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La distribution des prix eut lieu, il ne me fut pas donné d’y assister. Le cher enfant remporta le premier prix de version latine et nombre d’accessits. Voilà ce que j’ai entendu dire. Sur la grande estrade toute décorée de plantes rares, le proviseur, le censeur, les professeurs du lycée. Dans la salle, les élèves, bouillants d’impatience ; les parents, qui s’efforcent de sourire en attendant que le sort de leurs chers petits soit décidé… Un beau, très long discours, hélas ! en français, on ne fait plus de discours latin, tint d’abord tous les cœurs en suspens.
L’orateur, un homme de lettres connu, ne remonta pas au déluge, mais à l’antiquité grecque et latine :
« C’est parmi ces grands esprits, mes chers amis, qu’il faut puiser l’aliment de votre intelligence ; qu’ils soient pour nous de rares et nobles exemples…
— J’aurais bien voulu les y voir, murmure un potache ; eux, ils n’avaient pas de thèmes et de versions à faire ; veinards d’antiques, va ! »
La fin du discours, très applaudie (est-ce parce que c’était la fin ?), permit « enfin » au proviseur de décerner les prix.
Je crois voir mon Paul sur l’estrade, couronné au milieu des applaudissements ; je crois voir les visages heureux de son père et de sa mère… En somme, ce bonheur était mon ouvrage : je jouissais d’avoir fait des heureux !… Quant à M. Ledocte, le professeur de Paul, il fut félicité pour avoir de brillants élèves dans sa classe, et reçut à ce propos les palmes académiques…
Eh bien ! et moi ? Rien : je n’ai jamais rien reçu que des taches d’encre !…
Pourquoi faut-il que le bonheur ait rendu mon Paul oublieux, et que là où il aurait dû me témoigner tant de reconnaissance, il se montrât justement ingrat envers moi ?
En partant pour les vacances à la campagne, où il aurait dû m’emmener, — j’aurais eu tant de plaisir à y méditer les Géorgiques de Virgile ! — l’ingrat m’oublia… au lycée, dans l’étude… sur son pupitre ! Il ne s’en aperçut, je l’ai su depuis, que longtemps après : le tennis et le croquet, et aussi sans doute le joli petit appareil de photographie… définitivement gagné cette fois, l’avaient fait m’oublier, hélas !… Il écrivit alors pour me ravoir ; nul ne put lui donner de mes nouvelles… J’étais perdu pour mon ami… tombé aux mains de mon ennemi !… Je m’explique :
Le fameux Cafardeau, ordinairement externe au lycée, y avait, depuis peu, été mis comme interne et devait y rester quelques jours encore après la distribution, pour y attendre le retour de son oncle et tuteur absent.
Le mauvais garnement m’aperçut sur le pupitre où Paul m’avait oublié… Je vois encore le regard d’oiseau de proie dont il m’enveloppa.
« Te voilà, gredin de dictionnaire ! C’est toi qui m’as empêché d’avoir le timbre du Canada (Paul lui avait conté l’histoire) ; c’est toi qui m’as valu deux heures de consigne, après la classe de dessin ; c’est toi dont j’aurais dû être possesseur, au début de l’année. Ah ! sale dictionnaire, tu ne me tourmenteras plus ! Je vais faire de toi ce que je voudrai ; nul ne m’en empêchera plus ; pas même ce benêt de d’Avor. »
Il jetait, en parlant ainsi, les yeux de droite et de gauche ; puis, sûr de l’impunité, il me cacha dans son sac, heureux de jouer un mauvais tour à Paul qu’il détestait.
Il jetait les yeux de droite et de gauche.
Quel allait être mon sort ? Serais-je mis en pièces par mon ennemi ? Non ; en pratique coquin qu’il était, Cafardeau me revendit peu de jours après à un marchand de livres d’occasion. Celui-ci, après m’avoir un peu retapé, effaça, sur ma première feuille, le nom chéri de Paul d’Avor, puis il me revendit à l’administration du lycée La Fayette, un lycée exclusivement composé d’internes, qui avait l’habitude de fournir les livres à ses élèves.
Désormais, arraché à l’excellente famille dont j’étais devenu comme un membre, j’allais, dictionnaire banal, être le souffre-douleur de tous les cancres, feuilleté par leurs doigts sales, et lorsque des crayons maladroits viendraient griffonner sur mes pages des dessins ineptes, la main blanche de la gentille Marie-Thérèse ne pourrait plus panser les plaies du pauvre dictionnaire abandonné.