viole, parce que toute la «douceur consiste comme en un solo où l'on peut «entendre et suivre avec beaucoup plus d'attention «la méthode et l'air, les oreilles n'étant occupées «qu'à écouter une seule Voix; c'est pourquoi «l'on y distingue plus facilement la moindre faute: «ce qui n'arrive pas lorsqu'on chante en choeur, «une voix soutenant l'autre. Mais j'aime, par-dessus «tout, chanter le récitatif avec accompagnement «de violes; car cette manière ajoute aux paroles «une beauté, une expression merveilleuse. Tous «les instruments à touches sont également harmonieux, «parce qu'ils ont les consonnances parfaitement «justes, et qu'on peut y exécuter avec facilité «beaucoup de passages qui remplissent l'âme «d'une douce impression musicale. Je n'aime pas «moins la musique exécutée par quatre violes à «archet, car elle est très-suave et très-compliquée. «La voix humaine ajoute de la grâce et de l'agrément «à tous ces instruments, desquels il convient «que notre courtisan ait une connaissance suffisant.».
«...Quant au temps où l'on doit se livrer à «faire de la musique, je pense que c'est toujours «lorsqu'on se trouve dans la société intime de personnes «qui nous sont chères, quand on n'a rien à «faire, mais surtout quand on est en la présence «des dames, parce que les accents de la musique «adoucissent l'âme des personnes qui l'écoutent, «et la rendent plus sensible par la suavité des sons; «d'un autre côté, ils excitent l'intelligence de celui «qui l'exécute. Il convient, comme je l'ai déjà dit, «que l'on évite la foule, et surtout la multitude «ignorante et vulgaire. Mais la condition obligée «de toute composition musicale doit être la discrétion, «car il est impossible de prévoir toutes les «circonstances qui pourront se présenter. Aussi «l'homme de cour, qui saura bien se juger lui-même, «s'accommodera aux circonstances, et reconnaîtra «quand les esprits de ses auditeurs seront «disposés ou non à l'écouter. Il réfléchira à «son âge; car, véritablement, il n'est pas convenable, «et même il est désagréable de voir un «homme de condition élevée, vieux, chauve, sans «dents, couvert de rides, tenir une viole à son «bras, en tirer des sons et chanter au milieu d'une «société de dames, surtout s'il s'en tire médiocrement. «Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on «chante des paroles remplies d'amour, et, chez les «vieillards, l'amour est une chose ridicule, bien «qu'il advienne quelquefois que ce dieu se plaise, «pour montrer sa puissance irrésistible, à enflammer «des coeurs glacés par l'âge.»--Le magnifique Julien «de Médicis répondit alors: «Ne privez pas, messere «Frédéric (Fregose), les pauvres vieux de ce plaisir; «car j'ai connu des hommes âgés qui avaient «des voix plus belles et des doigts mieux exercés «pour jouer des instruments, que certains jeunes «gens.»--«Je ne veux pas, répliqua messere «Frédéric, priver les vieillards de ce plaisir, mais «bien je veux vous empêcher, vous et ces dames, «de rire de cette sottise. Si les vieillards veulent «chanter avec accompagnement de viole, qu'ils le «fassent sans témoins, et dans le seul but de chasser «de leur esprit ces sérieuses pensées, ces graves «ennuis dont notre vie est semée, et pour goûter ce «plaisir divin que, dans mon opinion, Pythagore et «Socrate éprouvaient en entendant de la musique. «Alors même que les vieillards devraient ne plus «en exécuter, ayant depuis longtemps l'âme accoutumée «aux effets de la musique, ils éprouveraient «à l'entendre un bien plus grand plaisir que ceux «qui n'ont jamais eu la moindre notion de cet art; «car, de même que, souvent, les bras d'un forgeron, «assez faible du reste, étant plus exercés, «deviennent plus forts que ceux d'un homme plus «vigoureux, mais non habitué à se servir de ses «bras; de même aussi, les oreilles exercées à l'harmonie «la comprennent beaucoup mieux et plus vite, «et la jugent avec un bien plus grand plaisir que «d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles puissent «être, mais auxquelles il manque d'être habituées «aux variétés des consonnances musicales. En effet, «les modulations ne pénètrent pas, mais traversent, «sans laisser aucunes traces, les oreilles qui ne «sont pas accoutumées à les entendre, quoiqu'on «puisse dire que les bêtes féroces elles-mêmes «parraissent ressentir un certain plaisir à entendre la «mélodie, Tel est le délassement que les vieillards «doivent prendre de la musique.»
Le Castiglione veut que son courtisan connaisse également les arts du dessin.
«Il est très-important, dit-il[231], «qu'il sache dessiner, et qu'il ait quelques «notions de la pratique de l'art de la peinture. Ne «vous étonnez pas si je veux qu'il connaisse ces «arts, que l'on considère aujourd'hui comme «mécaniques et peu convenables à un gentilhomme. «Je me rappelle avoir lu que les anciens, principalement «dans toute la Grèce, voulaient que les «jeunes gens nobles s'adonnassent dans les écoles «à l'étude de la peinture, comme à un art honnête «et nécessaire. Cet art fut admis au rang des premiers «arts libéraux; et, plus tard, par un édit «public, il fut défendu de l'enseigner aux esclaves. «Chez les Romains, la peinture fut en très-grand «honneur: c'est de cet art que la noble famille des «Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant «été nommé _Pictor_, parce qu'en effet il était un «excellent peintre. Il était tellement adonné à cet «art, qu'ayant peint les murailles d'un temple consacré «à la déesse de la santé, il y inscrivit son «nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il fût «issu d'une famille illustre, honorée de titres «consulaires, de triomphes et d'autres dignités, bien «qu'il cultivât les lettres, qu'il fût versé dans la «connaissance des lois et compté au nombre des «orateurs, cependant il pouvait encore accroître et «augmenter la renommée de son nom, en laissant «un témoignage qu'il avait été peintre. On compte «un grand nombre d'hommes, appartenant à des «familles illustres, qui ont été célèbres dans cet «art. Indépendamment de sa noblesse et de sa dignité, «la peinture est encore des plus utiles, «principalement à la guerre, pour dessiner des vues de «pays, des sites, des fleuves, ponts, rochers, «forteresses et autres choses; lesquelles, à supposer «qu'on en conservât la mémoire dans l'esprit, ce «qui est assez difficile, on ne pourrait les représenter «à d'autres. En vérité, celui qui n' estime pas cet «art me paraît presque totalement dénué de sens. «Cette masse de l'univers, que nous contemplons «avec l'immensité du ciel brillant des rayons de «tant d'étoiles, et, au milieu, la terre entourée par «les mers, accidentée par des montagnes, des «vallées et des fleuves, et décorée d'une grande «variété d'arbres, de plantes et de fleurs, ne peut-on «pas dire que c'est un noble et grand tableau «composé par la main de la nature et de Dieu? «Celui qui peut parvenir à imiter cette grande «oeuvre me paraît donc très-digne de louanges, «car on n'arrive pas à ce résultat sans posséder la «connaissance de beaucoup de choses, ainsi que «le savent bien ceux qui en ont fait l'expérience. «Aussi les anciens avaient-ils en grand honneur «les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le «dernier degré de la perfection. Il est facile de s'en «convaincre, par les statues antiques de marbre et «de bronze qui existent encore. Bien que la peinture «diffère de la statuaire, néanmoins ces deux «arts découlent de la même source qui est la beauté «du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont «d'une beauté divine, il est à croire que, de leur «temps, la peinture a dû être également belle, et «cela avec d'autant plus de raison, que la peinture «offre à l'artiste des ressources plus variées pour ses «compositions.»
[Note 231: Libº 1º, p. 87 et suiv.]
«Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. «Christoforo, Romano[232], qui était assis avec les «autres: «Que vous semble, dit-elle, de cette opinion? «Direz-vous aussi que la peinture offre plus «de ressources à l'artiste que la statuaire?»
[Note 232: Sculpteur, le même dont il est question lors de la découverte du Laocoon; voir p. 82.]
«Pour moi, répondit Christoforo, j'estime que «l'exercice de la statuaire présente de plus grandes «difficultés, est plus réellement un art, vraiment «digne d'un artiste, que n'est la peinture.»
«Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: «De ce «que les statues sont plus durables que les peintures, «on pourrait peut-être dire qu'elles sont plus «dignes de Fart; car, étant faites pour durer longtemps, «elles satisfont mieux à cette condition que «la peinture. Mais, indépendamment de la durée, «la statuaire et la peinture sont encore faites pour «l'ornement. Or, sous ce rapport, la peinture «l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas «aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle «peut résister encore un bon bout de temps, et, «pendant qu'elle existe, elle est beaucoup plus «agréable.»
«Christoforo répondit alors: «Je crois, en vérité, «que vous parlez contrairement à ce que vous pensez «intérieurement, et cela uniquement en considération «des oeuvres de notre Raphaël. Peut-être «croyez-vous que la supériorité que vous admirez «en lui, dans l'art de la peinture, est tellement «grande qu'il est impossible que la statuaire parvienne «jamais à atteindre ce degré de perfection. «Mais veuillez réfléchir que c'est faire plutôt l'éloge «de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je «conviens que l'une comme l'autre est également «une imitation que l'art fait de la nature; mais je «ne sais comment vous pouvez dire que la vérité «n'est pas mieux imitée, ainsi que l'oeuvre même «de la nature, par une statue de marbre et de «bronze dans laquelle les membres sont en relief «de la même forme et dans la même proportion «que ceux que la nature a faits, que dans un tableau «où l'on ne voit autre chose que la surface et ces «couleurs qui trompent les yeux. Autant vaudrait «dire que l'apparence approche plus du vrai que «la réalité. Je crois ensuite que la sculpture est «plus difficile, parce que, si l'on vient à commettre «une faute, il est impossible de la corriger, car le «marbre ne se raccommode pas; mais il faut recommencer «une autre figure. Cet inconvénient n'arrive «pas dans la peinture, que l'on peut, mille «fois de suite, modifier, augmenter ou diminuer, «toujours en la rendant meilleure.»
«Le comte répondit en riant: «Je ne parle pas «pour faire l'éloge de Raphaël, et vous ne devez pas «me croire ignorant à ce point que je ne connaisse «pas l'excellence de Michel-Ange, la vôtre et celle «d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. «Mais je parle de l'art et non des artistes; et vous «avez raison de dire que l'une comme l'autre est «une imitation de la nature. Toutefois, il n'est pas «exact de soutenir que la peinture n'offre que «l'apparence, et la statuaire la réalité. Bien que les «statues soient tout en relief, comme le modèle «vivant, et que la peinture ne présente qu'une «surface, il manque aux statues beaucoup de choses «qui ne manquent pas à la peinture, particulièrement «les lumières et les ombres. Car autre chose «est la lumière que donne la nature, autre chose «celle donnée par le marbre. Le peintre sait rendre «exactement la première, selon que l'exige sa composition, «à l'aide des clairs et des ombres; ce «que ne peut faire la sculpture. Si le peintre n'exécute «pas ses figures en relief, il reproduit les muscles «et les membres avec un tel modelé, qu'il fait «facilement reconnaître les parties du corps qu'on «ne voit point; de telle sorte qu'il est aisé de comprendre «que le peintre sait à fond la structure de «ces parties. Pour produire cet effet, il faut employer «un autre procédé plus difficile; il faut «savoir faire les membres en raccourci et représenter «leur raccourcissement proportionnellement «à la vue, calculée sur la ligne de perspective. «C'est la perspective, qui, par la proportion des «lignes exactement mesurées, et à l'aide des couleurs, «des lumières et des ombres, vous montre «sur la surface d'un mur perpendiculaire, les premiers «plans ou les lointains, plus ou moins, selon «qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit «de peu d'importance de bien imiter les couleurs «naturelles, en reproduisant les chairs, les vêtements «et toutes les autres choses colorées? Le «sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore «moins peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux «noirs ou bleus, avec le brillant éclat de leurs «rayons d'amour. Il ne peut montrer la couleur des «cheveux blonds, l'éclat resplendissant des armures, «l'obscurité d'une nuit profonde, la tempête «qui bouleverse les flots, les éclairs, les traits de «feu qui traversent le ciel, l'incendie d'une cité, le «lever de l'aurore avec les rayons rosés, dorés et «empourprés qui l'accompagnent; il ne peut enfin «montrer ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les «montagnes, ni les forêts, ni les prairies, ni les jardins, «ni les fleurs, ni les villes, ni les maisons, «toutes choses que la peinture peut reproduire. «D'après toutes ces considérations, je pense que la «peinture est un art plus noble, plus varié que la «sculpture[233], et je crois que, chez les anciens, elle «était arrivée à la perfection, comme les autres «arts. On peut s'en convaincre, par quelques restes «qui existent encore, spécialement dans les souterrains «de Rome. Mais on en trouve la preuve complète «dans les écrits des anciens, qui font fréquemment «l'éloge et des ouvrages et-des maîtres; ce «qui démontre combien les uns et les autres furent «honorés et estimés, aussi bien par les gouvernements «que par les principaux citoyens.»
[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, nº IX, une lettre de Michel-Ange à Benedetto Varchi, dans laquelle le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.]
Après avoir cité l'exemple d'Alexandre, protégeant Apélles, et lui abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui avait demandé de faire le portrait; après avoir rappelé l'histoire de Démétrius Poliocertes, qui, assiégeant Rhodes, ne voulut pas mettre le feu à cette ville dans la crainte de brûler un tableau de Protognis; après avoir raconté que Métrodore fut envoyé par les Athéniens à Paul Émile, pour donner des leçons à son fils à décorer son triomphe, l'interlocuteur du Castiglione ajoute:
«Il me suffira de dire qu'il convient que «notre courtisan ait quelque notion de la peinture, «cet art étant honnête, utile et apprécié autrefois «par des hommes qui avaient un bien plus grand «mérite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc «le cultiver, alors même qu'il ne procurerait d'autre «utilité ou d'autre plaisir que de servir à juger «l'excellence des statues antiques et modernes, des «vases, des édifices, des médailles, des camées, des «intailles et d'autres objets semblables. Mais, en «outre, il aide à connaître la beauté des corps vivants, «non-seulement dans la délicatesse des «traits du visage, mais dans la proportion de tout «le reste, aussi bien chez les hommes que chez les «autres animaux. Voyez donc comme la connaissance «de la peinture est une cause d'extrême «plaisir: que ceux-là surtout y pensent, qui aiment «tant à contempler les charmes des dames, qu'ils «sont, à leur vue, comme ravis en extase dans le «paradis, et cependant ils ne savent pas peindre; «s'ils le savaient, ils éprouveraient un bien plus «grand contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup «mieux apprécier cette beauté qui excite dans «leur âme tant de transports.»
«Messere César Gonzague se mit à rire en entendant «ces paroles et dit: «Je ne suis pourtant pas «peintre, et cependant je suis certain d'éprouver, «à la vue de certaine dame, beaucoup plus de «plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que «vous avez nommé, s'il pouvait revenir de l'autre «monde.»
«Le comte répondît: «Votre plaisir ne dérive «pas entièrement de la beauté de cette dame, mais «de l'affection que peut-être vous lui portez. Si vous «voulez bien dire la vérité, la première fois que «vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti «la millième partie du plaisir que vous avez eu «depuis, bien que ses charmes aient toujours été «les mêmes. C'est pourquoi vous devez comprendre «que, dans le plaisir que vous éprouvez, l'affection «tient plus de place que l'impression de la «beauté.»
«--Je ne le nie pas, dit messere César, mais de » même que le plaisir naît de l'affection, de même «aussi l'affection naît de la beauté. On peut donc «dire que la beauté est la cause première du «plaisir.»
«Le comte répondit: «Beaucoup d'autres causes «peuvent enflammer notre âme, indépendamment «de la beauté; comme les manières, le savoir, le «langage, les gestes, et mille autres choses que, «sous certain rapport, on pourrait également «appeler des charmes. Mais, par-dessus tout, c'est «de sentir qu'on est aimé; de telle sorte que l'on «peut aimer d'une ardeur extrême sans cette «beauté dont vous parlez. Mais la passion qui naît «seulement de la beauté que nous voyons à l'extérieur «dans les personnes, causera, sans aucun «doute, un bien plus grand plaisir à celui qui «ce saura mieux apprécier cette beauté qu'à celui «qui est moins en état d'en juger. Aussi, revenant «à ce que j'ai dit plus haut, je pense qu'Apelles «éprouvait un bien plus grand plaisir en contemplant «la beauté de Campaspe que ne pouvait l'éprouver «Alexandre, parce qu'on doit supposer que «l'amour de l'un et de l'autre dérivait seulement «de cette beauté, et que ce fut un motif qui détermina «Alexandre à donner Campaspe à celui qui «lui parut mieux en état que lui-même d'en apprécier «toute la perfection. N'avez-vous pas lu «que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, «parmi beaucoup d'autres de la même ville, le «peintre Xeuxis avait choisies pour composer, «avec les cinq ensemble, une seule figure d'une «beauté parfaite, ont été célébrées par un grand «nombre de poètes, comme étant celles qui avaient «été trouvées belles par celui qui pouvait le mieux «juger de la beauté?»
On reconnaît dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galatée, qui ne se contentait pas d'avoir pour modèle la beauté de la Fornarine, mais qui, pour idéaliser ses figures, cherchait, comme il l'écrivait au comte, à voir en même temps plusieurs belles femmes, à la condition que le Castiglione, bon juge en cette matière, serait présent, pour faire choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234].
[Note 234: «_Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero la metà delle tante cose ohé V. S. mi scrive: ma nette sue parole riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella, mi bisogneria veder più belle, con questa condizione che V. S. si trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla mente_. _Se questa ha in sè alcuna excellenza d'arte, io non so; ben m'affatico d'averla_.» Recueil de Bottari, t. II, nº V, p. 23-24.]
Il est difficile de ne pas croire, d'après l'opinion développée par le Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-même possédé quelque notion des arts du dessin. A la manière dont il raisonne de la peinture, nous ne serions pas étonné que, pendant son séjour à Milan à la cour de Louis Sforce, al eût suivi les leçons du grand Léonard de Vinci, et pris peut-être plus tard, dansson _Traité de la peinture_ les principes de cet excellent goût, auquel Raphaël lui-même n'hésitait pas à se soumettre.
En terminant cette longue étude de la vie et des écrits du Castiglione, nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin, de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la droiture de son caractère et la loyauté de son âme apparaissent au-dessus des négociations politiques dont il fut chargé; que son talent comme écrivain et comme poète, tant en latin que dans sa langue maternelle, le place au premier rang des littérateurs du seizième siècle; que comme amateur des arts, il eut l'éclatant honneur de vivre dans l'intimité de Raphaël, et d'être consulté par ce grand maître, qui n'était pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est redevable à l'amitié qui l'unissait à Jules Romain des admirables édifices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute espèce qui vint y créer l'élève et l'héritier de Raphaël: Charles-Quint, qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en apprenant la mort du Castiglione: «_Io vos digo que es muerto uno de los mejores cavalleros del mundo_.»--«Je vous dis que la mort vient de frapper un des hommes les plus accomplis du monde.»
[Note 235: «...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perchè temo di non sodisfare al vostro.»--Lettre précitée, _ut suprà_.]
[Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui annoncer sa mort.]
· · ·
PIETRO ARETINO
Les biographes et les critiques qui, jusqu'à ce jour, se sont occupés de Pietro Aretino, frappés de la haute position à laquelle il sut s'élever, malgré les scandales de sa vie, se sont attachés plutôt à raconter ses relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps, qu'à donner une idée de ses rapports avec les artistes, rapports qui tiennent une si grande place dans sa vie.
Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqué l'intimité qui s'établit entre le Titien, le Sansovino et l'Arétin, après que ce dernier fût venu se fixer à Venise. Il ajoute que cette amitié fut très-utile à la gloire et aux intérêts du Titien: «Car, dit-il, grâce à la plume de l'Arétin, son nom fût connu de tous les princes de l'Europe[237].»
[Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. Léopold Leclanché.]
Le comte Mazzuchelli se borne à paraphraser ce passage: «Arétin, dit-il, aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et la musique. Il jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement lié avec le Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact à l'égard de ce dernier, comme on le verra plus tard), et son amitié ne fut pas infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître, et ce fut sur son témoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour faire son portrait, qu'il paya neuf mille écus d'or[238].»
Ainsi, personne, jusqu'à présent, n'a cherché à étudier la vie de l'Arétin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des liaisons intimes. Et cependant, cette étude est nécessaire à quiconque veut avoir une idée exacte de ce personnage extraordinaire; car il est certain que le culte du beau et le goût des arts occupèrent la plus grande partie de son existence: il leur consacra peut-être même plus de temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec vérité, qu'après son indépendance et les satisfactions accordées à son amour-propre, ce qu'il préférait à tout, c'était la société des artistes et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts, et particulièrement à Venise, a été très-grande. Cette influence, Arétin la devait à un amour éclairé du beau, à une intelligence extraordinaire des productions de l'art, à sa générosité, à la protection puissante qu'il accordait aux artistes, enfin, à sa liaison intime pendant plus de trente années avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres illustres maîtres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra Sebastiano, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo, Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.
[Note 238: _Vie de l'Arétin_, par le comte Mazzuchelli. Padova, Comino, 1741. ln-12, p. 85.]
Nous allons essayer de faire connaître l'Arétin, en l'étudiant dans ses relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus éclairés et les plus influents du seizième siècle.
Lorsque l'on veut donner d'un écrivain une idée exacte, et qui laisse au lecteur la liberté la plus complète d'examen et d'appréciation, il est indispensable de faire de nombreuses citations tirées de ses oeuvres. Les citations sont surtout nécessaires lorsqu'il s'agit de raconter des relations privées: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a écrites à ses amis, et qui, n'ayant pas été destinées à la publicité, révèlent, sans aucun déguisement, les opinions et les jugements de l'auteur sur les hommes et sur les choses.
Nous suivrons cette méthode dans cette étude sur l'Arétin: ses nombreuses lettres écrites à une foule d'artistes et à des personnages célèbres, et les réponses qui lui sont adressées offrent les renseignements les plus précieux. Nous y ferons une ample moisson, et le lecteur pourra prononcer son jugement avec une entière connaissance des documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres, il est nécessaire de retracer brièvement les principales circonstances de la vie de l'Arétin. Nous suivrons dans ce rapide exposé la biographie donnée par le comte Mazzuchelli.
Pietro Aretino naquit à Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit fils naturel de Luigi Bacci sa mère sa nommait Tita, et, si l'on s'en rapporte à lui, elle était d'une beauté remarquable, puisqu'un peintre du pays l'avait représentée sous les traits de la Vierge, dans le tableau de l'Annonciation, placée au-dessus du portail de l'église de Saint-Pierre d'Arrèzzo. Il conserva d'elle, tant qu'il vécut, un tendre souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de Francesco Salviati. L'Arétin passa son enfance à Arezzo, mais il n'y resta pas longtemps. On prétend qu'il en fut chassé pour un sonnet qu'il avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-être été inventée par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était, dès sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle enfin que celle attribuée par Dante aux natifs d'Arezzo.
Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi più che non chiede lor possa[239].
Dans plusieurs de ses lettres, il se félicite d'être né en cette ville, et il attribue à cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caractère[240].
[Note 239: Purgat., XIV, 46.]
[Note 240: Voy. plus loin sa lettre à Lione Lioni.]
Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait à la subtilité de l'air d'Arezzo, qu'il avait respiré en naissant, ce qu'il avait de bon dans l'esprit[241].
[Note 241: «Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli è venuto dal nascere nella soltilità dell'aria del vostro paese di àrezzo.»--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui était lui-même d'Arezzo, a peut-être voulu faire ici un compliment à sa patrie.]
Obligé de quitter sa ville natale, il choisit Pérouse pour asile, et passa plusieurs années de sa jeunesse, en exerçant l'état de relieur. Il dut probablement à cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela, ignorées. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que des livres écrits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses comédies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent à faire des citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que très-imparfaitement, et on attribue ces passages à Nicolas Franco de Bénévent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit, Je commencement d'instruction qu'il avait acquis à Pérouse fut sans doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours reconnaissant de l'hospitalité reçue dans cette ville, qu'il appelle le jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, poussé par le désir de voir Rome, qui brillait alors de tout l'éclat du pontificat de Léon X. On ignore l'époque précise de son arrivée dans ce grand centre des arts; on sait seulement qu'il parvint d'abord à se faire attacher à la maison d'Agostino Chigi, l'ami de Raphaël et l'un des plus illustres amateurs de Rome à cette époque; il entra ensuite au service de Léon X, et passa plus tard à celui du cardinal Jules de Médicis, son neveu, qui, lui-même, devint pape sous le nom de Clément VII.
[Note 242: _Lett. de l'Arétin_, t. Ier, p. 48.]
C'est à cette époque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Raphaël et ses élèves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les autres. Il se lia également avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs en médailles; et l'on voit, par une de ses lettres à Donato de'Bardi, qu'il s'occupait des médailles que Clément VII avait commandées pour orner une chape pontificale; médailles qui lurent perdues ou dispersées dans le sac de Rome[243].
[Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, nº XXXI, _ad nota_.]
Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignités de l'Église, si sa vie n'eût été souillée par toutes sortes de débauches. On connaît sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit à la publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, évêque de Vérone, et dataire du pape, il fut obligé de quitter Rome furtivement, et de se réfugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas longtemps: lorsqu'il était attaché à la maison de Léon X, ou à celle du cardinal Jules de Médicis, il avait fait la connaissance de Jean de Médicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce prince, doué d'un grand talent pour la guerre, engagé d'abord au service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de François 1er, lorsqu'il appela l'Arétin auprès de lui. Il le présenta au roi de France, alors à Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance et le combla de présents. Mais l'Arétin, regrettant le séjour de Rome, obtint, à force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'étant permis d'écrire une pièce de vers satiriques contre une femme qui était au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses amants, et laissé pour mort, après avoir reçu plusieurs coups de poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu obtenir de Clément VII satisfaction d'un si lâche attentat, il quitta Rome définitivement, pour s'attacher de nouveau à Jean de Médicis, avec lequel il vécut dans la plus complète intimité, jusqu'à la mort de ce capitaine, qui périt le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure à la jambe, qu'il avait reçue à l'attaque de Governolo.
Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que l'Arétin montra une douleur profonde de la perte de Jean de Médicis: il conserva toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perpétuer sa mémoire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien, son buste par le Sansovino, et sa médaille par Lione Lioni.
Privé de ce puissant protecteur, l'Arétin résolut de se fixer à Venise, et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-à-dire du tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de cette époque, desquels il avait le talent de se faire craindre et considérer tout ensemble. Il s'établit à Venise vers la fin de 1527, quelques mois après le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli par les nobles vénitiens et par le doge André Gritti, lequel, grâce à l'amitié qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa protection.
[Note 244: Il eut lieu le 27 août 1527.]
Ainsi fixé à Venise, l'Arétin n'en sortit plus; à l'exception de la visite qu'il fit à Charles-Quint, à Vérone, en 1543, visite dans laquelle l'empereur le fit placer à cheval à sa droite, et du voyage qu'il entreprit à Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III (cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait accordée, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois de mai 1553, et il y était de retour dans le mois de décembre suivant. Sa mort arriva vers 1557: il était alors âgé de soixante-cinq ans.
Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Arétin: on voit qu'il habita Venise pendant plus de trente années. C'est pendant ce long séjour qu'il se lia étroitement avec le Titien, le Sansovino et les autres artistes que nous avons nommés plus haut. Il nous reste maintenant à faire connaître les relations qu'il entretint avec ces artistes, et l'influence qu'il a exercée sur l'art, et en particulier sur l'école tienne.
On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, grâce à la plume de l'Arétin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe. Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amitié la plus soutenue et de la protection la plus éclatante. De son côté, le peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez et de l'Escurial renferment, même sans en excepter Venise, les chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce maître. Sans doute le Titien ne dut pas cette haute faveur à la recommandation de l'Arétin: cette recommandation servit seulement à le faire connaître de l'empereur. Mais dès que ce prince, qui aimait les arts pour eux-mêmes, non moins que pour l'éclat qu'ils pouvaient jeter sur son règne, eut admiré une seule production du peintre, il résolut de l'attacher à sa gloire, et il alla jusqu'à lutter avec son rival François Ier, pour s'assurer presque exclusivement les oeuvres de l'illustre maître. Charles-Quint l'appela en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois à Ausbourg en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait déjà exécuté deux fois en Italie. C'est à l'occasion du premier de ces portraits fait en 1530, au moment du sacre de Charles à Bologne, que l'Arétin, encouragé par la faveur dont jouissait son ami auprès de l'empereur, et par la considération que ce prince lui témoignait à lui-même, écrivit à l'impératrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage de son livre de la _Chaste Sirène_, c'est-à-dire de ses poésies, composées en l'honneur de dona Angela Sirena, dame vénitienne, dont il était alors éperdument épris[247].
[Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitulé: _Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc., Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y est resté jusqu'à 1553. Cette assertion est réfutée victorieusement par Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc. Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitulé: _Les Arts italiens en Espagne_ (M. Frédéric Guillet, ancien conservateur des monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), prétend que le Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et qu'il y resta jusqu'au milieu de l'année 1535; il elle comme preuves, le portrait de l'impératrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de comte palatin que lui conféra Charles Quint, et qui est daté de Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule que l'artiste fût venu en Espagne; elle prouverait seulement que Charles-Quint était à Barcelone à cette époque, et qu'il y signa le diplôme en question. Quant au portrait de l'impératrice, il ne prouve absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cités par le même auteur. Une seule autorité pourrait trancher la question: ce serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les personnes qui ont visité ces palais s'accordent à dire qu'il n'en existe aucune. Il nous paraît donc démontré, surtout d'après le témoignage très-positif de l'Arétin, que le Titien, âgé de cinquante-cinq ans en 1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Arétin_, t. Ier, citées par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le même ouvrage, p. 307, 308, une lettre du Titien à messere Vendramo, cameriere del cardinale Ippolito de Medici. Cette lettre, datée de Venise le 20 décembre 1534, réfute complètement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens en Espagne_.]
[Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, IIº