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Je ne m’ennuyai pas, tant que je l’aurais cru, pendant les vacances ; je les passai en l’aimable et savante compagnie de grands auteurs latins. Les classes rouvrirent. On nous secoua, on nous épousseta ; puis on nous donna aux lycéens, nos nouveaux maîtres.
Le croiriez-vous ? je fus mis en loterie, moi, Quicherat revu par Merlin : j’étais le dictionnaire, comment dirai-je ? le plus « chic » de ceux que le lycée La Fayette avait à fournir à ses élèves. Alors, pour qu’il n’y eût pas de jaloux, on nous tira tous au sort : moi, j’étais le « gros lot ». Ah ! si je pouvais être gagné par le premier d’une classe, c’est moi qui l’aurais, « le gros lot », pensai-je !
On tire, je sors le premier.
« Numéro 15.
— C’est moi, fait la voix d’un enfant.
— Giovanni Pedro ! Vous avez de la chance, vous avez gagné “Quicherat revu par Merlin”, dit la voix du maître d’études qui faisait la distribution ; c’est le meilleur des dictionnaires ! »
L’enfant s’avança pour me prendre.
L’enfant s’avança pour me prendre ; son œil aurait dû briller de joie ; non, il resta indifférent. Je regardai mon nouveau possesseur. C’était un petit Brésilien, brun, pâle, à l’air mélancolique et nonchalant, élève de cinquième, comme mon cher Paul (oui, mais Paul était maintenant en quatrième). Allais-je donc, moi si fort, redoubler ma classe, après avoir fait, l’an passé, un lauréat en version latine ? Quelle humiliation !
Giovanni Pedro n’était pas méchant. Oh ! non, il ne me brutalisa jamais ; mais quel petit cancre ! Toujours et irrévocablement le dernier en version !
« Allons, Pedro, lui disais-je, les premiers temps, en ma langue de dictionnaire : du courage, gare à ce barbarisme ; là, mon ami. Bon ! tu tombes maintenant dans un solécisme. »
Peine perdue ; l’œil noyé dans l’espace, Pedro ne m’entendait même pas… Bientôt je perdis tout espoir d’en faire quelque chose, et, entièrement désintéressé de ses études, descendu pour lui jusqu’au mépris, je n’écoutai plus que la grande voix du latin qui parlait en moi… Qui m’eût dit que je devrais un jour à ce petit cancre-là les plus douces jouissances artistiques ! à lui, que je traitais de niais, parce qu’il était mauvais latiniste !
Une chose m’avait toujours irrité en lui ; c’était de le voir couvrir mes marges de lignes horizontales et régulières, sur lesquelles il traçait des caractères bizarres. Était-ce un nouveau genre d’illustration, à la manière des petites sœurs de Paul ?
« Que fais-tu là, Pedro ? lui dit un jour son voisin de banc.
— Oh ! mon ami, répondit de sa voix chantante le jeune Brésilien, c’est plus fort que moi : je note les chants de mon pays : je crois les entendre encore ! »
Pedro, en effet, était musicien dans l’âme ; c’était de portées et de notes de musique qu’il couvrait ainsi mes marges, et parfois il rechantait à demi-voix les airs si doux du pays natal… Et maintenant encore, chose étrange ! le plus léger souffle qui agite mes feuilles fait vibrer en elles, à la façon des harpes éoliennes, les doux chants brésiliens du petit cancre du lycée La Fayette.
L’année d’après il partit ; je ne l’ai plus revu.
⁂
Quelqu’un que j’eusse peu désiré revoir, c’était, on le comprend, Cafardeau : un mauvais sort le remit sur ma route… Un jour, je le vis entrer dans le réfectoire, au lycée La Fayette.
On racontait tout bas qu’il avait été renvoyé du lycée Colbert, à propos d’une vilaine affaire : un dictionnaire latin qu’on l’accusait d’avoir escamoté… Je la connaissais, l’histoire du dictionnaire !… Il me reconnut bien aussi ; à preuve qu’un jour, passant près de moi, il m’appela « sale bouquin ».
Je le vis peu d’ailleurs la première année ; j’étais en cinquième, lui en quatrième. Ce ne fut qu’après le départ du petit Brésilien que nos destinées se rapprochèrent à nouveau.