‹ Histoire d’un dictionnaire latinChapitre 10 sur 22 · 10

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Décidément l’internat a du bon ; au point de vue du chauffage classique, la vie de famille ne le vaut pas. Moi qui vous parle, dictionnaire latin, je me laisse aller malgré moi à écouter ce qui se dit ; je m’intéresse à tout : à la politique et aux parties de bicyclettes, aux visites que fait madame, aux cours que suit mademoiselle ; avec tout cela, le temps se passe. Après les vacances de Pâques sont venues celles de la Pentecôte… puis nous voilà à la veille des compositions de prix !

Eh bien ! et le latin ? ai-je assez abreuvé Paul à sa source toujours pure et fraîche ? Peut-être pas ; et, s’il échoue, ce sera ma faute !

« Cher petit, lui dis-je un jour (dans le langage des dictionnaires, s’entend), le moment des compositions approche, travaillons ferme. Tiens, voilà du Cicéron et voici du Sénèque ; ceci c’est du Virgile ; butine-moi ce miel si doux des abeilles du mont Hymette.

— Il fait bien chaud, ami « dico », murmurait la voix du pauvret, énervé par la chaleur ; viens plutôt promener au « Luco. »

Il appelait ainsi le Luxembourg ; j’aimais assez ce mot qui rappelle lucus, bois sacré cher aux divinités antiques ; mais je répondais impitoyable :

« Alors tu ne veux pas être premier en version ?

— Mais si, mais si !

— Alors travaille.

— Eh bien, aide-moi ! »

Et sa tête blonde se penchait languissamment sur moi, au point de me toucher de ses cheveux frisés. Alors je le bourrai de latin comme un canon, et j’eus la satisfaction de me dire :

« Ce petit bonhomme-là, ce n’est plus du sang qui coule dans ses veines, c’est du latin, rien que du latin : totus est Latinus ! »

Enfin, c’est le jour de la version finale ; un de ces temps lourds, écrasants ! Plus d’air, rien que la poussière dans Paris, et le soleil darde ses rayons sur les larges baies vitrées qui éclairent la classe.

Des enfants éreintés, congestionnés, écrivent fiévreusement et traduisent pitoyablement les « Mœurs des Germains », page latine due à la plume de César. Moi, j’avais fait mon devoir vis-à-vis de Paul ; mais ma collègue, la grammaire française ? Pas du tout ; une ponctuation déplorable ! Du reste, vous allez en juger… Paul avait écrit en français la phrase suivante, traduite du latin : « Les Germains ne comptent au nombre des dieux que ceux qui leur servent : le soleil, la lune, etc. »

Mon petit benêt écrit : « Les Germains ne comptent au nombre des dieux que ceux qui leur servent le soleil, la lune, etc. »

Vous voyez d’ici l’effet ; servir le soleil, comme on sert un plat à table.

Ajoutons que cette phrase, assez difficile pour des élèves de cinquième, était un peu le « clou » de la version… Sans cette étourderie, le devoir était excellent. Je secouai mes pages pour avertir Paul. Ah ! bien oui ! il se relut deux fois, et toujours sans y voir clair…

On remit les copies.

« La partie est perdue, me dis-je.

― Tu n’as pas l’air content, mon gros dico ? fit naïvement Paul : je ne croyais pas avoir mal fait… »

C’est vrai que je faisais ce qu’on appelle « la moue des dictionnaires »… ་ Au grand lycée Colbert, pour les compositions finales, le sort des élèves se débat tout de suite (ce n’est pas ainsi dans les autres lycées). Les professeurs de toutes les divisions d’une classe se réunissent, apportant les copies de leurs élèves dans la salle de la division A, et les jugent ensemble. Cette fois-là, un petit conciliabule, dont Paul était l’objet, se tint entre eux ; moi seul je l’entendis ; lui, Paul, n’avait pas l’ouïe assez fine.

« Que pensez-vous, mon cher collègue, de cette copie ? fit le professeur de Paul au professeur de la division B.

— Très bonne, très bonne, répondait l’autre tout en lisant ; il a le sens du latin, ce petit bonhomme-là… Vous avez en lui un élève distingué, mon cher collègue. »

Puis, tout bas :

« Et moi qui espérais pour mon élève Chambrun la place de premier ! Pas moyen… pas moyen de mettre sa copie avant celle-là… Ah ! mais ! Ah mais ! holà dit-il tout à coup avec un soupir de soulagement involontaire, voici l’accroc… une grosse faute… Regardez donc, mon cher collègue… Ils ne comptent au nombre des dieux que ceux qui leur servent le soleil. Votre élève n’aura pas compris…

C’est une faute de ponctuation, fit le professeur de Paul, indulgent.

— Qui change le sens, mon cher monsieur.

— Oui… je ne dis pas… Mais pour tout le reste ?

— Sans doute ; ce qui n’empêche qu’une grosse faute comme celle-là est pire que plusieurs fautes légères.

— Alors vous voudriez mettre votre élève Chambrun avant lui ?

— Oui… peut-être… Je dois cependant l’avouer, ajouta avec franchise le professeur de la division B, votre élève est plus fort que le mien.

— Et vous voulez le punir d’une étourderie ?

— Permettez, fit en souriant le professeur de la division C, permettez-moi de voir à mon tour. Je n’ai pas de chance cette année en version latine ; aucun de mes élèves n’a droit au premier rang… je serai donc bien impartial. »

Il lut la copie de Paul à son tour.

Il fut la copie de Paul à son tour.

« Bien ! bien ! faisait-il avec des signes d’assentiment. Aïe ! aïe ! fit-il en s’arrêtant à la fameuse phrase ; voilà qui accroche ; c’est dommage !

« Une bonne version, mes chers collègues, affirma-t-il enfin ; mais quel petit maladroit ! « servir le soleil ! » A-t-on jamais vu pareille inconséquence ! Voyons la composition de l’élève Chambrun maintenant !

Il la lut d’un air ennuyé.

« De très légères fautes, en effet, dit-il ; mais c’est un devoir superficiel ; aucune pénétration du sens latin…

« Celle de votre élève, dit-il au professeur de Paul, est de beaucoup la meilleure selon moi, et je suis bien désintéressé dans la question.

— En somme, vous avez raison, prononça généreusement le professeur de la division B ; c’est la meilleure ! »

Quel danger Paul avait couru… et pour un point !!!

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