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Les concerts de Louis-le-Grand, réputés à juste titre, avaient monté la tête des jeunes élèves du grand lycée Colbert ; ils rêvèrent d’en donner un aussi, et ce furent, chose étrange, les plus jeunes qui eurent cette idée. Oh ! la fête devait être modeste. Les grands, consultés, ne voulurent pas s’en mêler ; les élèves de dix à quinze ans furent donc seuls à l’organiser. On n’y devait inviter que les papas et mamans, les frères et sœurs : donc un public indulgent par définition. Seul, entre tous les lycées, le grand lycée Colbert possédait une petite salle de théâtre en miniature, où les élèves s’exerçaient à jouer de petites scènes, sous les yeux de quelque ancien acteur du Théâtre-Français, devenu grave professeur au Conservatoire. On avait d’abord crié contre cette innovation, un peu « cabotine » ; mais le jour où un concours de récitation fut organisé entre les principaux lycées de Paris, le succès fut si complet, pour le grand lycée Colbert, qu’il emporta tous les suffrages. Donc il était facile de trouver l’emplacement de la fête ; mais, pour lui assigner un but qui la rendît aussi bonne que belle, quelqu’un émit l’idée de la donner au profit des enfants pauvres. C’était Joseph Marchand, élève de troisième, un bon grand garçon dont le cœur et la main étaient toujours ouverts, qui eut le premier la charitable idée ; « ce serait, dit-il, au profit de l’œuvre des « Petits Citadins à la campagne ».
« Nous mettrons les billets à un franc, et, après avoir prélevé nos frais, qui ne seront pas lourds, puisque nous devons être nous-mêmes les artistes, il restera encore une bonne somme pour les « Petits Citadins ».
Restait à obtenir l’agrément de M. le proviseur. C’était un homme aimable, l’esprit ouvert, très fier de ce qu’il appelait « l’excellent esprit du lycée ».
— « Bien volontiers, dit-il aux jeunes organisateurs, et je m’inscris d’avance pour vingt billets… Seulement, comme la censure joue partout un rôle… — hélas ! ici c’est le censeur, murmure à voix basse un des ambassadeurs, resté en arrière, — je vous demanderai, continua le proviseur, de déposer ici votre programme, pour que je le couvre de mon autorité. »
L’aimable fonctionnaire fit mieux encore : il parla à sa femme du touchant projet de ses jeunes élèves, et M la « proviseuse », excellente musicienne, se mit à la tête des jeunes lycéens pour organiser des chœurs qui devaient avoir un grand succès. Un jeune compositeur de ses amis arrangea dans ce but quelques-unes de nos vieilles chansons et les airs les plus aimés de nos opéras-comiques. Papas et mamans, frères et sœurs, vinrent avec empressement apporter leur concours à la joyeuse fête de bienfaisance. Elle réussit à merveille ; les chœurs, très gentiment menés, très goûtés, les charades surtout, eurent beaucoup de succès… Puisque vous n’y assistiez pas, chers lecteurs, je vais vous dire le mot de l’une d’elles, bien de circonstance.
Ce mot était « grammaire » : première syllabe, gramme. Une scène de vente chez un confiseur… On pèse du chocolat praliné ; un acheteur rentre furieux : « Monsieur, vous ne m’avez pas donné mon poids ; je viens de peser ce sac chez moi, il n’a pas le poids. — Mais, monsieur, c’est impossible. — Mais si ; vous vendez à faux poids ; faites-moi justice, ou je vais déposer ma plainte chez le commissaire, » insiste l’acheteur irascible. On pèse à nouveau ; tout compte fait, il manque un gramme ; il va falloir couper un bonbon en quatre pour parfaire le poids !
On continue.
Deuxième syllabe aire : l’orthographe n’est pas respectée, et c’est le prétexte d’un charmant concert où se déroulent des airs connus et aimés.
Le mot total « grammaire » fut ainsi représenté :
Un élève, déguisé en vieille coquette, avec des lettres, des syllabes peintes sur sa robe, arrive en minaudant et récite les vers burlesques suivants :
Un élève, déguisé en vieille coquette…
C’est mon secret, je vous le livre :
Je suis un livre, un fameux livre,
Un livre né depuis longtemps,
Et pourtant jeune en tous les temps.
Fussé-je vieille ainsi qu’Hérode,
Je ne peux me passer de mode.
Quoique je souffre l’imparfait,
En moi se trouve le parfait,
Plus-que-parfait même, que dis-je !
N’est-ce point là rare prodige ?
Point n’ai mari, mais j’ai futur ;
Et des présents, oh ! ça, pour sûr !
Et si j’élève un peu le verbe,
Je ne suis pas du tout acerbe ;
Car c’est bien moi qui mis d’accord
Le participe, et puis encor
Bien moins que femme je varie :
À moi très sage est qui se fie.
⁂
La Table d’hôte du bachelier fut aussi couverte d’applaudissements. Il n’y a pas de quoi, me direz-vous après l’avoir lue. Soit, j’en conviens. Mais il faut être indulgent… Tout fait par les élèves, jugez un peu !… Cette petite pièce était « monologuée » par un lycéen en costume de marmiton ; écoutons-le débiter son petit boniment.
Il s’adresse aux élèves :
« Je viens d’ouvrir la table d’hôte. »
Je viens d’ouvrir la table d’hôte,
Grâce à laquelle, un jour, sans faute,
Vous passerez avec éclat,
Tous, votre baccalauréat.
Mais il faudra six mois de suite
À tout repas votre visite,
Et qu’un appétit assidu
Remplace le travail ardu.
Permettez-moi donc de vous lire
Le menu que je viens d’écrire :
Il lit :
Potache aux verbes et croûtons,
Filet de bœuf en Marathons,
Latin sauté, sauce à la Grèce,
Rosa la Rose en bouillabaisse,
Salamine de canetons,
Croûte en triangle aux champignons,
Des œufs pochés à la mer Noire,
Gigue chevreuil, coulis d’histoire,
Aspic Cléopâtre aux perdreaux,
Macédoine de mots nouveaux,
Soufflé de gloire à la fumée,
Croquembouche de renommée,
Vins, lecture à discrétion…
Voyez, par cet échantillon,
Que ma cuisine suggestive
Rend la science digestive
Et permet à tout estomac
D’atteindre au baccalauréat !
« Ce serait commode, une table d’hôte comme celle-là, » murmuraient les potaches paresseux, que l’épouvantail du baccalauréat venait parfois troubler dans leur fainéantise.
Nous, au contraire, les dictionnaires français-latins et latins-français qui assistions, sur une estrade ornée de fleurs, à cette petite fête scolaire, nous étions outrés de voir tourner en plaisanterie les graves études. Ce fut bien pis quand un élève vint débiter la complainte suivante : les Internes du lycée, sur un ton « geignard ».
On nous a pris dans nos maisons
Pour nous fourrer dans des prisons,
Sous le poids des conjugaisons,
Victimes des déclinaisons.
Tous les jours, en toutes saisons,
Des pensums buvant les poisons,
Sans voir printemps ni floraisons,
Comme soldats en garnisons
Nous pâlissons, nous maigrissons ;
Ramenez-nous dans nos maisons !
Et la bonne figure rose du soi-disant éploré potache démentait gaiement ses discours.
La fête se termina par des danses joyeuses, auxquelles seule mit fin l’heure du dîner.